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Clio a lu « Le genre de la guerre froide »

Sylvie Chaperon, Carla Nagels & Cécile Vanderpelen-Diagre (dir.), « Le Rideau déchiré »

Sextant, 37, 2020, 179 p.
Blanche Plaquevent
p. 318‑321
Référence(s) :

Sylvie Chaperon, Carla Nagels & Cécile Vanderpelen-Diagre (dir.), « Le Rideau déchiré », Sextant, 37, 2020, 179 p.

Texte intégral

1Ce numéro de Sextant sur la sexologie à l’heure de la guerre froide offre un angle original pour continuer à nuancer l’histoire idéologique et diplomatique de la guerre froide. Il participe au récent développement d’une histoire sociale, culturelle et par le bas de la guerre froide qui a permis de questionner l’homogénéité et l’étanchéité des « blocs » de l’Ouest et de l’Est (Gordon Johnston, « Revisiting the cultural Cold War », Social History, 35/3, 2010, p. 290‑307 ; Philippe Buton, Olivier Büttner & Michel Hastings (dir.), Nouveaux regards sur la Guerre froide, Paris, CNRS Éditions, 2014, p. 7‑18.). Son titre « Le rideau déchiré » suggère l’argument principal avancé dans l’introduction : l’histoire de la sexologie entre 1945 et 1980 ne donne pas à voir une Europe clairement séparée par un rideau de fer.

2Ce numéro constitue une importante contribution à l’histoire de la sexologie, champ dynamique de l’histoire de la sexualité. La sexologie est définie de manière particulièrement large dans l’introduction comme désignant toute expertise sur la sexualité. Bien que les huit articles du numéro traitent d’éléments communs – tous mentionnent notamment Alfred Kinsey, dont les recherches semblent bien constituer le noyau dur de la sexologie d’après-guerre –, ils éclairent divers types de discours sur la sexualité, des discours religieux à ceux des sexologues cliniciens en passant par les associations familialistes. La dernière contribution prend pour objet l’émergence même et le développement de la communauté épistémique de la sex research, champ pluridisciplinaire et international qui nait aux États-Unis dans les années 1950 et qu’Alain Giami (contributeur au dossier) distingue de la sexologie, à vocation davantage clinique. Le numéro problématise ainsi les frontières du champs professionnel poreux qu’est la sexologie.

3Toutefois, le recueil vise davantage à repenser l’histoire de la guerre froide que celle de la sexologie. Il offre ainsi une analyse transnationale mettant en lumière les circulations par-delà les frontières, ainsi que des études de cas sur des pays de chaque côté de ce « rideau déchiré ». Le numéro est divisé en trois parties (l’après-guerre, les circulations à travers le Rideau de fer, la période de la détente) mais les différents textes peuvent être classés par types d’approches : certains se concentrent sur les échanges traversant cette frontière idéologique, d’autres sur l’ampleur des similarités entre les deux « blocs ». La plupart des contributions est centrée sur l’Europe, les États-Unis apparaissant plutôt comme lieu de production de discours sexologiques circulant vers l’Europe.

4Pour l’étude des circulations transnationales, Wannes Dupont offre un éclairage sur l’histoire de la décriminalisation de l’homosexualité en Europe de l’Ouest, en examinant le rôle d’Interpol, des Nations unies et de l’OMS dans l’évolution des politiques pénales. Explorant les perméabilités entre Est et Ouest, Luciana M. Jinga montre comment, à travers un dialogue intellectuel formel et informel, la sexologie, discipline considérée à l’Est comme occidentale par excellence, a pu « alimenter l’actualité scientifique et publique » en Roumanie, « pays le plus prude du bloc de l’Est » (p. 81). Jinga insiste sur la perméabilité du Rideau de fer tout en rappelant le hiatus idéologique qui demeure : la sexologie roumaine ne vise pas la révolution sexuelle, elle s’intègre plutôt au projet politique socialiste de vie familiale harmonieuse et de bonheur collectif. Enfin, Agnieska Kościańska montre toute l’ambiguïté des discours des sexologues polonais sur l’homosexualité dans les années 1970, ceux-ci continuant à en véhiculer une image pathologique tout en donnant une place de plus en plus grande à l’émergence des contre-cultures homosexuelles à l’Ouest. Elle montre qu’à la suite des accords d’Helsinki (1975), les sexologues abordent les droits sexuels de manière de plus en plus explicite.

5Quelques-unes des contributions permettent par ailleurs d’identifier des points communs entre les rhétoriques de l’Ouest et de l’Est. En développant des hypothèses posées dans Cold War Freud, Dagmar Herzog montre comment le leader du bloc de l’Ouest a érigé la conjugalité hétérosexuelle comme valeur suprême en s’appuyant sur une version conservatrice de la psychanalyse. Cécile Vanderpelen-Diagre explique comment les catholiques en sont aussi venus à épouser « la rhétorique de la liberté du “modèle” occidental » (p. 113.) dans le cadre des Colloques internationaux de sexologie de Louvain. Taline Garibian montre que « loin de troubler l’ordre conservateur et patriarcal du pays », l’ouverture de centres de planification familiale dans le canton de Vaud repose sur un idéal de sexualité conjugale et une version dépolitisée de la sexologie. Enfin, Lutz Sauerteig insiste sur les similarités entre l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest en montrant comment les études statistiques sur la sexualité des jeunes, qui émergent après la Seconde Guerre mondiale, finissent par jouer un rôle similaire de normalisation des comportements à l’Est et à l’Ouest.

6On voit ainsi se dessiner des tendances similaires de chaque côté du Rideau de fer : les mêmes discours sur la modernité sexuelle, la responsabilité, le plaisir ou l’harmonie conjugale défendus avec l’aide d’une version dépolitisée de la sexologie. Aller au-delà des discours étatiques officiels et des rhétoriques de « bloc » permet bien de mettre en évidence des références et paradigmes communs. Malgré un discours idéologique sur la famille nucléaire chrétienne et le libéralisme, à l’Ouest, et sur la famille socialiste et l’émancipation des femmes par le travail, à l’Est, on remarque surtout la similarité des normes défendues, qu’on peut finalement ramener au modèle du couple hétérosexuel. Souligner ces points communs constitue une contribution importante aux débats historiographiques. Mais n’y a-t-il pas un risque d’écraser les différences, dans la mesure où les significations idéologiques injectées dans les expériences du couple hétérosexuel sont éminemment divergentes ? Ces significations sont-elles seulement un vernis idéologique, ou créent-elles des vécus différents ? En prolongeant les travaux d’histoire sociale de Dagmar Herzog et Josie McLellan sur les deux Allemagnes (Dagmar Herzog, Sex After Fascism: memory and morality in twentieth-century Germany, Princeton, Princeton University Press, 2005 ; Josie McLellan, Love in the Time of Communism: intimacy and sexuality in the GDR, Cambridge, Cambridge University Press, 2011) et ceux de Kristen Ghodsee sur la sexualité dans le bloc de l’Est (Kristen Ghodsee, Why Women Have Better Sex Under Socialism: and other arguments for economic independence, New York, Bold Type Books, 2018), une histoire sociale qui se concentrerait sur les vécus de la sexualité des deux côtés du Rideau de fer pourrait permettre de conjuguer l’étude des discours proposée dans ce numéro avec une étude des pratiques.

7Par ailleurs, si l’on découvre ici l’importance des circulations depuis l’Ouest vers l’Est, l’étude des circulations inverses met en évidence le rôle des idéaux socialistes dans les politiques de la sexualité à l’Ouest. En effet, la courte révolution sexuelle soviétique des années 1920 est une référence importante des discours sur la révolution sexuelle en France dans les années 1950‑1960, notamment les écrits d’Alexandra Kollontaï et de Friedrich Engels sur la famille et l’État. Il serait également utile de prolonger ces recherches en s’intéressant à la manière dont le savoir sexologique circule entre Est, Ouest et Sud : Est et Ouest ne constituent-ils pas un front relativement uni face au Sud, avec des discours de plus en plus présents sur la surpopulation ? En soulignant dans l’introduction que « la guerre froide est […] une guerre des naissances » (p. 12), ce numéro ouvre de riches perspectives pour l’histoire globale de la sexologie et de la guerre froide.

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Pour citer cet article

Référence papier

Blanche Plaquevent, « Sylvie Chaperon, Carla Nagels & Cécile Vanderpelen-Diagre (dir.), « Le Rideau déchiré » »Clio, 57 | 2023, 318‑321.

Référence électronique

Blanche Plaquevent, « Sylvie Chaperon, Carla Nagels & Cécile Vanderpelen-Diagre (dir.), « Le Rideau déchiré » »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/23900 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.23900

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Auteur

Blanche Plaquevent

University of Bristol

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