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Clio a lu « Le genre de la guerre froide »

Keisha N. Blain, Set the World on Fire: Black nationalist women and the global struggle for freedom | Keisha N. Blain, Tiffany M. Gill & Michael Oliver West (eds), To Turn the Whole World Over: Black women and internationalism

Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2018, 264 p. | Urbana, Ill., University of Illinois Press, 2019, 296 p.
Olivier Maheo
p. 316-318
Référence(s) :

Keisha N. Blain, Set the World on Fire: Black nationalist women and the global struggle for freedom, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2018, 264 p.

Keisha N. Blain, Tiffany M. Gill & Michael Oliver West (eds), To Turn the Whole World Over: Black women and internationalism, Urbana, Ill., University of Illinois Press, 2019, 296 p.

Texte intégral

1Depuis la fin de la guerre froide, les recherches sur la gauche américaine se sont multipliées, parmi lesquelles différents ouvrages consacrés aux militantes africaines-américaines, qui démontrent combien le rôle qu’elles ont joué au sein du mouvement noir de libération américain a été trop longtemps passé sous silence. Keisha N. Blain, professeure d’histoire et d’Africana Studies à Brown University est l’auteure de Set the World on Fire: Black nationalist women and the global struggle for freedom, publié en 2018. Elle a par ailleurs codirigé l’année suivante la publication de To Turn the Whole World Over: Black women and internationalism. Ces deux livres participent du renouveau des recherches sur les organisations nationalistes africaines-américaines antérieures à la période du Black Power, que Peniel Joseph a désignées sous l’expression de New Black Power Studies.

2La guerre froide dans le cas des États-Unis débute-t-elle seulement en 1947 ? Les premières mesures répressives contre les organisations radicales ont été mises en œuvre par F. D. Roosevelt. Les activités du House Committee on Un-American Activities (HUAC) débutent dès 1938, alors qu’il est encore connu sous le nom de Dies Committee. En juillet 1940, c’est l’Alien Registration Act, connu sous le nom de Smith Act, qui cible essentiellement les activités du Parti communiste. Pendant la guerre, la Little Red Scare s’en prend à tous ceux qui s’opposent à l’effort militaire, dont les organisations trotskystes. Les premières années de la guerre froide voient, avec le maccarthysme, la répression systématique de tous les courants critiques de la société américaine. Cette chasse aux sorcières ne se limite pas à cibler les organisations communistes et socialistes. Les organisations noires deviennent suspectes dans leur ensemble, y compris les plus modérées d’entre elles, et a fortiori les groupes les plus radicaux liées à différentes tendances du nationalisme noir, parmi lesquelles les organisations issues du garveyisme, étudiées par Keisha N. Blain.

3Il est utile de replacer ses recherches dans le cadre du débat sur le rôle que la guerre froide joua vis-à-vis du mouvement pour les droits civiques. Certains auteurs comme Mary L. Dudziak et Thomas Borstelmann suivent l’analyse optimiste du fameux historien du Sud C. Vann Woodward, selon laquelle la guerre froide accéléra le mouvement vers la déségrégation, en forçant les administrations Truman, Eisenhower et Kennedy à adopter des mesures favorables à l’égalité des droits. Cependant d’autres auteur.es, tels Martha Biondi, Carol Anderson, Manning Marable défendent un point de vue opposé et documentent le rôle profondément réactionnaire de la guerre froide. Cette perspective permet de mettre en lumière la manière dont les courants radicaux, précisément étudiés par Keisha N. Blain, se trouvèrent largement marginalisés. En effet le mouvement pour les droits civiques mit à l’arrière-plan les liens internationaux du nationalisme noir étatsunien et la vision globale d’un mouvement noir qui le connectait aux mouvements de décolonisation et au panafricanisme. Par ailleurs, l’affrontement Est/ Ouest a fermé la porte à la possibilité d’un mouvement de masse qui aurait associé les objectifs de justice économique, égalité raciale et paix extérieure. Enfin, la période dite du consensus libéral, qui s’ouvre avec la guerre froide, renforce les normes de genre conventionnelles. Les dirigeants modérés du mouvement pour les droits civiques participent pleinement de ce climat politique et relèguent à l’arrière-plan les militantes de leurs organisations.

4Afin de documenter l’action politique des Africaines-Américaines, Keisha N. Blain s’intéresse à la tradition politique du nationalisme noir issue des activités de Marcus Garvey (1887‑1940), fondateur à la Jamaïque en 1913 de l’Universal Negro Improvement Association and l’African Communities League (UNIA), qui milite pour le retour en Afrique des descendants d’esclaves. Garvey s’installe à Harlem en 1916 et l’UNIA rencontre un succès foudroyant aux États-Unis, au moins jusqu’à l’incarcération de Garvey en 1925, suivie par son expulsion du territoire américain en 1927. Si cette histoire est connue, l’action des militantes qui lui ont succédé l’est moins, hormis une biographie d’Amy Jacques Garvey, son ancienne épouse. Dans Set the World on Fire, Keisha N. Blain met en lumière le rôle des femmes au sein du mouvement garveyiste des années 1920 aux années 1960. Elle démontre comment l’éclatement et la dispersion du courant garveyiste en une nébuleuse d’organisations après l’expulsion de Marcus Garvey du sol américain en 1927 donnèrent l’occasion à ses militantes d’assumer des responsabilités au sein de différentes organisations nationalistes noires. Et cela alors même que les groupes garveyistes s’inscrivaient fondamentalement dans un modèle patriarcal commun au nationalisme noir étatsunien et qu’ils assignaient les militantes à des tâches genrées traditionnelles, tels que les soins ou l’éducation. Ces femmes ont toutefois été en mesure d’utiliser l’espace laissé par le déclin de l’UNIA à partir des années 1930 pour inventer un leadership féminin. Ainsi, alors qu’au sein de l’UNIA elles ne pouvaient exercer de responsabilités que sous l’autorité d’un homme, Mittie Maude Lena Gordon, une ancienne garveyiste, affranchit de cette règle le Peace Movement of Ethiopia (PME) qu’elle fonde en 1932. Elle prône le retour en Afrique, un projet qu’elle met en œuvre au Libéria.

5Set the World on Fire se consacre particulièrement à l’action de trois militantes. Amy Jacques Garvey et Amy Ashwood Garvey, toutes deux épouses de Garvey à un moment donné, ont su créer leur propre sphère d’influence au sein de la diaspora africaine au Royaume-Uni et en Jamaïque. L’auteure montre comment elles mettent en avant dans leur action le rôle des femmes au service de la libération noire, ce que Keisha N. Blain qualifie de « proto-féminisme ». Cet ouvrage a aussi le mérite de mettre au jour les différents chemins que l’oubli des femmes a empruntés. Ainsi ces militantes ont parfois contribué involontairement à l’effacement dont elles ont été victimes. Dans ses efforts pour perpétuer la mémoire de l’action de son mari, Amy Jacques Garvey a par exemple largement omis le rôle des femmes au sein de l’UNIA, à commencer par le sien propre.

6Keisha N. Blain documente la manière dont ces militantes inscrivent leur combat pour l’égalité des droits dans la perspective de l’union des « races sombres », selon l’expression que W. E. B. Du Bois avait utilisée comme sous-titre du magazine fondé en 1910, The Crisis, a record of darker races, pour désigner l’ensemble des peuples colonisés ou dominés par les occidentaux. Mittie Gordon écrit en 1934 au consul du Japon à Chicago pour obtenir son soutien. Puis en 1942, après Pearl Harbor, elle s’adresse à un général japonais pour lui affirmer que « cette guerre se déroule entre les Japonais et les Blancs et nous n’y participons pas ». Ses appels à refuser de soutenir l’effort de guerre américain la conduisent finalement en prison. Après 1945, elle parvient à réanimer le PME dans différents États du Midwest, alors que dans le Sud la surveillance soupçonneuse et les arrestations par le FBI ont raison de son organisation.

7Amy Ashwood Garvey poursuit à Londres et à Monrovia son combat pour le retour en Afrique, tout comme Amy Jacques Garvey depuis la Jamaïque. Ce réseau transnational de militantes promeut une vision globale de l’émancipation noire et la croyance dans un destin commun de la diaspora afro-descendante. Tout en rappelant que le mouvement pour les droits civiques s’est inscrit dans une perspective intégrationniste, l’auteure veut voir dans l’action des garveyistes une inspiration pour certaines de ses militantes telles Ella Baker, Fannie Lou Hamer, Mary McLeod Bethune, Mabel Williams ou Mae Mallory. Cependant, beaucoup de ces dernières ont d’abord été formées politiquement dans le contexte des années 1930, alors que les mobilisations de la gauche marxiste, telle que la campagne en faveur des neuf de Scottsboro, rencontraient un écho important au sein de la minorité africaine-américaine. Sans minimiser la part de l’héritage garveyiste, il aurait sans doute été utile de rappeler le legs essentiel laissé par la gauche noire, qui était bien plus importante que les courants nationalistes dans les années 1930‑1940.

8To Turn the Whole World Over, codirigé par Keisha N. Blain avec Tiffany M. Gill, propose onze contributions qui mettent en lumière la pratique internationaliste de différentes activistes africaines-américaines du xixe au xxe siècle des États-Unis à la Chine et d’Haïti à l’Espagne, sans oublier l’Afrique et l’Australie. L’ouvrage aborde successivement la question des voyages militants, la diversité des formes de l’internationalisme noir, depuis la pratique d’une actrice jusqu’à celle d’une artiste qui assemble des quilts au Libéria. La dernière section du livre aborde l’internationalisme sur le plan politique, que ce soit au travers de l’action de l’ancienne garveyiste Mittie Gordon, celle de Mary McLeod Bethune et du National Council of Negro Women, les voyages en Guinée décolonisée des militantes du Student Nonviolent Coordinating Committee, ou l’engagement communiste de Vicky Garvin, qui la conduit, comme de nombreuses autres, en Guinée puis en Chine. Cette anthologie permet d’aborder la manière dont ces femmes ont articulé leur militantisme féministe au sein du mouvement de libération noire.

9Keisha N. Blain, tout comme Ashley D. Farmer, Dayo F. Gore ou Martha S. Jones, fait partie d’une nouvelle génération d’historiennes dont les recherches permettent de combler un vide historiographique important sur le rôle politique des Africaines-Américaines.

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Pour citer cet article

Référence papier

Olivier Maheo, « Keisha N. Blain, Set the World on Fire: Black nationalist women and the global struggle for freedom | Keisha N. Blain, Tiffany M. Gill & Michael Oliver West (eds), To Turn the Whole World Over: Black women and internationalism »Clio, 57 | 2023, 316-318.

Référence électronique

Olivier Maheo, « Keisha N. Blain, Set the World on Fire: Black nationalist women and the global struggle for freedom | Keisha N. Blain, Tiffany M. Gill & Michael Oliver West (eds), To Turn the Whole World Over: Black women and internationalism »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/23875 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.23875

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Auteur

Olivier Maheo

TEMOS/Université du Mans

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