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Mémoires et thèses

Granier Benoit, La mobilisation des sciences comportementales dans la politique énergétique japonaise (2010-2016). Circulations transnationales et transformations de l’action publique

Thèse de doctorat, sous la direction d’Yveline Lecler (Université Lyon 2), 2017, 528 p.
p. 345-351

Texte intégral

1La politique énergétique japonaise a fait l’objet de plusieurs transformations depuis la fin de la guerre de l’Asie Pacifique. D’abord caractérisée par une politique de l’offre, elle a connu un premier infléchissement dans les années 1970 avec la promotion du développement des énergies alternatives et l’amélioration de l’efficacité énergétique dans le secteur industriel. Dans les décennies 1990 et 2000, l’enjeu de la réduction des émissions de gaz à effet de serre s’est ensuite ajouté à ceux de la sécurité énergétique et de la compétitivité économique. Les années 2010 témoignent de nouvelles mutations, à l’image de la libéralisation des secteurs de l’électricité et du gaz et de l’intensification des politiques de changement des comportements. Notre travail de thèse s’intéresse au second phénomène, caractérisé par la mobilisation inédite et croissante des « sciences comportementales » (kōdō kagaku 行動科学) dans l’objectif de promouvoir des « comportements efficients en énergie » (shōene kōdō 省エネ行動) auprès des ménages japonais. En effet, les politiques de changement des comportements, qui étaient quasiment inexistantes avant l’entrée en vigueur du protocole de Kyōto en 2005, s’appuient au cours des années 2010 sur de nouveaux savoirs principalement issus de l’économie comportementale et de la psychologie sociale. Ce sont en particulier les « nudges » théorisés par les universitaires étasuniens Richard Thaler et Cass Sunstein (en japonais : najji ナッジ) et les Home Energy Reports élaborés par la firme étasunienne Opower qui sont discutés et expérimentés aussi bien par le ministère de l’Environnement (MOE, kankyōshō 環境省) que par le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI, keizaisangyōshō 経済産業省).

2Notre thèse s’efforce de décrire cette transformation de la politique énergétique initiée entre 2010 et 2016 et d’en expliquer les ressorts en prêtant attention à une multiplicité de facteurs d’ordre aussi bien domestique qu’extranational. Dans cette perspective, nous avons mobilisé plusieurs champs d’étude en science politique et en sociologie, à savoir la littérature en sociologie de l’action publique dédiée au changement, les travaux sur les transferts de politiques publiques et la sociologie des circulations inter et transnationales. La combinaison de ces approches permet de mettre en évidence le rôle important de la persistance du problème de la hausse de la consommation d’énergie du résidentiel depuis les années 1990, de l’agenda international de la lutte contre le réchauffement climatique et de la triple catastrophe de mars 2011. Ces phénomènes ont contribué à la mise à l’agenda de l’objectif du changement des comportements à travers la promotion des shōene kōdō. Dans le même temps, plusieurs think tanks japonais proches du MOE et du METI ont participé à la circulation de savoirs et d’instruments de gouvernement développés et appliqués à l’étranger, principalement aux États-Unis, jusqu’à leur mise en œuvre originale dans la politique énergétique de l’archipel.

3Notre démonstration est organisée en trois parties composées chacune de trois chapitres. La première partie est circonscrite aux enjeux et aux transformations de la politique japonaise dans le domaine de l’énergie et du climat. Le chapitre premier fournit des éléments de compréhension généraux sur l’action publique japonaise et retrace l’évolution de la politique énergétique de l’immédiat après-guerre aux années 2000, mettant l’accent sur le caractère prioritaire de l’amélioration de l’efficacité énergétique et sur la convergence du METI et du MOE quant à la nécessité d’endiguer la hausse de la consommation d’énergie dans le secteur résidentiel. Pour le premier ministère, il s’agit de réduire le fardeau pesant sur le secteur industriel ; pour le second, l’enjeu est de maximiser les efforts dans tous les secteurs afin de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre de l’archipel.

4Dans un second chapitre, nous présentons et analysons les dispositifs témoignant d’une mobilisation des sciences comportementales dans la politique énergétique japonaise des années 2010. Le recours à ces nouveaux savoirs, qui s’inscrit dans un renforcement du projet de changement des comportements, s’observe à travers l’instauration du Groupe de travail « communication et marketing » (komyunikēshon māketingu wākingugurūpu コミュニケーション·マーケティングワーキンググループ) par le MOE en 2010 et du programme d’expérimentation des réseaux électriques « intelligents » (jisedai enerugī shakai shisutemu jisshō jikken 次世代エネルギー·社会システム実証実験) matérialisé par la sélection de quatre Smart Communities (sumāto komyuniti スマートコミュニティ) par le METI la même année. À partir de 2015, l’utilisation de ces savoirs par les deux ministères devient stratégique et explicite, se traduisant par l’expérimentation des Home Energy Reports d’Opower par le METI en 2015-2016 et la mise en place de plusieurs « projets nudges » (najji purojekuto ナッジプロジェクト) par le MOE en 2016-2017, pour une durée de cinq ans.

5Le troisième chapitre s’interroge sur les facteurs explicatifs du renforcement de l’objectif du changement des comportements et de la mobilisation des sciences comportementales. Questionnant les stratégies des acteurs à l’origine de la considération accordée par le MOE et le METI aux enjeux comportementaux et l’impact des alternances politiques et de la catastrophe de mars 2011, il analyse les effets différenciés que ces facteurs externes ont eu sur les activités du Groupe de travail « communication et marketing » et sur les Smart Communities. La mobilisation des grilles d’analyse de la sociologie de l’action publique amène à écarter l’hypothèse de l’influence des alternances politiques de 2009 et 2012 sur la mobilisation des sciences comportementales. Alors que les entrées en fonction de Barack Obama en 2009 et de David Cameron en 2010 ont eu un impact significatif en la matière aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’arrivée au pouvoir historique du Minshutō (Parti démocrate du Japon) en 2009 et le retour du Jimintō (Parti libéral-démocrate) en 2012 n’ont pas généré de tels effets. Un autre type de facteur externe, à savoir la triple catastrophe de mars 2011, a en revanche joué un rôle primordial de manière à la fois directe, du fait de l’arrêt des réacteurs nucléaires, mais aussi indirecte, en précipitant la libéralisation des marchés de l’énergie et la mise en concurrence des fournisseurs de gaz et d’électricité.

6Notre deuxième partie est consacrée à la manière dont des acteurs japonais sont parvenus à développer de nouvelles approches et à produire des connaissances inédites sur les questions de changement des comportements et de consommation d’énergie, en s’appuyant voire en imitant les démarches européennes et surtout étasuniennes en la matière. Dans un premier temps, notre quatrième chapitre analyse la construction et l’évolution des principaux espaces de production et de partage de savoirs dans le domaine de l’efficacité énergétique et des comportements, en mettant l’accent sur les institutions, les conférences, les chercheurs et les publications structurant un territoire fréquenté par certains acteurs japonais entre les années 1980 et 2010. Nous prenons pour cadre les États-Unis et l’Europe, où l’économie comportementale et la psychologie semblent avoir gagné les faveurs des décideurs, tandis qu’une autre approche, de type socio-anthropologique, n’est pas parvenue à irriguer l’action publique malgré sa popularité dans la communauté académique européenne.

7Dans un deuxième temps, notre cinquième chapitre explique pourquoi les sciences humaines et sociales japonaises n’ont pas orienté leurs travaux sur les questions de consommation d’énergie avant les années 2010. Alors que l’économie comportementale a rencontré à la fin de la décennie 2000 un franc succès académique, médiatique et dans une certaine mesure politique sur l’archipel, aucun des économistes japonais à s’inscrire dans la nouvelle discipline n’avait en effet consacré ses travaux aux enjeux énergétiques. Ceux-ci n’ont pareillement pas fait l’objet des études des psychologues et des sociologues japonais, dont une partie travaillait pourtant sur les questions environnementales depuis les années 1980. Au début des années 2010, la recherche japonaise sur les comportements et l’énergie est ainsi faiblement développée et en majeure partie restreinte à des études menées par des chercheurs en ingénierie. Les raisons sont multiples : prédominance historique de ces derniers dans ce champ de recherche, obstacles techniques à l’étude de ces comportements, priorité accordée par les économistes comportementaux et les sociopsychologues à d’autres enjeux (santé publique, réduction et gestion des déchets, etc.) en raison du contexte sociopolitique… Toutefois, l’urgence climatique et l’accident de Fukushima semblent fournir une conjoncture plus favorable et laisse entrevoir l’application des sciences comportementales à l’étude des comportements shōene.

8Enfin notre sixième chapitre examine comment les chercheurs de deux think tanks japonais proches du METI, le Jyukankyo Research Institute (JYURI, Jūkankyō keikaku kenkyūjo 住環境計画研究所) et le Central Research Institute of Electric Power Industry (CRIEPI, Denryoku chūō kenkyūjo 電力中央研究所), ont découvert et développé au Japon les approches comportementales étasuniennes, suite à de nombreux voyages, rencontres et lectures dépassant le cadre national. Nous retraçons comment, s’appuyant sur leurs connexions avec des chercheurs étrangers et sur leur participation à des conférences internationales, les chercheurs du JYURI et du CRIEPI ont, chacun à leur manière, contribué au déploiement des approches comportementales dans le domaine de l’énergie. Les premiers ont transposé la conférence étasunienne Behavior, Energy and Climate Change (BECC) sur l’archipel, organisant la première BECC Japan (Kikōhendō shōenerugīkōdō kaigi 気候変動·省エネルギー行動会議) en 2014, tandis que les seconds ont été les premiers à expérimenter les nudges et les Home Energy Reports auprès de ménages et d’employés japonais.

9Dans la troisième partie de la thèse, nous analysons comment les approches étasuniennes ont été traduites dans la recherche et dans l’action publique japonaises, en nous interrogeant sur les raisons pour lesquelles les acteurs – think tanks et policymakers – ont recouru à ces savoirs. Pour ce faire, le chapitre 7 démontre que le JYURI et le CRIEPI, accompagnés de l’Institute of Energy Economics of Japan (IEEJ, Nihon enerugī keizai kenkyūjo 日本エネルギー経済研究所) et d’Opower Japan, forment un groupe programmatique à l’origine de la mobilisation des sciences comportementales par le METI et le MOE. Ces acteurs programmatiques, parties prenantes de l’élaboration de la politique shōene depuis plusieurs décennies, ont tiré profit de leur apprentissage des approches étasuniennes pour proposer et faire adopter des solutions en matière de promotion des comportements shōene. Ils ont pour cela exploité de multiples canaux, s’exprimant dans la presse quotidienne et la littérature scientifique, dans le cadre de conférences académiques et professionnelles, de rapports et de comités consultatifs ministériels (shingikai 審議会), arguant du retard du Japon sur les pays européens et les États-Unis en matière de recherche et de politique sur le changement des comportements.

10Dans le chapitre 8, nous analysons le contenu des dispositifs de recherche et d’action publique mis en œuvre sur l’archipel, qui ont finalement permis à plusieurs chercheurs japonais de contribuer à leur tour à la littérature internationale portant sur les comportements et la consommation. Nous montrons notamment que si ces dispositifs sont en grande partie semblables à leurs modèles étasuniens, ils sont loin de représenter de simples réplications, suggérant que les savoirs que les catégories d’entendement ont, de manière certes discrète, été hybridés en fonction des stratégies des acteurs et de certaines caractéristiques de la société japonaise. Les dispositifs étasuniens sont sans cesse expérimentés par les acteurs afin d’en vérifier l’efficacité auprès de la population nippone, tandis que le registre du kawaii est abondamment sollicité en complément des messages et des supports élaborés aux États-Unis.

11Pour terminer, nous nous intéressons dans le neuvième et dernier chapitre aux spécificités des sciences comportementales dans deux perspectives complémentaires. D’une part affirmons que ces savoirs – au détriment d’autres, comme la sociologie ou l’anthropologie – ont bénéficié de l’intérêt des acteurs de la politique énergétique japonaise en raison de leur dimension à la fois consensuelle et pratique. Les sciences comportementales se sont en effet imposées comme des savoirs consensuels au niveau international, que cela soit dans le champ académique ou dans celui de l’action publique. Leur succès dans les principaux espaces internationaux de production et d’échange de connaissances dans le domaine de l’efficacité énergétique, et leur mise en œuvre dans un pays modèle comme les États-Unis, contribue à expliquer l’intérêt des acteurs japonais. Par ailleurs, les sciences comportementales comportent une dimension pratique du fait de leurs fondements ou/et de leur apparence scientifique(s), de leur démarche expérimentale et du caractère simple et concret des recommandations qu’elles fournissent aux acteurs publics. Les chercheurs des think tanks proches du MOE et du METI, du fait de leur formation d’ingénieur et/ou d’économiste, y sont particulièrement sensibles. D’autre part, le succès des sciences comportementales semble étroitement lié aux mutations de la gouvernementalité néolibérale. Ces savoirs fourniraient en effet des solutions à des problèmes en partie provoqués par les réformes de déréglementation, de libéralisation et de privatisation menées dans les pays de l’OCDE – Japon inclus – depuis les années 1980. En outre, leur compatibilité avec les principes néolibéraux fait débat puisque le recours aux sciences comportementales peut aussi bien jouer sur l’irrationalité des individus que chercher à les conformer à l’idéal de l’homo economicus, à l’image du cas japonais.

12Pour conclure, notre thèse incite à approfondir l’analyse du recours par l’État japonais à des savoirs et instruments en provenance de l’étranger, en particulier dans le domaine du gouvernement des conduites, dans d’autres champs d’action publique et dans une perspective historique, dans la continuité des travaux de Bernard Thomann sur la politique sanitaire et sociale et d’Eleanor Westney sur l’organisation de la police aux périodes Meiji et Taishō. Notre travail invite également à prêter attention aux effets des dispositifs d’analyse et de changement des comportements sur les pratiques des publics visés par ces mesures. Quelle est l’efficacité de ces dispositifs, à court et à plus long terme ? De quelle manière impactent-ils les subjectivités individuelles ? Font-ils l’objet de critiques et de résistances, individuelles ou collectives ?

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Pour citer cet article

Référence papier

« Granier Benoit, La mobilisation des sciences comportementales dans la politique énergétique japonaise (2010-2016). Circulations transnationales et transformations de l’action publique »Cipango, 25 | 2023, 345-351.

Référence électronique

« Granier Benoit, La mobilisation des sciences comportementales dans la politique énergétique japonaise (2010-2016). Circulations transnationales et transformations de l’action publique »Cipango [En ligne], 25 | 2023, mis en ligne le 14 décembre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cipango/5736 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cipango.5736

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