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Mémoires et thèses

Ebersolt Simon, Contingence et communauté. Kuki Shūzō, philosophe japonais

Thèse de doctorat, sous la codirection d’Emmanuel Lozerand (Inalco) et de Frédéric Fruteau de Laclos (Paris 1), 2017, 570 p.
p. 327-331

Texte intégral

1Cette thèse se veut la première monographie consacrée à l’œuvre entière de Kuki Shūzō (1888-1941). Comme l’indique son sous-titre, elle se présente comme un essai d’histoire de la philosophie japonaise, à travers laquelle nous avons voulu donner quelques éléments de réponse à la question : « qu’est-ce qu’être un philosophe japonais dans la première moitié du xxe siècle ? » Étant donné les intenses échanges entre les philosophes japonais modernes et l’Europe philosophique, l’histoire de la philosophie japonaise est un domaine d’étude fécond qui vise un champ de tension entre, d’une part, la prétention de la philosophie, et notamment d’individus-philosophes, à l’universalité conceptuelle et, d’autre part, les contacts, qui peuvent se transformer en frictions, entre des communautés nationales, de prime abord très différentes, auxquelles ces individus appartiennent et qui sont caractérisées par des langues et des histoires dynamiques. Autrement dit, il s’agit d’un champ de tension entre individus, nations et monde.

2De ce point de vue, le cas de Kuki est passionnant : ayant vécu et étudié au Japon à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, mais aussi en Europe pendant sept ans (1921-1928), il a évolué entre des communautés nationales différentes (ses langues d’écriture, le japonais, l’allemand et le français, expriment cette dimension inter-nationale de l’homme) tout en revendiquant une certaine spécificité japonaise, mais dans le même temps une universalité conceptuelle. La vie et l’œuvre de Kuki peuvent être reformulées en termes de rapports entre l’individuel, le particulier et l’universel :

  • entre différents individus, ou les différentes rencontres de Kuki avec des philosophes (notamment Bergson, les phénoménologues, Watsuji et Tanabe) ;
  • entre l’individu et le particulier, ou les rapports de Kuki avec un monde intellectuel plus large (notamment le « mouvement pour la culture » de l’ère Taishō – kyōyōshugi –, les débats sur la « littérature du hasard » et la rime dans la poésie japonaise), ses rapports avec le commun national ou ethnique (notamment le Japon, la France et l’Allemagne). ;
  • entre l’individu et l’universel, ou les rapports de Kuki avec l’idée d’universel, avec le monde ;
  • entre le particulier et l’universel, ou les rapports entre le Japon et le monde.

3Notre méthode même d’interprétation entre en résonance avec ce problème de l’individu, du particulier et de l’universel. Elle a pour dessein de montrer l’émergence des concepts, c’est-à-dire de l’universel, à partir des rapports de Kuki avec des individus-philosophes et des communautés particulières, ce qui suppose une bonne compréhension du contexte historique. Nous avons donc élaboré notre thèse selon une méthode d’histoire de la philosophie, par laquelle nous entendons l’alliance entre histoire intellectuelle et travail conceptuel : d’une part, établir un dialogue entre Kuki et le contexte philosophique, intellectuel, politique, c’est-à-dire les rapports entre Kuki et les philosophes, entre Kuki et les communautés – ce qui suppose un travail d’histoire intellectuelle ; d’autre part, présenter les solutions personnelles que Kuki a tenté d’apporter aux problèmes dérivant de ce contexte, c’est-à-dire l’émergence de concepts à prétention universelle – ce qui suppose un travail sur les concepts. Contrairement à ce que pourrait laisser à penser son sous-titre, cette thèse n’est donc pas une simple monographie sur un philosophe d’un pays, mais un essai d’histoire de la philosophie insistant sur les dialogues entre différentes communautés nationales et intellectuelles nécessaires à l’émergence d’une conceptualité à la fois personnelle et universelle.

4Pour sonder l’œuvre entière de Kuki, nous avons substitué au schéma psychologisant de l’écartèlement de l’auteur entre le « rationnel » et le « sensuel » (repris par la plupart des commentateurs) la tension conceptuelle entre concret donné et logique de l’identité, ce qui nous a permis d’interroger non seulement ce qui semble de prime abord le plus philosophique, sa pensée de la contingence, ses théories de la rime et du temps, mais aussi son essai sur l’iki (idéal éthique et esthétique de l’époque d’Edo) ainsi que ses déclarations d’ordre politico-culturel sur la guerre et l’ethnie (minzoku), ce qui nous a permis a fortiori de comprendre combien il était réducteur de qualifier ce penseur de « néo-traditionnel » (Lavelle) ou de « fasciste » (Karatani, Pincus). Avancé par Kuki contre l’idée d’universel abstrait, le concret donné est incarné par plusieurs figures du « nous », du commun, qui se caractérisent par la différence avec autrui : l’ethnie, la coexistence intersubjective de l’iki, la rencontre contingente entre individus. La logique de l’identité est quant à elle présente dans l’idée d’identité ethnique, la métaphysique de l’éternel retour du même et la praxis de l’assimilation d’autrui dans l’identité du moi. Nous avons notamment élucidé la manière dont Kuki systématise cette tension entre concret donné et logique de l’identité, ainsi que les conséquences de cette systématisation sur les questions éthiques et politiques de la communauté et des rapports entre individu, nation et monde.

5En analysant le contexte intellectuel dans lequel Kuki a fait ses premières armes en philosophie, entre 1905 et 1928, notamment à Tōkyō, Heidelberg, Paris, Fribourg et Marbourg, nous avons vu que ses premières idées sont caractérisées par un état d’esprit intuitionniste qui lui fait adopter une attitude d’« ironie » par rapport à l’idée d’« universel », laquelle avait été mise en avant par deux positions ayant dominé le monde philosophique et intellectuel de ses années de jeunesse, la théorie néokantienne de la connaissance et ce que nous avons appelé l’« individualisme universaliste de l’ère Taishō » (notamment le courant Shirakaba et le « mouvement pour la culture »). En prenant en compte un contexte de remise en cause de la raison occidentale après la Grande Guerre, nous avons aussi interprété cette « ironie » comme une réaction contre l’universalisme impérialiste de l’Occident, qui pose une civilisation se prétendant universelle (la sienne) et s’imposant à d’autres cultures locales. Cette réaction se caractérise essentiellement par un nationalisme culturel exaltant l’« âme japonaise » ainsi que par un asiatisme influencé par Okakura Tenshin.

6L’intuitionnisme de Kuki s’exprime, à son retour au Japon (1929-1930), dans la volonté de saisir « ce qui est concrètement donné » à la conscience et de l’énoncer logiquement. Ce donné est présenté sous différentes figures du « nous », du commun, plus « concret » que l’universel abstrait : premièrement, le « nous » au sens de l’identité ethnique du peuple (minzoku), par définition différent des autres « nous » (notamment occidental), et dont la signification est exprimée par la langue ; deuxièmement, le « nous » entre deux individus comme coexistence intersubjective de l’iki ; troisièmement, le « nous » comme rencontre contingente entre individus. Ces différentes figures du « nous » sont mises en avant par Kuki en réaction aux universalismes abstraits, qui ignorent le « nous » se trouvant entre l’individuel et l’universel : le néokantisme, l’universalisme impérialiste, l’individualisme universaliste de l’ère Taishō. Nous avons en outre comparé la position de Kuki sur l’individu et l’ethnie avec les courants politiques et intellectuels puissants à l’époque, le marxisme et le nationalisme, qui posaient respectivement un « nous » de classe et un « nous » ethnique tout en niant l’individu (fiction idéologique bourgeoise pour le premier, importation occidentale pour le second).

7C’est à partir de l’article intitulé « Le temps métaphysique » (1931) que la philosophie de Kuki connaît une phase de systématisation (Troisième Partie). Elle s’exprime tout d’abord par ce que nous avons appelé la « trinité de la contingence », dont l’une des trois figures est originaire par rapport aux deux autres : c’est par le donné premier, phénomène de la rencontre (appelé par Kuki « contingent empirique »), qu’apparaissent l’individu (« contingent logique ») et la possibilité (« contingent métaphysique »). Ce qui nous est donné phénoménologiquement est le commun de la rencontre, phénomène présentement commun à moi et à autrui, et, par lui seulement, la différence individuelle : nous nous rendons compte de nos différences seulement parce que nous nous rencontrons. Le couple conceptuel pertinent en phénoménologie n’est donc pas l’opposition entre identité et différence, ou entre le même et l’autre, mais la simultanéité du commun et du différent.

8Pourquoi donc notre auteur a-t-il soutenu l’idée d’éternel retour du même, incarnation du principe d’identité, malgré son intuition de la rencontre contingente comme phénomène commun-différentiel ? C’est qu’il existait, dans l’œuvre de Kuki, un arrière-plan à la fois pratique et logique : une existence de l’amor fati alliée au principe d’identité (l’avers et l’envers d’une même médaille). Notre auteur adopte un point de vue existentiel qui « assimile et intériorise le “tu” de la socialité intersubjective vers l’identité concrète du “je” qui existe » : en considérant comme un « destin » ce qui ne m’était pas destiné, je l’assimile dans l’identité du moi. Dans une période trouble de crise, notamment de guerre (incident de Mandchourie en 1931 et début de la guerre sino-japonaise en 1937), Kuki a finalement privilégié ce point de vue au détriment de la logique du commun. C’est ce privilège final de l’identité du « moi » ou du « nous » ethnique – et non pas du « nous » à deux – qui fait finalement de la philosophie pratique de Kuki une sorte d’existentialisme incapable d’articuler individu, « nous » ethnique et monde.

9Les deux principaux résultats théoriques de notre thèse – le caractère commun-différentiel de la rencontre contingente et la logique spéculative-existentielle de l’identité – nous ont fait alors prendre conscience de la possibilité d’une philosophie de la contingence qui ait pour fin, non pas l’assimilation de l’autre dans l’identité de l’un, mais la mise en commun en tant qu’universel dynamique, communauté universelle vivifiée indéfiniment par la contingence de l’être et ne tombant pas dans le piège de l’opposition entre l’universalisme d’une civilisation qui s’impose à autrui et le pluralisme des cultures qui solidifient leurs différences.

10L’ouvrage tiré de cette thèse est paru en juillet 2021, sous le titre Contingence et communauté. Kuki Shūzō, philosophe japonais, chez Vrin, dans la collection, « Bibliothèque d’Histoire de la philosophie ».

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Pour citer cet article

Référence papier

« Ebersolt Simon, Contingence et communauté. Kuki Shūzō, philosophe japonais »Cipango, 25 | 2023, 327-331.

Référence électronique

« Ebersolt Simon, Contingence et communauté. Kuki Shūzō, philosophe japonais »Cipango [En ligne], 25 | 2023, mis en ligne le 14 décembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cipango/5728 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cipango.5728

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