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Mémoires et thèses

Berthon Alice, Le Japon au musée. Le Musée national d’ethnologie et le Musée national d’histoire et de folklore : histoire comparée et enjeux

Thèse de doctorat, sous la direction de Michael Lucken (Inalco), 2017
p. 321-325

Texte intégral

1Cette thèse porte sur deux musées nationaux japonais : le Musée national d’ethnologie (ci-après Minpaku) dans le Kansai et le Musée national d’histoire de folklore (ci-après Rekihaku) dans le Kantō, qui ont respectivement été fondés au Japon en 1974 et 1981. Il s’agit de deux musées de recherche qui s’apparentent, par leur structure et leur administration, davantage à des instituts de recherche interuniversitaires qu’à des institutions muséales. Les conservateurs sont absents et ce sont les équipes de chercheurs des laboratoires en présence qui sont chargées de la muséographie.

2Je me suis intéressée à la manière dont le Japon se (re)présente non seulement par le biais des espaces d’exposition, mais également à travers la symbolique associée à leur construction et les raisons de leur apparition, à quelques années d’intervalle, dans un paysage muséal dominé jusque-là par les musées de type beaux-arts. Profondément similaires dans leur genèse, leur fonctionnement et leurs buts, ils sont aussi comparables par la dimension officielle du discours qu’ils offrent à l’étude.

3La première partie se compose d’un chapitre sur la genèse des deux institutions et pose le cadre contextuel où l’on voit apparaître plusieurs types d’enjeux liés à la création de ces musées : enjeux disciplinaires, patrimoniaux, et idéologiques.

4Dans un premier temps, j’ai abordé l’histoire muséale japonaise (à partir de la fin du xixe siècle jusqu’à la défaite du Japon en 1945), en insistant sur l’exemple de trois projets antérieurs — un musée d’ethnologie, un musée d’histoire nationale et le musée de la Grande Asie orientale — dont deux sont cités comme ancêtres du Rekihaku et du Minpaku. Ces trois institutions muséales, qui n’ont finalement pas abouti, s’inscrivent dans le même contexte idéologique d’un Japon colonial et d’une vision impérialiste de l’histoire, et ont été largement encouragés dans la perspective de servir d’outils de propagande.

5Dans un second temps, je me suis focalisée sur la genèse du Rekihaku. Celle-ci s’inscrit dans une double généalogie : la première est horizontale, matérialisant les liens avec les sociétés d’étude et au monde scientifique pour la création d’un musée de folklore et suit la lignée d’une politique culturelle, la seconde est verticale ; c’est une décision de l’État pour commémorer les 100 ans de l’ère Meiji (1968), qui fait réapparaitre le projet du musée d’histoire nationale autrefois abandonné, absorbant par la même occasion le projet d’un musée de folklore.

6Enfin, j’ai traité du processus de création du Minpaku. Il est presque entièrement porté par la Société japonaise d’ethnologie qui désire obtenir un laboratoire d’envergure nationale, et son destin est intimement lié à l’exposition universelle de Osaka en 1970. La création d’une nouvelle catégorie muséale, le musée de recherche en tant qu’institut de recherche interuniversitaire, inscrit la création du Minpaku dans une histoire disciplinaire, tandis que pour le Rekihaku, qui rejoint cette même catégorie, elle représente une solution pour garantir la non-instrumentalisation du musée à des fins politiciennes.

7La seconde partie aborde la phase de préfiguration des deux musées, l’élaboration de leur programme muséographique ainsi que la constitution de leur collection.

8Dans le cas du Minpaku, la définition du programme muséographique repose sur une forte volonté de se démarquer des musées d’ethnologie occidentaux, que les membres du Minpaku considèrent datés et chargés de réminiscence coloniale. Le musée se veut alors avant-gardiste et en rupture avec ces derniers. Cette attitude de défiance vis-à-vis des institutions occidentales, qui leur offrent pourtant des modèles et dont l’inspiration est difficile à nier, traverse tout le discours relatif à la conception de l’architecture, aussi bien qu’aux partis pris muséographiques. Elle reflète une époque, d’une attitude du Japon face à son repositionnement sur la scène internationale. Le programme d’exposition tourne autour de deux idées directrices : la muséographie doit, d’une part, refléter les résultats des recherches menées par le laboratoire d’ethnologie comparée affilié au musée et, d’autre part, présenter les cultures étrangères en toute équité, dans un relativisme culturel délivré de l’héritage colonial.

9Le troisième chapitre s’est intéressé à la constitution des collections dans les deux institutions. Si la collection paraît un préalable à la création d’un musée, dans le cas des deux musées, ces établissements ne répondent pas à un besoin de conservation de collections déjà rassemblées mais, plutôt, à un besoin d’acquisition. Cette « carence » d’objets va conduire le Minpaku et le Rekihaku à un processus d’acquisition singulier qui aura pour effet de repenser le statut de l’objet muséal dans un paysage institutionnel dominé par l’approche patrimoniale. Le Minpaku, en érigeant des objets de la vie ordinaire, qui n’ont pas de valeur économique ou esthétique, en objets de musée, a voulu renverser le système de valeur dominant, au point de désigner ces objets des « garakuta », des objets de pacotilles, tandis que le Rekihaku a décidé de faire appel à de nombreux substituts au sein des l’espace d’exposition afin d’accorder la primauté au discours sur la valeur patrimoniale ou esthétique de l’objet.

10Enfin, il est question de la difficile élaboration du programme muséographique du Rekihaku. L’absence de réflexion sur la manière d’articuler les trois disciplines (archéologie, histoire, études folkloriques) ainsi que la vague de craintes quant à la possible instrumentalisation de l’histoire nationale, font stagner le projet de préfiguration. Il est finalement décidé de déployer la muséographie autour de trois axes : se positionner du point de vue des recherches contemporaines, se focaliser davantage sur une histoire de la vie quotidienne et exposer de façon thématique. Le programme muséographique éloigne le Rekihaku d’un traitement de l’histoire événementiel qui fait l’objet de vives polémiques avec les pays voisins (Chine et Corée) autour des manuels scolaires, mais instaure finalement une autre forme d’idéologie, centrée sur le peuple. Ce que l’on pourrait appeler le consensus dans la muséographie du Rekihaku ne se situe pas tant dans l’interprétation de l’histoire nationale que dans le choix d’une approche qui cesse d’interroger la place de la famille impériale et la question de la responsabilité des élites dans les conflits du xxe siècle.

11Enfin, la troisième partie s’intéresse à la muséographie au moment de l’ouverture des deux musées puis de leur renouvellement à partir du début des années 2000.

12Ouverts à huit années d’intervalle, la galerie sur le folklore du Rekihaku (1985) et l’espace d’exposition de la culture japonaise au Minpaku (1977) offrent pour la première fois des espaces de représentation de la culture populaire à l’échelle nationale. Le cinquième chapitre a révélé le caractère fortement scientifique des deux musées en rendant compte d’une filiation et d’une orientation disciplinaire qui distinguent les muséographies de la culture japonaise dans chaque musée bien que l’objet de l’exposition soit similaire. En revanche, si les deux musées désirent tous deux rompre avec certaines expositions vieillottes et passéistes, en termes de portrait dressé du Japon, leur mise en exposition n’en renvoie pas moins à une image essentiellement préindustrielle qui laisse supposer une permanence de traits culturels que l’on pourrait qualifier de traditionnels. S’il est difficile de considérer ces deux espaces de représentation comme de simples « nippologies », il n’en reste pas moins vrai qu’ils s’inscrivent dans cette dynamique d’autoreprésentation.

13Dans la seconde moitié des années 2000, les deux musées ont entrepris de renouveler en profondeur, voire de compléter dans le cas du Rekihaku, leur exposition permanente en ouvrant sur le contemporain. Si la mise en perspective avec le contexte contemporain et la prise en compte des minorités contribuent à présenter un Japon davantage multiculturel et à décentrer le regard sur l’histoire du Japon, le caractère idéologique de la muséographie n’en reste pas moins prégnant tant il traduit les différentes tensions liées à la représentation et à l’histoire du Japon. C’est particulièrement le cas des galeries présentant l’histoire des conflits du xxe siècle au Rekihaku où l’histoire se superpose à la mémoire et notamment aux conflits mémoriels particulièrement vifs avec l’Asie sur cette période historique.

14Le discours d’un musée ne peut être appréhendé de manière absolue. Ainsi, ce travail de thèse entendait ne pas rentrer dans le travers de la réduction, mais avait plutôt pour ambition de démontrer que le discours de l’exposition n’est finalement ni tout à fait celui d’une vision qui serait, caricaturalement, propre au gouvernement, ni tout à fait celui du monde académique, au sein duquel par ailleurs la recherche implique également une part de désaccords dans l’interprétation. Plutôt que de chercher à répondre de manière simpliste à la question : « Comment le Japon est-il exposé ? », en dressant uniquement un portrait figé de ce qui semble être le Japon tel que présenté dans les espaces d’exposition, ce travail a dégagé des entrées pour aborder la représentation du Japon dans les musées, par le biais du traitement des minorités ethniques et du multiculturalisme, deux phénomènes qui sont intimement liés à la question du mythe de l’homogénéité ethnique du Japon, ou bien encore, par celui du traitement de la Seconde Guerre mondiale et des questions mémorielles qu’il soulève. C’est également parce que ces entrées montrent les points de tension du discours dans l’espace muséal qu’elles ont semblé plus pertinentes et plus à même de proposer une réflexion sur « le Japon au musée ». En effet, le musée ne doit pas tant être appréhendé comme un lieu de prise de position autoritaire, que comme un espace de négociation : négociation entre les différents acteurs, mais aussi entre les discours identitaires.

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Pour citer cet article

Référence papier

« Berthon Alice, Le Japon au musée. Le Musée national d’ethnologie et le Musée national d’histoire et de folklore : histoire comparée et enjeux »Cipango, 25 | 2023, 321-325.

Référence électronique

« Berthon Alice, Le Japon au musée. Le Musée national d’ethnologie et le Musée national d’histoire et de folklore : histoire comparée et enjeux »Cipango [En ligne], 25 | 2023, mis en ligne le 14 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cipango/5724 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cipango.5724

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