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Mémoires et thèses

Quirós Ignacio, Sens et fonctions de la notion de « koto » dans le Japon archaïque. Actes de parole, parole des actes

Thèse de doctorat, sous la direction d’Alain Rocher, (EPHE), 2016
p. 299-305

Texte intégral

1Dès le début de sa rédaction, ce travail de thèse fut animé par l’ambition d’explorer les nombreux réseaux tissant le champ sémantique de la notion de « koto » dans le Japon archaïque. Un complexe jeu de rapports entre paroles et faits, vérité et fausseté, ordre et obéissance, pour n’envisager ici que quelques paires, se profilait en arrière-plan dans le récit que les deux premières chroniques mythico-historiques de l’archipel, le Kojiki et le Nihon shoki (ci-après, Chroniques), nous faisaient de certains actes solennels de parole comportant le mot koto. Les différentes conséquences (souvent désastreuses) de ces énonciations hiératiques semblaient venir s’articuler autour d’une obscure loi, d’un système de règles certainement étranges mais tout de même implacables. Ainsi, par le biais d’un examen de la matière brute que nos textes sources offrent en abondance, ce travail se fixa l’objectif de jeter ne serait-ce qu’un peu de lumière sur cet énigmatique koto et sa logique encore enfouie à nos yeux de néophyte.

2Malgré cette complexité, on pourrait penser que l’étude d’un seul mot ne mériterait pas à lui seul un travail de recherche de la dimension d’une thèse doctorale. Cependant, nos premiers travaux analytiques des Chroniques nous avaient révélé depuis belle lurette que ces textes sources étaient profondément imprégnés de la sémantique du koto, et ce fut cette progressive constatation qui nous mena à un certain point dans notre parcours à considérer ce mot non seulement comme une notion en soi, mais aussi comme un objet de recherche digne de ce nom.

3En effet, la présence du koto dans les Chroniques est tellement récurrente que vouloir inclure toutes ses apparitions dans une seule étude constituerait un travail colossal. Ce fut ainsi que, au cours de la rédaction de ce travail, nous nous sommes vu contraint de réduire notre ambition première et limiter notre étude à l’analyse des cas de figure les plus représentatifs de ce mot. C’est sans doute la richesse de sa fonctionnalité qui est à l’origine d’une telle abondance textuelle, puisque le koto peut agir entre autres comme opérateur de nominalisation, ce qui fait de lui un outil syntaxique indispensable à la rédaction en japonais archaïque (et moderne d’ailleurs).

4Néanmoins, ce ne sont pas tellement ses fonctions syntaxiques, ni l’énorme fréquence de ses occurrences qui font du koto un « gibier » intéressant pour la recherche. En réalité, comme on l’a déjà suggéré, l’intérêt de l’étude de ce terme japonais se situe surtout dans sa richesse notionnelle, puisque le sens profond d’un grand nombre d’épisodes au sein des Chroniques n’est pas accessible sans une connaissance détaillée de la sémantique du koto et ses dérivés. À titre d’exemple, on peut évoquer le récit de la mort du héros Yamato-takeru dans le Kojiki, qui est devenu d’ailleurs l’un des épisodes centraux de notre étude. En fait, c’est le koto qui nous livre la clé pour la compréhension de ce passage particulier, puisque la défaite, maladie et mort ultérieures du héros se rattachent toutes à une erreur commise dans l’énonciation solennelle koto-age (« élévation de la parole ») qu’il exécute devant la divinité du Mont Ibuki. Par ailleurs, une lecture attentive du récit que les deux Chroniques font de la Cession du Pays (kuni-yuzuri), nous permettrait de constater que la trame de cet épisode important est construite autour de nombre de mots-clés partageant tous une même racine koto, tels que mi-koto, mi-koto-mochi, koto-yosashi, kaheri-koto, et surtout koto-muke, qui forment dans ce contexte particulier un grand cycle séquentiel dont les minutieux rouages ne pourraient pas être saisis sans une connaissance préalable des différents versants sémantiques de notre objet d’étude.

5Par ailleurs, à un certain stade de notre rédaction, décision fut prise de rebaptiser cette notion de koto comme « concept K », une dénomination qui pourrait paraître étrange de prime abord. Or, pareille décision répondait à deux nécessités bien concrètes. La première était de permettre à notre koto, via sa nouvelle appellation, de contourner certaines interprétations réductrices que bien de travaux font sur sa sémantique, notamment sur le prétendu rapport indissoluble qu’il serait censé entretenir avec la notion bien connue de « koto-dama (litt. “l’esprit des mots”) ». En fait, ce dernier binôme est venu s’approprier d’une certaine manière le champ sémantique du koto, en le faisant rentrer de gré ou de force dans les étroits sentiers de la performativité magique. Curieusement, ce n’est pas à notre avis la notion archaïque du koto-dama qui soit à blâmer, mais plutôt le sens réducteur que la pensée moderne, surtout depuis l’époque Edo, attribua à ce binôme, et qui pourrait être résumé par la formule performative « telle parole prononcée, tel fait se produira ». Toujours est-il qu’au fil de l’histoire, cette vision des choses a aussi guidé une partie de la recherche vers l’impasse de l’interprétation performative d’autres modalités du koto telles que koto-muke ou koto-age, ce qui constitue, de notre point de vue, une prémisse erronée pour l’analyse du sens réel de ces termes. Ainsi, l’acception moderne du koto étant elle-même « contaminée » de la sémantique de type koto-dama, le choix d’un nouveau nom s’imposait pour nous éloigner de ces dérives et pouvoir ainsi cerner plus fidèlement le sens réel de la notion de koto à l’époque archaïque.

6S’agissant de la deuxième raison de notre choix, si nous avons jugé opportun de donner une nouvelle « identité » à notre objet d’étude, c’était aussi à cause du grand nombre de versants sémantiques que nous pressentions pour le koto archaïque, et qui dépassaient largement la logique binaire classique de type « fait / parole. » De surcroît, l’inclusion de ces deux sens dans un même mot n’étant pas cautionnée par plusieurs travaux, outils lexicographiques compris, une courte partie de notre travail fut vouée à fournir des preuves de l’existence d’un concept originellement unique et qui comportait, parmi tant d’autres, les acceptions de « fait » et « parole ». Ce faisant, on put renvoyer dos à dos la thèse de deux mots provenant de deux troncs étymologiques différents et la plate vision d’une logique binaire « fait / parole ». C’est cette conception polysémique mais unitaire du koto qui vint constituer le socle fondamental de notre idée du concept K, et ce fut sur ce socle que, au cours de l’analyse, d’autres piliers sémantiques sont venus se dresser au fur et à mesure. Pourtant, notre étude débuta prudemment par une révision des deux acceptions classiques de « fait » et de « parole » et leurs rapports d’adéquation mutuelle à l’intérieur du concept K, en essayant de repérer d’abord dans nos textes sources les graphies renvoyant à chacun de ces deux sens. En effet, nos textes sources étant rédigés en divers styles de kanbun, le texte original ne comportait que des sinogrammes (à valeur sémantique pour la plupart), ce qui fait que le koto archaïque s’exprimait graphiquement par deux possibilités principales, shì 事 et yán 言 (« fait » et « parole » respectivement), cette correspondance étant appuyée par des lectures à la japonaise attestées historiquement (kokun 古訓). Cependant, nous avons postulé que le clivage que les Chroniques établissaient entre ces deux possibilités était plus graphique que sémantique, dans le sens où un grand nombre d’épisodes semblaient montrer que chaque parole koto 言 incluait déjà en elle un fait koto 事, soit-il passé, présent ou futur. C’est ainsi que, dans les cas de figure où ils se relient à une lecture japonaise koto attestée, nous avons considéré ces deux graphies chinoises comme un moyen imparfait dont les scribes de nos Chroniques se seraient servis pour exprimer, faute de mieux, la polysémie du koto japonais. De surcroît, l’expression graphique du koto dans nos textes sources est loin de se limiter à ces deux sinogrammes, car le grand éventail de sinogrammes déployé par les scribes à ces fins suggère un cloisonnement sémantique artificiel qu’ils auraient établi à l’intérieur de cette vaste notion pour la commodité de leur rédaction. Loin de nous l’idée de les blâmer ; il n’est pas aisé d’imaginer la difficulté inhérente à l’obligation de consigner par écrit des concepts autochtones par le biais des graphies véhiculant les catégories d’une langue si peu apparentée au japonais que l’est le chinois.

7Les limites premières de notre concept K ainsi cernées, deux différents sous-opérateurs, K(f) ou koto = fait, et K(p), koto = parole, furent mis en place pour exprimer les deux premiers versants sémantiques de notre objet de recherche, en clarifiant bien qu’il ne s’agissait pas de deux entités séparées pouvant fonctionner de manière autonome, mais de deux valences différentes d’un seul et même concept K. La mécanique trouvée dans un grand nombre d’épisodes consistait en ce que le contenu des paroles K(p) d’un actant donné devait être en adéquation avec un fait K(f) existant dans le monde, et qui était bien souvent un fait déjà passé, ce qui infirmerait la thèse de la performativité magique pour ce genre de cas (puisque le fait aurait déjà eu lieu avant sa verbalisation). Ainsi, la nécessité d’une adéquation entre les paroles et les faits put être identifiée comme caractéristique fondamentale du concept K, mais cela n’était visiblement que la pointe émergée d’un volumineux iceberg, dont les dimensions les plus profondes restaient encore à découvrir. L’étape suivante de notre étude consista donc en l’identification de ces aspects encore non dévoilés, que nous comptions nommer au fur et à mesure au moyen d’une liste ouverte de sous-opérateurs K(x). C’est ainsi qu’une une troisième valence K(e) put être exhumée.

8Ce nouvel aspect du concept K se vit affublé par nos soins du nom d’« essence », et ce malgré toutes les connotations hostiles au champ lexical du koto archaïque que ce terme semblait comporter. Si nous disons connotations hostiles, c’est parce que la notion de koto est a priori réfractaire à toute notion de matérialité, ce qui fait que le mot « chose » en est, soit dit en passant, une traduction bien maladroite dans la majorité des cas (hormis ceux où le terme « chose » est utilisé pour véhiculer une proposition verbale ou un fait abstrait). C’est ici d’ailleurs qu’il nous fallut procéder à une courte analyse d’un autre mot, mono, afin d’identifier les frontières sémantiques avec notre objet d’étude, car, mis à part leurs sens fondamentaux de « chose (objet) » pour le mono et « fait / parole » pour le koto, ces deux termes ont aussi trait à un autre domaine qu’on décida d’explorer en établissant un deuxième distinguo « substance / essence. » Ceci nous permit de mieux saisir ce troisième aspect « essence » ou K(e) de notre concept K.

9Cet aspect se vit trouver une correspondance particulièrement heureuse dans le koto du koto-muke, un binôme relativement présent dans les deux Chroniques. Ce composé exprime un acte dans lequel un personnage donné est contraint d’offrir son essence koto à une entité dominante, et ce, par le biais d’un changement d’orientation (muke 向け), qui peut être dans l’occurrence accompagné d’une parole, ou d’autres éléments symboliques de soumission. Puis, ce troisième versant trouve aussi une autre expression dans le composé mi-koto, qui vient suffixer une grande partie des théonymes et anthroponymes apparaissant dans nos textes. Dans le cas des divinités, ce mi-koto honorifique exprimerait à la fois l’essence d’un dieu, la « parole » par laquelle il se présente au monde, et aussi un « ordre » qu’il se donnerait à soi-même et qui le pousserait à agir selon sa nature foncière. C’est cette dernière fonction du mi-koto qui nous permit d’établir le pont avec le dernier grand aspect sémantique de notre concept K, celui de l’injonction ou l’ordre K(o), puisque ce mi-koto peut aussi véhiculer, quand il est isolé, la sémantique d’un ordre solennel, strict, qui ne laisse aucune place à la désobéissance. Effectivement, notre travail mit en lumière, non d’une manière exhaustive certes, que les cas de désobéissance à un ordre mi-koto (ou koto) se soldent en général par un résultat néfaste, souvent la mise à mort de l’effronté, voire une fracture cosmologique dans les cas les plus graves.

10Le tableau général de ces résultats semble donc être sous-tendu par une logique fondée sur l’adéquation ou inadéquation entre les différents versants de notre concept K, surtout entre fait K(f) et parole K(p). Cette adéquation est représentée par une notion qui, plus qu’une dimension comme les autres, se veut plutôt la « force agglutinante » qui viendra rassembler les quatre éléments de notre concept, K(f), K(p), K(e) et K(o), dans un ensemble cohérent. En réalité, l’expression conceptuelle de cette « force » peut être condensée dans un mot bien simple et concret : « vérité ». Ce mot, entendu dans le sens où une proposition P décrirait fidèlement un fait P’ dans le monde, trouve une expression directe dans un binôme koto que nos Chroniques décrivent comme « élévation des paroles » ou koto-age. Il s’agit d’un acte de parole particulièrement dangereux, surtout pour les humains, car de grandes calamités peuvent s’abattre sur eux en cas de fausseté dans le contenu de leur énonciation. Cette nécessité d’adéquation entre faits et paroles à l’intérieur du concept K, appuyée sur d’autres rapports d’ordre secondaire entre paroles et essence, ou entre ordres et faits, est devenue la clef de voûte de l’édifice de notre étude.

11Enfin, vers l’achèvement de la rédaction, nos analyses réussirent à exhumer une dernière valence sémantique du concept K : la sincérité, qui fut représentée par le sous-opérateur K(s). Certes, les cas de figure ayant trait à ce nouveau versant se révélèrent extrêmement rares, et c’est pour cela que ce K(s) ne fut considéré que comme un aspect « exceptionnel » de notre objet d’étude, sorte de cerise dont les Chroniques nous auraient fait cadeau pour mieux décorer le gâteau du concept K. Ce nouveau K(s) se manifesta dans nos textes sources via notamment la graphie xìn 信, comme dans le cas d’un récit du Kojiki (dans la chronique de l’empereur Richū) où le prince Mizu-ha-wake-no-mikoto tient absolument à respecter un engagement verbal (ma-koto) vis-à-vis de son bienfaiteur Sobakari. Signalons néanmoins que cette sincérité K(s) est neutre, « non confucéenne », puisque le prince respectera certes sa promesse, mais il n’hésitera pas à tromper et assassiner ultérieurement son bienfaiteur pour réussir à ses fins.

12En conclusion, ce travail aura mis en lumière la riche fonctionnalité de la notion de koto, car les Chroniques se sont montrées bien généreuses en nous offrant une grande panoplie d’exemples qui auront illustré chacun des versants sémantiques du terme koto. Ces différents versants, nous les avons schématisés sous forme de sous-opérateurs K(f), K(p), K(e), K(o), et K(s), tous liés par cette force cohésive de « vérité », et formant ainsi un grand noyau de sens. Eu égard à la grande importance que des notions comme « fait », « parole », « essence » ou « injonction » possèdent séparément dans n’importe quel contexte historique, la concentration exceptionnelle de toutes ces notions en un seul mot témoigne d’une part des particularités de l’appareil linguistique et conceptuel du Japon archaïque et, d’autre part, de l’intérêt de l’étude de la notion de koto pour une meilleure compréhension de ce contexte lointain. C’est pourquoi nous comptons poursuivre nos recherches en ce sens, tout en espérant également que cette modeste étude pourra s’avérer utile à ceux qui s’aventureront dans cette voie ardue mais fascinante de l’épistémologie du Japon archaïque.

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Pour citer cet article

Référence papier

« Quirós Ignacio, Sens et fonctions de la notion de « koto » dans le Japon archaïque. Actes de parole, parole des actes »Cipango, 25 | 2023, 299-305.

Référence électronique

« Quirós Ignacio, Sens et fonctions de la notion de « koto » dans le Japon archaïque. Actes de parole, parole des actes »Cipango [En ligne], 25 | 2023, mis en ligne le 14 décembre 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cipango/5716 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cipango.5716

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