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Notes de lecture

Singaravélou Pierre & Argounès Fabrice, 2018, Le Monde vu d’Asie, une histoire cartographique, Musée national des arts asiatiques Guimet & Seuil, Paris, 194 p.

Philippe Pelletier
p. 279-283

Texte intégral

1« Les connaissances géographiques sont d’une haute importance » : telle est la première phrase que le lettré japonais Hayashi Shihei (1738-1793), médecin polymathe, féru de choses militaires, écrit dans son livre (1785) consacré aux trois « pays » (Corée, Ryūkyū et Ezo, future Hokkaidō) entourant le Japon. Son préfacier Katsuragawa Hoshū (1751-1809), médecin personnel du shōgun et lettré influent, renchérit : « Les cartes et les descriptions géographiques sont de la plus grande utilité ».

2On ne saurait mieux dire à propos de ce très bel ouvrage publié par l’historien Pierre Singaravélou et le géographe Fabrice Argounès, appuyés par une équipe solide à tous les niveaux, avec une mention spéciale pour les maquettistes vu la très grande qualité ou définition de la quasi-totalité des reproductions, et l’élégance générale. Le livre se place dans le cadre de l’exposition « Le Monde vu d’Asie », organisée à Paris par le musée Guimet de mai à septembre 2018, dont les deux auteurs ont été les commissaires. À travers une série de cartes, essentiellement, il montre comment « l’Asie » — en l’occurrence un espace ici centré sur la Chine, la Corée, le Japon et l’Inde — est représentée par ses habitants depuis plusieurs siècles et, pour un chapitre, comment ceux-ci ont cartographié l’Europe. On serait tenté de dire « enfin », car si ce genre de livre sur l’Asie existe en anglais ou en allemand, il n’y avait jusque-là pratiquement rien en français, de surcroît publié par une maison d’édition connue et facile d’accès.

3Dépassant la dichotomie classique posée par le géographe américain George Kish entre « carte-image » et « carte-instrument », Le Monde vu d’Asie, une histoire cartographique prouve que chaque carte oscille entre ces deux pôles et que chacune est chargée d’informations ou de techniques puisant à diverses sources, peu importe le mot qu’on donne à ce processus : transfert de savoirs, hybridation ou métissage. La cartographie qu’on peut appeler « sino-jésuite », qui débute avec la mappemonde de Matteo Ricci (1602) mêlant connaissances et conceptions venues de partout (monde sinisé, monde musulman, Europe…), est, de ce point de vue, exemplaire puisqu’elle rayonnera là où elle a été émise, en Chine, dans les pays voisins puis en Europe.

4La documentation de l’ouvrage est magnifique, et variée selon ses origines, ses thématiques et ses échelles (plutôt méso et macro). Elle mobilise avec bonheur des cartes parfois très connues, d’autres qui le sont moins. Leur reproduction, réalisée avec très un grand soin, occupe souvent une pleine page en couleurs sur grand format, voire en double page, ce qui permet de les étudier plus en détail à loisir, avec des zooms et des encarts centrés sur un point ou un personnage particuliers. Parmi les bijoux moins connus, citons la Carte chinoise dite « de John Selden » (p. 169). Quant aux bijoux connus (Kangnido, Ricci, Verbiest, Hayashi Shihei…), ils sont bien présents.

5La logique éditoriale fait l’équilibre entre l’érudition et la présentation d’éléments ignorés du grand public, voire des chercheurs eux-mêmes qui, pour certains, bien que se revendiquant d’un champ post-moderne ou post colonial, voire du « décentrement », ne cherchent pas à introduire dans leurs colloques ou leurs ouvrages l’histoire et la géographie de cette énorme partie du monde, si éclairante à tous points de vue.

6Évidemment, les spécialistes en voudraient davantage. Sans aller jusqu’à une érudition extrême, certaines précisions auraient été les bienvenues, d’autant que plusieurs planches ou paragraphes sont très fouillés, mais d’autres moins. Par exemple, la carte dite de Wang P’an (Wang Pan) (1594) n’est-elle pas extraite du fonds de la BNF ? Où est déposée la remarquable reproduction japonaise (1644) de la mappemonde de Ricci (p. 118-119) ? Ne s’agit-il pas de l’exemplaire qui a été retrouvé à la Bibliothèque nationale d’Autriche ? Aucune mention ne nous l’indique, et la consultation des « crédits iconographiques » (p. 192) est une solution incommode. Pourquoi est-ce la quatrième et dernière version connue du Kangnido, celle qui été retrouvée dans le temple Honkōji de Shimabara au Japon, qui a été choisie, et non pas la « classique » de l’université Ryūkoku à Kyōto ? Ce genre de question peut apparaître secondaire pour le profane, mais c’est utile pour comprendre les variations cruciales d’une version cartographique à l’autre, et pour orienter la recherche.

7Les légendes sont généralement précises, quoique pas toujours suffisantes pour connaître, par exemple, la dimension originale des cartes, leur origine, leur entrepôt actuel, etc., quitte à écrire ces informations en plus petit. La Mappemonde japonaise d’inspiration hollandaise (p. 132), datée de 1870 alors qu’il s’agit de 1871 et dont la publication semble inédite, aurait mérité quelques détails (nom de son auteur, traduction exacte de son titre…) et un commentaire car elle est précieuse pour comprendre l’évolution de la cartographie japonaise du monde après l’arrivée des Américains en 1853, coincée entre l’ancien modèle néerlandais et le nouveau modèle plutôt britannique voire français.

8Concernant les documents les plus importants, des vignettes explicatives reprennent schématiquement les contours cartographiques et en donne le repérage (traduction, localisation des lieux situés sur la carte), ce qui est très pratique. Regrettons toutefois que leurs indications n’aillent pas toujours assez en profondeur.

9La vignette du Kangnido méritait par exemple davantage de traductions et de localisations, vu l’exceptionnelle richesse du contenu de la carte (p. 96-97). L’encart et la vignette de la carte du lettré japonais Hayashi Shihei (p. 82), cité plus haut, auraient dû fournir davantage d’explications, bien que le texte en donne quelques-uns (p. 79), car il s’agit d’un document capital. Celui-ci donne en effet, par coloriage, les limites du « Grand Japon » comme les considère le shōgunat à cette époque. Or l’interprétation des informations fournies par Hayashi alimente de nos jours les controverses sur les litiges frontaliers actuels que le Japon connaît avec les pays voisins, comme la Corée et la Chine, litiges qui sont l’objet de vives tensions. On aurait pu s’en faire une meilleure idée, et le document aurait pris tout son sens.

  • 1 Pelletier Philippe, 2019, « La cartographie ancienne au Japon : hybridation des savoirs, jeux d’ima (...)

10Dans l’ensemble, le propos qui accompagne l’iconographie est riche, très dense, quoique pas toujours fluide dans certains passages : mais il s’agissait d’exposer le maximum de choses. S’est évidemment posée la question de son organisation générale : strictement chronologique ou bien thématique ? Le choix a été fait de mêler les deux (par exemple, histoire de la dimension sacrée de la cartographie, histoire de la cartographie sino-jésuite correspondant au xviie et xviiie siècle, etc.), ce qui oblige parfois à « revenir en arrière » ou pousse à une certaine complexité, mais qui rend l’analyse conforme au contenu même des cartes : une hybridation des savoirs. D’autres voies analytiques auraient pu être empruntées (une lecture comparée de la morphologie des contours pour pister les emprunts, une sélection en fonction des supports…), mais, outre le fait que cela aurait alourdi l’ensemble, la dynamique intellectuelle serait passée à côté de cet essentiel du métissage savant1.

11On peut relever quelques rares approximations, probablement liées à l’utilisation massive de sources d’abord occidentales. Par exemple, le patronyme n’est pas Nagai Seikai (p. 131), mais Nagai Soku. La carte du lettré japonais Hayashi Shihei ne s’appelle pas Carte de l’Asie centrale (p. 83), mais en réalité Carte générale des trajets du monde parcouru des trois pays (Sangoku tsūran yochi rotei zenzu), si l’on suit une traduction stricte. Son intitulé renvoie en outre au titre du livre éponyme qui la contient, et qui a été publié en 1832, en français, par l’orientaliste germanique Julius Klaproth (1783-1835), d’après une traduction antérieure due à l’orientaliste néerlandais Isaac Titsingh (1745-1812), sous le nom d’Aperçu général des Trois royaumes. Curieusement, ce titre original n’a pas été repris par Le Monde vu d’Asie qui lui a préféré Panorama illustré des Trois royaumes (p. 83). En outre, l’archipel Ogasawara, alors appelé Munin ou Bonin en japonais, a été incorporé dans son territoire par l’État japonais non pas en 1875, mais en 1862, c’est-à-dire encore sous le shogunat et avant Meiji (1868).

12Les mappemondes des prodigieux paravents japonais nanban, si riches d’informations et d’interprétations selon leur centrage sur l’océan Pacifique ou l’océan Atlantique, ont été sous-traités (malgré l’iconographie des p. 114-115). Les îles et les espaces imaginaires qui perdurent jusqu’au milieu du xixe siècle — à part ceux qui relèvent du chapitre portant sur la géographie sacrée — ont été négligés pour le factuel avéré : un mal pour un bien (avec, au passage, un tacle contre la « thèse fantaisiste » de Gavin Menzies prétendant que les Chinois auraient découvert l’Amérique avant Colomb, p. 108). Un index aurait été le bienvenu, tandis que la bibliographie couvre le plus important avec, notamment, les publications récentes.

13Ces quelques regrets ou commentaires sont dus à l’appétit ouvert par la densité du propos et la richesse de l’iconographie. L’essentiel est dit, et montré dans une grande richesse formelle. Ce n’est pas qu’un « beau livre » : c’est une excellente base pour pousser des recherches érudites, ainsi qu’un magnifique moyen pour le public de s’ouvrir à un autre monde afin de mieux le saisir.

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Notes

1 Pelletier Philippe, 2019, « La cartographie ancienne au Japon : hybridation des savoirs, jeux d’image, métagéographie », in Bouvard Julien & Patin Cléa (éd.), Japon Pluriel 12, Philippe Picquier, Arles, p. 437-466.

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Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Pelletier, « Singaravélou Pierre & Argounès Fabrice, 2018, Le Monde vu d’Asie, une histoire cartographique, Musée national des arts asiatiques Guimet & Seuil, Paris, 194 p. »Cipango, 25 | 2023, 279-283.

Référence électronique

Philippe Pelletier, « Singaravélou Pierre & Argounès Fabrice, 2018, Le Monde vu d’Asie, une histoire cartographique, Musée national des arts asiatiques Guimet & Seuil, Paris, 194 p. »Cipango [En ligne], 25 | 2023, mis en ligne le 14 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cipango/5698 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cipango.5698

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Auteur

Philippe Pelletier

Professeur, Université Lyon 2, UMR 5600 Environnement, ville, société.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

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