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Dossier bibliographique
Recensions

Éric Suire, Nicolas Le Tourneux (1640-1686). Dans l’ombre de Port-Royal

Olivier Andurand
p. 241-244
Référence(s) :

Éric Suire, Nicolas Le Tourneux (1640-1686). Dans l’ombre de Port-Royal, Paris Honoré Champion, 2022, 349 p., ISBN : 9782745357588

Texte intégral

1Nicolas Le Tourneux n’a suscité aucun projet biographique d’envergure, c’est ce que rappelle Éric Suire dès les premières lignes de son introduction, il est resté « dans l’ombre de Port-Royal ». À la différence des grands noms du mouvement janséniste, il n’a jamais voulu que son nom figurât en tête des livres pourtant nombreux qu’il publie. C’est à ce personnage obscur que l’historien consacre une passionnante biographie qui est un modèle d’écriture historique.

2Éric Suire accorde une grande importance aux sources qui sont largement tributaires de la production janséniste de la fin du xviie et du début du xviiie siècle. Citons en particulier le Nécrologe de René Cerveau qui s’inspire des récits de deux familiers de Le Tourneux : Jean Louail et Augustin Samson. Toutefois d’autres moyens de saisir la personnalité de l’ecclésiastique s’offrent à l’historien ; d’abord sa grande production littéraire mais aussi sa correspondance dont une partie est encore conservée dans les fonds des Archives d’État d’Utrecht (fonds de Port-Royal) ainsi que dans ceux de la Bibliothèque de l’Arsenal et de la Bibliothèque de la Société de Port-Royal. Pour compléter ce panorama, l’auteur a dépouillé les sources de différents centres d’archives départementales.

3À travers dix-sept chapitres, le lecteur suit pas à pas la vie de Le Tourneux. Proche du mouvement janséniste, l’abbé est rusé et semble à la fois fidèle aux orientations spirituelles et ecclésiologiques des port-royalistes sans pour autant rompre avec les autorités de l’Église. Ses rapports avec ses ordinaires ne sont pas mauvais et l’archevêque Harlay de Champvallon lui témoigne régulièrement sa confiance. Tout au long du livre, Éric Suire cherche à dégager la réalité de la vie de son héros de la gangue de légendes formées par les historiens de Port-Royal. En 1682, après avoir été choisi comme confesseur des religieuses de Port-Royal des Champs, Le Tourneux renonce à cette fonction. Le Nécrologe de l’abbaye lie son départ avec le climat de persécution qui entoure le monastère. Pour Éric Suire, cette couronne de martyr n’est guère méritée car son exil picard tient davantage à une affaire de trafic de livres jansénistes interdits et à une nécessaire discrétion qu’à une quelconque persécution venue des autorités ecclésiastiques (p. 181 et suiv.). De la légende à la réalité, le tableau n’est peut-être pas si édifiant.

4La structure de la biographie permet de saisir les qualités intellectuelles de Nicolas Le Tourneux ainsi que l’importance de sa production.

5Éric Suire montre que l’abbé est un homme bien intégré aux réseaux intellectuels de son temps. Proche du cercle de Port-Royal, c’est un ami des familles Thomas du Fossé et un protégé des Le Vayer de Boutigny. C’est grâce à l’aide de cette puissante coterie qu’il obtient différents bénéfices et surtout les conditions de travail nécessaires à sa production littéraire. Lorsqu’il devient prieur de Villers-sur-Fère, il est dans le ressort de l’intendance de Soissons où exerce Roland Le Vayer de Boutigny. Grâce à lui, il rejoint l’Académie de Soissons, un cercle intellectuel de première importance.

6Nicolas Le Tourneux est aussi un liturgiste accompli comme en témoigne sa participation à la commission de révision du bréviaire de Paris. Les pages de l’auteur sur ce travail sont d’une grande clarté et remettent ces enjeux dans leur contexte intellectuel mais aussi historiographique (p. 105-110). La production littéraire de l’ecclésiastique est aussi marquée par ce souci constant de l’explication. En 1674 (et non en 1673 comme le montre l’historien), Nicolas Le Tourneux obtient le privilège de publier L’Office de la Semaine Sainte selon le Missel et le Bréviaire romain. En traçant les éditions, Éric Suire souligne que ce livre s’insère pleinement dans les réseaux port-royalistes et gallicans qui traversent alors le clergé de France. Il montre aussi l’intérêt de l’abbé pour les questions liturgiques, en particulier celles qui avaient cours dans l’Église primitive et ainsi « rejoint l’“archéolâtrie” des Messieurs de Port-Royal » (p. 85). Le succès de cet ouvrage est tel qu’Antoine Arnauld indique en 1688 que le livre est constamment réimprimé. C’est dans la même lignée d’exigence intellectuelle et pastorale que Le Tourneux publie en 1680 De la meilleure manière d’entendre la sainte Messe où il recycle certains éléments qu’il avait déjà utilisés dans l’Office de la Semaine Sainte. Sa grande œuvre est sans conteste L’Année Chrétienne dont il jette les premiers fondements en 1674 : il s’agit d’une traduction de l’ensemble des prières du cycle liturgique. Salué par Pasquier Quesnel et prolongé par Ernest Ruth d’Ans, l’ouvrage est censuré à Rome, ce qui n’entrave pas le moins du monde sa diffusion et son succès tout au long du xviiie siècle.

7Enfin, en ecclésiastique complet, Le Tourneux se signale par de grandes qualités pastorales. Marchant dans les pas de Vincent de Paul, il veut prêcher le « langage de l’Évangile » dont ses différents travaux antérieurs lui ont permis d’avoir une connaissance précise. De nombreuses sources soulignent la qualité intellectuelle, la gravité mais aussi la simplicité de sa prédication, à tel point qu’on ne le surnomme plus que le « prédicateur de Saint-Benoit », paroisse où il avait été remarqué par la puissance de ses prêches. En outre, il se livre à la controverse avec les protestants. Ses derniers livres sont marqués par une volonté de conversion par la persuasion et la rigueur de la démonstration comme en témoignent ses Lettres d’un ecclésiastique à quelques personnes de la Religion prétendue réformée. Pour les exciter à rentrer dans l’Église catholique & pour répondre à leurs difficultés. Un chapitre est consacré à sa carrière de directeur spirituel et de confesseur. Déjà chargé de conduire l’âme de Madame de Fontpertuis après le départ en exil d’Arnauld, il se signale par sa prudence et sa modération dans les mortifications (p. 167). Par la suite, il devient confesseur des sœurs de Port-Royal. Il se rend peu à l’abbaye des Champs, au grand dam d’Angélique de Saint-Jean, tout en essayant de circonvenir l’archevêque de Paris en faveur des moniales. En 1682, il cesse ses fonctions auprès des religieuses de la vallée de Chevreuse. Toutefois ses relations perdurent et ses liens avec les Champs, s’ils sont plus discrets, n’en demeurent pas moins importants. Lorsqu’il apprend la mort d’Angélique de Saint-Jean le 3 février 1684, il s’empresse d’aller chanter les vêpres des morts (p. 231) signalant ainsi le deuil qui l’accable.

8Décédé d’une « crise d’apoplexie » le 28 novembre 1686, la nouvelle de sa mort se répand rapidement. À Port-Royal, la communauté est profondément affligée et la mère du Fargis va même jusqu’à demander que le cœur de l’ancien confesseur du monastère soit enterré aux Champs. La mémoire de Le Tourneux survit grâce à ses ouvrages salués pour leur qualité et leur profondeur mais aussi par les écrits que des disciples, comme Jean Louail, composent afin de le mieux faire connaître. Engagé post mortem dans la controverse janséniste, les jésuites comme Louis Patouillet fustigent sa production teintée de jansénisme quand les partisans de Port-Royal et du gallicanisme l’encensent.

9Court, dense, très bien écrit, le livre d’Éric Suire est rigoureux sans être ennuyeux, riche sans être étouffant, et redonne à cette figure de l’ombre la lumière qu’elle mérite. On ne peut que souscrire à l’affirmation de Laurence Plazenet dans sa préface : « Port-Royal, arpenté par un bon historien, est un roman ».

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Pour citer cet article

Référence papier

Olivier Andurand, « Éric Suire, Nicolas Le Tourneux (1640-1686). Dans l’ombre de Port-Royal »Chrétiens et sociétés, 30 | 2023, 241-244.

Référence électronique

Olivier Andurand, « Éric Suire, Nicolas Le Tourneux (1640-1686). Dans l’ombre de Port-Royal »Chrétiens et sociétés [En ligne], 30 | 2023, mis en ligne le 28 mars 2024, consulté le 20 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/chretienssocietes/11009 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/chretienssocietes.11009

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Auteur

Olivier Andurand

MéMo Université Paris Nanterre

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