Navigation – Plan du site

AccueilNuméros30Dossier bibliographiqueRecensionsMarie-Madeleine de Pazzi, Entreti...

Dossier bibliographique
Recensions

Marie-Madeleine de Pazzi, Entretiens, traduction et annotation par Gianfranco Tuveri

Antoinette Gimaret
p. 234-237
Référence(s) :

Marie-Madeleine de Pazzi, Entretiens, traduction et annotation par Gianfranco Tuveri, préface de Benedetta Papasogli, collection « Mystica » n°17, Paris, Champion, 2022, 630 p., ISBN : 9782745358042

Texte intégral

1Par la publication de ce volume d’Entretiens, Gianfranco Tuveri achève sa formidable entreprise, commencée en 2002 chez différents éditeurs (dont Jérôme Millon), de traduction des œuvres complètes de la mystique Marie-Madeleine de Pazzi (1566-1607), traduction effectuée à partir de l’édition italienne de référence de Fulvio Nardoni publiée en sept volumes à Florence entre 1960 et 1966. Le public français a donc désormais accès à la totalité des œuvres de cette carmélite florentine, canonisée dès 1669 et qui, moins connue que Catherine de Sienne ou de Gênes, a eu cependant une influence certaine sur les courants mystiques français du début du xviie siècle. Cette édition permet notamment de remettre définitivement en lumière la dimension prophétique de cette figure, qui avait été quelque peu atténuée en France dès les origines, comme le souligne Benedetta Papasogli dans sa préface (p. 7). L’imposant volume est constitué de cinquante entretiens, correspondant à quatre-vingt-dix extases environ s’étant succédé au carmel de Florence du 1er janvier au 5 juin 1585. Ils sont précédés d’une introduction éclairante (p. 11-54) dans laquelle Gianfranco Tuveri rappelle la centralité de l’expérience extatique de la moniale ; décrit la structure propre aux entretiens et le glissement progressif à une retranscription directe des extases par les sœurs ; commente les éléments spirituels les plus saillants du texte ; enfin précise ses principes de traduction et d’édition, notamment le choix de l’italique pour tout ce qui ne relève pas du discours direct et peut donc être attribué aux scribes (commentaires, descriptions, paraphrases…).

2Ces Entretiens, proches du genre des Révélations, présentent un certain nombre d’éléments propres à la mystique féminine extatique et visionnaire qui intéresseront les spécialistes. On y retrouve par exemple les modalités topiques de la parole inspirée associant autorité spirituelle et dépossession, la locutrice se disant absente à elle-même dans l’extase (« Je ne saurai pas bien vous en dire le commencement car le plus souvent – je pourrais même dire toujours – je me trouve dans cet état sans savoir comment », entretien 10, p. 119), incapable a posteriori de redire, réexpliquer, raconter (« Je ne comprends pas un grand nombre de choses que j’entends, et à propos de celles qu’il me semble le mieux comprendre, je ne peux m’exprimer comme je les comprends », entretien 1, p. 62). La profération va de pair avec la vacance d’un sujet qui n’est plus que le porte-voix d’un Auteur divin, d’où la coprésence paradoxale de l’ignorance et de la loquacité prophétique, selon le principe augustinien de la docta ignorantia. Cela peut expliquer la forte dimension exégétique des visions, la carmélite dissertant sur les propriétés de Dieu, le mystère de la Trinité, les effets de la grâce, sans déroger à une certaine inventivité lexicale baroque propre à la théologie mystique de cette période (ainsi p. 94 de l’âme énivrée du sang du Christ qui explose en louanges comme « quelqu’un qui a bu beaucoup de vin fait de sa bouche des régurgitations » ou p. 129 des « sœurs humbles » qui sont « comme des éponges » qui gonflent en recevant l’eau de la grâce). On évoquera également la dimension eschatologique ou militante de visions dénonçant, souvent au discours direct, la fausse Église, la décadence morale des religieux, leur excès d’amour propre ou le danger de l’hérésie. Cette dénonciation est souvent personnalisée, Marie-Madeleine de Pazzi recevant des lumières sur le salut à venir de son propre monastère et désignant parfois nommément les moniales perdues (ainsi dans l’entretien 4, p. 83 : « Six moniales des deux monastères ne furent pas prises par les anges. Quatre moniales étaient des capucines […] les deux autres étaient de notre monastère : dans l’une, Jésus ne trouvait aucun bien, et l’autre qu’elle nous nomma, se jugeait bonne et n’estimait personne »). La révélation prophétique permet ici commodément le discernement des esprits et contribue à l’acquisition d’une autorité spirituelle. Enfin, il faut souligner la centralité du mystère de l’Incarnation : la plupart des extases concernent la contemplation des épisodes de la Passion ou du corps douloureux du Christ et mènent à une spiritualité d’imitation qui se confirme dans le don de stigmates doubles (« infusés » dans l’âme dans l’entretien 33, ils touchent le corps dans l’entretien 42).

3Au-delà de ces éléments familiers aux spécialistes de la mystique moderne, on peut souligner plusieurs points d’intérêt particulier à ce volume d’Entretiens. Il suggère d’abord, comme chez d’autres visionnaires de l’âge moderne, le lien particulier entre extase et pratique citationnelle, l’état extatique étant souvent déclenché par la simple remémoration d’un passage de l’Évangile du jour ouvrant ensuite à une vision (ainsi dans l’entretien 2, p. 63 : « avant d’être attirée hors de moi, j’avais commencé à penser au mystère de Jésus devant Pilate. Je considérais […] la réponse de Jésus que je viens de citer […]. À partir de ces paroles je fus rapidement absorbée » ; dans l’entretien 6, p. 93 : « Elle nous dit que le matin du vendredi 18 janvier, après la communion, il lui vint à l’esprit la dernière parole de Jésus sur la croix : Consummatum est, et le Seigneur l’attira comme d’habitude dans cette considération »). Si un passage biblique peut déclencher l’extase, les révélations reçues dans les visions ne sont parfois elles-mêmes que des citations d’autres versets, dans un va et vient constant du Verbe à l’image. Mais on notera surtout l’intérêt du dispositif énonciatif propre aux entretiens, qui induit la présence du dialogisme et de la polyphonie donc une forme de théâtralisation ou de dramatisation de la parole extatique. En effet, loin d’offrir uniquement des révélations à la première personne, les Entretiens font la part belle, en italique, aux paraphrases, aux explications, aux précisions de date et lieux ou aux commentaires des autres moniales qui, scribes et témoins, s’efforcent non seulement de transcrire un discours mais aussi de décrire de l’extérieur le déclenchement, le déroulement et la fin des extases. On a de ce fait des descriptions corporelles, étonnantes par leur précision, d’un corps extatique spectaculaire voire malséant, qui circule dans l’espace du couvent sous le regard fasciné d’un public choisi et laisse voir, selon les cas, convulsions infernales, grimaces, envols angéliques ou révérences gracieuses (ainsi dans l’étonnant « bal de paradis », p. 501). Outre cette symptomatologie du corps extatique, on note l’intérêt d’un dispositif polyphonique qui, s’il complexifie l’attribution du texte, permet de mettre l’accent sur un enjeu d’écriture essentiel : comment restituer l’expérience mystique dont on a été témoin ? comment faire œuvre sans ruiner la révélation ? Fréquemment les moniales soulignent ici leur difficulté à restituer (parce que cela va trop vite, parce qu’elles n’y comprennent rien, parce que c’est indicible…), expriment leur inquiétude d’avoir trop « bégayé » ou ruiné la révélation (« On ne peut exprimer qu’une moindre partie de ses manières, de ses paroles et de ses gestes, parce que c’était indicible et nous qui l’avons vue et entendue, il nous semble plutôt que nous avilissons tout », entretien 45, p. 463), manifestent leur souci du lecteur (ainsi dans le recours fréquent à des analogies picturales) mais proposent aussi une méthode de transcription, ainsi l’usage étonnant des tirets pour faire entendre les silences (entretien 25, p. 218 : « Nous allons maintenant rapporter les paroles comme elles sont sorties de sa bouche. Nous laisserons des traits entre les unes et les autres afin que l’on distingue ses silences de ce qu’elle disait de façon suivie »). Ce métadiscours est passionnant, car il éclaire la fabrique particulière d’un texte mystique à plusieurs voix, pris toujours entre secret et révélation, impossibilité de bien dire et nécessité de témoigner. On se contentera donc de regretter ici l’absence d’une bibliographie finale et des notes de bas de page se limitant à des traductions ou à l’explicitation de références scripturaires.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Antoinette Gimaret, « Marie-Madeleine de Pazzi, Entretiens, traduction et annotation par Gianfranco Tuveri »Chrétiens et sociétés, 30 | 2023, 234-237.

Référence électronique

Antoinette Gimaret, « Marie-Madeleine de Pazzi, Entretiens, traduction et annotation par Gianfranco Tuveri »Chrétiens et sociétés [En ligne], 30 | 2023, mis en ligne le 28 mars 2024, consulté le 29 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/chretienssocietes/10974 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/chretienssocietes.10974

Haut de page

Auteur

Antoinette Gimaret

Université de Limoges

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search