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Dossier bibliographique
Recensions

Arturo Paoli, Approdo in America Latina. Letterre dall’Argentina (1960-1969)

Sabine Rousseau
p. 232-234
Référence(s) :

Arturo Paoli, Approdo in America Latina. Letterre dall’Argentina (1960-1969), Morcelliana, Lavis, 2023, 361 p., ISBN : 9788837237615

Texte intégral

1« Je n’ai pas atterri en Amérique latine avec la curiosité de l’explorateur, ni avec l’idée du missionnaire ou l’illusion de l’émigrant, mais avec la souffrance de l’exilé ». C’est ainsi qu’Arturo Paoli [1912-2015], Petit Frère de l’Évangile italien, raconte rétrospectivement (en 1996) son arrivée en Argentine en 1960.

2Le fil rouge de sa correspondance, dont Silvia Scatena établit ici une édition critique, est le processus complexe d’acceptation et de découverte du continent latino-américain au cours de la première décennie de son implantation, peu documentée jusque-là. Dans une longue introduction (70 pages), l’historienne éclaire les conditions de l’adaptation puis de l’attachement de ce prêtre à ce sous-continent où il voit la souffrance et la violence régner conjointement. La première année est difficile du fait de l’isolement consécutif à son installation à Fortín Olmos, un village où les paysans extraient le tanin du quebracho pour le compte d’une société anglaise, à 800 kilomètres au nord-est de Buenos Aires et à 80 kilomètres au nord de la ville de Reconquista, ville où le père René Voillaume avait choisi d’établir une fraternité de Petits Frères à la fin des années 1950. Dans ces conditions, la correspondance joue un rôle substitutif en constituant un instrument unique de dialogue. Puis « la terre de l’exil » devient progressivement « la patrie du cœur » et en 1965 Paoli se réjouit d’être devenu et de rester latino-américain. Le recueil de lettres se clôt au moment où Paoli s’installe dans un quartier populaire de Buenos Aires en 1969.

3Le corpus épistolaire est composé de 140 lettres inédites, à caractère souvent personnel et intime, adressées à une vingtaine d’interlocuteurs et une interlocutrice, de quelques lettres circulaires et pages d’un journal intime jointes à une des correspondances. Parmi ses interlocuteurs assidus, figure un cousin qui se charge d’organiser les deux voyages qu’il effectue en Europe en 1964 et 1967 et auquel il exprime sa frustration de ne pas pouvoir suivre les débats du concile Vatican II. Son éditeur, Piero Gribaudi, et Luigi Rey, qui fait connaître Charles de Foucauld en Italie, font partie des intellectuels italiens auxquels il écrit régulièrement. Sa correspondance avec le cardinal Montini devient plus rare après son élection à la papauté (juin 1963). Paoli entretient également des liens avec les élites de Buenos Aires en particulier avec le responsable de l’entreprise Pirelli en Argentine, Filiberto Pittini. D’autres interlocuteurs sont aussi les contributeurs financiers sollicités pour soutenir la coopérative agricole qu’il a fondée à Fortín Olmos, notamment le directeur de Misereor, l’organisme caritatif pour la coopération et le développement de la conférence épiscopale allemande. Il faut ajouter à cette liste non exhaustive une douzaine de lettres en français, notamment à Roger Schutz, le fondateur de la communauté de Taizé, et à René Voillaume, le fondateur et supérieur de la congrégation des Petits Frères de l’Évangile depuis 1956. Le lecteur est ainsi invité à effectuer une traversée transatlantique – dont on peut certes regretter qu’elle soit à sens unique en l’absence de correspondances croisées – et à découvrir en la figure d’Arturo Paoli, un passeur entre deux continents.

4La lecture de ses lettres permet de suivre l’évolution d’un prêtre missionnaire au cœur d’une décennie latino-américaine inaugurée par la révolution cubaine et couronnée par l’émergence de la théologie de la libération. Dans un contexte de polarisation au sein de l’Église argentine, son parcours s’infléchit à partir de 1966 vers une radicalisation idéologique et une militance politique plus marquées à gauche : sensible à l’injustice et à la misère subies par les plus démunis, il évolue des sphères du tiers-mondisme vers une « option pour les pauvres » de plus en plus affirmée. Cette conversion le conduit à expérimenter une « pastorale de l’ensemble ». Ses lettres sont nourries des luttes menées pour donner aux familles menacées par l’exode rural les moyens de leur existence et de leur autonomie dans la gestion de la coopérative de production et de consommation qu’il a créée et conçue comme « un lieu de germination d’une nouvelle conscience sociale et communautaire ».

5Plus enclin à être un » semeur » qu’un « bâtisseur », selon sa propre typologie, Paoli saisit cependant toutes les opportunités pour échapper à la sédentarité et circuler dans les centres urbains d’Argentine et d’autres pays du Cône Sud : il est apprécié pour les retraites qu’il prêche et les conférences qu’il donne. Fort d’une réflexion sur le marxisme, il devient un pionnier du mouvement et de la revue éponyme Christianisme et révolution considérée comme annonciatrice de la théologie de la libération, ce qui lui vaut, en 1967, d’être la cible d’une virulente campagne anticommuniste dénonçant des accointances avec des groupes de jeunes guérilleros. Témoin d’une forte aspiration de la jeunesse à l’indépendance, à une américanité nouvelle et à un changement révolutionnaire (el cambio), Paoli milite auprès de Voillaume pour que les postulants autochtones qui se présentent chez les Petits Frères soient formés sur place et non plus envoyés au noviciat en Europe. En 1968, il forme le projet d’établir une petite Fraternité d’étude à Santiago pour leur assurer une formation intellectuelle en phase avec leurs attentes.

6Un tiers des lettres de Paoli sont destinées à Gabriella Christeller, une femme mariée évoluant au sein l’élite de Buenos Aires, rencontrée en 1960 chez les Petites Sœurs de Jésus. D’origine italienne, issue d’une famille catholique de militantes féministes, elle a découvert la spiritualité foucaldienne en lisant Au cœur des masses de René Voillaume. Par son soutien intellectuel et logistique, Gabriella Christeller permet à Paoli de renouer avec un travail d’écriture qui l’amène à publier Un incontro difficile puis Il dialogo delle liberazione. Leur correspondance témoigne d’un » puissant lien de proximité distante et d’unité séparée », d’une « amitié inégalable et merveilleuse », d’une intimité de plus en plus grande qui conduit Paoli à une réflexion mystique pour dompter cette relation très forte par « un difficile apprentissage pour apprendre à aimer sans concupiscence et bâtir ainsi un amour virginal ».

7Cette relation stimule chez Paoli une réflexion plus générale sur les relations entre les hommes et les femmes dans l’Église (Il sacerdote e la donna, 1996) et ce n’est pas le moindre apport de la lecture de ces lettres riches et sensibles qui permettent d’entrer dans l’intimité d’un prêtre européen au cœur de ces années latino-américaines de modernisation économique, tourmente politique et recherche ecclésiale, à la jonction de deux mondes et de deux époques.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sabine Rousseau, « Arturo Paoli, Approdo in America Latina. Letterre dall’Argentina (1960-1969) »Chrétiens et sociétés, 30 | 2023, 232-234.

Référence électronique

Sabine Rousseau, « Arturo Paoli, Approdo in America Latina. Letterre dall’Argentina (1960-1969) »Chrétiens et sociétés [En ligne], 30 | 2023, mis en ligne le 28 mars 2024, consulté le 29 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/chretienssocietes/10964 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/chretienssocietes.10964

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Auteur

Sabine Rousseau

LARHRA UMR 5190

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