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Dossier bibliographique
Recensions

Caroline Callard, Tatiana Debbagi-Baranova, Nicolas Le Roux (dir.), Un tragique xvie siècle. Mélanges offerts à Denis Crouzet

Aurélien Roulet
p. 217-221
Référence(s) :

Caroline Callard, Tatiana Debbagi-Baranova, Nicolas Le Roux (dir.), Un tragique xvie siècle. Mélanges offerts à Denis Crouzet, Champ Vallon, Ceyzerieu, 2022, 432 p., ISBN 9791026711001

Texte intégral

1Si l’exercice des hommages peut paraître parfois convenu, ce volume offert au professeur Denis Crouzet à l’occasion de son départ à la retraite par ses collègues, étudiants et amis se distingue : l’ampleur et le nombre des publications proposées et surtout le stimulant discours historiographique et épistémologique qui les accompagne en font un ouvrage à part entière

2Sous la direction de Caroline Caillard, Tatiana Debbagi-Baranova et Nicolas Le Roux, il s’organise en sept parties thématiques, divisées en 52 contributions : courtes (en moyenne une dizaine de pages), elles présentent une synthèse du dialogue entretenu entre les écrits et les concepts de Denis Crouzet et les propres recherches des auteurs. Le rigoureux travail d’édition et de mise en ordre des contributions permet au lecteur de ne pas se perdre au milieu du foisonnement conceptuel né de cette interaction.

3L’organisation permet ainsi de couvrir un champ très large, chronologiquement, du xve siècle au début du xviie ; spatialement, de la France à la Russie, en passant par l’Angleterre et l’Italie. De ce fait, l’ouvrage s’inscrit en plein dans les renouvellements historiographiques sur le long xvie siècle, qui insistent sur les implications européennes des conflits religieux. Ainsi que le suggère le titre, les pistes ouvertes sont nombreuses : il est autant question du processus d’entrée en guerre civile que des rapports entre politique et religion, des mises en scènes du pouvoir et plus largement des rapports de l’histoire avec les sciences humaines et sociales.

4La filiation de l’ouvrage se lit dans la reprise des concepts élaborés par Denis Crouzet et par sa méthode d’investigation. Les contributions soulignent les liens étroits entretenus avec la sociologie et l’anthropologie dans un dialogue fructueux, mais également, par delà les années, la conversation nourrie entre Lucien Febvre, Marc Bloch, voire Michel de Certeau pour ne citer que les figures tutélaires et Denis Crouzet. L’héritage de la psychanalyse dans la construction de ses objets d’étude est ainsi originalement mis en avant : reflet des interrogations personnelles et de la subjectivité de l’historien dans le choix de ses objets d’études, elle est également un élément clef pour comprendre la manière dont Denis Crouzet a intégré des apports historiographiques multiples dans une réflexion authentiquement interdisciplinaire, intégrant avec bonheur l’histoire de l’art. De ce panorama scientifique, on notera la quasi-absence de la géographie, réduite à l’étude d’un espace support de signifiants : c’est l’un des apports de l’ouvrage que de lui donner toute sa place (p. 82). Cette lecture conceptuelle et originale connaît du reste une large diffusion internationale : les contributions soulignent ainsi l’influence historiographique et intellectuelle des écrits de Denis Crouzet dans l’émergence de nouveaux champs d’étude, attachés aux pratiques, notamment du comment faire et conserver la paix. De ce fait, s’insérer dans le système Crouzet est également une manière de mettre en évidence la progressive construction de l’histoire comme étude scientifique des représentations des sociétés passées : la relecture crouzétienne d’une Renaissance, traversée de passions, plus que de rationalité antique, invite ainsi à réinterroger un chrononyme commode à travers l’étude des violences des contemporains. 

5Face à ce vacillement du monde et à ce trouble des temps, les contemporains ne sont pas de simples poupées de son. Si la violence et plus généralement les passions humaines sont au cœur des articles proposés, hommage aux guerriers de Dieu, c’est que les études choisissent de pénétrer les représentations des contemporains. Les sources mettent l’accent sur la production imprimée et l’écriture de soi pour tenter de percer la manière dont les acteurs du xvie siècle ont tous et toutes envisagé leur place (voire l’ont mise en scène) dans une société traversée de courants contradictoires voire antagonistes. C’est à l’échelle individuelle que la focale se déplace : à l’image des cas particuliers limites qui l’ont intéressé, un peu moins de la moitié des articles traite explicitement d’un individu, à l’échelle de sa carrière ou de quelques années de sa vie, tantôt participant au renouvellement historiographique sur celui-ci, tantôt le proposant comme paradigme ou exception d’un temps marqué du sceau du tragique. Les contributions sont autant de mises en œuvre d’un processus méthodologique réhabilitant les cheminements individuels. Aussi n’est-il pas surprenant que l’on soit fréquemment confronté à des arguments parfois contre-intuitifs (l’intolérance de Catherine de Médicis, les méditations de Marie Stuart…), rendant ainsi perceptibles la complexité qui se déploie jusqu’à l’échelle des individus. L’ensemble permet de réinterroger un humanisme qui serait d’abord une interrogation de la place de l’être humain face aux calamités et aux remises en cause de l’ordre du monde.

6Cet ordre du monde se manifeste, se met en scène et se donne à voir : les auteurs insistent ainsi sur la nécessaire restructuration de celui-ci par les contemporains pour rendre compte des nouveautés inouïes produites par l’âge des réformes. L’histoire de l’art, qu’il s’agisse de tableaux ou de formes plus originales comme les émaux, fournit ainsi de précieuses analyses sur l’articulation entre la revendication politique et la lecture vétérotestamentaire, qui n’est pas sans faire penser à une réappropriation protestante des exempla. Prenant au pied de la lettre la « guerre des mots » identifiée par Denis Crouzet, les auteurs ne négligent pas la mobilisation de la rhétorique : on peut souligner non seulement l’attention renouvelée aux thèmes des sermons, mais également à la théâtralisation, parfois inaboutie, de ces performances oratoires. Chansons et cantiques peuvent fonctionner comme de puissants marqueurs confessionnels (p. 137 ; p. 167), intimement liés à l’actualité, souvent polémique, du temps. L’ouvrage laisse une place singulière à l’importance des sentiments et des émotions, en particulier dans la communication politique et religieuse : cette intrication montre tout le continuum existant entre des sphères publiques. La folie, mais également le rire sont ainsi pris non pas comme de simples manifestations, mais comme des signifiants, qui forcent le positionnement des acteurs. Les contemporains sont conscients de cette théâtralité du fait politique : c’est pourquoi l’analyse insiste tout particulièrement sur ces rituels de révélation, qui sont autant le fait des monarques, dans le cadre de cérémonies organisées et ritualisées, que des communautés. Ce dévoilement du monde par le rituel rend compte des inquiétudes, eschatologiques ou politiques, face à une fragmentation de la société, mais également la tentative d’une remise en ordre, partagée par les souverains à travers l’Europe. Confrontés aux mêmes problématiques, on ne peut qu’insister sur la proximité des solutions proposées par les gouvernants.

7Un changement de focale permet d’élargir la réflexion sur ces mises en scène de l’État. Si l’historiographie insiste particulièrement depuis quelques années sur les entourages royaux, c’est pour mettre en avant le parcours de ces serviteurs, parfois seconds, d’un État en cours de définition. Pasteurs et prédicateurs ne sont pas oubliés : leur étude permet d’approcher les convictions religieuses intimes et la profondeur d’une foi vécue, loin des positions polémiques. Cet « homo viator » (p. 241) révèle, au sens du dévoilement, les cheminements géographiques, spirituels et politiques. Il n’est dès lors pas étonnant que le second ordre du royaume soit mobilisé dans l’ouvrage. La noblesse en tant qu’acteur permet de prendre la mesure des redéfinitions politiques et sociales opérées pendant les guerres civiles : ces dernières changent également son horizon, lui proposant de nouvelles voies d’ascension, notamment au service du prince. Le caractère foisonnant des contributions permet également de mettre à l’honneur des pistes soulevées par Denis Crouzet, réinterrogées par de nouveaux champs historiographiques : les villes sont ainsi pourvoyeuses de nouveaux honneurs.

8La violence comme grille interprétative des guerres de Religion n’est pas oubliée. Les contributions proposées illustrent, en multipliant les échelles, le fait que tout n’a pas encore été dit. À l’échelle urbaine, que ce soit en Suisse, à Orbe, ou à Montauban, les violences repérées par Denis Crouzet dans les sources imprimées se retrouvent dans les fonds municipaux : c’est moins un horizon eschatologique qui est étudié que les conditions pratiques de son exercice dans un contexte donné. C’est ce qui explique son élargissement à d’autres espaces géographiques : vues d’Italie, les violences religieuses semblent particulièrement relever de l’extraordinaire alors qu’en Russie, elles sont intégrées à une politique tsariste cherchant à consolider un pouvoir en cours de structuration.

9C’est au fond une interrogation sur les moyens de l’État que l’ouvrage propose, à la fois par l’étude de figures bien connues, qui avaient déjà attiré le regard de Denis Crouzet, et par celle d’individus trop souvent délaissés dans l’historiographie. Charles IX, Catherine de Médicis, Henri III relèvent assurément de la première catégorie, et sont ainsi l’objet de relectures actualisées, prenant en compte les dernières thématiques de la recherche, qui montrent combien les centres d’intérêt de Denis Crouzet ont été précurseurs et originaux : l’étude de l’élection de Henri de Valois au trône de Pologne rappelle que les stratégies lignagères se déploient à l’échelle européenne et ne sauraient se contenir dans le seul cadre français. L’activité politique d’Anne de France, Marguerite d’Autriche, Louise de Savoie ou François II est réhabilitée et examinée. On note ainsi des contributions précieuses sur le rôle des femmes au cœur des troubles : bien connues pour certaines, d’autres participent de manière originale au gouvernement du royaume.

10La dernière partie clôt l’ouvrage sur un élargissement chronologique. Ce « tragique xvie siècle », à cause des changements radicaux opérés dans le gouvernement des États et des âmes, ne saurait s’arrêter en 1598, 1601 ou 1610. Au contraire, les conséquences de ces bouleversements irriguent le premier xviie siècle, non seulement en France, mais encore en Europe. C’est un difficile passif que les États mais aussi les autorités locales cherchent à solder : les imaginaires mobilisés par les acteurs des guerres demeurent puissants même s’ils semblent désormais anachroniques (p. 422).

11Cet ouvrage ne prétend pas mettre un point final à « l’historiographie crouzétienne » (p. 12) : l’utilisation d’une telle expression ne fait que montrer au contraire la pertinence et la rigueur des concepts élaborés au cours de sa carrière par Denis Crouzet. Ces hommages proposent une lecture de l’œuvre de Denis Crouzet aussi profonde que féconde, non seulement en identifiant les interrogations de l’historien, mais surtout en s’attachant au positionnement scientifique d'un intellectuel, soucieux de faire dialoguer entre elles les sciences sociales et les courants historiographiques. Dès lors, c’est parce qu’ils sont examinés, discutés, parfois réagencés, que les concepts et la méthodologie élaborés par Denis Crouzet vivent et témoignent de leur profond caractère heuristique et épistémologique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Aurélien Roulet, « Caroline Callard, Tatiana Debbagi-Baranova, Nicolas Le Roux (dir.), Un tragique xvie siècle. Mélanges offerts à Denis Crouzet »Chrétiens et sociétés, 30 | 2023, 217-221.

Référence électronique

Aurélien Roulet, « Caroline Callard, Tatiana Debbagi-Baranova, Nicolas Le Roux (dir.), Un tragique xvie siècle. Mélanges offerts à Denis Crouzet »Chrétiens et sociétés [En ligne], 30 | 2023, mis en ligne le 28 mars 2024, consulté le 29 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/chretienssocietes/10884 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/chretienssocietes.10884

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Auteur

Aurélien Roulet

LARHRA UMR 5190
Université de Lyon, Jean Moulin Lyon 3

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

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