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Dossier bibliographique
Recensions

Guillaume Alonge et Olivier Christin, Adam et Ève. Le paradis, la viande et les légumes

Bernard Hours
p. 213-217
Référence(s) :

Guillaume Alonge et Olivier Christin, Adam et Ève. Le paradis, la viande et les légumes, Toulouse, Anacharsis, 2023, 190 p., ISBN : 9791027904570

Texte intégral

1Sous un titre qui fleure le canular, les auteurs décortiquent l’histoire d’un débat apparemment gratuit : quel était le régime alimentaire du premier couple de l’humanité et quand a-t-il changé ? Pourtant, ce supposé régime alimentaire vaut encore référence aujourd’hui, par exemple pour les créationnistes qui, tels le révérend George Malkmus, prônent la diète végétarienne d’Adam et Ève (The Hallelujah Diet, 2006). Malkmus s’inscrit en fait dans un long héritage remontant aux premiers siècles du christianisme, maintenu au Moyen Âge par la tradition monastique ascétique, et relancé à la Renaissance par un large mouvement qui aboutit à faire du récit de la Genèse non plus une allégorie, mais un récit historique, et donc de la première femme et du premier homme, des êtres bien réels dont la vie est susceptible de susciter des questionnements très concrets tant sur leurs vêtements que sur leur nourriture, sans se départir de la petite musique de fond de la Chute, explication des dégradations que le mode de vie des hommes a subi. Ces questionnements sont d’abord affaire de théologiens qui, à l’époque de la division confessionnelle, ont à justifier et légitimer les pratiques de leur propre camp : ainsi de l’abstinence et du jeûne recommandés par l’Église romaine et combattus par les réformateurs. Ce débat, développé d’abord dans un milieu étroit, le déborde et s’élargit au monde des savants : entre le milieu du xviie siècle et celui du xviiie siècle, il s’installe comme un débat large et transdisciplinaire, dans lequel la référence à la Genèse n’est jamais totalement reléguée aux oubliettes, mais change progressivement de statut et s’efface devant l’argumentation fondée sur l’observation, l’expérimentation, le principe de rationalité et les savoirs naturalistes. C’est l’histoire des mutations de ce débat que le livre retrace, en éclairant, au-delà de l’histoire même du végétarisme et à travers celle d’une controverse savante, les enjeux de la révolution scientifique de la seconde modernité.

2Le premier chapitre (« Lost in interpretation. Les régimes alimentaires de la Bible et leurs interprètes »), identifie dans la Bible les quatre moments décisifs qui délimitent le débat sur la diète conforme à la volonté divine. Ayant créé l’homme et la femme, Dieu leur désigne les ressources de l’Eden en leur assignant un régime végétarien. Puis, après le Déluge, à la sortie de l’Arche, il donne à Noé et à sa famille l’autorisation explicite de manger de la viande. Avec les livres du Lévitique et du Deutéronome, est introduite la distinction essentielle entre viandes pures et viandes impures, qui encadre le régime carné par de nombreuses restrictions. La vision de Pierre, relatée dans les Actes des Apôtres, constitue le dernier moment : dépassant la distinction pur/impur, elle place l’homme, et non plus la nourriture, au centre de la question : ce qui est en jeu désormais, ce n’est plus le type de diète, mais le comportement de l’homme, placé sous le signe de la tempérance et de la modération. Tel est le sens du jeûne et l’abstinence, celui d’un perfectionnement moral, permettant de renouer avec l’innocence perdue : le jésuite Croiset, au début du xviiie siècle, connu pour avoir propagé la dévotion au Sacré-Cœur, affirme même que le jeûne aurait préservé Adam de la Chute s’il n’avait cédé à sa gourmandise… ou le péché originel version sucrée ! Cependant, pour les protagonistes du débat, cette chronologie n’a de la limpidité que l’apparence. Les questions s’enchaînent à l’infini, dans une logique qui voisine avec le saugrenu : les animaux carnassiers, présents dans l’Eden, étaient-ils également végétariens ? La consommation de viande a-t-elle vraiment commencé après le déluge, ou plutôt avec Abel qui mangeait la viande des moutons qu’il sacrifiait, ou n’est-elle pas une conséquence de la Chute qui a corrompu la qualité des végétaux ? Mais, si Dieu autorise les hommes à consommer la viande, c’est qu’elle est bonne, curieuse récompense pour les responsables du péché originel… En posant la question de la relation entre nourriture carnée, santé et épuisement de la terre, le débat déborde le cercle des théologiens et s’ouvre aux médecins, aux philosophes naturalistes, aux botanistes.

3Le deuxième chapitre (« Savoir vivre (et manger) au Paradis ») s’intéresse d’abord au processus d’historicisation dont le premier couple a fait l’objet. Sur ce point comme sur la lecture de la Genèse, particulièrement la Chute qu’il est le premier à qualifier de « péché originel », saint Augustin est décisif. Mais, même s’il affirme qu’il ne s’agit ni de fable, ni de mythe, la lecture allégorique et métaphorique qui était celle des premiers siècles s’est maintenue solidement durant tout le Moyen Âge. C’est à partir du début du xve siècle que démarre vraiment ce processus qui aboutit à faire d’Adam et Ève des êtres pleinement humains dont l’existence historique ne fait pas de doute. L’Adamo de Giovanni Francesco Loredan paru à Venise en 1640, souvent réimprimé et traduit, représente la version la plus aboutie de cette historicisation. Outre une lecture politique originale de la Chute, il s’interroge précisément sur le régime alimentaire et pose la diète végétarienne de l’Eden comme le meilleur modèle possible pour ses contemporains. Le moins étonnant dans cette période n’est pas le débat ouvert au sein des Noctes vaticanae, la petite Académie humaniste organisée par Charles Borromée au temps de son séjour romain : on y écoute Silvio Antoniano développer les thèses de Porphyre, auteur latin de la fin du iiie siècle, résolument anti chrétien et hostile au régime carné, et apporter ainsi une légitimation païenne aux thèses qu’il emprunte à Théodoret de Cyr ou saint Basile, sur le rapport entre la Chute et le régime carné. L’historicisation hégémonique du premier couple permet de comprendre l’ouverture des exégètes et théologiens catholiques, désireux de concilier foi et science, à l’approche savante de la question, pour tenter finalement, au tournant des xviie et xviiie siècle, de mettre la seconde au service de la première. À la suite d’un Houtteville, d’un Pluche ou d’un Gauchat, d’un Pompeo Savalli qui pense trouver dans les Écritures l’explication de la génération des animalcules, ou d’un Simone Bagnati qui recourt à des explications naturelles pour rendre compte de longévité d’Adam, ces écrivains croient pouvoir mettre la science au service de la religion. Du moins arrivent-ils, sans doute malgré eux, à reléguer au second plan les enjeux surnaturels de l’histoire du premier couple : l’Eden tend à devenir d’abord un laboratoire d’humanité.

4Si la thématique de la diète dans l’Eden était déjà vulgarisée, le débat à son sujet était encore confiné au milieu des théologiens. À partir du milieu du xviie siècle, il se transforme et devient une querelle savante publique parce que la controverse passe par de nouveaux dispositifs. Les auteurs identifient trois moments décisifs de cette transformation. Tout d’abord, un débat largement interne au monde des réguliers sur le jeûne et l’abstinence, évidemment lié à l’observance prônée par les initiateurs de réformes. Chez les Cisterciens, les oppositions sont si âpres qu’il faut porter la querelle devant une instance externe : le parlement de Paris qui, en 1660, tranche « par provision » en attendant une décision de Rome, en faveur de l’abstinence. Ensuite, la publication, en 1663 par le pasteur Samuel Bochart, du Hierozoicon qui, pour avoir soutenu la thèse d’un régime carné avant la Chute s’attire les critiques de Richard Simon, Pierre-Daniel Huet ou encore Dom Calmet, trois représentants prestigieux de la science catholique gallicane qui prennent le temps de lui répondre par l’imprimé. Enfin, le médecin philojanséniste Philippe Hecquet développe en 1709, dans son Traité des dispenses du carême et celui de la Digestion des aliments en 1710, la première argumentation scientifique occidentale en faveur du végétarisme, appuyé sur une étude physiologique. Le Journal de Trévoux et le Journal des savants en rendent compte. Il s’attire les critiques des molinistes et probabilistes, mais aussi, parce qu’il a défendu la thèse de la digestion par trituration, celle des partisans de la digestion par fermentation, adoptée par l’Académie des sciences dès 1700. On le voit, les dispositifs de la controverse sont désormais profondément modifiées : de l’affrontement entre deux protagonistes, on est passé à la circulation et à la discussion publique des thèses par le biais de l’imprimé. Circulation qui s’élargit encore au-delà des cercles savants comme le montre la prise de position de Nicolas Delamare, commissaire au Châtelet, dans son célèbre Traité de la police (1722), en faveur de la thèse du régime végétarien jusqu’au Déluge. La controverse confronte désormais publiquement, via notamment les journaux savants, culture religieuse et culture savante à des enjeux concrets qui mobilisent les compétences les plus diverses sur un sujet devenu éminemment transversal et transdisciplinaire : exégètes, théologiens, médecins, botanistes, biologistes, poètes, dramaturges, romanciers, administrateurs, etc.

5Ce changement de dispositif correspond aussi à une évolution du statut de l’argumentation, examinée que le quatrième chapitre (« Trancher la question de la viande »). Au cours de la première étape de la controverse, la Bible demeure au cœur des démonstrations, flanquée, à titre secondaire, de références aux Pères de l’Église, à commencer par saint Augustin, et aussi à des théologiens plus récents comme Cajetan ou Soto. L’argument d’autorité constitue donc le recours principal, ce qui est aussi un moyen de s’assurer de la bienveillance (ou de l’indulgence ?) des autorités religieuses. Mais il apparaît rapidement, notamment avec le rôle croissant que prennent de nouveaux protagonistes, qu’il ne suffit plus. Au tournant des xviie et xviiie siècles, la référence biblique ne disparaît pas, mais on peut distinguer globalement deux tendances. Soit la question est posée d’abord comme une affaire d’exégèse, il s’agit alors d’établir la liste des références scripturaires et des commentateurs qui font référence, démarche qui relève de la théologie positive en plein essor dans ce champ disciplinaire. Soit on cherche la réponse dans l’observation et l’expérimentation, selon les exigences de la science nouvelle, et la référence biblique, si elle ne disparaît pas nécessairement, semble n’être plus qu’une simple concession, peut-être propitiatoire. L’observation n’est plus seulement celle de la nature, elle s’élargit à celle des sociétés humaines étrangères au christianisme, à l’instar de George Cheney (1733) qui appuie son argumentation en faveur de la diète végétarienne d’Adam et Ève sur l’observation de celle des brahmanes. Les formes nouvelles prises par la controverse appellent désormais la présence de tiers placés en position d’arbitre : ce sont les lecteurs, invités par les journaux savants à faire part de leur réactions.

6La controverse s’inscrit donc un contexte plus large : celui de la reconfiguration de l’espace savant, abordée par le dernier chapitre (« Comment ils se sont disputés »). Les argumentations impliquent aussi des enjeux qui ne relèvent pas que du savoir ou de la vérité. Elles sont portées par des stratégies qui se déploient à divers niveaux. La fréquence des profils hybrides des protagonistes et de leur argumentation renvoie à la redéfinition en cours de la position respective des disciplines et de leur hiérarchie, le règne de la théologie souveraine s’achevant. Dans cet espace en reconfiguration, les règles du débat évoluent. On y entre en se justifiant d’avoir à répondre à une mise en question de ses propres thèses et/ou sous la pression amicale de pairs ou de protecteurs institutionnels, ou encore parce que l’on y a été invité par les périodiques savants dont le rôle s’avère décisif dans la construction d’une controverse et son élargissement à de nouveaux protagonistes. Le temps n’est donc plus de la controverse théologique qui ressortait de l’apologétique et de la pastorale plus que du débat savant, où la polémique et ses dérives faisaient partie du jeu. Place désormais au débat académique, reposant sur l’écoute de l’argumentation adverse, la citation verbatim, la référence précise et exacte, la modération dans l’expression, le respect et l’estime réciproque. Ainsi s’élabore toute une économie morale de la controverse comme discussion courtoise et honnête, réglant les échanges au sein d’une République savante idéale.

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Pour citer cet article

Référence papier

Bernard Hours, « Guillaume Alonge et Olivier Christin, Adam et Ève. Le paradis, la viande et les légumes »Chrétiens et sociétés, 30 | 2023, 213-217.

Référence électronique

Bernard Hours, « Guillaume Alonge et Olivier Christin, Adam et Ève. Le paradis, la viande et les légumes »Chrétiens et sociétés [En ligne], 30 | 2023, mis en ligne le 28 mars 2024, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/chretienssocietes/10874 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/chretienssocietes.10874

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Auteur

Bernard Hours

Université de Lyon, Jean Moulin Lyon 3
LARHRA UMR 5190

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