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La controverse à la portée de tous ?

Le discours de la méthode dans l’œuvre controversiste de Jean Gontery

The discourse of method in the controversial work of Jean Gontery
Thibault Catel
p. 19-40

Résumés

Avec Pierre Coton, Jean Gontery (1562-1616) appartient à une nouvelle génération de controversistes qui succède aux anciens polémistes (Feuardent, Raemond, Richeome). Né à Turin en 1562, admis en 1584 dans la Compagnie de Jésus, il fait connaître son talent pour la controverse dès les années 1590. L’importance accordée à la disputatio dans la Ratio studiorum dut jouer un rôle dans la constitution ultérieure de la méthode de Gontery. Devenu un des prédicateurs d’Henri IV à partir de 1604, il poursuit son œuvre de controversiste dans de nombreuses « villes gastées de l’hérésie » dont Dieppe (sur ordre du roi), sur les terres du marquis de Bade (envoyé par le comte de Vaudemont) ou encore à Bordeaux (appelé par le cardinal de Sourdis). Par rapport aux controversistes dont il est le contemporain, Gontery se signale par l’importance qu’il accorde à l’idée de méthode à laquelle plusieurs textes sont consacrés en propre et, par là même, par une pratique de la dispute en apparence moins personnelle que celle des grands controversistes précédents. Cet article s’intéresse aux raisons qui ont poussé Gontery à élaborer à une méthode pour sa pratique controversiste, à la nature de cette méthode et à ses conséquences sur le fonctionnement de la controverse. En opposition aux deux contre-modèles que sont le théologien (inapte au débat) et le prédicateur (qui l’avive sans le résoudre), Gontery construit une figure singulière de controversiste qui se définit par une double qualité de rigueur et de clarté, autrement dit par sa possession d’une méthode efficace. La méthode de Gontery consiste très simplement, au rebours des spéculations dialectiques et des divagations rhétoriques, à comparer les articles réformés au texte biblique et à contester toute validité épistémologique et théologique aux conséquences. La réfutation sceptique des conséquences débouche sur l’obligation de s’en tenir à la lettre du texte ou d’accepter les interprétations des autorités ecclésiastiques (qui échappent à l’aporie sceptique en étant les dépositaires de la transmission de la foi).

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Texte intégral

  • 1 Élisabeth Labrousse, « La place de la Réforme dans la controverse entre catholiques et protestants (...)
  • 2 Cette période regroupe 70 % des disputes répertoriées par Émile Kappler, Les Conférences théologiq (...)
  • 3 Olivier Christin, « La formation étatique de l’espace savant. Les colloques religieux des xvie-xvi (...)
  • 4 Ibid., p. 56 et p. 59.
  • 5 Outre l’article d’O. Christin, voir Jérémie Foa, « “Aujourd’huy, les disputes se réduisent à dispu (...)
  • 6 Jérémie Foa, « Introduction », dans Pierre Antoine Fabre et Jérémie Foa, Les Disputes et la conver (...)
  • 7 Jean-Pascal Gay, « La dispute après les controverses : le moment xviie siècle du régime de polémic (...)

1En établissant une situation de coexistence confessionnelle pour pacifier le royaume, l’édit de Nantes a participé à créer un « vrai paradis pour controversistes » selon le mot d’Élisabeth Labrousse1. L’extrême concentration des controverses dans les décennies 1593-1630 s’accompagne de transformations dans son mode de transmission et son fonctionnement discursif2. De plus en plus rédigée en français, pour un public élargi, hors du cadre universitaire, la controverse connaît également un changement du régime de la preuve : aux arguments extrinsèques habituellement mobilisés (comme le recours aux autorités), les controversistes vont peu à peu préférer les arguments intrinsèques (la réfutation rhétorique et logique, l’érudition, la philologie)3. On assiste alors au développement d’une « dispute sur la dispute » qui définit les règles « d’un échange technique où le respect des règles formelles de l’argumentation finit par emporter sur le souci de convaincre l’auditoire et de vider les querelles de dogme »4. L’enjeu n’est plus tant la conversion de l’auditoire que la redéfinition et la reconnaissance d’un nouvel espace savant qui consacre le controversiste comme un professionnel à part entière5. Selon Jérémie Foa, les disputes véhiculent un « message social » plus que « religieux » puisque la stricte distinction entre savants et profanes enseigne à chacun à rester à la place qui lui a été assignée6. Si le message religieux ne doit pour autant pas être perdu de vue, il n’en reste pas moins qu’on observe au début du xviie siècle une « évolution du régime de polémicité » vers un « déboîtement » entre controverse théologique proprement dite et controverse publique7. Témoins de cette évolution, les discours de la méthode, chez Gontery puis Véron, traduisent une tendance à déplacer la controverse du terrain strict de la théologie à celui plus large de la logique et de l’argumentation.

  • 8 Voir Neal W. Gilbert, Renaissance Concepts of Method, New York, Columbia University Press, 1960 ; (...)
  • 9 À titre d’échantillon, on peut citer sur la période qui nous intéresse du début du xviie siècle, P (...)
  • 10 Louis Desgraves, Répertoire des ouvrages de controverse entre Catholiques et Protestants en France (...)
  • 11 Ainsi, dans sa Proposition et advis d‘un tres-certain moyen de reduire les Francois, qui sont de l (...)
  • 12 De très nombreuses méthodes paraissent à destination d’un lectorat élargi afin d’apprendre des lan (...)

2Cette période faste de la controverse coïncide avec l’âge d’or de la méthode qui essaime aux xvie et xviie siècles dans de nombreux domaines du savoir8. Cependant, si un certain nombre d’ouvrages qui traitent de la foi, de l’oraison, de la confession se présentent comme des méthodes9, le terme (et ses para-synonymes « art », « moyen », « procedure ») n’est guère mobilisé par les textes de controverses, comme le laisse du moins apparaître une plongée dans le catalogue Desgraves10. Les rares disputes imprimées intitulées de la sorte, à la différence de celles de Gontery et Véron, ne déploient pas une méthodologie de la controverse, mais frayent sur les chemins plus connus de l’argumentation théologique11. Dans le champ plus large des imprimés, l’idée de méthode se situe à la confluence d’approches savantes (Bodin, La Ramée) et d’une ouverture du savoir au plus grand nombre12. On retrouvera cette tension à l’œuvre chez Gontery.

  • 13 P. Desan, op. cit., p. 10.
  • 14 N. W. Gilbert, op. cit., p. 66. Le critique souligne que c’est l’insistance sur la vitesse d’acqui (...)

3La méthode désigne un dispositif didactique qui transmet un savoir « suivant des règles d’acquisition, de rétention et de diffusion »13. Un art devient méthodique quand il est présenté de manière brève, claire, et quand ses règles sont facilement mémorisables14. Court moyen d’apprentissage, la méthode est particulièrement adaptée pour répondre aux situations urgentes, comme celles, par exemple, des controverses qui se caractérisent par l’intensité et la quantité des échanges.

  • 15 M.-C. Couzinet, op. cit., p. 20.
  • 16 Pierre de La Ramée, Dialectique [1555], éd. Michel Dassonville, Genève, Droz, 1964, p. 145.

4Chez Pierre de La Ramée, l’efficacité de la méthode tient à l’unification du mode d’acquisition et d’exposition des divers savoirs. En effet, selon lui, une même méthode – procéder du général au particulier, du connu à l’inconnu – est commune à toutes les connaissances15. Fondamentalement liée à la disposition, la méthode se présente comme une « adresse et abbrègement de chemin » du discours qui vise à exposer un savoir16. La Ramée distingue deux méthodes : « Méthode est de nature ou de prudence ». La « méthode de nature » qualifie la méthode véritable de démonstration, celle qui procède par ordre et clarté. Cette méthode, la plus excellente, ne convient pourtant pas à tous les esprits. Il faut alors recourir à la méthode de prudence qui adapte la démonstration à l’auditoire, en procédant par paraboles et similitudes, en partant de la fausse science des interlocuteurs, de leurs préjugés, etc. On privilégie l’emploi de cette méthode lorsque l’interlocuteur est rusé :

  • 17 Ibid., p. 150.

Si c’est homme cault et fin, il ne fault pas incontinent manifester noz pièces l’une après l’autre, mais changer, entremesler, frivoler, feindre le contraire, se reprendre, ne monstrer aucun semblant d’y penser, dire que c’est chose vulgaire et accoustumée, se haster, courroucer, débatre, procéder par grande hardiesse, et en fin finalle descouvrir et exécuter l’embusche tellement que l’adversaire estonné dye : « À quelle fin tend cecy ? » Aristote a observé ces advertissemens de son maistre Platon ès dialogues duquel Socrate use souvent de telles ruses contre les Sophistes qui ne vouloyent estre enseignez par luy. Et partant, quand leurs folles opinions sont ainsi réfutées, ilz se cholèrent contre Socrate et l’appellent en un lieu torpille, en l’autre Dédale, ores enchanteur, tantost sophiste, comme si par ceste méthode il les eust engourdy, et abusé par phantaume, charme et trompé par quelque masque et apparence de raison17.

5La « méthode de prudence », telle que la définit La Ramée, recoupe en bonne partie la procédure de controverse que Gontery recommandera de mettre en œuvre pour endiguer les dérobades de ses adversaires protestants.

  • 18 Jacques Solé, Le Débat entre protestants et catholiques français de 1598 à 1685, Paris, Aux Amateu (...)
  • 19 Pour la biographie de Gontery, on pourra se reporter à Henry Fouqueray, Histoire de la Compagnie d (...)
  • 20 On retrouve ici la tension qui caractérise l’ordre jésuite partagé entre la proclamation d’un devo (...)
  • 21 Dans La Pierre de touche, et une préface qui s’apparente à une sorte de bilan de son expérience, d (...)

6Avec Pierre Coton, Jean Gontery (1562-1616) appartient à une nouvelle génération de controversistes après celle composée des Feuardent, Raemond, Richeome18. Né à Turin en 1562, Gontery a étudié au collège de Clermont avant d’être envoyé à 10 ans à l’Université de Paris19. Il est admis en 1584 dans la Compagnie de Jésus. Dépêché en Guyenne, il fait connaître son talent pour la controverse et est nommé en 1599 recteur du collège d’Agen, puis directeur du collège de Béziers où il a pu observer la méthode d’éducation mise en place par les jésuites. L’importance accordée à la disputatio dans la Ratio studiorum dut jouer un rôle dans la constitution ultérieure de la méthode de Gontery. S’il refuse d’abord de prêter serment à Henri IV, sommé par le Supérieur général Acquaviva de rentrer dans le rang20, il devient un des prédicateurs du nouveau roi à partir de 1604. Il poursuivra son œuvre de controversiste dans de nombreuses « villes gastées de l’hérésie » dont Dieppe (sur ordre du roi), sur les terres du marquis de Bade (envoyé par le comte de Vaudemont) ou encore à Bordeaux (appelé par le cardinal de Sourdis)21.

  • 22 Nous retiendrons ici : Jean Gontery, La Vraye Procedure pour terminer le different en matiere de r (...)
  • 23 Si l’effacement de la figure du controversiste derrière une méthode mise à la disposition de tous (...)

7Par rapport aux controversistes dont il est le contemporain, Gontery se distingue par l’importance qu’il accorde à l’idée de méthode à laquelle plusieurs textes sont consacrés en propre22, et par là même, par une pratique de la dispute en apparence moins personnelle que celle des grands controversistes précédents23. Il s’agira de s’intéresser aux raisons qui ont poussé Gontery à élaborer une méthode de sa pratique controversiste, puis à la nature de cette méthode et enfin à ses conséquences sur le fonctionnement de la controverse.

Origine et justifications de la méthode

8Les ouvrages dans lesquels Gontery expose sa méthode sont de nature et de longueur variables : deux vastes traités (La Vraye Procedure, La Pierre de touche), une lettre (Lettre seconde du R. P. Gontery) et deux opuscules publiés en 1613 chez le même libraire qui s’apparentent à des manuels brefs et efficaces (Descouverte des ruses, Moyen court et asseuré).

  • 24 La méthode sert aussi à Gontery à prolonger des controverses particulières. Ainsi, dans La Pierre (...)

9Les traités ne sont pas purement méthodologiques : ils font voisiner, à côté des réflexions sur la méthode de controverse, des développements théologiques (principalement sur la question de la présence réelle) et consignent des comptes rendus de sermons prononcés par Gontery antérieurement. Le recyclage de textes et l’hétérogénéité générique au sein d’un même ouvrage distinguent déjà les traités de Gontery sur la méthode de ceux de Véron bien plus unifiés24. Les deux textes de 1613 se singularisent dans la production de Gontery par leur focalisation unique sur des préceptes méthodologiques déclinés en art et par leur indépendance vis-à-vis de toute controverse particulière.

10Avant d’analyser les textes, il convient de distinguer les deux sens que recouvre la méthode chez Gontery. Elle désigne soit un mode d’exposition du savoir, soit une technique de discours (pour analyser et déconstruire le discours adverse). De plus, il faut noter que la méthode évolue aussi dans le temps chez Gontery : si la première méthode reste encore tournée vers la dispute théorique, la seconde, à partir des textes de 1613, s’oriente vers les situations de parole.

Une arme pour se défendre des attaques protestantes

  • 25 J. Gontery, La Pierre de touche..., op. cit., t. 1, p. 8.

11Comme d’autres avant lui, Gontery dresse le constat d’un retard pris par les catholiques dans le débat qui les oppose aux protestants. Alors que le prosélytisme agressif de ces derniers fait vaciller les curés les moins préparés, l’apologétique catholique est restée trop longtemps inoffensive. Gontery accuse la désinvolture des docteurs qui, pour s’être déchargés de l’office de contredire les protestants, ont contribué à leur essor25. Il s’en prend également à une certaine hiérarchie catholique dont la vie licencieuse et l’ignorance des lettres saintes ont donné fond à l’accusation. Si l’erreur protestante a pu se diffuser, c’est non seulement à cause de la négligence de certains, des vices des autres, mais aussi faute de méthode :

  • 26 Ibid., t. 2, p. 7.
  • 27 Cette distinction des controversistes et des théologiens se trouve aux fondements de la spécialisa (...)

les Docteurs ont voulu suyvre la façon des escholes ; qui est une juste procedure, mais inutile, pour la ruse de l’adversaire qui se tenoit, ce semble, à ce seul fort de l’escriture unique, se mocquant des allegations des Peres, des Docteurs, et des Conciles26.
Incapables de saisir la singularité des procédés protestants, captifs d’une procédure dépassée, les docteurs sont impuissants à défendre efficacement la foi27.

  • 28 J. Gontery, La Pierre de touche..., op. cit., t. 1, p. 8.
  • 29 Ibid., t. 1, p. 15. François Véron, Methode nouvelle, facile, et solide de convaincre de nullité l (...)

12À ce contre-modèle, qui valorise par contraste la fonction du controversiste de métier, Gontery oppose la figure de l’avocat qui protège efficacement l’Église pour savoir « donner entendre au peuple leurs conceptions » et « faire comprendre aisément leurs conceptions à une commune »28. Éloigné des abstractions scolastiques, l’art que promeut Gontery s’adresse non seulement aux docteurs, mais aussi aux écoliers, à la noblesse, au « plus simple bourgeois », à « l’artisan »29. L’échappée du phénomène protestant hors du strict cadre de la dispute savante et son expansion à toutes les sphères de la société ont rendu indispensable une vulgarisation des outils de combat :

  • 30 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 24.

en un peril de ville, tous les bons citoyens doivent estre prests par escrit, de paroles, par les armes, et par tous les moyens de deffendre leurs Princes, Gouverneurs, et Magistrats, bien qu’ils ne soient ny gendarmes, ny orateurs, ny financiers30.

13Plus loin, Gontery alerte sur les conséquences de l’hétérodoxie qui fait le lit de l’athéisme et entraîne le reniement des princes, le mépris des magistrats, la dissipation des États. La situation critique traversée par le pays, que vient dramatiser la comparaison politique et le souvenir sous-jacent des guerres civiles, constitue la première justification de la publication d’une méthode dont l’intérêt consiste dans la facilité avec laquelle chacun pourra s’en emparer afin d’œuvrer à la préservation d’une paix, menacée par la contestation des autorités par les protestants.

Une méthode pour déjouer les mensonges et ruses des ministres

  • 31 Ibid., p. 75.

14Si une méthode est nécessaire pour réduire à quia les pasteurs, c’est surtout en raison de leurs ruses et artifices qui empêchent la tenue d’un débat franc et honnête. Incapables de fonder leurs croyances en raison, les protestants se réfugient derrière une assurance de façade qui fait accroire au vulgaire la vérité de leurs propos. L’art de ces nouveaux « sophistes » vise à « broüiller » les évidences31.

  • 32 J. Gontery, Descouverte des ruses…, op. cit., p. 4.

15En publiant la Descouverte des ruses, Gontery se fixe alors comme ambition de répertorier les différents artifices des parties et de parvenir à une « clarté des jugemens » fondée sur une « procedure bien sincere, dressée de bonne foy »32. Cette exigence de clarté trace une ligne de partage entre deux modes de discours : la ruse rhétorique qui brouille et la méthode fondée sur les notions d’évidence et de clarté. La nature complexe et retorse des artifices employés – œuvres de Satan, selon Gontery – oblige le controversiste à procéder méthodiquement et avec « accortise » pour les débusquer. Gontery propose une méthode analytique de combat du discours réformé en 18 points. Il faut noter le recours à une présentation numérique dans les manchettes qui témoigne d’une volonté d’ordonnancement méthodologique du discours.

16Le texte dresse la liste des divers moyens frauduleux employés dans les disputes dont le lecteur devra prendre garde. Les réformés ne sont pas seulement de mauvais croyants, mais de mauvais interlocuteurs. Leurs fautes sont autant morales que rhétoriques : mensonges caractérisés, mauvaise volonté qui empêche le bon fonctionnement du débat (comme le refus d’examiner les lois), diversions rhétoriques (emportement, digressions), entorses logiques (présenter le particulier pour le général) et des ruses plus fines que l’interlocuteur ne perçoit pas toujours, comme le changement inopiné de méthode :

  • 33 Ibid., p. 31-32.

Car au lieu de se tenir aux trois termes qui doivent estre renclos en quelque forme et figure, il fait souvent des homelies, et prend le change de la methode, tournant ratiocination serree et precise en sermons diffus. Qui voudra se garder des broüilleries et confusions, où nous jette souvent la mauvaise foy des parties, considere attentivement ce que dessus, tant d’un costé que d’autre, et qu’il se garde des pieges. Quelquesfois on verra des personnes qui s’arresteront sur un point de Grammaire, sur un accent Hebreu, faisans les suffisans. Que s’ils ont quelque advantage aux langues, aux histoires, és sciences profanes ou en la grace de bien dire, ils font parade de cela pour desguiser la verité33.

  • 34 Ibid., p. 53.

17Le respect d’une méthode, considérée comme un cadre de parole dont on ne doit pas s’affranchir, apparaît comme une condition essentielle de la possibilité de la dispute. Les désaccords méthodologiques – qui s’élèvent avec la sortie de la dispute hors de l’espace savant universitaire qui en fixait et garantissait les règles communes – deviennent un enjeu central de la controverse. On remarquera que Gontery accorde sa préférence à la forme, très traditionnelle, de la dispute syllogistique et congédie non seulement les arguments philologiques (« point de Grammaire », « accent Hebreu »), mais aussi le recours à l’éloquence de la chaire (« sermons diffus »). La figure du controversiste que construit Gontery échappe à la fois à celle du théologien (les docteurs abscons) et du prédicateur (le sermonnaire emphatique), et se situe dans une sorte d’entre-deux inédit d’avocat de la foi qui conserve du premier la rigueur logique et retient du second l’adaptation à l’auditoire. Un peu plus loin, Gontery concède que la « procédure » qu’il expose sera considérée par ses ennemis comme une « chicane »34. La raillerie prêtée aux protestants achève de dévoiler la nature judiciaire de cette méthode qui s’apparente, comme on le verra, à une technique des vices de procédure.

Les désordres de la foi

  • 35 J. Gontery, Moyen court et asseuré…, op. cit., p. 30.
  • 36 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 1, p. 19.

18Une dernière raison explique la nécessité de procéder méthodiquement : le risque de troubles inhérent à la dispute mal réglée. Dans le Moyen court et asseuré, Gontery dit vouloir éviter « les noises qu’engendre un proceder indiscipliné »35. Dans La Pierre de touche, il met en garde contre le danger que représentent les conférences « indiscretes, et sans discipline » : « l’indiscretion et la confusion naissent du desordre, et l’augmentent, comme la taye est produite par la pourriture du bois, lequel depuis en devient tout vermoulu »36.

  • 37 Ibid., p. 22.

19L’ordre prescrit par la méthode préviendra le risque que la dispute confessionnelle ne dégénère en polémique acrimonieuse ou en règlement de comptes : « Il faut laisser les duels, et combattre tout l’host de l’ennemy »37. Afin de couper court au cycle de vengeance qu’ouvrent les duels et les controverses individuelles, Gontery préconise de porter ses attaques sur le plan des idées et des principes généraux. La méthode apparaît alors comme un moyen de dépersonnaliser et donc de pacifier la dispute.

Nature de la méthode

Première méthode : à bas les conséquences

20Comme on l’a dit, la méthode développée par Gontery évolue au fil du temps. La première version, dénuée de tout versant pratique, se réduit à une méthode de destruction qui passe uniquement par la confrontation textuelle. Cette réfutation du protestantisme, conçue sur le mode juridique de la preuve irrecevable, trouvera une continuité avec la contestation de l’autorité des conséquences défendue par les protestants.

  • 38 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., n. p., « Advis pour Messieurs les Religionaires ».
  • 39 Selon É. Kappler, Les Conférences théologiques…, op. cit., p. 209, Gontery mit en pratique cette m (...)

21Le premier texte sur la méthode, La Vraye Procedure, repose entièrement sur un axiome qui a le mérite de la simplicité : « Il n’y a qu’un mot. Ou vostre religion est toute fondee sur la Sainte Escriture, ou sur quelque autre chose »38. La méthode de Gontery ne consiste pas à savoir si la thèse adverse est vraie ou fausse, mais si la proposition est formulée en termes exprès de l’Écriture, en vertu de l’article 5 de la Confession de foi de La Rochelle de 1571, imprimée généralement à la fin des bibles réformées39.

22La Vraye Procedure est bâtie en deux grandes sections (divisées chacune en deux parties) : dans une première section épistémologique, Gontery rend compte de l’obscurité de l’Écriture (partie I) et de la nécessité, en conséquence, de respecter la Tradition comme seule autorité possible productrice d’énoncés véridiques (partie II) ; une seconde section, qui ressortit à l’exégèse théologique, justifie l’autorité de l’Église en prouvant qu’elle dérive en droite ligne de Jésus (partie III) et fait d’elle la seule instance capable d’interpréter les Écritures dont le sens est inaccessible au sens commun (partie IV). La méthode de Gontery, dans un premier temps, ne porte pas sur les spécificités de la confession de foi réformée dont il n’examine pas les articles en détail (il ne le fera qu’en 1614). Il ne retient de leur credo que le principe d’un dogme uniquement fondé sur l’Écriture, ce dont il cherche à démontrer la nullité. Gontery ne dispute pas sur des points particuliers de controverse (l’Eucharistie, les sacrements), mais sur les fondements méthodologiques même de la dispute.

  • 40 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., p. 26 (les deux premières propositions sont exposées re (...)

23Son argumentation repose sur l’établissement de trois propositions : l’Écriture n’est reçue pour juge par les adversaires qu’en apparence ; aucune république n’a jamais institué une écriture comme juge ; la sainte Écriture ne peut être le juge des procès en raison de son obscurité paradoxale (« le Soleil en plein midy n’est pas si clair »40). La dispute ne se situe pas tant sur le plan théologique de l’exégèse que sur le plan épistémologique des conditions de savoir et de débat. Gontery allègue deux arguments principaux pour invalider la méthode protestante fondée sur l’Écriture : l’incapacité du jugement humain à statuer sur le transcendant ; l’impossibilité à trancher un débat grâce à l’Écriture. Ce dernier argument se développe de manière syllogistique : tout débat exige un juge, or l’Écriture ne peut faire office de juge, donc il ne peut avoir de débat légitime selon les conditions posées par les adversaires. Ce syllogisme principal repose sur un syllogisme implicite : tout juge d’un procès doit être clair dans ses jugements, or l’Écriture n’est pas claire, donc l’Écriture ne peut être retenue comme juge.

  • 41 Barbara Cassin, Si Parménide : le traité anonyme « De Melisso, Xenophane, Gorgia », Villeneuve d’A (...)

24À la façon de l’argumentation de Gorgias prouvant le non-être, les trois propositions de Gontery sont construites selon une « structure de recul »41 : l’Écriture n’est pas réellement reçue comme juge par les adversaires ; même si elle l’était, aucun précédent historique n’a utilisé un texte comme juge ; même si on retenait le principe du texte comme juge, l’Écriture ne pourrait remplir cette fonction en raison de son manque de transparence.

  • 42 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., p. 126-127.
  • 43 Afin de montrer la faiblesse et l’inanité de l’interprétation individuelle, Gontery convoque un ar (...)
  • 44 J. Gontery, Lettre seconde du R.P. Gontery…, op. cit., p. 16.

25En matière de foi, la Tradition prime sur le raisonnement. Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Gontery distingue vérités séculières et religieuses. Si l’on peut entendre les premières de n’importe qui, même d’un infidèle, il en va différemment des secondes parce qu’elles nous sont « cachées » et ne sont vérifiables ni rationnellement ni empiriquement42. Raison et expérience disqualifiées, il ne reste qu’à s’en remettre à l’autorité légitime43. La vérité religieuse n’est pas conçue comme un énoncé véridique, mais une parole fondée. Dans sa Lettre seconde, Gontery insiste sur ce point en posant le problème de la détermination du sens allégorique des Écritures (il ne saurait être question d’une lecture littérale intégrale de la Bible en raison des passages scandaleux qui s’y trouvent). Si le sens allégorique est nécessaire à la bonne intelligence scripturaire, quelles interprétations retenir ? Elles sont « autant diverses et differentes, que sont les entendemens des hommes, chacun se pouvant establir une intelligence particuliere, et aussi differente des autres comme sont nos visages »44. La réponse apportée par les réformés qu’il faut interpréter un passage par un autre n’est guère recevable. Outre que l’Écriture n’en dit rien, il faudra encore un juge pour décider :

  • 45 Ibid., p. 18-19.

lequel des deux [passages] est plus clair, ou plus obscur : Et puis que vous voulez departir de la lettre pour courir aux sens, toute lettre peut esgalement servir mistiquement à tout sens. Aussi voyons nous qu’une mesme lettre se prend à contre sens mistiquement et par allegorie. Car le Lyon signifie Dieu & le Diable : le Serpent se prend pour l’un, & pour l’autre45.

26Le relativisme et le subjectivisme de l’interprétation individuelle étaient dénoncés dès 1607 :

  • 46 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., p. 25.

Quel desordre seroit-ce si un homme disoit qu’il ne faut point d’autre Juge des proces que les Ordonnances ; car une loy souffre mille expositions, et est aussi criminel de leze majesté, qui donne une interpretation d’un edit sans auctorité du Prince, comme qui en feroit un, ou le publieroit, sans son mandement46 ?

27La comparaison politique pointe dans toute leur acuité les dérives auxquelles mène une interprétation qui n’est pas délimitée. En absence d’accord sur une autorité commune, des règles partagées, une méthodologie unique, les controverses sont appelées à une périlleuse fuite en avant.

  • 47 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 43.
  • 48 Ibid.

28La condamnation de la méthode protestante se poursuit dans La Pierre de touche sous la forme cette fois d’une critique du principe des conséquences. L’appel à la lettre de la Bible leur étant barré, les ministres se réfugient derrière le principe des conséquences, c’est-à-dire les déductions des termes exprès selon la logique. Gontery dénonce la justification théologique et le fondement épistémologique des conséquences : les « consequences modernes », celles des réformés, sont une aberration puisque l’Écriture ne « contient pas les formes de consequences, ny ses regles. Voila la discipline violée, si nous passons outre sans juge »47. Encore une fois, Gontery tance le défaut de méthode des pasteurs, incapables de suivre la « discipline » la plus élémentaire. Le principe des conséquences est réduit à « une invention humaine, sans raison, sans exemple, fondée en une pure fantaisie d’un songe Ministerial »48. Appartenant au champ vague de l’imagination, bornées par les seules limites de la fantaisie individuelle, les conséquences marquent le passage de la parole divine à l’invention humaine, des Écritures à la fiction. Le ton vindicatif se fait railleur :

  • 49 Ibid., p. 107.

Si vous dites que la conséquence ne se voit pas en mots exprès mais qu’elle est écrite, vous nous ferez dire que vos consequences sont une escriture insensible, couchée sur du papier invisible, d’un ancre imperceptible, qui se lit mystiquement par les yeux imaginaires, esclairez d’une lumière fantastique ; et ainsi vous aurez des consequences invisibles, avec votre Eglise invisible : et partant en vostre Reformation rien ne sera visible, que vos erreurs, qui sont mesme palpables49.

  • 50 Ibid., p. 82-83.

29En associant, par le jeu des nombreux adjectifs privatifs, la doctrine des réformés au néant, Gontery sape le fondement d’une Église qui n’est construite que sur du vide et n’existe, in fine, que dans l’imagination déréglée de ces nouveaux sophistes prêchant le non-être doctrinal. Le raisonnement qu’ils tiennent sur les conséquences (contenues dans le texte mais invisibles) est aussi fallacieux que d’affirmer que lorsque l’on pend un homme, on en pend 10 000, parce que 10 000 auraient pu en être engendrés par lui ou qu’en mangeant les œufs de la carpe, on mangerait en réalité un million de carpes50.

  • 51 Il n’y a que trois moyens pour connaître la parole de Dieu : la pensée de Dieu, sa parole verbale, (...)
  • 52 Ibid.
  • 53 Sur l’hérésie comme présomption, voir Bernard Dompnier, Le Venin de l’hérésie. Image du protestant (...)

30Qui veut établir la validité des conséquences doit fournir une « preuve evidente » de celles-ci et cette preuve ne se trouve pas dans les Écritures. Les ministres ne peuvent donc qu’alléguer la parole de Dieu en nos cœurs, l’intime persuasion51. Gontery s’emporte alors contre la « hardiesse » de ceux qui prétendent percer les secrets et les conseils de Dieu. Les conséquences des conséquences sont aussi claires que désastreuses, puisqu’on pourra faire dire à Dieu ce que l’on souhaite : « tout sera escrit au livre de vostre fantaisie », « tous les heretiques pourront dogmatiser librement tout ce qu’il leur plaira52 ». Le défaut méthodologique des conséquences n’est que la traduction sur le plan herméneutique d’une hybris qui ne peut que favoriser l’hérésie53.

Seconde méthode : l’art et sa pratique

  • 54 La Ramée mettait en garde contre un certain formalisme de la pensée et insistait sur l’importance (...)

31Dans les deux imprimés de 1613, détachés des circonstances d’une controverse particulière, on assiste à un double changement dans la méthode : la dimension pratique de la dispute est prise en compte54, et le ton s’adoucit (du moins dans les déclarations). Gontery considère que la logique doit départager les parties sans recourir à l’autorité de la Tradition, afin de savoir quelle est la foi légitime :

  • 55 J. Gontery, Le Moyen court et asseuré…, op. cit., p. 38.

Voicy comme par un bel ordre, sans peine, sans perte de temps, sans cholere aucune, on peut s’esclaircir d’entre les Religions de ce temps, quelle est la legitime, et combien les autres se forvoyent du sentier de la verité55.

  • 56 Ibid., n. p., « Advertissement ».

32Le lecteur se trouve placé dans le statut de l’observateur neutre, du juge impartial, qui n’appartient ni à un camp ni à l’autre. Dans Le Moyen court et asseuré, petit opuscule d’une quarantaine de page, publié en diptyque avec la Descouverte (même imprimeur, même année, approbation des docteurs à un mois d’écart), Gontery se propose de synthétiser la « procedure » qu’il faudra appliquer face aux prétendus réformateurs que la Descouverte aura permis précédemment de démasquer. Gontery destine son ouvrage aux « moins exercez en ces estours spirituels »56. Après avoir démontré l’infaillibilité de l’Église issue de Jésus-Christ, Gontery resserre son propos sur l’acquisition d’un savoir pratique et méthodique de la controverse dont le but est similaire à celui du duel : il faut désarmer l’adversaire. Privé par les réformés des armes que lui fournit la Tradition, le catholique pourra néanmoins s’aider d’un « Moyen court et assuré » à savoir la comparaison des propositions adverses à leur source scripturaire. Méthode certes quelque peu fruste et répétitive, mais infaillible pour surprendre les mensonges de la doctrine réformée.

  • 57 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 1, p. 14.

33La Pierre de touche se présente également comme une méthode pratique de controverse utile à tous : ce traité ne constitue pas seulement « une demonstration certaine », mais « un art contenant quelque industrieuse procedure »57. Gontery invite à une longue fréquentation de sa méthode afin de parvenir à la maîtrise d’une :

  • 58 Ibid.

arme de combat et d’un moyen court, certain, et tres facile, pour convaincre d’erreur les plus beaux esprits, et les plus rusés de ce party reformé, et pour renverser tous leurs fondements, rompre leurs artifices, et empescher leurs fuites, et stratagemes58.

34On reconnaît, dans les adjectifs qui qualifient le « moyen » (« court, certain, et tres facile »), les traits définitoires de la bonne méthode. La méthode permet de s’orienter dans des échanges rendus complexes par la volonté des parties d’« obscurcir la verité ». Gontery compare la méthode de la dispute à l’art de la navigation qu’il faut observer pour éviter les écueils des astuces et de la mauvaise foi.

Formalisme contre rhétorique

  • 59 Ibid., t. 2, p. 40.
  • 60 Ibid., p. 31.
  • 61 Ibid., p. 35.

35L’efficacité de la méthode promue par Gontery réside essentiellement dans son aspect formel. Ce formalisme se déploie selon deux directions, inégalement accessibles au vulgaire : la comparaison formelle des textes et la dialectique du syllogisme. La première consiste à constater avec « evidence et clarté » l’absence de sources scripturaires en appui des articles de la confession protestante59. Ces « formalités » sont « essentielles » dans la conduite de la dispute60. Gontery entend par cette expression des citations de « passages propres et bien expres » dans les bibles réformées de ce qui peut soutenir leurs articles et un refus net de toute forme d’équivalences : « il n’est icy question d’une science démonstrative ici, ains d’un texte formel de l’Escriture »61.

  • 62 J. Gontery, Descouverte des ruses…, op. cit., p. 32.
  • 63 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 72-73.
  • 64 Un exemple parmi tant d’autres : Paul a assuré à l’Église qu’elle avait « reçu la forme de la vray (...)

36Le formalisme de la réfutation passe également, plus traditionnellement, par l’usage du syllogisme : la dispute a lieu sur le terrain de la dialectique plus que de la théologie. Gontery reproche aux ministres de ne pas savoir, on l’a vu, « se tenir aux trois termes qui doivent estre renclos en quelque forme et figure62 ». Il reprend Calvin et Du Moulin sur l’imprécision de leur syllogisme. Dans La Pierre de touche, il examine longuement une conséquence tirée par syllogisme par le ministre Gilbert Primerose pour critiquer son dysfonctionnement formel63. En effet, la clarté d’une conséquence vient de la perfection de la figure employée, et seule la première figure du syllogisme conclut clairement. Or, le syllogisme de Primerose relève de la deuxième figure (avec conclusion négative), il s’agit donc d’un syllogisme Cesare et non d’un syllogisme de première figure. Dialecticien en diable, Gontery ne se contente pas de pointer les syllogismes manqués des parties, il y recourt fréquemment pour sa propre démonstration64.

  • 65 J. Gontery, Descouverte des ruses…, op. cit., p. 6.

37Cette méthode, selon Gontery, possède le double avantage, dans son formalisme, de n’exiger aucune éloquence de la part de l’avocat et de neutraliser celle des protestants. Gontery oppose ainsi dans la Descouverte les artifices et subtilités rhétoriques des parties et cette « pratique » « simple et ouverte, sans art, sans fard, sans ambiguité de paroles »65. Quant à La Pierre de touche, Gontery la présente comme un « Petit traité » qui :

  • 66 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 1, p. 12.

n’est accompagné ny d’eloquence, ny embarassé de citations ; ny orné de mille artifices, que ce siecle riche en sçavoir, et fertile en beaux esprits, vous produict chaque jour. Ce n’est qu’un petit moyen aisé, et comme un’espée de combat ; c’est en fin un art, par lequel toute sorte de personnes, pour peu d’entendement qu’elles ayent, pourront ruiner sans peine, toute ceste prestenduë Religion, soy disant Reformée66.

38Plus qu’un défaut de la méthode, l’absence de rhétorique en garantit le sérieux et la facilité d’appropriation.

Du scepticisme au mutisme

  • 67 É. Kappler, Les Conférences théologiques…, op. cit., p. 207, parle de « méthode polémique ». Bénéd (...)
  • 68 Voir l’article fondateur de Richard H. Popkin, « Skepticism and the Counter-Reformation in France  (...)

39La méthode de Gontery est essentiellement défensive, voire destructive67. Il s’agit de rendre irrecevable un discours sur les Écritures qui ne procéderait pas en termes exprès, le condamnant par là à la tautologie. Plus profondément, Gontery cherche à invalider toute possibilité de discourir des Écritures en dehors de la Tradition. C’est pourquoi il se range à un pyrrhonisme chrétien, tout méthodologique, qui n’est pas sans conséquences sur le fonctionnement de la controverse. Bien que ce pyrrhonisme ne soit pas original (Bellarmin, Gentian Hervet, Charron, Du Perron en ont usé avant lui)68, Gontery ne lui accorde pas moins une place massive et continue. Il est une pièce maîtresse de sa méthode pour disqualifier l’exégèse protestante.

Un pyrrhonisme destructif

40Sa profession de foi pyrrhoniste se développe principalement dans La Vraye Procedure. Dans la lignée de Sextus Empiricus, que Gentian Hervet avait traduit en 1569, Gontery récuse la capacité de la raison à parvenir à la vérité en raison de son inconstance :

  • 69 Jean Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., p. 359.

Quant à la raison de l’homme, c’est une regle Lesbienne, c’est une sauterelle, c’est une ligne de plomb, on en fait ce qu’on veut, comme les Académiciens ont pris à tache de prouver, et les Pyrrhonistes69.

41Aucun ordre, aucune méthode démonstrative ne peuvent être fondés sur un objet si instable. Faisant allusion aussi bien à Corneille Agrippa qu’à l’Ecclésiaste, Gontery conclut à la vanité de toutes les sciences :

  • 70 Ibid., p. 363.

Personne ne connoist la vanité et l’incertitude des sciences, que qui y a bien plongé son esprit, car de ceux là sort ceste voix tant prisee, qu’on ne sçait que cette seule chose, qu’on ne sçait rien. Par ce que les opinions humaines se changent, se prennent se laissent par de si foibles principes et si ondoyants, que ce n’est tout qu’incertitude. En quoy nous sommes bien chastiez de nostre outrecuidance. Car voulant tout sçavoir, nous sommes en une extréme ignorance et vraye bestise, comme d’une vie heureuse et immortelle, nostre infortuné cuider nous a precipitez en une mort certaine et pleine de miseres. Voyla quant aux choses humaines70.

42Ce cuider, marque de l’hybris humaine, éclate dans le domaine de la foi qui excède plus encore que « les choses humaines » l’humaine capacité. On ne peut :

  • 71 Ibid., n. p., « Advertissement aux catholiques ».

debatre des mysteres cachez de la Religion, qui sont si esloignez du sens et du jugement, non seulement des hommes brutaux, mais mesme des plus deliez. Sçachez Messieurs, que la creance est une pure force que l’homme fait à son propre jugement, le forçant de prester consentement à choses qui surpassent toute notre capacité : et pour le respect et la reverence que nous portons à ceux que Dieu nous a envoyez de sa part pour declarer ses volontez71.

43L’esprit de l’homme se perd dans l’obscurité des Écritures :

  • 72 Ibid., p. 57.

Qui à mesme des esprits les plus deliez, se pourra nettement démesler de tant de Tropes, de Figures, de Metaphores, d’Allegories, de Paraboles, d’Equivoques, de diverses ententes pour les mots ambigus, tant d’Enigmes és Propheties, tant de profondité de science, tant d’apparence de contrarieté et d’impossibilité en mile passages, tant de mysteres qui choquent les loix du jugement humain, qui passent nostre capacité, que S. Paul appelle toute sa predication une folie pour les sages Grecs, une risée, un scandale pour les Juifs72.

44Par son ambiguïté, ses contradictions, son immoralité littérale, l’Écriture échappe à l’intelligence de l’homme et met en demeure les sciences par lesquelles il a l’habitude d’appréhender la réalité : rhétorique, logique et morale sont incapables d’en rendre compte. Comment prétendre alors pouvoir juger par le « sens commun », comme le postulent les réformés, sans manifester par là-même son incompréhension profonde de la nature singulière de l’Écriture ? La foi est entièrement détachée de la raison, elle se donne par une « grace speciale ». Dieu se refuse à toute connaissance intellectuelle :

  • 73 Ibid., p. 364.

pour mieux chastier et punir nostre desobeissance et nostre orgueil […] nous fait prescher aussi des choses si esloignees de nos sens, si escartees de toute raison humaine, que les plus clairs-voyants n’y voyent et n’y entendent rien73.

45C’est le principe même de la dispute, fondée sur la raison logique, qui devient caduc.

  • 74 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 147. On retrouve ici le même accent méprisant (...)
  • 75 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 151.
  • 76 Ibid., p. 193.

46Cette célébration de la docte ignorance se prolonge en 1614 dans le procès, paradoxal en apparence seulement, que Gontery intente à Aristote et à la dialectique. Il condamne les conséquences au motif qu’elles n’ont été introduites « que par l’alambic de quelque Philosophe, et n’estant qu’un niveau de l’invention d’Aristote », lequel dédaigne tout ce qui ne peut être compris par intelligence humaine, « digne Architecte de la Réformation »74. Seule la science, et non la foi, « despend de la parfaicte deduction des consequence[s] »75. C’est pourquoi Grégoire ne recourt pas à la philosophie analytique d’Aristote, mais à l’autorité divine de l’Église pour juger de l’Écriture76.

  • 77 Ibid., p. 189.
  • 78 Ibid. p. 188.

47Gontery, en bon logicien adepte des classifications, distingue deux modes épistémologiques : la science et la foi. Mais sa distinction, tout à fait conventionnelle au demeurant, a sûrement moins une valeur épistémologique qu’une fonction polémique : il s’agit d’asséner qu’il n’existe en aucune façon une science de la foi. Il ne faut pas confondre conséquences et conclusions, adoptées par les conciles et seules capables de donner sens à l’Écriture. Les conséquences ne sont que les ombres des conclusions77. Selon Gontery, les conciles ne sollicitent pas l’Écriture comme juge (cela les réduirait à la même perplexité que tout un chacun). Ils en usent d’autorité, comme vraie Église, à la manière des rois qui « ordonnent des paroles tout ainsi qu’ils donnent le cours aux monnoyes »78. La comparaison monétaire est éclairante : investis par le legs d’une autorité qui provient de Jésus, les conciles ne cherchent pas à découvrir la valeur intrinsèque d’un passage, ils en fixent le sens par un acte d’autorité, tout comme la valeur de la monnaie ne dépend pas (ou à la marge) de l’objet même de la monnaie, mais est fixée par rapport à un cours défini par l’autorité politique.

Fin des débats

  • 79 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., n. p., « Advertissement aux catholiques ».

48Le paradoxe de cette méthode sur la dispute est qu’elle entraîne l’invalidation du principe même du débat pour plusieurs raisons. Tout d’abord, nous l’avons vu, les disputes sont à la source de perturbations de l’ordre public : « il n’est point question de debats ni de disputes, qui ne servent, comme dit Tertulien, que d’alterer le poumon, rompre la teste, et enflamber la bile79. » La décision d’examiner les articles en général et de ne pas entrer en dispute avec des particuliers signait déjà la fin de non-recevoir des controverses.

49Ensuite, et c’est l’argument central de Gontery, aucun juge n’a la capacité de se prononcer sur les Écritures, que ce soit un juge extérieur (puisque les protestants refusent de reconnaître les conciles, la Tradition, l’Église comme juridictions légitimes) ou une instance intérieure (puisque, selon l’analyse sceptique de Gontery, les instruments de la raison sont inaptes à traiter de la foi). Le débat ne peut qu’être aporétique et la dispute sur tel ou tel point entièrement vaine.

  • 80 J. Gontery, Moyen court et asseuré…, op. cit., p. 23.

50Enfin, l’obéissance à laquelle exhorte Gontery pousse à une sorte de répétition incompatible avec la dispute. La « Juste methode » qui est la sienne implique de consentir « avec les Anciens, et le concert de la verité, receuë de tout temps depuis sa fondation : verifiant qu’elle est une et simple »80. La dispute bien comprise aboutit au silence.

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51S’il n’est pas le seul controversiste à y faire appel, l’idée de méthode occupe dans l’œuvre de Gontery une place centrale et possède une grande cohérence. L’impératif d’adoption d’une méthode ne naît pas au hasard : il s’agit, par la règle qu’elle imprime au débat et par la facilité qu’il y a à s’en rendre maître, de répondre aux attaques protestantes, de fournir une arme de défense à ces catholiques peu exercés aux combats confessionnels, et à juguler, autant que faire se peut, la violence et les désordres qui surgissent irrémédiablement des disputes mal réglées. À sa manière et sur le plan savant, la méthode prétend œuvrer à la pacification du royaume.

52En opposition aux deux contre-modèles que sont le théologien (inapte au débat) et le prédicateur (qui l’avive sans le résoudre), Gontery construit une figure singulière de controversiste qui se définit par une double qualité de rigueur et de clarté, autrement dit par sa possession d’une méthode efficace. La méthode de Gontery consiste très simplement, au rebours des spéculations dialectiques et des divagations rhétoriques, à comparer les articles réformés au texte biblique et à contester toute validité épistémologique et théologique aux conséquences. La réfutation sceptique des conséquences débouche sur l’obligation de s’en tenir à la lettre du texte ou d’accepter les interprétations des autorités ecclésiastiques (qui échappent à l’aporie sceptique en étant les dépositaires de la transmission de la foi).

53La méthode de Gontery n’aboutit pas à l’affirmation de vérités positives. Elle n’avance rien, elle vise avant tout à détruire le discours adverse (le formalisme des arguments n’est valorisé que pour sa capacité contradictoire). La « procedure » de Gontery ne sert pas tant à établir un cadre de discussion, des règles garantissant le bon déroulement du discours, qu’elle n’est un instrument en tant que tel de contester les positions réformées (en leur interdisant de quitter leur rôle d’accusateur) et de rendre tout dialogue impossible. La méthode n’est pas un outil neutre dont chaque partie pourrait s’emparer pour faire triompher la vérité, mais une arme partiale au service de la controverse catholique qui vise, si elle est acceptée par l’adversaire, à le réduire au silence.

  • 81 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 194.
  • 82 Ibid., p. 99.

54Si cette méthode semble à la fois paradoxale et radicale, c’est bien parce que Gontery a saisi que l’adoption du principe des conséquences présente le risque d’une dissolution plus générale de l’autorité : si les conséquences sont juges, alors tout le monde devient juge81. L’interprétation individuelle protestante est dangereuse politiquement, puisqu’elle introduit un désordre généralisé : si on fait de Dieu père de tout, alors la confusion s’installerait dans toutes les successions parce que « nous serions tous maistres »82. Le refus de la dispute, auquel conduit cette méthode, apparaît comme une manière de conjurer une inquiétude profonde face à la transformation du rapport à l’autorité que Gontery semble entrapercevoir. L’obéissance réclamée est autant théologique que politique.

  • 83 Pour une analyse serrée de cette politique, voir Yann Rodier, Les Raisons de la haine. Histoire d’ (...)
  • 84 Cette visée pacificatrice est particulièrement manifeste chez P. Burée Druide, op. cit., qui dédie (...)
  • 85 Sabina Pavone, « Dissentire per sopravvivere. La Compagnia di Gesù in Russia alla fine del Settece (...)

55Par cet appel au silence et à l’obéissance, Gontery prolonge sur le plan de la controverse la politique d’apaisement de la régente qui visait au même moment à pacifier les deux communautés émotionnelles confessionnelles qu’étaient les catholiques et les réformés, à « dépassionner l’imaginaire de l’odieux »83 qui caractérisait ces échanges interconfessionnels84. Le soutien tacite de Gontery à l’œuvre de Marie de Médicis se comprend d’autant mieux que celle-ci tâcha d’endiguer les mouvements antijésuites qui menaçaient la concorde nationale. Enfin, d’un point de vue personnel, cette apologie de la méthode représente pour Gontery un moyen non seulement de redorer son blason – après le conflit qui l’opposa à Acquaviva en raison de son refus de prêter allégeance à Henri IV – mais aussi, voire surtout, une nouvelle stratégie de distinction par rapport à ses confrères dans ce qui relèverait alors d’une rivalité intraconfessionnelle. Porteur d’un discours dépassionné, Gontery apparaît non plus comme un controversiste partial et présomptueux, mais comme un orateur au-dessus de la mêlée. La méthode de Gontery pourrait bien constituer une voie moyenne entre l’exigence d’obéissance à l’ordre et la volonté de singularisation, une forme originale de cette « obéissance négociée » propre aux jésuites85.

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Notes

1 Élisabeth Labrousse, « La place de la Réforme dans la controverse entre catholiques et protestants au xviie s. », dans Philippe Joutard (dir.), Historiographie de la réforme, Paris – Neuchâtel – Montréal, Delachaux et Niestlé, 1977, p. 108.

2 Cette période regroupe 70 % des disputes répertoriées par Émile Kappler, Les Conférences théologiques entre catholiques et protestants en France au xviie siècle, Paris, Honoré Champion, 2011, p. 111.

3 Olivier Christin, « La formation étatique de l’espace savant. Les colloques religieux des xvie-xviie siècles », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 133, 2000, p. 53-61.

4 Ibid., p. 56 et p. 59.

5 Outre l’article d’O. Christin, voir Jérémie Foa, « “Aujourd’huy, les disputes se réduisent à disputer comment il faut disputer”. Les conférences théologiques entre catholiques et réformés au début des guerres de Religion », dans Stefano Simiz (dir.), La Parole publique en ville des Réformes à la Révolution, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2012, p. 149-166.

6 Jérémie Foa, « Introduction », dans Pierre Antoine Fabre et Jérémie Foa, Les Disputes et la conversion religieuse de l’Antiquité au xviie siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, p. 13-14.

7 Jean-Pascal Gay, « La dispute après les controverses : le moment xviie siècle du régime de polémicité religieuse moderne. Remarques sur les relations entre controverses interconfessionnelles et dispute théologique dans le monde catholique », dans P. A. Fabre et J. Foa, op. cit., p. 215-216. Sur la notion de « régime de polémicité », voir Bénédicte Sère, « Introduction » dans Bénédicte Sère, Les Régimes de polémicité au Moyen Âge, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019, p. 7-14.

8 Voir Neal W. Gilbert, Renaissance Concepts of Method, New York, Columbia University Press, 1960 ; Philippe Desan, Naissance de la méthode (Machiavel, La Ramée, Bodin, Montaigne, Descartes), Paris, Nizet, 1987 ; Marie-Dominique Couzinet, Histoire et méthode à la Renaissance : une lecture de la « Methodus ad facilem historiarum cognitionem » de Jean Bodin, Paris, Vrin, 1997.

9 À titre d’échantillon, on peut citer sur la période qui nous intéresse du début du xviie siècle, Pierre Milhard, La Vraye guide des curez, vicaires, et confesseurs, divisée en trois parties. La premiere contient la practique d’administrer les S. S. sacrements de l’Église […] La seconde est la vraye méthode d’assister et consoler les malades […]. La troisième contient le directoire des confesseurs, Lyon, Arnoullet, 1604 ; Joseph de Paris, Introduction à la vie spirituelle par une facile méthode d’oraison, Poitiers, F. Lucas, 1616 ; ou encore les traductions d’Alphonse de Madrid et de Louis de Grenade qui reprennent opportunément le terme de « méthode » alors à la mode : A. de Madrid, La Méthode de servir Dieu, Douai, Bellère, 1600 ; L. de Grenade, Catéchisme et introduction au Symbole de la foy […] enrichie […] d’un traitté de la manière et méthode d‘enseigner les mystères de nostre foy, Paris, C. Chastellain, 1613.

10 Louis Desgraves, Répertoire des ouvrages de controverse entre Catholiques et Protestants en France (1598-1685), Genève, Droz, 1984-1985, 2 vol. Dans la bibliographie dressée par É. Kappler des ouvrages de méthodes de controverses, la Vraye Procedure pour terminer le different en matiere de religion (1606) de Gontery serait le premier ouvrage à imposer le terme (É. Kappler, op. cit., p. 244-247).

11 Ainsi, dans sa Proposition et advis d‘un tres-certain moyen de reduire les Francois, qui sont de la religion pretenduë reformée, à la foy catholique, sans peine, despence, ny violence (Paris, Bourriquant, 1611), Pierre Burée Druide (un médecin) prétend vider le différend confessionnel une fois pour toutes, en établissement la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie à partir des seuls Évangiles. Une fois ce point crucial acquis, la querelle se terminera d’elle-même : les réformés ne manqueront pas d’accepter le reste de la doctrine catholique qui en découle (autorité du pape, mérite des bonnes œuvres, etc.). Plus qu’une argumentation rationnelle, la Proposition se veut avant tout raisonnable : eu égard à la politique conciliatrice tant monarchique que conciliaire et après avoir démontré un seul et unique point doctrinaire, à savoir la présence réelle du Christ lors de l’Eucharistie, les réformés seraient bien ingrats de ne pas revenir dans le giron de l’Église. Duplessis-Mornay publie lui Deux homélies du moyen de se résoudre sur les controverses de ce temps (1612, s. l.) dont l’enjeu est de faire accepter à son lecteur d’écouter uniquement la voix de l’Évangile. Dans l’un et l’autre cas, la dispute se développe essentiellement sur un plan théologique, à la différence de ce que pratique Gontery.

12 De très nombreuses méthodes paraissent à destination d’un lectorat élargi afin d’apprendre des langues (ex : Louis Doüet, L’unique méthode par laquelle on peut de soy mesme en peu de temps apprendre la prononciation, lecture et intelligence de la langue italienne, Paris, Doüet, 1614), l’art équestre (ex : René de Menou, La Pratique du cavalier, par où il est enseigné la vraye méthode qu‘il doit tenir pour mettre son cheval à la raison, Paris, Veuve Guillemot, 1614), les remèdes médicaux (ex : Jacques Duval, Méthode nouvelle de guarir les catarrhes et toutes maladies qui en despendent, Rouen, Geuffroy, 1611), etc.

13 P. Desan, op. cit., p. 10.

14 N. W. Gilbert, op. cit., p. 66. Le critique souligne que c’est l’insistance sur la vitesse d’acquisition qui distingue le concept moderne de méthode de celui antique, tel qu’ont pu le définir Aristote ou Galien.

15 M.-C. Couzinet, op. cit., p. 20.

16 Pierre de La Ramée, Dialectique [1555], éd. Michel Dassonville, Genève, Droz, 1964, p. 145.

17 Ibid., p. 150.

18 Jacques Solé, Le Débat entre protestants et catholiques français de 1598 à 1685, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1985, t. 1, p. 24.

19 Pour la biographie de Gontery, on pourra se reporter à Henry Fouqueray, Histoire de la Compagnie de Jésus en France, des origines à la suppression (1528-1762), Paris, A. Picard et fils, 1910-1925 (notamment t. 2, p. 431, p. 517-518 et t. 3, p. 3-4, p. 154-157, p. 389-394). Pour une analyse synthétique de sa méthode, voir É. Kappler, Les Conférences théologiques…, op. cit., p. 207-213. On trouve parfois le nom de « Gontier » pour désigner Gontery, dans les ouvrages qui relatent sa controverse avec Du Moulin notamment.

20 On retrouve ici la tension qui caractérise l’ordre jésuite partagé entre la proclamation d’un devoir d’obéissance sans faille au supérieur et l’autonomie de la conscience théorisée par les Exercices spirituels et exigée par la nécessité de réagir aux circonstances sans cesse renouvelées des situations. Sur ce point, voir les travaux fondamentaux de Silvia Mostaccio, Early Modern Jesuits between obedience and conscience during the generalate of Claudio Acquaviva (1581-1615), Ashgate, Farnham – Burlington, 2014 ; Ead., « “Perinde ac si cadaver essent”. Les jésuites dans une perspective comparative : la tension constitutive entre l’obéissance et le “representar” dans les sources normatives des réguliers », Revue d’histoire ecclésiastique, t. 105-1, 2010, p. 44-73. On pourra également consulter Fernanda Alfieri et Claudio Ferlan (dir.), Avventure dell‘obbedienza nella Compagnia di Gesù : teorie e prassi fra xvi e xix secolo, Bologne, Il Mulino, 2012.

21 Dans La Pierre de touche, et une préface qui s’apparente à une sorte de bilan de son expérience, deux ans avant sa mort, Gontery énumère les différents endroits où il a prêché en 25 ans de service (Nîmes, Castres, Caen, Dieppe, Paris, Sedan, etc.) Jean Gontery, La Pierre de touche, ou la Vraye méthode pour désabuser les esprits trompez soubs couleur de Reformation, Bordeaux, Simon Millanges, 1614, t. 2, p. 17-18.

22 Nous retiendrons ici : Jean Gontery, La Vraye Procedure pour terminer le different en matiere de religion, Caen, Charles Macé, 1607 (plusieurs fois rééd.) ; Id., Lettre seconde du R. P. Gontery de la Compagnie de Jesus à un Gentil-homme de la Religion pretenduë reformée, en laquelle il luy fait voir sur le poinct de la Saincte Eucharistie, qu’en sadite Religion il ne peut avoir asseurance de son salut, Rouen, Jean Osmont, 1608 ; Id., Descouverte des ruses qui se pratiquent és disputes de la foy, Paris, Claude Chappelet, 1613 ; Id., Moyen court et asseuré pour recognoistre la bonté ou verité des Religions de ce siecle, Paris, Claude Chappelet, 1613 ; Id., La Pierre de touche…, op. cit., 3 vol. , 1614-1615.

23 Si l’effacement de la figure du controversiste derrière une méthode mise à la disposition de tous ne doit pas être versé au crédit de la vertueuse humilité de Gontery, mais bien plutôt d’un positionnement stratégique dans le champ, il n’en reste pas moins que l’impersonnalité et la froideur de sa méthode tranchent avec les coups d’éclat d’un Du Perron s’enorgueillissant de ses trouvailles (sur Du Perron, voir Lana Martysheva, « La dispute en abîme. Du Perron entre collaboration et compétition », dans P. A. Fabre et J. Foa (dir.), op. cit., p. 163-173).

24 La méthode sert aussi à Gontery à prolonger des controverses particulières. Ainsi, dans La Pierre de touche (op. cit.), on trouve une « Correction Fraternelle dressée pour la refutation d’un Libelle diffamatoire intitulé, Le Vœu de Jacob » (t. 3). Dans le même ouvrage, Gontery invoque de nombreux exemples tirés de ses disputes (notamment avec les ministres de Sedan), il renvoie à une de ses controverses imprimées (ibid., t. 2, p. 46), aux lettres envoyées par les ministres qui colportent des erreurs. L’aspect mélangé du traité éclate de manière évidente dans les répétitions d’expressions ou d’arguments (par exemple ibid., t. 2, p. 125 et suiv. reprend ce qui était dit p. 116 et suiv.), qui trahissent la constitution compilatoire de l’ensemble.

25 J. Gontery, La Pierre de touche..., op. cit., t. 1, p. 8.

26 Ibid., t. 2, p. 7.

27 Cette distinction des controversistes et des théologiens se trouve aux fondements de la spécialisation, au sein de la Compagnie de Jésus, d’un « corps de scriptores » dans la pratique de la controverse au détriment des théologiens académiques, spécialisation qui aboutit à « un déplacement du lieu social et ecclésial de la controverse interconfessionnelle » (J.-P. Gay, op. cit., p. 227).

28 J. Gontery, La Pierre de touche..., op. cit., t. 1, p. 8.

29 Ibid., t. 1, p. 15. François Véron, Methode nouvelle, facile, et solide de convaincre de nullité la Religion pretendue reformée en tous les poincts controversez, Paris, Jean Mestais, 1623, t. 1, « Au Roy » (n. p.), emploiera de semblables arguments : sa méthode s’adresse en partie aux « Curez de Campagne » sur lesquels les faux Pasteurs ont l’avantage grâce à leur « esprit, doctrine, grace de parler et autres dons de nature ». Il s’en prend aux théologiens qui ne savent que disputer et ne connaissent pas la vie et dont les subtilités scolastiques passent « au dessus de la capacité du peuple » (ibid., « I. Avant-propos »). Pour une analyse de la méthode de Véron, voir Julien Léonard, « Les Methodes de traiter des Controverses de Religion (1638). Le chef-d’œuvre de François Véron », dans ce dossier.

30 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 24.

31 Ibid., p. 75.

32 J. Gontery, Descouverte des ruses…, op. cit., p. 4.

33 Ibid., p. 31-32.

34 Ibid., p. 53.

35 J. Gontery, Moyen court et asseuré…, op. cit., p. 30.

36 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 1, p. 19.

37 Ibid., p. 22.

38 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., n. p., « Advis pour Messieurs les Religionaires ».

39 Selon É. Kappler, Les Conférences théologiques…, op. cit., p. 209, Gontery mit en pratique cette méthode pour la première fois contre le pasteur Basnage à Caen en 1606.

40 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., p. 26 (les deux premières propositions sont exposées respectivement p. 13 et p. 20).

41 Barbara Cassin, Si Parménide : le traité anonyme « De Melisso, Xenophane, Gorgia », Villeneuve d’Ascq, Publications de l’université de Lille 3, 1980, p. 46.

42 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., p. 126-127.

43 Afin de montrer la faiblesse et l’inanité de l’interprétation individuelle, Gontery convoque un argument par l’absurde : je peux soutenir que les apôtres étaient des sarments de vigne et Jésus-Christ une souche parce que saint Jean dit « ego sum vitis, vos palmites ». « Rien plus formel que cela », mais rien de plus absurde (ibid., p. 53).

44 J. Gontery, Lettre seconde du R.P. Gontery…, op. cit., p. 16.

45 Ibid., p. 18-19.

46 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., p. 25.

47 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 43.

48 Ibid.

49 Ibid., p. 107.

50 Ibid., p. 82-83.

51 Il n’y a que trois moyens pour connaître la parole de Dieu : la pensée de Dieu, sa parole verbale, sa parole écrite. Les deux derniers moyens ne permettant pas d’établir les conséquences, les réformés ne peuvent se tourner que vers l’intime conviction (ibid., p. 105).

52 Ibid.

53 Sur l’hérésie comme présomption, voir Bernard Dompnier, Le Venin de l’hérésie. Image du protestantisme et combat catholique au xviie siècle, Paris, Le Centurion, 1985, p. 63-64.

54 La Ramée mettait en garde contre un certain formalisme de la pensée et insistait sur l’importance de la pratique dans la maîtrise de la méthode afin de ne pas être « scavant en l’art et ignorant en la practique » : « Et vauldroit beaucoup mieux avoir l’usage sans art que l’art sans usage. » (p. de La Ramée, op. cit., p. 154-155).

55 J. Gontery, Le Moyen court et asseuré…, op. cit., p. 38.

56 Ibid., n. p., « Advertissement ».

57 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 1, p. 14.

58 Ibid.

59 Ibid., t. 2, p. 40.

60 Ibid., p. 31.

61 Ibid., p. 35.

62 J. Gontery, Descouverte des ruses…, op. cit., p. 32.

63 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 72-73.

64 Un exemple parmi tant d’autres : Paul a assuré à l’Église qu’elle avait « reçu la forme de la vraye doctrine. Notons la forme. » Si on veut réformer, voilà où se trouve la forme. Si on dit que la forme s’est perdue, il faudra que les réformateurs trouvent une « nouvelle Escriture saincte bien expresse pour authoriser son discours » (J. Gontery, Moyen court et asseuré…, op. cit., p. 15).

65 J. Gontery, Descouverte des ruses…, op. cit., p. 6.

66 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 1, p. 12.

67 É. Kappler, Les Conférences théologiques…, op. cit., p. 207, parle de « méthode polémique ». Bénédicte Périgot, « Antécédences : De la disputatio médiévale au débat humaniste », Memini. Travaux et documents, t. 11, 2007, p. 52, remarque que la dispute médiévale avait déjà évolué dans un sens polémique dès le xive siècle. Sa description de ce phénomène ne manque pas d’échos avec la pratique de la controverse : « [La dispute au xvie siècle] met souvent en cause l’adversaire comme étant un protervus, un opiniâtre, qui ne se laisse pas convaincre, qui résiste aux arguments les plus solides. On continue à ne pas nommer les adversaires, mais ceux-ci sont désormais désignés indirectement, et il est clair qu’une dispute se fait contre quelqu’un ».

68 Voir l’article fondateur de Richard H. Popkin, « Skepticism and the Counter-Reformation in France », Archiv für Reformationsgeschichte, t. 51, 1960, p. 58-87. Le scepticisme est employé par certains catholiques comme « a weapon of Counter-Reformation » pour détruire ennemi (p. 61). On pourra aussi consulter Emmanuel Naya, « Le “coup de talon” sur l’impiété : scepticisme et vérité chrétienne au xvie siècle », Les Études philosophiques, t. 85-2, 2008, p. 141-160.

69 Jean Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., p. 359.

70 Ibid., p. 363.

71 Ibid., n. p., « Advertissement aux catholiques ».

72 Ibid., p. 57.

73 Ibid., p. 364.

74 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 147. On retrouve ici le même accent méprisant qui était celui de Tertullien quand il évoquait Aristote dans son De Praescriptione : « Pitoyable Aristote qui leur a enseigné la dialectique, également ingénieuse à construire et à renverser, fuyante dans ses propositions, outrée dans ses conjectures, sans souplesse dans ses raisonnements, lutte laborieuse qui se crée à elle-même des difficultés et qui remet tout en question de peur de rien traiter à fond ! » (Tertullien, Traité de la prescription contre les hérétiques, éd. François Refoulé et trad. Pierre de Labriolle, Paris, Cerf, 1957, VII, 6, p. 97).

75 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 151.

76 Ibid., p. 193.

77 Ibid., p. 189.

78 Ibid. p. 188.

79 J. Gontery, La Vraye Procedure…, op. cit., n. p., « Advertissement aux catholiques ».

80 J. Gontery, Moyen court et asseuré…, op. cit., p. 23.

81 J. Gontery, La Pierre de touche…, op. cit., t. 2, p. 194.

82 Ibid., p. 99.

83 Pour une analyse serrée de cette politique, voir Yann Rodier, Les Raisons de la haine. Histoire d’une passion dans la France du premier xviie siècle (1610-1659), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2019 (p. 49-88, pour la politique de la régente de 1610 à 1617 et p. 61 pour l’expression).

84 Cette visée pacificatrice est particulièrement manifeste chez P. Burée Druide, op. cit., qui dédie son ouvrage à Marie de Médicis dont il loue et encourage les actions en faveur de la paix, auquel son ouvrage doit également contribuer (tout en accordant bien sûr la victoire aux catholiques !).

85 Sabina Pavone, « Dissentire per sopravvivere. La Compagnia di Gesù in Russia alla fine del Settecento », dans F. Alfieri et Cl. Ferlan (dir.), op. cit., p. 197 (l’autrice dit rependre l’expression, en français, à Antonella Romano lors d’une discussion).

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Pour citer cet article

Référence papier

Thibault Catel, « Le discours de la méthode dans l’œuvre controversiste de Jean Gontery »Chrétiens et sociétés, 30 | 2023, 19-40.

Référence électronique

Thibault Catel, « Le discours de la méthode dans l’œuvre controversiste de Jean Gontery »Chrétiens et sociétés [En ligne], 30 | 2023, mis en ligne le 28 mars 2024, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/chretienssocietes/10094 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/chretienssocietes.10094

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Auteur

Thibault Catel

Université de Limoges – EHIC, UR 13334

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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