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Enjeux et défis de la traduction des textes religieux : prolégomènes à une étude des choix identitaires en Transylvanie

Stakes and challenge in the religious texts translation : prolegomena to study of choices for identity in Transylvania
Adriana Serban

Résumés

Cette étude esquisse les lignes générales d’un projet de recherches qui examine la dynamique des relations entre pouvoir politique, religion et les enjeux identitaires des roumains de Transylvanie depuis la fin du XVIIe siècle jusqu’à présent, à travers une investigation de l’activité de traduction et publication de textes religieux. Nous abordons d’un point de vue théorique quelques-uns des défis et enjeux de la traduction de textes religieux, pour nous concentrer ensuite sur la question de l’idéologie en traduction. La deuxième partie trace les repères historiques qui serviront de base de départ pour comprendre le contexte plus large dans lequel a évolué l’activité de traduction en Transylvanie, notamment le problème du choix identitaire.

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Texte intégral

1La présente étude s’inscrit dans un projet qui se donne pour tâche d’examiner la dynamique des relations entre pouvoir politique, religion et enjeux identitaires des Roumains de Transylvanie depuis la fin du XVIIe siècle jusqu’à présent, à travers une investigation de l’activité de traduction et publication de textes religieux (traductions et retraductions de la Bible, textes liturgiques et patristiques, Vies des saints, etc.). Nous nous proposons de donner ici un aperçu théorique du domaine, qui pourra servir de plateforme pour des études spécifiques, notamment en ce qui concerne l’activité de traduction de textes religieux après la chute du régime communiste en Roumanie, en décembre 1989, et les relations entre les deux principales Églises auxquelles appartient la majorité des Roumains transylvains : orthodoxe et grecque-catholique (ou uniate).

2Il s’agit de situer la traduction dans ses contextes historiques, sociaux et politiques, et de reconnaître que, au-delà des difficultés de transfert textuel et des considérations de traductibilité ou non-traductibilité du message divin, on retrouve toujours des facteurs extérieurs aux textes qui ont une influence déterminante sur l’interprétation (inhérente à l’acte traduisant), sur les stratégies et techniques de traduction, ainsi que sur le choix même de textes à traduire ou à retraduire, et les sources qui seront utilisées.

3Peuple d’origine latine et de religion orthodoxe, longtemps sous domination austro-hongroise, les Roumains transylvains se sont trouvés confrontés à des choix identitaires difficiles à plusieurs moments de leur histoire, la religion étant tantôt une forme d’expression des tendances contradictoires, tantôt l’une des causes de l’émergence de certaines tendances, dont les traductions gardent une trace. La création de l’Église uniate en Transylvanie à la fin du XVIIe siècle, dans le contexte historique de la domination des Habsbourg, est un moment clé de l’histoire transylvaine, interprété de façon différente par orthodoxes et catholiques. L’évolution de l’Église uniate en parallèle avec l’Église orthodoxe, jusqu’à sa mise dans l’illégalité par le régime communiste en 1948, sa latinisation progressive après 1989, ainsi que les rapports fluctuants entre les deux Églises, seront examinés dans le cadre de ce projet de recherches en adoptant une perspective d’histoire de la traduction, ainsi qu’à travers l’analyse des textes traduits.

4Dans les développements qui suivent, nous abordons d’un point de vue théorique quelques-uns des défis et enjeux de la traduction de textes sacrés et, plus généralement, celle de tout texte religieux, pour nous concentrer ensuite sur la question de l’idéologie en traduction. La dernière partie de l’étude trace les repères historiques qui serviront de base de départ de notre projet et qui permettent de comprendre le contexte plus large dans lequel a évolué l’activité de traduction de textes religieux en Transylvanie, notamment le problème et le dilemme du choix identitaire.

Défis et enjeux de la traduction des textes religieux

5La traduction des textes religieux a toujours été une entreprise délicate, parfois carrément périlleuse, surtout quand il s’agit d’un texte sacré, donc du texte central d’une religion, tel la Bible, le Coran ou la Torah. À part les difficultés de transfert linguistique et culturel d’un message complexe, à plusieurs niveaux d’interprétation, il reste tout un ensemble de facteurs à prendre en considération, dont l’histoire du texte, son impact sur la vie religieuse et sociale des individus, voire de peuples entiers, l’influence qu’il a pu avoir sur la production culturelle dans tous ses domaines, mais également les éventuelles traductions précédentes ou l’interdit de traduire, qui peuvent orienter les attentes et, par conséquent, les réactions des personnes auxquelles s’adresse la traduction ou retraduction.

6La beauté et la nécessité de la traduction sont toutes les deux soulignées par les traducteurs anglais de la Bible du Roi Jacques (the Authorised Version), publiée pour la première fois en 1611 :

« Translation it is that openeth the window, to let in the light ; that breaketh the shell, that we may eat the kernel ; that putteth aside the curtain, that we may look into the most holy place ; that removeth the cover of the well, that we may come by the water, even as Jacob rolled away the stone from the mouth of the well, by which means the flocks of Laban were watered. Indeed without translation into the vulgar tongue, the unlearned are but like children at Jacob’s well (which was deep) without a bucket or something to draw with ».

7Mais alors qu’ils expliquent, dans un langage métaphorique qui n’est pas sans rappeler celui même du texte traduit, que la traduction ouvre la fenêtre pour que puisse entrer la lumière, et donne aux assoiffés le moyen pour atteindre l’eau d’un puits profond, ils attirent également l’attention sur les enjeux très graves de cette activité : « […] he that meddleth with men’s religion in any part, meddleth with their custom, nay, with their freehold […] ». Quiconque se mêle de la religion, c’est de la liberté des personnes qu’il se mêle. Et même si l’on pense que l’intervention concerne une petite partie ou un aspect sans conséquence, c’est sur l’ensemble dans sa totalité que l’on agit, et c’est lui que l’on modifie.

8Le Megillath Ta’anith, un texte juif du premier ou deuxième siècle après J.-C., également connu sous le nom de Livre du jeûne ou Liste des fêtes, rapporterait que le monde s’obscurcit pendant trois jours quand la Torah, ou la Loi juive, fut traduite de l’hébreu au grec. Il s’agit de la Septante, la plus ancienne de toutes les versions ou traductions des textes hébraïques, réalisée à Alexandrie au troisième siècle avant J.-C., sous le règne de Ptolémée II Philadelphe, pour les juifs de la Diaspora. La légende veut que les soixante-douze (ou soixante-dix) érudits qui ont travaillé à la traduction aient tous traduit séparément l’intégralité du texte, et qu’au moment de comparer leurs travaux, on se soit aperçu que les traductions étaient identiques. Il s’agirait donc d’une traduction miraculeuse, inspirée, de nature à rassurer ceux pour qui la traduction représentait la transgression d’un interdit.

9Les traductologues occidentaux se sont souvent penchés sur l’histoire biblique de Babel (Genèse 11 : 1-9), dans un double but : celui de trouver le moment zéro de la traduction, mais également celui de comprendre pourquoi cette activité humaine, pourtant nécessaire, nous semble parfois tellement impossible. Car cette impossibilité de la traduction n’est pas due exclusivement aux différents interdits ou à la méfiance que l’on a pu montrer à son égard, mais aussi à la nature même de la tâche. Finalement, la question à laquelle on se doit de répondre est : qu’est-ce que la traduction ?

10Dans la traduction, il s’agit d’effectuer un déplacement (translatio), un transfert, tout en gardant un degré suffisant de ressemblance entre deux entités, dont l’une est dérivée de l’autre. Nous avons donc affaire à un type spécial de processus langagier qui aboutit à une relation, ou, plutôt, à un tissu complexe de relations. Et les défis sont peut-être dus justement à la difficulté de trouver un accord sur les entités ou phénomènes entre lesquels il faudrait que ces relations inter-linguistiques et interculturelles s’établissent, ainsi que sur la nature même de la relation. Est-ce qu’il devrait s’agir d’une simple ressemblance, ou d’une égalité, voire d’une identité ? Le terme d’« équivalence », à présent controversé, a souvent été utilisé dans ce sens, et l’histoire de la traduction et de la traductologie, en tant que discipline qui étudie les théories et les pratiques « traduisantes », est remplie de différentes approches qui donnent la priorité à l’équivalence de la lettre, du sens, ou de l’effet.

11Tandis que les stratégies de traduction littéralistes essaient d’établir des correspondances au niveau formel de la langue (équivalences lexicales, grammaticales, syntaxiques, ainsi que des équivalences stylistiques en général), une stratégie centrée sur le sens nous emmène inévitablement à la conclusion que l’on ne traduit pas seulement des textes, mais aussi des contextes. Car le sens n’est pas stable, mais plutôt le résultat d’un processus interprétatif qui a lieu dans un contexte socioculturel et historique précis, et se construit à partir des expériences individuelles de chaque lecteur, ou bien à partir des expériences et attentes partagées par un groupe entier de récepteurs. Ce sont justement les réactions de ces derniers qu’essaient de cerner les stratégies de traduction visant l’équivalence d’effet. Dans cette approche, l’idéal serait d’aboutir à une traduction qui respecte les vouloir dire et produit le même effet sur les lecteurs cibles que le texte de départ sur ses lecteurs d’origine (voir l’ouvrage de référence de Nida 1964), ce qui implique un processus d’adaptation linguistique et culturelle, ainsi que des recherches approfondies pour comprendre les caractéristiques du public, et leurs éventuelles réactions face au texte.

12En principe, le christianisme encourage la traduction. Pourtant, au plan pratique, la situation est nettement moins claire, comme le montre l’histoire des traductions et retraductions de la Bible, ainsi que celle des textes liturgiques utilisés dans le culte. Après avoir suscité de grandes controverses, la traduction latine de la Bible réalisée par saint Jérôme de Stridon à la fin du IVe et début du Ve siècle, devenue fameuse sous le nom de Vulgate, a été plus tard reconnue comme authentique par l’Église catholique, lors du Concile de Trente, en 1546. Tout comme la traduction des Septante, la Vulgate est devenue elle-même un texte de référence, avec un statut similaire à celui du texte d’origine (Long 2001 : 3), mais la traduction vers d’autres langues a longtemps été vue avec méfiance ou carrément interdite. Une situation quelque peu similaire se retrouve toujours dans certains pays orthodoxes, où parfois les traductions de textes liturgiques, par exemple celles en vieux slavon utilisées par l’Église russe, ont acquis, à travers un usage pluri-séculaire, un très grand prestige. Leur statut, ainsi que la complexité et la difficulté de leur traduction, fait que l’on résiste aux tentatives de retraduction vers le russe moderne, même s’il s’agit de faciliter l’accès d’un public qui n’est plus familier avec la langue utilisée dans le culte (pour une étude de la traduction vers l’anglais de la liturgie orthodoxe de saint Jean Chrysostome, voir Serban 2005).

13Les interdictions de traduire ou de retraduire, et la méfiance envers la traduction et les traducteurs, ont souvent fait que ces derniers adoptent des stratégies spécifiques, afin de prendre le moins possible de risques. Saint Jérôme lui-même explique dans sa lettre à Pammaque (395 ou 396 après J.-C.), De optimo genere interpretandi :

« Oui, quant à moi, non seulement je confesse, mais je le professe sans gêne tout haut : quand je traduis les Grecs – sauf dans les Saintes Écritures, où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot, mais une idée par une idée que j’exprime ».

14En d’autres termes, c’est une stratégie littéraliste qu’il adopte pour traduire les Saintes Écritures, alors qu’il est conscient qu’il existe d’autres méthodes, et que lui-même les emploie dans son travail.

15Tels sont brièvement exposés les défis et les enjeux de la traduction des textes sacrés et, plus généralement, des textes religieux, et ce n’est pas une exagération de dire que la réflexion sur l’acte traduisant s’est développée en Occident autour de cette problématique. En effet, l’histoire de la traduction et de la traductologie est, en grande partie, celle de la traduction du message divin, avec saint Jérôme, et plus tard, au sein de la Réforme, avec Martin Luther, et avec la dispute, en Angleterre, entre Sir Thomas More et William Tyndale, traducteur de la Bible que More accusa d’hérésie ; au vingtième siècle enfin, avec l’Américain Eugene Nida, dont la fameuse théorie de l’équivalence dynamique ou fonctionnelle s’articule autour des recherches menées pour traduire la Bible vers une variété de langues. Il s’agit, ici, de quelques repères seulement.

16Si l’on pense à la longue liste de considérations à prendre en compte à l’heure d’entamer la démarche de traduction ou retraduction – le statut du texte source, l’histoire du texte, les problèmes d’établissement des manuscrits, le choix même du ou des textes et langues de départ, les éventuelles traductions préalables, la tradition et les interprétations dictées par elle, les éventuelles contraintes institutionnelles, le style et les conventions du genre religieux (archaïsation, niveau de langue, terminologie spécifique etc.), le ou les buts de la traduction, ainsi que le public ou plutôt les publics visés et la responsabilité que l’on assume envers eux et les conséquences des erreurs que l’on pourrait commettre, pour ne citer que quelques aspects (voir aussi Delisle et Woodsworth 1995, Long 2005, Serban 2006) –, les hésitations à s’engager dans la voie de la traduction sont aisément compréhensibles, tout comme se comprend le contrôle de l’Église, gardienne des textes et du dogme, sur la traduction.

Idéologie et/en traduction

17D’après Steiner (1998), la traduction, comme tout acte de communication, suppose un processus d’interprétation. Souvent, plusieurs interprétations sont possibles, et cela met le traducteur en situation de choisir. L’analyse linguistique et la contextualisation du message permettent normalement d’écarter une partie des alternatives, mais il faudra toujours choisir entre celles qui restent, et ce sera forcément des facteurs extérieurs au texte qui vont dicter le choix. Parmi eux, il y a des facteurs liés à la subjectivité du traducteur (comme ses croyances, ses préférences, ses objectifs personnels), mais également des contraintes liées aux normes en vigueur (par exemple, les normes de traduction), ainsi qu’un possible contrôle institutionnel sur l’interprétation.

18En tant qu’acte de communication auquel le traducteur est partie prenante comme personne qui a sa propre subjectivité, la traduction représente donc une médiation, voire une négociation, qui se fait à partir d’un point de vue, à partir d’une certaine idéologie. On utilise ici le mot « idéologie » dans un sens large, celui de système de classification et d’interprétation du monde, ou d’ensemble de croyances et de présupposés qui orientent le comportement d’un individu ou d’un groupe, puisque les idéologies peuvent être individuelles aussi bien que collectives.

19Étant donné l’importance de la langue et de la traduction en tant que moyens de communication et de transmission, il était presque inévitable qu’elles deviennent un lieu privilégié de rencontre, mais aussi de confrontation, entre des tendances tantôt similaires ou complémentaires, tantôt contradictoires. Et, comme l’expliquent Hatim et Mason (1990 : 161) :

« Ideologies find their clearest expression in language […]. In other words, behind the systematic linguistic choices we make, there is inevitably a prior classification of reality in ideological terms ».

20En d’autres termes, les choix qu’un locuteur effectue à tous les niveaux de son message (choix lexicaux, présupposés, la progression thématique ou la manière dont s’enchaînent les phrases, les choix de conjonctions qui établissent certains liens logiques entre les idées, pour ne citer que quelques-uns) reflètent un point de vue bien particulier. Alors qu’on pourrait penser que cela ne concerne pas les traducteurs, qui travaillent à partir d’un texte préalable, la réalité démontre le contraire : même pour réaliser la traduction la plus littérale possible, qui « colle » à la lettre du texte de départ, on fait des choix. Parfois, ces choix sont systématiques et font partie d’une stratégie globale de traduction, mais il arrive aussi aux traducteurs de faire des choix inconscients.

21Mason (1994) cite un exemple très intéressant de manipulation, probablement inconsciente. Lors de la traduction de l’espagnol vers l’anglais, pour le Courrier de l’UNESCO, d’un texte sur mémoire et histoire en Amérique de Sud, plusieurs mots clés sont modifiés : « mémoire » devient « histoire », « anciens indiens » devient « civilisation précolombienne », et « sages hommes » devient « sorciers ». D’après Mason, l’on peut voir ici le résultat du processus de médiation lors duquel le traducteur, en tant que lecteur premier du texte, le modifie selon sa propre perspective du monde. Dans ce cas précis, il s’agit d’une perspective européocentrique.

22William Tyndale, traducteur en anglais de la Bible, fut condamné comme hérétique et brûla sur le bûcher en 1536. Parmi les choix controversés qu’il avait faits en traduction, nous allons en citer seulement deux : « senior » au lieu de « prêtre », et « congrégation » au lieu d’« église ». Il s’agit bien de choix qui allaient dans la direction des idées propagées par la Réforme, que le traducteur faisait siennes. Une fois de plus, il s’avère que ce que nous pensons, ce que nous faisons, ce que nous disons ou écrivons, ainsi que la manière dont nous traduisons, découlent de ce que nous sommes. Ou peut-être de ce que nous aimerions être, car l’identité d’un individu ou celle d’un groupe n’est pas une entité stable, figée dans le temps, mais il s’agit plutôt d’un devenir complexe, multifactoriel.

23Nombreuses sont les interférences du politique avec le linguistique et le théologique, et la relation entre religion et identité est étroite. Par le Coran, l’arabe est l’élément fondateur de l’identité d’un peuple, voire de plusieurs. Par son choix de traduire la Bible en allemand, Martin Luther est le fondateur de la langue allemande. La problématique de l’identité, et surtout celle des identités, est l’une des questions politiques et culturelles les plus brûlantes de notre époque. La traduction a son rôle à jouer, comme le démontrent les ouvrages aussi variés que complémentaires de Simon (1996), Bassnett et Trivedi (1999), Baker (2006) ou Cronin (2006).

Orthodoxie et catholicisme transylvains : religion, identité, traduction

24Dans une étude de 1978 intitulée « Rolul Ortodoxiei in formarea si pastrarea fiintei poporului roman si a unitatii nationale » (« Le rôle de l’orthodoxie dans la formation et la survie du peuple roumain et le maintien de l’unité nationale »), le plus éminent théologien orthodoxe roumain du XXe siècle, Dumitru Staniloae, affirme :

« Aceasta sinteza de latinitate si ortodoxie, ea insasi un miracol si o forma de originalitate unica, a ajutat poporul roman sa se mentina, prin latinitate neconfundat cu lumea slava, iar prin ortodoxie neconfundat cu lumea nationalitatilor catolice din vecinatatea apuseana ».
Staniloae (1978 : 599)

25Il parle d’une synthèse unique de latinité et orthodoxie qui a aidé le peuple roumain à préserver son identité à travers les siècles, d’une part face au monde slave qui l’entourait, et d’autre part face aux pouvoirs catholiques de l’Occident. En d’autres termes, les Roumains sont des Latins, mais orthodoxes; ils sont Européens, mais ils participent aussi à une tradition orientale,de par leurs autres ancêtres.

Quelques repères historiques

26Les Roumains sont les descendants des Géto-Daces et des colonisateurs romains. En effet, au temps de l’empereur Trajan, les Romains ont conquis la Dacie suite à deux guerres (101-102 et 105-106 après J.-C.), et l’ont transformée en province romaine. Sous la pression des populations migratrices, l’empereur Aurélien retire l’armée et l’administration de la province de la Dacie, avant la fin du IIIe siècle. Au début du VIIe siècle, la migration massive des Slaves rompt l’unité géographique de la romanité orientale ; au IXe siècle commencent à s’installer en Europe centrale les tribus magyares, jetant les bases du futur Royaume hongrois. Un trait définitoire de l’histoire des Roumains jusqu’à l’époque moderne a été l’existence de trois formations politiques distinctes : la Valachie, la Moldavie et la Transylvanie. Cette dernière a été graduellement conquise et finalement incluse, jusqu’au début du XVIe siècle, dans le Royaume hongrois, en tant que principauté autonome. Afin de consolider son autorité, mais également dans le but de défendre les frontières du sud et de l’est de la Transylvanie, le Royaume hongrois a colonisé ces parties du territoire, par des Magyars, Szeklers et Saxons. À partir du XVe siècle, l’organisation sociale et politique de la Transylvanie a été fondée sur un pacte connu sous le nom de Unio Trium Nationum (Union des Trois Nations, 1437), qui instituait la domination de ces trois minorités sur la population roumaine, majoritaire. Les Roumains étaient donc exclus de la vie sociale et politique du pays, étant désormais considérés comme nation « tolérée ». Le même statut revenait à la religion orthodoxe des Roumains, par rapport aux quatre religions d’État : catholique romaine, luthérienne, réformée et unitarienne. Entre 1600 et 1601 eut lieu la première union politique de la Valachie, la Moldavie et la Transylvanie, sous le prince roumain Mihai Viteazul (Michel le Brave).

27En 1683 a lieu la défaite des Turcs ottomans devant Vienne, et en 1688 la Transylvanie, qui avait été transformée en principauté autonome sous souveraineté ottomane, devient alors protectorat autrichien. Entre 1699 et 1701 se fait l’union d’une partie du clergé orthodoxe roumain de Transylvanie avec l’Église catholique romaine, qui conduira à la création d’une deuxième Église roumaine en Transylvanie : l’Église uniate, ou grecque-catholique. Le clergé uni à Rome exige qu’aucun changement ne soit apporté à la doctrine orthodoxe, à l’organisation de l’église ou au culte, mais s’engage à accepter les quatre « points florentins » : le primat du Pape (primat de gouvernement et de jurisprudence, pas seulement d’honneur), le « Filioque » (rajouté au Credo de Nicée, donc au Credo de l’Église encore indivise), l’existence du Purgatoire et la validité de la communion avec du pain azyme. En échange, ils demandent les mêmes droits et privilèges que le clergé catholique romain.

28Alors que sur le plan de l’affirmation des droits politiques des Roumains transylvains, cette union a eu des effets incontestablement bénéfiques, permettant à une élite intellectuelle de se former et d’agir pendant les deux siècles qui allaient s’écouler avant la création, en 1918, de l’état national unitaire roumain, elle reste néanmoins un événement controversé, abordé de manière extrêmement différente par les historiens orthodoxes (cf. Pacurariu 1994) et uniates (cf. Prundus et Plaianu 1994).

29Ainsi, du point de vue orthodoxe, l’uniatisme représente le déchirement de l’unité de foi des Roumains, un facteur de division et une tentative de dénationalisation. Pour les historiens uniates, en revanche, il s’agit d’un retour à l’Église mère, puisque, d’après eux, à l’origine, le christianisme roumain était lié à Rome. Ceci est de nature à renforcer l’identité nationale et linguistique latine des Roumains, ainsi que leur appartenance à l’Occident, plutôt qu’à l’Orient.

Le contexte de l’activité de traduction

30Nous envisageons de mener à l’avenir deux types de recherches, avec les approches qui leur sont corrélées. Le premier concerne la chronologie des traductions et retraductions, l’approche étant de nature historique. L’autre, complémentaire, concerne l’analyse et comparaison d’un corpus de textes liturgiques, l’approche privilégiée étant celle de l’analyse de discours, la linguistique textuelle et la pragmatique. Il s’agit donc de comprendre ce qui a été traduit ou retraduit après la création de l’Église uniate de Transylvanie, et comment cela a été traduit.

31D’après ce que nous avons pu trouver jusqu’à présent, au début rien n’a changé du point de vue de la traduction. Aucune traduction ou retraduction de textes religieux n’a été faite en Transylvanie pendant un demi-siècle. Après 1750, l’on a commencé à rééditer des livres de culte orthodoxe, ce qui semble cohérent avec ce qu’avait demandé à l’origine le clergé uni : que rien ne change. Pourtant, quand on fait, de gré (d’après les historiens uniates) ou de force (d’après les historiens orthodoxes) le choix de s’unir à quelque chose, on se transforme inévitablement, plus ou moins vite, et de façon plus ou moins profonde, en ce à quoi l’on s’est uni.

32Dans le contexte plus large du très important mouvement de renaissance culturelle connu sous le nom de Scoala Ardeleana (l’École transylvaine, fin du XVIIIe siècle et début du XIXe siècle), on note une prise de conscience accrue de l’origine latine du peuple roumain et de la langue roumaine, allant au XIXe siècle jusqu’à un latinisme pur et dur. La volonté de s’éloigner de l’espace slave et oriental s’est marquée dans la langue, et les représentants du courant latiniste sont allés prospecter dans le fonds latin pour compléter le vocabulaire roumain, parfois dans une tentative de remplacer les mots venus d’ailleurs. L’orthographe est également concernée, avec l’adoption de l’alphabet latin (avant on utilisait le cyrillique). D’après Boia (2003), en dernière analyse cette réforme fut une réussite, car les formes extrêmes n’ont pas pris ; si l’on était allé plus loin, la langue risquait de se scinder en deux, une langue pour le peuple et une autre pour l’élite. Et c’est encore lui qui fait remarquer que, malgré toutes les tentatives de latinisation, l’amour, chez les Roumains, se décline, jusqu’à nos jours, en slavon. Car peut-on dire autrement « amour » que par « dragoste » ou « iubire », qui sont tous deux des mots slaves ? En s’inspirant du latin, on a bien essayé de les remplacer par « amor », mais le mot ne s’est imposé qu’avec une nuance ironique.

33Les discussions sur l’identité profonde et sur la spécificité nationale et culturelle des Roumains ont continué jusqu’après la création de l’état unitaire en 1918, avec des arguments d’un côté et de l’autre. Ainsi, le philosophe et poète Lucian Blaga parle d’une vraie révolte de ce qu’il appelle « notre fonds non-latin ». Même s’il pense toujours en terme de symbiose entre une composante rationnelle, latine, et une autre, vitale et élémentaire, d’origine thrace et slave, Blaga (1921) opère un changement radical de perspective, car il privilégie le second aspect, plus profond d’après lui : la vision cosmique des Thraces et des Slaves, leur exubérance qui s’oppose à l’harmonie, à la mesure et à la symétrie latines.

34La religion n’a jamais été loin du centre du débat identitaire, et, en ce qui concerne les textes bibliques, liturgiques ou autres de l’Église uniate, la latinisation est évidente (« duh » → « spirit », « Doamne miluieste » → « Doamne indura-te spre noi », « mila/milostivire » → « indurare », « slava » → « glorie/lauda », « nadejde » → « speranta », « mucenic » → « martir », « rob » → « serv », pour ne citer que quelques exemples), et va de pair avec le rapprochement progressif avec Rome sur le plan de la doctrine et du culte, même si, au départ, l’union était censée ne rien changer dans ces domaines.

35La dissolution en 1949 de l’Église uniate par le régime communiste plongea les uniates dans la clandestinité pendant quarante ans, et les persécutions de l’athéisme d’État touchèrent également les orthodoxes. Après 1989 eut lieu un véritable retour du religieux, avec, après des décennies de répression, une volonté d’affirmation des identités qui ne fut pas sans provoquer des conflits entre uniates et orthodoxes, chaque partie trouvant sa légitimité dans le passé.

36Une traduction ne se réalise jamais hors d’un contexte. Le choix des textes à traduire ou à retraduire, ainsi que celui des stratégies qui seront utilisées pour réaliser les traductions, sont dictés par un ensemble complexe de facteurs qui vont bien au-delà des textes mêmes. Si l’on pouvait écrire une histoire de la traduction de textes religieux en Transylvanie, elle nous permettrait peut-être de voir, sous une perspective nouvelle, la dynamique des interactions entre les acteurs et les tendances qui ont contribué à définir, d’une façon ou autre, l’identité des Roumains transylvains, et qui continuent à la redéfinir, dans des circonstances toujours autres.

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Adriana Serban, « Enjeux et défis de la traduction des textes religieux : prolégomènes à une étude des choix identitaires en Transylvanie »Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires [En ligne], 4 | 2008, mis en ligne le 19 décembre 2008, consulté le 19 mars 2025. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cerri/583 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cerri.583

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Auteur

Adriana Serban

Adriana Serban est maître de conférences en traductologie au Département d’études anglophones de l’Université Paul Valéry - Montpellier III. Ses recherches actuelles portent sur la traduction audiovisuelle, notamment le sous-titrage, sur la traduction littéraire, ainsi que sur la traduction de textes religieux, en particulier la tradition orthodoxe. Elle a été co-organisatrice, avec Jean-Marc Lavaur, d’une journée d’études internationale sur le sous-titrage en 2006, et du colloque international bilingue « La traduction audiovisuelle : approches pluridisciplinaires » en 2008. A présent elle co-dirige deux ouvrages collectifs sur toutes les formes de traduction audiovisuelle.

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