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Comptes rendus – Supplément numérique

Maribel Fierro, ‘Abd al-Mu’min. Mahdism and Caliphate in the Islamic West

Clément Onimus
Référence(s) :

Maribel Fierro, ‘Abd al-Mu’min. Mahdism and Caliphate in the Islamic West, Londres, OneWorld Academic (Makers of the Muslim World), 2022, 208 p.

Texte intégral

1Le livre de Maribel Fierro, éminente spécialiste de l’histoire de l’Occident musulman médiéval, se révélera une des pierres angulaires de la collection de biographies de personnages historiques du monde islamique intitulée « Makers of the Muslim World ». Il présente une biographie du calife almohade ‘Abd al-Mu’min (1094-1169), qui ouvre son propos bien au-delà du seul récit de la vie de l’individu en question pour devenir le portrait non point d’un homme, mais d’une époque. Son mérite principal est de mettre l’accent sur un homme dont le rôle historique majeur n’est reconnu que par les seuls spécialistes : créateur d’un nouveau califat, fondateur d’un vaste empire et instaurateur d’un courant religieux millénariste, ‘Abd al-Mu’min contribua de façon cruciale aux mutations historiques de son temps.

2L’ouvrage de Maribel Fierro s’adresse au grand public. L’apparat critique est inexistant, les dates ne sont indiquées que selon le comput chrétien et la translittération ne suit pas les conventions scientifiques ; autant d’approximations qui pourraient gêner l’initié, mais rendent le texte infiniment plus lisible au profane. Il s’agit incontestablement d’une excellente introduction à l’histoire almohade pour les non-spécialistes, historiens, savants, étudiants ou tout public de lecteurs intéressés par l’histoire du Maghreb médiéval. De façon judicieuse, l’auteur commence son texte par un avant-propos consacré à la définition de plusieurs termes clefs et la clarification de certaines conventions, suivies par les remerciements habituels qui témoignent de la volonté de l’auteur d’embrasser le plus largement les recherches sur l’histoire almohade.

3Parmi les réalisations de ‘Abd al-Mu’min, il faut commencer par rappeler qu’il unifia politiquement sous sa souveraineté l’ensemble du Maghreb jusqu’à l’ouest de l’Égypte et qu’il revendiqua le titre califal alors qu’il était issu de la tribu berbère des Zanata. Parmi les facteurs de son succès, sa personnalité telle qu’elle est évoquée dans les sources, a certainement joué un rôle crucial. Quant à sa politique religieuse, elle fut marquée par une mutation majeure : un recentrage de l’Islam du Hedjaz vers l’ouest, avec l’apparition d’un Mahdi, dont la tombe devenait le but d’un nouveau pèlerinage au cœur du pays d’un nouveau peuple élu : les Berbères. Une réorientation de l’islam dont la portée fut rapidement sapée par l’adoption par ‘Abd al-Mu’min d’une généalogie arabe. Le mouvement religieux qu’il promut, l’almohadisme, est généralement interprété comme rigoriste et puritain, en dépit de l’émergence d’un courant de pensée original, autour du Maïmonide et d’Averroès, qui s’épanouit sous le règne de sa dynastie.

4L’auteur commence par la biographie d’Ibn Tumart, prédicateur millénariste, qui inventa la confession almohade à laquelle son disciple et successeur ‘Abd al-Mu’min adhéra. Il naquit vers 1080 parmi la tribu berbère des Masmuda, installée dans la région du sud de Marrakech, à une époque que Maribel Fierro considère comme propice aux aspirations à une réforme religieuse. Il convertit un petit groupe d’étudiants, dont ‘Abd al-Mu’min, né en 1094 près de Tlemcen, avec lesquels il mena une pérégrination vers l’ouest, qui devait le mener à se confronter à la dynastie almoravide issue des Berbères Sanhadja et établie autour du droit malikite, qui ne revendiqua jamais le titre califal. Rentré dans son village natal, il s’installa dans le Ribat de Harga qui devint un centre d’endoctrinement et de diffusion de ses enseignements ainsi qu’une base pour mener le jihad contre les Almoravides. Dès 1121, il y dicta un livre, où il insiste sur le rôle du Mahdi chargé de restaurer la justice contre les Almoravides. Vers 1125, il partit pour la forteresse de Tinmal lors d’une « émigration » comparée à l’hégire du prophète. À plusieurs reprises, Maribel Fierro note ainsi combien l’histoire d’Ibn Tumart fut écrite par les Almohades de façon à faire correspondre sa vie au modèle du prophète Muhammad. Tout en instaurant à Tinmal une organisation plus complexe – Conseil de Dix, Conseil de Cinquante –, il mit en œuvre des purges avant d’y mourir en 1130, peu après l’échec d’une attaque contre Marrakech. Sa mort fut dissimulée jusqu’à la proclamation de ‘Abd al-Mu’min comme successeur. Ce dernier profita de la mort au combat de plusieurs membres du Conseil de Dix pour assurer son élection et asseoir son autorité.

5Le jihad fut le principal moyen d’imposition de la cause almohade. Les Almohades œuvrèrent à diaboliser les Almoravides en se servant des griefs matériels de populations locales contre leurs souverains. Les arguments avancés étaient toutefois d’ordre théologique, à savoir l’anthropomorphisme des Almoravides – une accusation qui autorisait à les considérer comme des infidèles et donc à mener le jihad contre eux. La guerre fut menée par ‘Abd al-Mu’min avec une extrême violence, bénéficiant des difficultés intérieures et extérieures que subissaient les Almoravides. La prise de la capitale, Marrakech, en 1147, fut l’occasion de la proclamation du califat almohade. Dans les années qui suivirent, ‘Abd al-Mu’min renforça son pouvoir par de violentes purges ainsi que par l’attribution des postes de gouverneur à ses propres fils, diminuant ainsi le pouvoir des chefs tribaux. Il poursuivit ses conquêtes vers l’est et vainquit différentes révoltes, dont l’une menée par les frères d’Ibn Tumart, avant de nommer son fils aîné comme successeur en 1154. Il vainquit ensuite, avec l’aide d’une flotte puissante, les Normands qui s’étaient emparés de plusieurs places d’Ifriqiyya, puis mena le jihad en al-Andalus. Cette province était alors divisée, mais ‘Abd al-Mu’min parvint à en restaurer l’unité et à lever la menace chrétienne que faisait planer le roi Alphonse VII. Peu avant de mourir en 1163, ‘Abd al-Mu’min réorganisa sa succession en nommant Abu Ya‘qub Yusuf comme héritier.

6Cette pratique du jihad était menée selon une interprétation radicale de la doctrine islamique : Ibn Tumart considérait que ceux qui ne le suivaient pas au combat devaient mourir et que chaque habitant de la terre était les esclaves des membres du Conseil de Dix. Cette extrême violence, légitimée par l’aura eschatologique du Mahdi puis du calife, était menée par une armée, dont la composition, initialement tribale, devint variée. La puissance terrestre et maritime de cette armée – dont la discipline était remarquable – ne pouvait toutefois pas être mobilisée en permanence, aussi de nombreux territoires de l’empire bénéficiaient d’une certaine autonomie. Le service militaire était récompensé par l’octroi de terres, selon le modèle almoravide, aux puissants chefs tribaux, mais aussi aux « bureaucrates » et même aux poètes dans le cadre d’un système centralisé. La taxation était cependant abusive et entraînait famine et fuite des paysans, d’où une réorganisation de ce système lors d’une réforme cadastrale et fiscale.

7L’auteur pose ensuite la question des hiérarchies almohades en commençant par la question des origines sociales d’Ibn Tumart et de l’autorité de sa famille, qui fut rapidement écartée du pouvoir. Le rôle principal dans l’empire revenait aux compagnons d’Ibn Tumart, qui n’étaient pas membres de sa tribu et formaient le Conseil de Dix. Plusieurs tribus adhérèrent à la doctrine almohade, soit à cause du charisme d’Ibn Tumart, soit pour le message religieux, soit pour le butin ou par ressentiment contre les Almoravides… Ils fondèrent autour de cette doctrine une communauté charismatique, où chaque tribu était représentée par un délégué au Conseil de Cinquante. Les membres des deux conseils et la famille califale s’allièrent par mariage, formant un réseau d’intérêts religieux, politiques et économiques. Les purges étaient ainsi appliquées par les membres du Conseil de Cinquante au sein de leurs tribus respectives : elles devinrent alors une procédure bureaucratique après avoir été une émotion messianique. Les origines familiales de ‘Abd al-Mu’min, comme celles d’Ibn Tumart, sont débattues, d’autant qu’il les réinventa arabes et prophétiques lorsqu’il prit le titre califal. Il tâcha, de son vivant, de favoriser sa famille et organisa des mariages politiques, d’où lui sont nés des enfants dont il désigna deux fils comme ses successeurs. À partir de 1152, la mission prosélyte fut transformée en État héréditaire par la nomination de ses différents fils aux postes de gouverneur. Au bas de la hiérarchie almohade se trouvaient les talaba, à savoir les doctrinaires du régime, formés aux enseignements d’Ibn Tumart et dispersés dans l’empire au service des gouverneurs ou du calife.

8La cause almohade était menée au nom d’Ibn Tumart, proclamé Mahdi et imam infaillible avec une certaine connotation chiite que l’on retrouve dans d’autres aspects de leur doctrine. Maribel Fierro propose d’y voir une forme de « chiisme sunnitisé » et émet l’hypothèse que l’identification d’Ibn Tumart comme le Mahdi soit non pas à la source du mouvement, mais au contraire un discours de légitimation du califat de ‘Abd al-Mu’min. Le calife, quant à lui, apparaît dans le vocabulaire comme celui qui applique ce que Dieu a décidé pour l’humanité ; il est aussi associé au vocabulaire du bonheur qu’il diffuse par sa générosité autour de lui et dans l’empire lors de ses déplacements. L’idéologie almohade a eu une influence importante, dont témoignent plusieurs commentaires, notamment celui d’Averroès, et de précoces traductions en latin. Ces croyances s’accompagnent d’un caractère rationaliste qui s’exprime dans l’œuvre d’Ibn Tufayl. Afin d’être accessible à la population, l’enseignement, comme la liturgie, employait la langue berbère aux côtés de l’arabe. Le centre de la Vérité était désormais le Maghreb, territoire dont l’arabisation était faible, d’où une sacralisation de la langue berbère. De la même façon, des lieux de culte locaux furent établis, notamment à Tinmal.

9‘Abd al-Mu’min exprima l’autorité califale par une grande œuvre architecturale avec la mosquée de Tinmal, les deux Kutubiyya de Marrakech, monuments exceptionnels en terre d’islam, ainsi que par la fondation de Rabat. L’art des Almohades se distingue par sa sobriété et par un style homogène à travers l’empire, dénotant un programme unitaire. Leur objectif consistait en une purification des voies erronées des Almoravides des non-musulmans. Ils prétendaient restaurer l’islam et ses cinq piliers, quoique le pèlerinage à La Mecque ait été découragé au contraire des lieux et objets de culte locaux. Dans l’idée de purifier, ils abolirent la dhimma et persécutèrent les chrétiens et les juifs, mais aussi des musulmans, les Almohades se confrontant aux Malikites, proches des Almoravides. Le célèbre conte d’Ibn Tufayl (m. 1185), qui avait adhéré à la doctrine almohade, peut être lu comme une représentation de la situation des savants sous ‘Abd al-Mu’min et le caractère ésotérique du savoir sous son règne. De même, le commentaire de la République de Platon par Averroès, disciple d’Ibn Tufayl, peut être lu en termes almohades. Ces œuvres philosophiques reflètent le besoin des Mu’minides d’une approche religieuse et intellectuelle qui désemphatise le mahdisme.

10L’empire almohade vit se construire une administration dans la continuité de l’administration almoravide, incorporant certains de ses membres et en rejetant ceux qui n’acceptèrent pas leur doctrine. Certains documents officiels, produits par ses vizirs – qui n’avaient qu’une faible capacité de décision – et secrétaires, nous sont parvenus. ‘Abd al-Mu’min était aussi entouré de poètes masculins et féminins qu’il stipendiait, notamment pour les panégyriques destinés à légitimer son pouvoir, d’historiens rédigeant le récit de son règne et des événements contemporains, de grammairiens qui jouèrent un rôle important dans le processus d’arabisation du Maghreb, et de nombreux autres savants, tels que des médecins, des philosophes et des astronomes. Le commentaire d’Aristote par Averroès fut ainsi une commande d’un calife almohade. Des sources présentent ‘Abd al-Mu’min comme un étranger, une aliénation spirituelle que les Almohades revendiquèrent comme une source de force et de supériorité morale, convaincus d’être les « amis de Dieu ». Leur foi avoisinait ainsi la vénération des saints, en dépit de l’hostilité que les califes témoignèrent envers certains soufis les forçant à l’exil, tels Ibn ‘Arabi.

11En somme, la représentation de la vie de ‘Abd al-Mu’min insiste sur sa foi et sa violence. Bâtisseur d’empire et conquérant, il sut trouver les hommes qui le conseillèrent pour fonder un nouveau califat occidental, élevant son maître au statut de Mahdi et s’adressant à la population berbérophone. Conscient des limites du mahdisme d’Ibn Tumart, il lui ajouta de nouvelles sources d’autorité politique et religieuse. La principale limite de son pouvoir venait des tribus almohades originelles avec lesquelles les tensions éclatèrent sous ses successeurs. Des décennies plus tard, alors que l’empire s’effondrait, la foi almohade puis la philosophie averroïste intéressèrent les Européens pour son emphase sur la raison. La politique intellectuelle de ‘Abd al-Mu’min eut ainsi un impact durable sur la chrétienté latine et le judaïsme, alors que le mahdisme fut une source de développement du mysticisme, une autre porte incitant à penser la prophétie.

12Maribel Fierro a le mérite de présenter une synthèse efficace des nombreux travaux de ses collègues spécialistes de l’Occident almohade. Elle n’hésite pas à évoquer les principaux débats historiographiques, à énumérer les interprétations divergentes et à mentionner les différentes hypothèses et explications de phénomènes variés. Par sa présentation générale du contexte, Maribel Fierro témoigne aussi avec intelligence combien la vie d’un individu, fût-il souverain, est imbriquée dans les déterminations historiques de son siècle. Néanmoins, le propos s’éloigne parfois du sujet, au point de devenir, au chapitre deux, une biographie d’Ibn Tumart. D’une façon générale, le texte aurait pu être enrichi d’une présentation systématique des sources, de quelques documents traduits ou encore de méta-sources. Par ailleurs, et de façon plus ponctuelle, il me semble que l’idée selon laquelle l’aman accordé aux Normands montrerait le caractère temporaire de la persécution des dhimmi doit être réexaminée dans la mesure où les Normands ont probablement été considérés comme des harbis plutôt que comme des dhimmis. Ces remarques ne retirent rien à la qualité de cette excellente synthèse sur ‘Abd al-Mu’min et sur les débuts de l’époque almohade.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Clément Onimus, « Maribel Fierro, ‘Abd al-Mu’min. Mahdism and Caliphate in the Islamic West »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/17009 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.17009

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Auteur

Clément Onimus

Université Paris 8 Vincennes - Saint Denis
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