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Comptes rendus – Supplément numérique

Lucie Malbos, Harald à la Dent bleue : Viking, roi, chrétien

Pierre Bigot
Référence(s) :

Lucie Malbos, Harald à la Dent bleue : Viking, roi, chrétien, Paris, Passés Composés, 2022, 288 p.

Texte intégral

1Les spécialistes de la civilisation nordique sont rares en France si l’on compare à la grande diversité des chercheurs scandinaves et anglo-saxons. Il existe en France trois grands centres d’études nordiques : Caen, Paris et Strasbourg. Cependant, l’intérêt pour cette civilisation s’accroît et d’autres universités accueillent désormais de nouveaux spécialistes. Poitiers en fait partie et Lucie Malbos est l’une de ces historiennes dont le champ d’étude est consacré au monde scandinave.

2Sa biographie du roi Harald à la Dent bleue permet la diffusion des connaissances scandinaves en France. Ce roi danois est connu en Scandinavie, mais assez peu dans l’Hexagone ; il a pourtant laissé des traces conséquentes au Danemark, en Suède, en Norvège et sur le continent européen en général. Au xe siècle, Harald domine entièrement le royaume danois, mais aussi le sud de la Suède et le royaume de Norvège qu’il soumet. Il est celui qui impose la conversion de son peuple au christianisme. Harald est donc un roi majeur de l’histoire scandinave, même si les écrits à son sujet sont rares. Présenter sa vie est d’autant plus ardu à cause de la complexité à accorder les sources archéologiques avec des textes souvent tardifs qu’il faut détricoter.

3L’ouvrage permet d’éclairer les esprits les moins spécialistes sur l’époque et le personnage. Il n’a pas de vocation encyclopédique, mais synthétique. Il fonctionne comme un outil avec des cartes et des schémas. Un très beau dossier central comporte des illustrations en couleurs représentant Harald ou ses réalisations. Qui dit histoire méconnue des Français impose également une généalogie du roi Harald, des repères chronologiques, un lexique et un index selon les noms propres. Lucie Malbos renseigne avec détail ses notes de bas de page pour celui qui souhaiterait s’informer davantage. De la même façon, l’auteure fournit une bibliographie choisie avec soin et organisée selon des thèmes et permet, là encore, au lecteur de puiser dans ce qui pourrait l’intéresser.

4L’historienne façonne son texte en trois parties : d’abord, les débuts de règne et l’ambition du souverain ; puis, l’entrée du Danemark dans la géopolitique européenne ; enfin, les échecs en fin de règne et l’entrée du roi dans la légende.

5Dans la première partie, on apprend que l’intérêt des auteurs chrétiens pour Harald s’explique par sa conversion au christianisme. Jusqu’alors, on savait peu de choses de sa vie, l’empereur Otton Ier le soumet et le contraint à la conversion ; lui, sa famille et son armée entière sont donc baptisés. On pense au baptême de Clovis avec ses 3 000 guerriers, comme les 3 000 hommes baptisés par saint Pierre. En embrassant le Dieu unique, Harald se distingue des roitelets païens et se place seul prince chrétien du Danemark. Comme le Christ, il jouit dans son royaume d’une sacralité personnelle. Le baptême du roi a d’ailleurs des raisons plus politiques que religieuses. Son règne voit en fait la cohabitation de deux croyances et une transition du paganisme vers le christianisme. C’est ainsi que la célèbre pierre de Jelling représente un Christ semblable à Odin. On devine une adaptation du message chrétien aux codes scandinaves, on peut aussi lire sur la pierre que le roi a imposé la nouvelle foi dans son royaume et conquis la Norvège. L’intention évidente pour Harald est de laisser une trace de son passage, tant par le message, la gravure et la taille monumentale de la pierre. Il s’impose en tant que roi puissant, protégé par Dieu.

6Harald laisse d’autres marques dans le paysage, des forts circulaires ou le mur du Danevirke, qui sépare son royaume de l’empire ottonien et de ses agressions. Comme le souligne L. Malbos, le but est aussi de démontrer son autorité ; l’ambition du monarque se devine et sa nouvelle capitale à Jelling doit symboliser le nouveau pouvoir qu’il incarne. L’auteure révèle « qu’un seul souverain s’appuie sur un Dieu unique » et, cela, dans une ville en particulier. Harald construit alors des routes et des ponts vers sa capitale pour ses guerriers et pour les marchands.

7La deuxième partie place Harald sur le devant de la scène des questions politiques européennes. Il protège son royaume des Germaniques, des vikings ou des Norvégiens. Grâce à son vassal de Norvège le jarl Håkon Sigurdsson, il met en échec l’empereur Otton II sous le mur du Danevirke. Mais la rupture est consommée entre le roi et son vassal, le jarl régent de Norvège, celui-ci ne paye plus de tribut et refuse la christianisation de son pays que le roi lui avait imposée. Harald ne parvient pas à obtenir gain de cause et doit abandonner sa conquête. Le roi peut compter sur d’autres soutiens, les vikings de Jómsborg installés au sud de la Baltique. Les récits parlent d’eux comme une confrérie d’hommes formés à la guerre. Ils sont présentés comme les adversaires dans le conflit contre le jarl Håkon. Il faut lire entre les lignes pour comprendre qu’ils sont envoyés par le roi Harald en tant que mercenaires, comme le souligne l’auteure.

8Après la politique extérieure, L. Malbos se concentre sur la politique intérieure, économique et commerciale. Le roi danois réforme la monnaie et développe une fiscalité calquée sur le modèle occidental. Les remparts et les forteresses circulaires servent également à protéger les routes commerciales et les grands ports comme celui de Hedeby.

9L’auteure conclut cette partie en insistant sur l’occidentalisation du Danemark. Comme pour les autres dynasties européennes, Harald légitime son règne en construisant un récit des origines et par des alliances ou des mariages avec les autres familles royales d’Europe. L’historienne se tourne vers l’art pour insister sur la transition marquée par le gouvernement de Harald. Elle se base à nouveau sur la pierre de Jelling : elle est comme un manuscrit de pierre, où la représentation du Christ reprend des enluminures germaniques ou irlandaises et des codes scandinaves – les runes et un Christ triomphant plutôt qu’en souffrance, en adéquation avec les valeurs guerrières nordiques.

10L’auteur achève la biographie de Harald à la Dent bleue par une partie plus courte où il est question de la fin de son règne et la construction du mythe. A la fin de sa vie, le royaume du Danemark est affaibli, son fils Sven en est la cause principale, il mène l’opposition contre le roi. La transition d’un royaume païen vers un royaume chrétien n’est pas achevée. Sven représente justement le nouvel essor païen. Les auteurs chrétiens vont dépeindre le prince de façon péjorative, en opposition avec son père, le premier roi chrétien du Danemark, de la même façon qu’ils avaient placé en miroir Harald et son propre père Gorm, roi païen. La révolte que mène Sven n’est pas que religieuse, elle est politique et cela les auteurs ecclésiastiques ne le mentionnent pas. Lucie Malbos l’explique avec justesse, les clercs sont perçus comme « des agents de l’impérialisme ottonien » ; Sven les aurait alors expulsés pour recouvrer une indépendance du royaume. On retient aussi le récent échec du roi Harald contre son ancien vassal de Norvège, Håkon le païen ; cette défaite a certainement terni la réputation du roi à la fin de sa vie. Le mystère entoure sa mort : il aurait fui le pays pour mourir perfidement de la main d’un viking de Jómsborg, mais rien ne confirme la manière, le lieu et la date de son trépas.

11Le dernier chapitre de L. Malbos concerne la reconstruction du roi viking chrétien. Le texte d’Adam de Brême ressemblait à une hagiographie de Harald trahi par son fils, comme le Christ par Judas, mais c’est presque un topos propre aux rois du Moyen Âge. Au contraire, Saxo Grammaticus est plus critique du roi qui se serait détourné des valeurs chrétiennes. Aujourd’hui, une fascination demeure pour ce premier grand roi du Danemark, dont le surnom est connu mondialement dans sa version anglaise : bluetooth. Cette technologie connecte les outils entre eux, comme Harald reliait son royaume avec ses forteresses circulaires et ses ports.

12On reconnaîtra la difficile entreprise de l’auteure. Les sources sont rares et révèlent assez peu la réalité des faits. Régine Pernoud écrivait déjà : « Tout ce qu’on peut demander à une œuvre littéraire, c’est d’être l’écho d’une mentalité, non la description d’une réalité, encore moins sa description exacte » – Pour en finir avec le Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 1977. Harald est devenu le personnage de multiples récits, dont les actions souvent altérées devaient servir un objectif religieux ou politique. Bien que sa vie demeure peu connue, le roi danois exerça un attrait auprès des générations suivantes et 1 000 ans plus tard toujours.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Bigot, « Lucie Malbos, Harald à la Dent bleue : Viking, roi, chrétien »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16937 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16937

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Auteur

Pierre Bigot

CESCM, université de Poitiers

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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