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Comptes rendus – Supplément numérique

Romedio Schmitz-Esser, The Corpse in the Middle Ages. Embalming, Cremating and the Cultural Construction of the Dead Body

Hélène Réveillas
Référence(s) :

Romedio Schmitz-Esser, The Corpse in the Middle Ages. Embalming, Cremating and the Cultural Construction of the Dead Body, Londres/Turnhout, Harvey Miller Publishers/Brepols, 2021, vi-780 p.

Texte intégral

1Avec cet ouvrage très volumineux (780 pages), Romedio Schmitz-Esser, professeur d’histoire médiévale à l’université d’Heidelberg (Allemagne), a pour objectif de présenter une réflexion globale sur la thématique du cadavre, en mobilisant les travaux réalisés dans plusieurs branches de l’étude des populations du passé, avec l’histoire de la liturgie, de la médecine, l’archéologie ou l’archéo-anthropologie. Son aire géographique s’étend aux zones couvertes par le Saint-Empire germanique, les actuelles France et Angleterre, avec quelques incursions en Sicile, Espagne et Scandinavie. La période concernée est l’ensemble du Moyen Âge, découpé selon les grandes périodes allemandes, ce qui peut perturber le lecteur qui n’y est pas habitué. Les avancées importantes effectuées récemment dans ces différentes disciplines ont renouvelé l’approche sur le sujet et permettent aujourd’hui pour l’auteur de proposer une synthèse de l’ensemble de ces résultats.

2Après une table des matières très détaillée, une brève note des traducteurs précède un bref avant-propos de l’auteur, puis une introduction en deux parties, la première constituant un état des lieux des recherches, la seconde développant l’intérêt de cette recherche. S’ensuit le texte proprement dit, avec dix chapitres divisés en parties et/ou sous-parties de taille très inégale – entre 20 et 150 pages selon les cas –, chacun étant conclu par un résumé, reprenant point par point les éléments essentiels ce qui, au vu de la taille de l’ouvrage, est extrêmement pratique pour le lecteur. Un bref épilogue conclut l’ensemble. Il est suivi par une liste des abréviations utilisées, celle des sources écrites puis par la bibliographie. Enfin, plusieurs index successifs – citations de la Bible, noms et lieux – closent l’ouvrage.

3Cette publication, originalement écrite en allemand, est parue en 2014 sous le titre Der Leichnam in Mittelalter. Einbalsamierung, Verbrennung und die kulturelle Konstruktion des toten Körpers. Ce passage de la langue allemande à la langue anglaise a été effectué par deux chercheurs en histoire médiévale de langue allemande travaillant aux États-Unis, Albrecht Classen et Carolin Radtke. Certains choix apparaissent discutables : hors latin, si les citations en langue étrangère (français, italien…) sont toutes traduites en anglais dans le texte, ce n’est pas toujours le cas pour celles en allemand, ce qui empêchera le lecteur non germanophone de comprendre certains passages, d’autant plus lorsqu’il s’agit de vieil allemand – par exemple page 567 citation non traduite en allemand ou page 568 traduction de l’italien en anglais.

4De manière générale, la forme aurait pu être un peu plus soignée. Aucune illustration ne vient illustrer le propos, alors que les exemples de sépultures issues de fouilles archéologiques sont, par exemple, très nombreux. Dans le texte lui-même, à plusieurs reprises, les appels de notes de bas de page ne sont pas en exposants (p. 49-56 et 97-98), du texte n’est pas en italique (p. 572) et plusieurs fautes d’orthographe sont à signaler : « Chlovis » au lieu de « Clovis » (p. 329) ou « Pippin » au lieu de « Pepin » dans le titre de la sous-partie (p. 605). De telles coquilles sont également visibles dans la bibliographie.

5Le premier chapitre, consacré au « cadavre enterré », est découpé en quatre parties. La première discute des liens entre cadavre et résurrection et, par là, de la manière dont le corps mort doit être pris en charge pour pouvoir prétendre à la résurrection de l’âme. Sont ainsi abordés les cas de noyade, de mort sans baptême ou de crémation. Très axée sur les sources écrites, cette partie permet de faire un point sur les différentes visions discutées en conciles et synodes, en particulier avant l’an Mil. La deuxième partie traite de la « bonne » inhumation au Moyen Âge, en passant de la tombe au développement des cimetières. L’auteur aurait gagné à utiliser quelques exemples archéologiques pour nuancer les changements décrits dans les textes sur les architectures funéraires ou la position des membres (respectivement p. 49 et 75). La troisième partie aborde les enterrements en temps de crise, lors de guerres ou d’épidémies. Intéressante par ses exemples nombreux, cette partie souffre toutefois d’un cruel manque de références dans le domaine de l’archéo-anthropologie, qui a pourtant montré tout son intérêt, associée aux sources écrites. Ainsi, les sépultures de crise épidémique sont qualifiées en français de « sépultures de catastrophe » (p. 88), expression aujourd’hui datée. Des travaux de référence menés depuis de nombreuses années par des chercheur.es, notamment français.es, sont totalement absents, à la fois sur les pratiques funéraires mises en œuvre en temps d’épidémie, mais aussi sur les méthodes utilisées pour parvenir à identifier le pathogène coupable, couplant la recherche d’ADN et les discussions autour de la composition par âge et par sexe. On peut citer par exemple : Dominique Castex et Isabelle Cartron, Épidémies et crises de mortalité du passé, Pessac, Ausonius Éditions, 2007 ; Dominique Castex, Sacha Kacki, Hélène Réveillas, Isabelle Souquet-Leroy, Géraldine Sachau-Carcel, Frédérique Blaizot, Philippe Blanchard et Henri Duday, « Revealing archaeological features linked to mortality increases », Anthropologie (Brno), 52, 2014, p. 299-318 ; Dominique Castex et Sacha Kacki, « Sepulturas y cementerios. La arqueología de la peste negra », Arqueología & Historia, 35, 2021, p. 20-25. Enfin, la quatrième partie traite de la représentation du cadavre et de la manière dont celui-ci a été perçu au cours des siècles.

6Le deuxième chapitre, très court, est dédié au « cadavre saint » et se révèle particulièrement intéressant quant à la question des reliques : leur culte, leur fabrication et la manière dont est alors perçu ce cadavre singulier. Il constitue un parfait prélude au troisième chapitre, le plus long de tous, consacré à l’embaumement et à la préservation des cadavres. Couvrant tout le Moyen Âge, avec une incursion jusqu’à aujourd’hui, l’auteur décrit l’évolution des techniques au cours du temps, tout en les replaçant dans un contexte politique, qui permet d’appréhender les raisons ayant conduit au développement de la pratique parmi les puissants tout d’abord, puis diffusant parmi des classes sociales un peu moins aisées ensuite. Les exemples issus des sources écrites sont très nombreux et pertinents, associant aussi bien des récits hagiographiques que des écrits médicaux ou comptables. Il est dommage, en revanche, que les exemples archéologiques soient si peu nombreux et que les études menées en archéobotanique et en chimie organique soient quasiment absentes, comme le travail novateur de R. Corbineau sur la France et l’Italie – Pour une archéobotanique funéraire : enquêtes interdisciplinaires et analyses polliniques autour de la tombe et du corps mort (ère chrétienne, France – Italie), thèse de doctorat en archéologie, sous la direction d’A. Durand et S. Campana, université du Mans, 2014. Le lecteur pourra aussi être surpris par le choix de l’auteur de classer le fait de bouillir un corps, à l’exemple de celui de Louis IX, comme un embaumement. Cependant, si l’on consulte la définition du Centre national des ressources textuelles et lexicales, l’une des définitions est l’« action d’embaumer un cadavre pour l’empêcher de se corrompre ; résultat de cette action » [cnrtl.fr/definition/embaumement], le mot embaumer étant alors synonyme de « traiter un cadavre avec des substances balsamiques, antiseptiques, etc. pour l’empêcher de se corrompre » [cnrtl.fr/definition/embaumer], ce qui est effectivement le cas puisque des aromates sont utilisés.

7Le quatrième chapitre, très court (24 pages), aborde de manière très claire la question du pouvoir donné au cadavre par les laïcs et, notamment, les gouvernants, pour lesquels l’emplacement et le devenir des sépultures de leurs ancêtres devient déterminant dans la légitimation de leur pouvoir.

8Le cinquième chapitre, de taille moyenne (60 pages), s’intéresse à la communauté des morts et à la place du cadavre dans l’ordo. Est ainsi abordée la question de la hiérarchie des sites funéraires, avec l’expression, au sein du cimetière, du rang social des individus, en contradiction total avec l’idéal de la communauté chrétienne. Ces différences vont se traduire par un accès à une inhumation dans l’église pour certains sujets et à une sectorisation théorique de l’espace funéraire, notamment pour les enfants, selon les textes. Des exemples archéologiques auraient, là aussi, été les bienvenus, en citant par exemple les travaux récents sur le sujet : Émilie Perez, L’enfant au miroir des sépultures médiévales (Gaule, vie-xiie siècle), thèse d’archéologie et Préhistoire, sous la direction de L. Buchet et M. Lauwers, université Nice-Sophia-Antipolis, 2013 ; Émilie Portat, La fabrique des anges. Comportements funéraires autour de la mortalité foeto-infantile (xiiie-xviiie siècles). Approche transdisciplinaire, thèse d’archéologie, sous la direction d’A. Nissen, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2018. L’auteur aborde ici aussi la question du mobilier dans la tombe de manière partielle, puisqu’il y revient dans d’autres chapitres pour des objets spécifiques, puis l’habillement et la signalisation des tombes dans un même paragraphe, comme signes distinctifs du défunt ou de la défunte, avec notamment les marqueurs du pouvoir épiscopal (sceaux, crosse, etc.) ou les plaques tombales. Des travaux récents, menés sur le territoire français, auraient pu enrichir la réflexion déjà intéressante menée ici par l’auteur – thèses de Delphine Boyer-Gardner, publications de Morgane Uberti ou Caroline Simonet –, et des exemples archéologiques auraient pu appuyer sa démonstration, par exemple pour la mise en évidence de chaussures grâce aux données de l’archéothanatologie.

9Le sixième chapitre, court, est consacré au rapport entre le cadavre et la loi : le premier n’est pas simplement un objet, comme il peut l’être aujourd’hui, il est aussi un acteur, puisqu’il peut comparaître au tribunal ou accuser par exemple son assassin dans le cas d’un meurtre. Il est dommage de ne pas aborder les travaux de Martine Charageat ou Mathieu Vivas sur le sujet.

10L’auteur enchaîne avec le septième chapitre, assez court lui aussi, dans lequel il poursuit sur le thème du cadavre « vivant », qui est capable de revenir parmi les vivants et dont il faut parfois se protéger, par exemple ceux des suicidés ou des excommuniés. Il peut être nécessaire de faciliter son passage vers l’au-delà par une obole, en déposant de l’eau bénite pour protéger des démons.

11Le huitième chapitre, beaucoup plus long que les précédents (120 pages), traite de la destruction et de la profanation des cadavres. L’auteur s’attarde sur le devenir de ceux qui vont être exclus de la communauté des morts chrétiens, séparés en trois groupes : les non-baptisés – juifs, musulmans et jeunes enfants –, les hérétiques et excommuniés et les chrétiens sans valeur ou amoraux – suicidés, duellistes, etc. Parmi les non-baptisés, alors que le traitement des enfants est rediscuté – avec quelques répétitions par rapport au chapitre 5 –, celui des juifs ou des musulmans ne l’est pas du tout, ce qui est regrettable. Sans que cela soit discuté de manière exhaustive, un renvoi à d’autres publications aurait été appréciable. Sont ensuite traités les hérétiques et excommuniés avec de nombreux exemples (trop ?), puis les « mauvais chrétiens ». Pour ces derniers, dont le sort a déjà été abordé dans les chapitres 5 et 6, l’auteur synthétise les différentes sources disponibles, mais qui restent principalement allemandes. Il aurait été profitable d’y intégrer les travaux menés par Mathieu Vivas pour la France : Les Fourches Patibulaires du Moyen Âge à l’Époque moderne. Approche interdisciplinaire, dans Criminocorpus, 5, 2015, en ligne [journals.openedition.org/criminocorpus/3016] ; (Re)lecture archéologique de la justice en Europe médiévale et moderne, Bordeaux, Ausonius Éditions, 2019. Les raisons de la profanation du cadavre, voire son annihilation totale par le feu, sont particulièrement bien expliquées à partir de nombreux exemples. Ce chapitre s’achève en revanche par une partie sur le « cadavre humble », soit le cadavre de défunts à l’opposé des précédents, puisqu’ils étaient au contraire particulièrement pieux de leur vivant. Même si elle manque de références archéologiques, cette partie s’avère très intéressante, mais son positionnement dans l’ouvrage interroge.

12Le neuvième et avant-dernier chapitre, court (20 pages), traite de l’utilisation du cadavre comme remède ou cure miracle. En quelques paragraphes synthétiques, l’auteur expose les différentes pratiques médicinales et magiques qui avaient cours pendant la période médiévale.

13Dans le dernier chapitre, court également (21 pages), l’auteur se propose de discuter de certaines parties du corps du cadavre « selon une perspective anthropologique et anatomique », le cœur, la tête et les mains. La symbolique de ces différentes régions du corps est rapidement développée et mise en relation avec la pratique de l’embaumement longuement présentée dans le chapitre 5, conduisant à regretter que cette partie soit reléguée aussi loin.

14Enfin, un bref épilogue vient conclure le propos de l’auteur, qui rappelle la spécificité de la croyance, pendant le Moyen Âge occidental, de la persistance de l’individu dans le cadavre après la mort, entraînant par conséquent un traitement du mort particulier.

15La volonté de R. Schmitz-Esser de réaliser une synthèse sur le cadavre au Moyen Âge, en alliant un panel de sources très large, est extrêmement louable et le résultat s’avère très riche pour le lecteur, constituant une source importante de références textuelles, iconographiques ou archéologiques, en particulier pour les régions du Saint-Empire germanique. Cette approche est inédite à cette échelle et permet d’entamer une réflexion globale sur la manière dont était perçu le cadavre au cours du Moyen Âge en Europe occidentale chrétienne. Le lecteur pourra cependant regretter ce qui s’apparente parfois à un survol des sources archéologiques, en partie peut-être par manque d’accessibilité ou de diffusion des publications, notamment en langue française. La complémentarité des sources historiques et archéologiques n’est en effet plus à démontrer et, si elle est souhaitée par l’auteur, aurait peut-être pu aller plus loin. Enfin, une synthèse de ce niveau aurait encore plus gagné à être accompagnée d’illustrations pour appuyer le propos et cela aurait sans doute permis d’éviter ce qui s’apparente parfois à des répétitions, d’exemples ou de concepts ; un soin plus prononcé à la traduction et, surtout, à la forme aurait également été nécessaire pour un ouvrage tel que celui-ci.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hélène Réveillas, « Romedio Schmitz-Esser, The Corpse in the Middle Ages. Embalming, Cremating and the Cultural Construction of the Dead Body »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16922 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16922

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Auteur

Hélène Réveillas

Centre d’archéologie préventive de Bordeaux Métropole, UMR 5199 PACEA – université de Bordeaux

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CC-BY-NC-ND-4.0

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