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Comptes rendus – Supplément numérique

Robert-Tarek Fischer, Österreichs Kreuzzüge. Die Babenberger und der Glaubenskrieg, 1096-1230

Gregory Lippiatt
Référence(s) :

Robert-Tarek Fischer, Österreichs Kreuzzüge. Die Babenberger und der Glaubenskrieg, 1096-1230, Vienne, Böhlau Verlag, 2021, 232 p.

Texte intégral

1La participation des Autrichiens n’occupe pas le devant de la scène dans l’histoire des croisades. Au temps du célèbre sermon du pape Urbain II au concile de Clermont en 1095, le margraviat (pas encore duché) d’Autriche est une terre marginale et reculée ; elle était une route pour le passage des croisés de l’Europe occidentale vers la Hongrie récemment christianisée, pas un territoire pour le recrutement de soldats de Dieu. Néanmoins, ainsi que Robert-Tarek Fischer le montre dans sa monographie, ce passage même de la première croisade à travers l’Autriche inspire la maison dynastique du margraviat : presque chacun des Babenberg régnants – et plusieurs cadets également – servira la croix jusqu’à l’extinction de la maison au milieu du xiiie siècle.

2R.-T. Fischer organise son livre, destiné à un large public, selon des lignes largement chronologiques, qui révèlent un thème à la fois particulier aux Babenberg et universel aux croisades : un cycle de déception et d’effort renouvelé. L’histoire de R.-T. Fischer commence par la croisade de la margravine Ida en 1101, une malheureuse expédition de secours au nouveau royaume de Jérusalem. La margravine ne verra jamais la sainte Ville ; elle disparaît au cours de l’embuscade désastreuse des croisés par les Turcs à Héraclée.

3Malgré ce début de mauvais augure, les petits-fils d’Ida et leurs successeurs embrassent la croisade avec une vigueur toujours intacte. En 1147, le marquis Henri II Jasomirgott prend la croix avec son roi et demi-frère Conrad III Hohenstaufen et l’accompagne au cours de la deuxième croisade et à l’échec devant Damas. Ironiquement, les mêmes liens familiaux et féodaux, qui encouragent Henri à aller en croisade, le font revenir en terres allemandes. Le duché de Bavière, donné à Henri par Conrad à la déposition d’Henri X de Saxe, est maintenant menacé par Guelph VI, qui s’est retiré de la croisade tôt après son arrivée au royaume de Jérusalem ; Jasomirgott ne peut pas s’attarder au Levant et il revient, sans victoire, défendre ses terres en Allemagne. Le frère cadet de Conrad et Henri, le célèbre évêque Otton de Freising, participe aussi à la deuxième croisade. Contrairement à son frère, qui finalement embarque avec le roi à Constantinople pour se rendre à Acre, Otton entraîne la plus grande part de l’armée allemande lors une marche ardue à travers l’Anatolie avec les croisés français. Après un harcèlement persistant des Turcs, l’armée se désintègre, mais Otton parvient à survivre et écrit plus tard les Gesta Frederici, l’une des sources principales pour la deuxième croisade.

4Le sujet de cet œuvre d’Otton, Frédéric Barberousse, reprend la croix après l’arrivée en Allemagne en 1188 de la nouvelle de la prise de Jérusalem par Saladin. Encore une fois, l’alliance Hohenstaufen-Babenberg se manifeste lors de la troisième croisade. Le fils d’Henri Jasomirgott, le duc Léopold V d’Autriche ne peut pas d’abord accompagner son cousin Frédéric parce que des conflits frontaliers avec le roi de Hongrie le gardent chez lui. Par conséquent, il n’arrive en Syrie qu’après la mort de l’empereur en Arménie, accompagné par son frère, Henri II de Mödling – dont il est brièvement question, au côté de Frédéric de Perg, au sixième chapitre de ce livre, en tant que Babenberg cadet. Dès l’arrivée de Léopold au siège d’Acre, il prend la première place dans l’armée allemande. Mais le duc a du mal à rivaliser avec les rois croisés, spécialement le roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion. Les tensions entre le duc et le roi culminent dans l’insulte donnée par des soldats angevins qui jettent sa bannière des murs d’Acre conquise. Léopold quitte la croisade et regagne l’Autriche, mais il se venge sur Richard quand le roi d’Angleterre s’égare dans le duché pendant son voyage de retour en 1192. Capturé par Léopold, Richard reste en prison, contre une grosse rançon, jusqu’en 1194, malgré les condamnations et les excommunications des papes, qui insistent sur son statut protégé de croisé.

5La menace des peines spirituelles que Léopold mérite pour son rôle dans la captivité de Richard lui survit. Après sa mort en 1195 suite à un accident de cheval, son fils Frédéric I, selon ses promesses de lit de mort, renvoie les otages – dont Aliénor de Bretagne, la nièce de Richard et un temps la fiancée de Frédéric – en Angleterre, mais il ne peut pas rembourser l’argent déjà dépensé. En 1198, le pape Innocent III menace à nouveau Frédéric d’excommunication. Malgré tout, ou peut-être en conséquence de cette pression ecclésiastique, le jeune duc imite son père et fait une croisade au côté de l’empereur. Henri VI, devenu aussi roi de Sicile par sa femme, veut à la fois libérer la Ville sainte et consolider ses droits au royaume insulaire. Cette croisade de 1197, comme R.-T. Fischer le note, est moins connue que les grandes expéditions, en grande partie à cause de sa faible présence dans les sources, mais l’auteur nous donne un récit complet de la perspective autrichienne. Pendant que l’empereur naviguait vers la Sicile, Frédéric et son oncle, le vétéran des croisades Henri de Mödling, voyageaient directement en Syrie. Ce contingent réussit à bâtir sur les fondations de la troisième croisade, étendant la reconquête chrétienne du littoral au nord jusqu’à Beirut. Mais les nouvelles de la soudaine mort d’Henri VI en Sicile arrivèrent pendant le siège de Toron, et Frédéric, avec les autres nobles, revint en Europe le printemps suivant afin de sécuriser ses territoires dans un avenir incertain. En fait, il meurt pendant le voyage de retour, menacé, comme nous l’avons dit, par l’excommunication du pape.

6R.-T. Fischer suggère que la mort du duc en croisade et le chaos de la succession impériale peuvent absoudre les Babenberg de la transgression de Léopold V ; certes, Léopold VI, le frère et successeur de Frédéric, ne sera jamais excommunié. Cet avant-dernier duc des Babenberg sera, en effet, le croisé le plus remarquable de sa famille. Il voyage d’abord dans le Midi pour participer à la croisade contre les hérétiques albigeois. Mais à l’heure de son arrivée, en automne 1212, les croisés ont conquis une grande partie de la région, excepté les villes de Toulouse et de Montauban. Léopold continue donc vers l’Espagne, où il se trouve également sans possibilité d’exploits après la grande victoire chrétienne à Las Navas de Tolosa. Son opportunité arrive avec la cinquième croisade, une expédition combinée – bien que mal coordonnée – des Jérusalemites, Allemands, Hongrois, Flamands, Néerlandais, Italiens, Français et Anglais. Léopold, avec le roi André II de Hongrie, mène la première vague qui débarque à Acre en 1217. Malgré le départ d’André après un attentat raté sur les fortifications ayyoubides du mont Thabor, Léopold reste en Outremer jusqu’à l’arrivée des renforts et l’invasion de l’Égypte à Damiette. Léopold est au premier rang des combats, et il joue un rôle de premier plan dans les assauts sur la Tour de la Chaîne qui garde le port, et – avec un écho ironique de la prise d’Acre en 1191 – sa bannière vole au sommet de la tour après sa capture le 24 août 1218. Il persiste devant Damiette jusqu’en mai 1219, quand il embarque pour sa patrie. R.-T. Fischer, ici comme ailleurs, se livre à une psychologisation de son sujet : après presque deux années en croisade, Léopold a probablement estimé qu’il avait accompli son vœu. Mais sa préférence pour le témoin – certes isolé – de l’Eracles d’une offre par les Ayyoubides en février 1219 d’un échange de Jérusalem contre la levée du siège permet à l’auteur de suggérer que le refus obstiné du légat papal, Pélage d’Albano, décourage Léopold, qui quitte la croisade dégoûté. Cette interprétation semble dépasser l’information disponible dans les sources. En tout cas, le retrait de Léopold lui fait manquer la chute de Damiette en novembre 1219, mais il lui épargne aussi la marche désastreuse sur Le Caire à l’été 1221.

7La cinquième est la dernière croisade des Babenberg. Une révolte par le fils aîné de Léopold en 1226 l’empêche de participer à la croisade, longtemps retardée par l’empereur Frédéric II. Quand Léopold meurt en 1230, il travaille à effectuer une paix entre l’empereur et le pape. Son fils survivant, le dernier duc de la maison, Frédéric II, s’occupe d’affaires plus proches de chez lui : le conflit entre l’empereur et la papauté, l’agitation des barons et ministériels autrichiens, l’irruption des Mongols en Autriche et les ambitions de Frédéric lui-même sur ses voisins hongrois, qui entraînent son décès à la bataille de la Leitha en 1246. Alors que R.-T. Fischer note qu’à partir de 1230 la papauté cible d’autres régions pour la prédication de la croix, il n’aborde pas ces raisons, qui contribuent pourtant au recrutement de croisés en France et en Angleterre plutôt que sur les terres allemandes.

8Comme il ressort de ce qui précède, le récit de R.-T. Fischer est en grande partie narratif, avec quelques observations plus analytiques éparpillées dans le texte et d’autres rassemblées dans un dernier chapitre explorant l’impact des croisades sur l’Autriche. Tandis que les croisades conduisent à la rupture violente avec les Byzantins en 1204, elles produisent deux mariages entre les Babenberg et la maison impériale grecque. Au retour de la deuxième croisade, le duc Henri II épouse Théodora Comnène, la nièce de l’empereur Manuel Ier ; leur petit-fils, Léopold VI, prend pour femme Théodora Angelina, la petite-fille de l’empereur Alexis III, que les Francs de la quatrième croisade déposeront. Ces mariages montrent l’aspiration des Babenberg à une grandeur impériale, mais elles marquent aussi l’art et l’architecture des chapelles ducales. Les ducs transmettent également quelque chose de l’Allemagne à l’Orient dans le soutien précoce de Frédéric I et Léopold VI à l’ordre Teutonique ; ainsi que R.-T. Fischer le remarque, le pèlerinage des chevaliers de la Prusse à Vienne après la Réforme montre une ironie de l’histoire. Évidemment, la réputation de l’Autriche comme un havre des Minnesänger vient de la présence de ménestrels comme Walther von der Vogelweide, qui font la promotion des croisades dans leurs chansons. L’importance de la captivité de Richard Cœur de Lion dans le développement de l’Autriche est peut-être moins visible à première vue, mais la raison pour laquelle Frédéric I et Léopold VI ne peuvent pas rembourser la rançon est que leur père l’a déjà investie pour l’amélioration du duché, notamment dans l’embellissement de Vienne et l’établissement de Wiener Neustadt. Une discussion explicite manque sur le rôle des Cisterciens, alors que les abbayes de Heiligenkreuz et de Lilienfeld sont d’importantes fondations ducales dans la prédication et la réalisation des croisades ; ce fait constitue une omission regrettable dans une enquête par ailleurs de grande envergure.

9R.-T. Fischer synthétise une bibliographie respectable d’ouvrages en allemand et en anglais, comprenant des travaux scientifiques récents sur les Babenberg et sur les croisades. Informé par ses recherches, il dissipe aussi quelques mythes populaires, tels que l’origine du drapeau rouge/blanc/rouge au siège d’Acre en 1191 et la participation de Léopold VI au siège de Calatrava en 1212. Le livre lui-même est beau, avec de nombreuses illustrations en couleur. Il n’y a pas grand-chose d’original dans ce livre, mais il est une bonne introduction au sujet pour un grand public allemand ; dans un monde troublé par beaucoup d’idées fausses sur les croisades, c’est un bon service.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Gregory Lippiatt, « Robert-Tarek Fischer, Österreichs Kreuzzüge. Die Babenberger und der Glaubenskrieg, 1096-1230 »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16897 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16897

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Auteur

Gregory Lippiatt

Université d’Exeter

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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