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Comptes rendus – Supplément numérique

Ionuț Epurescu-Pascovici, Human Agency in Medieval Society, 1100-1450

Claire Judde de Larivière
Référence(s) :

Ionuț Epurescu-Pascovici, Human Agency in Medieval Society, 1100-1450, Woodbridge, Boydell Press, 2021, 320 p.

Texte intégral

1Cet ouvrage, qui rassemble six articles publiés entre 2006 et 2014 dans différentes revues anglophones, est le résultat d’une décennie et demie de recherches que Ionuț Epurescu-Pascovici a consacrée à la question de l’agency dans la société médiévale, abordée par le prisme des ego-documents. Partant d’une définition très générale, il propose de considérer qu’étudier l’agency revient à suivre un individu dans ses interactions avec les autres, et à considérer ses liens avec les normes, les idées et les croyances, « in other words, to study the individual in relation to society and culture » (p. 2). On le voit d’emblée, le cadre est vaste, la « human agency » du titre renvoyant aux notions d’« action » ou de « façon d’agir », plutôt qu’à des concepts plus robustes, tels que « capacité d’action » ou « agentivité ».

2Comme c’est souvent le cas avec le genre du recueil d’articles, la cohérence de l’ensemble n’est pas évidente à saisir au premier abord. Cinq chapitres proposent des études de cas portant sur des espaces différents – milieux ruraux, villes, France du Nord, Italie centrale –, des milieux sociaux hétéroclites – des clercs, des seigneurs féodaux, des bourgeois des villes –, et une chronologie longue – du xiie au xve siècle. Ce n’est donc pas tant les terrains qui donnent sa cohérence au projet général, mais des questionnements problématiques ambitieux sur les logiques d’action des individus au Moyen Âge. C’est ainsi grâce à la juxtaposition de ces cas différents que l’auteur accumule les données lui permettant d’explorer les formes d’action, les stratégies individuelles et collectives, et l’imaginaire social les encadrant.

3Un long chapitre introductif pose les fondements théoriques du propos, et l’auteur s’applique à définir un objet à propos duquel, il insiste d’emblée, peu d’études générales ont été consacrées. Il inscrit sa réflexion dans le cadre d’un débat ancien en histoire médiévale sur l’affirmation de l’individu ou « individual agent » en Occident, qui résonne avec un questionnement transversal aux sciences sociales sur l’autonomie de l’acteur et l’individu comme agent social. Il s’agit donc d’étudier l’articulation entre action individuelle et collective dans un contexte médiéval considéré ici non pas seulement pour ses contraintes sociales et normatives, mais aussi caractérisé par des réalités sociales fluides. L’action est définie et étudiée dans sa dimension réflexive, car ce sont les ressorts et justifications de l’action stratégique qui intéressent l’auteur, qui se demande comment les hommes et les femmes du Moyen Âge concevaient ce qu’ils faisaient et comment ils en parlaient. Il distingue enfin clairement l’agency du pouvoir, d’où l’intention d’intégrer à l’enquête des personnages qui n’en sont pas nécessairement dotés.

4Les cinq chapitres qui suivent se présentent comme des terrains d’expérimentation et des cas d’étude, dont le but n’est pas de tirer de vastes généralisations, mais plutôt de « donner une vue mosaïque » (p. 7) des possibles formes de l’action sociale à l’époque médiévale. Ils ont pour point commun de se fonder sur l’analyse de différents documents que l’auteur intègre au genre des ego-documents, self-narratives et récits de soi. Certains sont plus attendus, comme les livres de raison, les ricordanze et la littérature didactique, d’autres plus originaux dans ce cadre-là, tels des cartulaires et des chartes, ou des documents notariés et privés. L’arc chronologique ample – du xiie au xve siècle – est justifié par l’augmentation croissante de la « pragmatic literacy » (p. 6) durant ces quatre siècles, ce que reflètent en un sens ces différents documents.

5Le premier chapitre interroge la question de la croyance en l’intervention divine et ses conséquences sur la façon dont est conçue l’action. La lecture de deux auteurs familiers de la doctrine religieuse guide le propos : le clerc et chroniqueur Galbert de Bruges, qui produit au xiie siècle un ensemble de textes dans lesquels sont insérés des épisodes biographiques, et le franciscain Salimbene de Adam de Parme, qui fait en particulier le récit de son entrée dans l’ordre des frères mineurs à l’âge de seize ans contre la volonté de sa famille en 1237. À travers leurs textes, il s’agit d’aborder la question du « self-fashioning », c’est-à-dire de la formation d’une identité individuelle encadrée par des normes sociales, et de considérer les actions qui génèrent ce processus. On retrouve ici les nombreuses discussions sur l’individu au xiie siècle, en perspective avec la croyance en l’intervention divine, qui permettent à l’auteur de conclure que les manifestations de l’autonomie individuelle sont quotidiennes et bien documentées depuis au moins le xiie siècle, mais qu’elles ont été trop souvent négligées.

6Le deuxième chapitre se concentre sur des documents déjà largement labourés par les historiens de la période féodale : cartulaires, chartes et actes qui constituent de longue date l’une des principales sources de l’historiographie sur la seigneurie, les aristocraties et les institutions féodales. Pour Ionuț Epurescu-Pascovici, la perspective économique et sociale qui reste privilégiée ne doit pas empêcher de saisir une autre dimension essentielle de cette documentation. Ainsi, par une approche plus pragmatique de l’écrit, cherche-t-il à y trouver des formes de récits de soi, où l’on peut observer les manifestations de l’agency, donc proposer une autre approche de la domination seigneuriale. Il se concentre sur la vie sociopolitique de la seigneurie de Picquigny, entre la fin xiie siècle et le milieu du siècle suivant, en analysant le fonctionnement et les mécanismes politiques et économiques, par l’angle spécifique de l’action et des stratégies des seigneurs, de leurs aides et compétiteurs, de façon à éclairer les modalités spécifiques de construction du pouvoir.

7Le troisième chapitre porte sur les livres de raison qui se développent dans le royaume de France à partir du xive siècle à l’initiative des marchands et des juristes. La source est bien connue, et a donné lieu à de nombreuses études monographiques et collectives au cours des deux dernières décennies, dont certaines ne sont pas mentionnées. On retrouve ici une source plus classique et, à partir de plusieurs exemples, l’auteur analyse comment les affaires économiques, comme celles d’ordre privé ou familial, reposent sur des actions et des stratégies cherchant la meilleure efficacité possible. Les investissements et les activités économiques réclament, pour être préservés et fructifier, des compétences et une capacité à agir individuellement comme collectivement, à penser les alliances et à s’inscrire à moyen et long terme dans des logiques d’action permettant d’atteindre de meilleurs profits.

8Le quatrième chapitre porte également sur un fonds très connu et étudié, en particulier dans le cadre de cette réflexion sur les enjeux des actions individuelles et collectives des hommes du Moyen Âge : les ricordanze écrites en Toscane au xive siècle. Le chapitre repose sur les cas précis de Giovanni Morelli et Gregorio Dati, qui permettent à l’auteur à déployer son argumentaire sur les usages sociaux de ce type d’écrits. Les textes sont ici encore lus et considérés à l’aune des stratégies individuelles et des logiques d’action, des affaires économiques, des liens familiaux et des réseaux, ou encore de l’éthique religieuse qui encadre les choix des auteurs des ricordanze.

9Le cinquième et dernier chapitre se concentre sur un autre genre d’écrits qui se développe à la fin Moyen Âge et que l’auteur identifie comme la « conduct literature » ou littérature didactique. Deux textes sont privilégiés ici, rédigés par des bourgeois éduqués dans le but d’enseigner des comportements sociaux : le Chemin de povreté et de richesse de Jean ou Jacques Bruyant (vers 1342) et le texte anonyme du Ménagier de Paris (vers 1393). C’est ici l’occasion de resserrer le questionnement autour de thèmes plus spécifiques, en particulier celui de la mobilité sociale et des rapports de genre, qui deviennent des clés pour comprendre l’action à travers l’« imaginaire social » qui la nourrit.

10Par l’ambition de ses questionnements et l’ampleur du cadre théorique proposé, l’ouvrage ne manque pas de soulever des questions importantes pour l’histoire sociale et politique de la période médiévale. Mais en embrassant trop large – géographiquement et chronologiquement –, il présente nécessairement certaines limites. La première vient de la diversité des terrains d’étude, qui oblige l’auteur à maîtriser de nombreux champs historiographiques trop différents pour être tous parfaitement explorés. Il est probable que les spécialistes de chacun des domaines abordés auraient des nuances spécifiques à apporter ou des critiques propres à leur champ, ce qui n’enlève toutefois pas nécessairement à la portée générale du propos.

11La seconde limite vient du choix qui est fait de proposer une définition aussi vaste de l’agency. La « logique de l’action humaine » et les « actions stratégiques » sont-elles des objets suffisamment définis et ont-elles des caractéristiques propres durant les quatre siècles ici étudiés, en particulier à la lumière de contextes si différents ? La notion d’« imaginaire social », qui est fréquemment mobilisée, suffit-elle à expliquer les principes sous-jacents aux processus étudiés ? Cette impression d’imprécision est renforcée par une approche théorique sans doute trop vaste de l’objet. Si l’introduction propose une discussion des riches débats qui animent les sciences sociales sur ce thème, en particulier autour de l’individualisme méthodologique, la mobilisation conjointe de références théoriques multiples et souvent divergentes finit peut-être par faire perdre de leur force aux définitions proposées. Marcel Mauss, Anthony Giddens, Marshall Sahlins, Pierre Bourdieu et Bruno Latour ont certes contribué aux débats sur l’action, mais dans des perspectives et des cadres si différents qu’il paraît délicat de les faire tenir ensemble. Si cette indécision théorique permet donc d’un côté d’alimenter le propos de réflexions multiples, elle finit sans doute par affaiblir la perspective critique.

12Pour autant, il faut reconnaître à l’auteur d’aborder un sujet majeur et difficile, qu’il serait impossible de considérer in abstracto. Les limites ici pointées sont inhérentes à l’ambition même du propos, et on doit saluer des hypothèses et des conclusions au caractère heuristique évident. L’accumulation des cas et des formes complémentaires d’action permet de réfléchir aux différentes façons d’agir, et à ce qu’il y a de propre à la période médiévale. L’ouvrage permet ainsi d’intégrer le Moyen Âge à un débat fondamental des sciences sociales, et de montrer que cette chronologie longue présente un intérêt non seulement pour les médiévistes, mais plus généralement pour les sciences sociales.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Claire Judde de Larivière, « Ionuț Epurescu-Pascovici, Human Agency in Medieval Society, 1100-1450 »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16771 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16771

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Auteur

Claire Judde de Larivière

Université Toulouse-Jean Jaurès, UMR 5136 Framespa

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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