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Comptes rendus – Supplément numérique

Dalmatia-Croatia Pontificia, Waldemar Könighaus (dir.)

Stéphane Gioanni
Référence(s) :

Waldemar Könighaus (dir.), Dalmatia-Croatia Pontificia, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht Verlage, 2022, xlvii-496 p.

Texte intégral

1À la fin du xixe siècle, l’historien et archiviste allemand Paul Fridolin Kehr (1860-1944) présenta à la Société des sciences de Göttingen le plan d’une édition critique des actes pontificaux, des origines à 1198, avant que le registre systématique des documents romains ne soit établi sous Innocent III. Conformément aux principes énoncés par Theodor von Sickel dans les directives à l’usage des collaborateurs de la Diplomata-AbteilungProgramm und Instructionen der Diplomata-Abteilung, dans Neues Archiv, I, 1876, p. 425-482 –, Paul Kehr décida d’abord de publier de vastes répertoires nationaux, où les actes pontificaux seraient groupés dans le cadre des archives reconstituées de leurs destinataires. Ainsi, chaque volume des Regesta Pontificum Romanorum fournit une vue d’ensemble des documents concernant la papauté – produits par elle ou la mentionnant –, incluant la base archivistique, bibliographique et historiographique la plus complète possible concernant aussi les églises d’une région déterminée, plus ou moins vaste selon le nombre de regestes. Ces documents sont organisés par provinces ecclésiastiques et, à l’intérieur de celles-ci, par diocèse : chaque évêché et chaque église – souvent des chapitres et des monastères – font l’objet d’un chapitre analysant (en latin) les actes concernés, avec mention des sources manuscrites et de la bibliographie.

2La collection s’est enrichie en 2022 du volume réalisé par Waldemar Könighaus et consacré à la Dalmatie et à la Croatie médiévales. Cet ouvrage, très attendu, permet de comprendre l’étendue géographique de la Dalmatie historique, qui correspond aux territoires côtiers et insulaires de la Croatie actuelle (hors Istrie), du Monténégro et du nord de l’Albanie. Cette ancienne province romaine, dont sont issus plusieurs empereurs (Dioclétien) et papes (Gaius) de l’Antiquité tardive, contenait une riche histoire de peuplement latin et de villégiature impériale. Devenue une province puis un thème de l’empire byzantin, cette région fut convoitée durant les premiers siècles du Moyen Âge par les Francs, les Vénitiens, les Normands, alors que le nord de la Dalmatie vit se développer, à partir des viie-viiie siècles, des foyers de population slaves auxquels le duché puis le royaume dalmato-croates, à partir du xe siècle, donnèrent une visibilité croissante. Bien avant l’arrivée hypothétique des Avars et des Slaves au début du viie siècle, qui entraîna l’abandon de Salone, l’ancienne capitale de la province, l’Église romaine manifesta son intérêt pour les communautés chrétiennes de cette région, qui échappaient de plus en plus à son autorité au gré des controverses avec les Églises orientales – notamment le schisme des Trois Chapitres au milieu du vie siècle. À partir de Grégoire le Grand, les sources pontificales révèlent les ambitions, les contradictions et les échecs de la papauté dans cette région, qui apparut de plus en plus comme une porte d’entrée vers l’espace byzantin, les Balkans et l’Europe centrale, comme en témoignent les efforts du pape Jean X (914-928), qui fut le premier à désigner le souverain croate (Tomislav) par le terme de roi et qui, selon la tradition, fit organiser un grand concile provincial dans la métropole de Split en 925. Ce n’est qu’aux xe-xie siècles, au moment où se redéfinissent les sphères d’influence dans l’Adriatique, qu’apparaissent les différents volets d’une diplomatie cohérente : légende d’apostolicité attribuant l’évangélisation de la Dalmatie à un disciple de saint Pierre ; obligation de la liturgie latine ; diffusion de l’art roman ; ambassades apostoliques ; conciles sous l’autorité de la métropole de Split ; expansion bénédictine sous l’influence de l’abbaye du Mont-Cassin ; collaboration avec la dynastie croate. En 1075, le serment de fidélité du roi Zvonimir au pape Grégoire VII et le don du monastère royal de Vrana « au patrimoine de Saint-Pierre » illustrent un volet régional de la réforme « grégorienne », qui renforça à la fois la primauté pontificale et le royaume dalmato-croate dans un espace qui restait formellement byzantin. La papauté ne cessa alors de manifester son autorité sur la région : en se fondant sur le registre de Grégoire le Grand, Innocent II (1130-1143) rappelle à l’archevêque de Split qu’il ne peut être consacré que par le pape et qu’il a agi en infraction aux canons en recevant sa consécration des mains de l’archevêque d’Esztergom. Quant à Alexandre III, il entra pour la première fois solennellement sur un cheval blanc à Zadar, où il résida quatre jours en 1177, avant de conclure avec Frédéric Barberousse la paix de Venise. Remettant en cause le paradigme trompeur d’une centralité romaine et de ses périphéries, les sources relatives à la Dalmatie-Croatie nous invitent à décentrer le regard, à varier les échelles, du local à l’universel, pour mieux saisir la nature politique de la réforme de l’Église et de l’autorité pontificale, qui inaugurent un nouveau rapport au monde catholique.

3Deux chapitres introductifs portent sur la Dalmatie et sur les figures du pouvoir dans le duché et le royaume croates, dans la noblesse byzantine, dans le Banat bosniaque, dans le royaume de Docléa et le duché de Zahumlje. Les chapitres suivants sont consacrés aux sièges métropolitains de Diadora (Zara/Zadar), Salone (Spalatum/Split) et Epidaurum (Ragusa/Dubrovnik), ainsi qu’à la province ecclésiastique d’Antibari (Bar), dans l’actuel Monténégro, et à leurs évêchés suffragants – Biograd, Narona, Duvno, Sisak, Skradin, Nin, Hvar, Knin, Vrhbosna, Makarska, Senj, Trogir, Krbava, Osor, Rab, Krk, Zagreb, Budva, Kotor, Risan, Ston, Trebinje, Shkodra. En y ajoutant le diocèse de Zagreb, qui appartenait à la province ecclésiastique hongroise de Kalocsa, le volume prend en compte l’essentiel des diocèses qui se répartissent aujourd’hui entre la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et le nord de l’Albanie. Cela permet de réunir en un seul volume l’un des plus vastes territoires contigus et l’un des plus grands nombres de regestes.

4Parmi les sources les plus citées, il faut évoquer le Liber pontificalis, les registres de papes – notamment Grégoire le Grand, Jean VIII ou Grégoire VII –, les archives des correspondants des papes, mais aussi les actes des conciles, les collections canoniques et des sources narratives comme l’Historia Salonitana, la chronique de la métropole de Split, rédigée au xiiie siècle par Thomas l’Archidiacre, archiviste de l’Église de Split, ou encore le De administrando imperio de l’empereur byzantin Constantin Porphyrogénète au xe siècle. Tout en défendant le point de vue et les intérêts de Byzance, cette chronique est un témoignage extraordinaire sur le peuplement et l’organisation politique et religieuse de la province de Dalmatie. Par exemple, c’est Constantin Pophyrogénète qui raconte pour la première fois la migration des Croates blancs du nord de la mer Noire jusqu’à la Dalmatie – l’une des représentations fondatrices de la mémoire croate que l’on retrouve ensuite dans l’historiographie latine, croate ou russe (par exemple dans la Chronique du moine Nestor au xiie siècle).

5S’il est impossible d’analyser ici l’ensemble des dossiers archivistiques présents dans le volume, il est évident qu’il constitue désormais une base indispensable pour toute étude sur la Dalmatie et la Croatie, et leurs relations avec la papauté jusqu’au xiie siècle. Sur toute la période considérée, on notera l’importance de la question linguistique : la papauté insiste pour que pour que l’enseignement des clercs et la liturgie se fassent exclusivement en langue latine, à l’exclusion du slavon, provoquant notamment un conflit mémorable entre l’Église croate de Nin et la métropole de Split au xie siècle. Toute l’histoire des relations entre la papauté et l’Adriatique orientale illustre aussi le rôle déterminant des légats pontificaux, comme le montre de façon spectaculaire le couronnement du roi croate Zvonimir par Gebizon, le légat de Grégoire VII en 1075 aux portes de l’antique Salone. Les actes rassemblés contiennent également de précieux témoignages sur les conflits juridictionnels entre les Églises latines et orientales, sur les résistances de certaines pratiques païennes ou encore sur les difficultés des voyages dans l’Adriatique, comme l’indique le naufrage de quatre évêques se rendant à un concile provincial à Split au milieu du xie siècle. Parmi les destinataires, on trouve aussi les Templiers, à Senj ou à Ljubač. En revanche, les abbés sont relativement peu nombreux, ce qui rappelle que peu de monastères avaient obtenu des lettres pontificales. À travers leur grande diversité, les regestes sont aussi passionnants pour l’histoire de la papauté : par exemple, une lettre d’Alexandre III mentionne un registrum des actes d’Eugène III ; on apprend aussi que le pape est à Bénévent quand il cite le registre de son prédécesseur, ce qui semble démontrer qu’il voyageait avec des archives ou des secrétaires lui rappelant la mémoire de ses archives. On apprend beaucoup sur les pratiques de l’écrit, comme le vol de lettres pontificales et royales commis par des pirates aux dépens d’envoyés du pape, ou les lettres adressées par l’archevêque de Split à ses suffragants pour leur annoncer la convocation du concile de Latran III, lettres dont il demande qu’elles lui soient retournées.

6S’il faut saluer la parution de cet ouvrage fondamental, certains ajouts pourraient être utiles : à titre d’exemple, il est surprenant que l’abandon de Salone au début du viie siècle soit encore présenté comme le résultat d’une destruction de la cité par les Avars et les Slaves – « Salona, circa a. 614 destructa erat a Slavis et Avaris » (p. 121). Malgré l’inquiétude que suscitait l’avancée des troupes étrangères, dont la correspondance de Grégoire le Grand se fait l’écho, l’archéologie a démontré que la cité n’avait pas été détruite au début du vie siècle, mais simplement abandonnée par ses habitants qui se réfugièrent à sept kilomètres plus au sud dans les ruines de l’ancien palais impérial de Dioclétien, qui constitua ensuite le cœur de la ville de Split – voir Pascale Chevalier et Jagoda Mardešić, « La ville de Salone dans l’Antiquité tardive », Hortus artium medievalium, 12, 2006, p. 55-68. De la même façon, il est un peu regrettable que l’existence du prétendu concile de Split de 925, qui marque un tournant majeur dans la politique dalmate de la papauté, soit admise sans discussion, alors que l’Historia Salonitana de Thomas l’Archidiacre, pourtant si attentif à défendre le point de vue romain, ne l’évoque jamais, lui qui cite tous les autres conciles spalatins. La mention de ce concile, dont les actes ne sont connus que depuis l’époque moderne, en particulier grâce à l’Illyricum Sacrum de Farlati, a surtout pour objectif de montrer l’ancienneté de la soumission et de la fidélité de la métropole de Split et des Églises dalmates à Rome – voir Stéphane Gioanni, Gouverner le monde par l’écrit. L’autorité pontificale en Dalmatie de l’Antiquité tardive à la réforme grégorienne, Rome, École française de Rome (BEFAR, 386), 2020, chap. 6 « Le cadre normatif de l’autorité pontificale en Dalmatie ». Les derniers travaux sur la Chronique du prêtre de Docléa, qui montrent qu’il s’agit d’un texte composite de la première modernité, et non une chronique du xiie siècle, mériteraient d’être cités – Solange Bujan, « La Chronique du prêtre de Dioclée. Un faux document historique », Revue des études byzantines, 66, 2008, p. 5-38. De façon générale, on peut être surpris que la bibliographie française soit si peu mentionnée, par exemple les travaux de Solange Bujan, Pascale Chevalier, Stéphane Gioanni, Victor Saxer, Jacques Zeiller, etc. On rappellera, notamment, ces publications fondamentales : V. Saxer, « L’introduction du rite latin dans les provinces dalmato-croates aux xe-xiie siècles », dans Atanazije G. Matanić (dir.), Vita religiosa morale e sociale ed i concili di Split (Spalato) dei secc. X-XI, Padoue, 1982, p. 163-193 ; Id., « Les saints de Salone. Examen critique de leur dossier », dans Drago Simundža (éd.), U službi čoujeka, Zbornik nadbiskupa-metropolite dr. Frane Franića, Split, 1987, p. 293-325 ; J. Zeiller, « Les relations de l’ancienne église de Salone avec l’Église romaine », Bessarione, 71, 1903, p. 235-248 ; Id., Les origines chrétiennes dans la province romaine de Dalmatie, Paris, 1906 ; etc. Dans le domaine italien, il serait utile de renvoyer aussi à l’article de Cristina La Rocca et Yuri Marano qui ont montré qu’une lettre importante de Cassiodore se rapportait, sans la nommer, à la capitale dalmate de Salone – « Comment to 12.17 », dans Andrea Giardina, Giovanni Alberto Cecconi et Ignazio Tantillo (éd.), Flavio Magno Aurelio Cassiodoro Senatore, Varie, t. 5 (Libri XI-XII), Rome, L’Erma di Bretschneider, 2015, p. 273-274.

7Ces suggestions ont simplement pour but de montrer l’importance de ce nouvel opus des Regesta Pontificum Romanorum et, plus largement, la richesse des sources et des études en cours sur l’histoire ecclésiastique de l’Adriatique orientale. Nul doute que ce volume contribuera à renforcer l’intérêt pour cette région restée longtemps méconnue des Occidentalistes et des Byzantinistes.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Stéphane Gioanni, « Dalmatia-Croatia Pontificia, Waldemar Könighaus (dir.) »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16760 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16760

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Auteur

Stéphane Gioanni

Université Lumière-Lyon 2

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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