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Comptes rendus – Supplément numérique

Philippe Sénac, L’autre bataille de Poitiers. Quand la Narbonnaise était arabe (viiie siècle)

Florian Gallon
Référence(s) :

Philippe Sénac, L’autre bataille de Poitiers. Quand la Narbonnaise était arabe (viiie siècle), Malakoff, Armand Colin (Mnémosya), 2023, 160 p.

Texte intégral

1Après Charlemagne et Mahomet en Espagne, viiie-ixe siècles (2015) et Al-Andalus. Une histoire politique, viiie-xie siècle (2020), Philippe Sénac prolonge, avec cette Autre bataille de Poitiers, l’utile entreprise qui consiste à amplifier la résonance de l’histoire académique en lui donnant la forme d’ouvrages à l’apparat critique allégé – quoiqu’ici loin d’être inexistant : 216 notes pour 120 pages de texte, 11 pages de bibliographie. L’objet est cette fois l’implantation des musulmans puis les raids qu’ils menèrent au cours du viiie siècle et jusqu’au milieu du siècle suivant entre les Pyrénées et le Rhône : autrement dit « la domination arabe en Gaule narbonnaise » avec ses prolongements, sur laquelle il s’agit de « regrouper […] toutes les données » disponibles afin d’en « restituer l’histoire », mais aussi d’en « mesurer le souvenir dans une plus longue durée » (p. 12). Spécialiste reconnu des zones de contact entre les mondes chrétien et musulman, de part et d’autre de la chaîne pyrénéenne, attentif comme peu de médiévistes à ne négliger ni l’apport des sources latines, ni celui de la documentation arabe, ni les données archéologiques, auteur depuis les années 1980 de plusieurs études touchant à l’histoire et aux vestiges matériels de cette présence musulmane dans le sud de la Gaule, P. Sénac était assurément armé pour mener à bien un tel projet. S’il est vrai que le sujet attendait son livre depuis près de deux siècles et les Invasions des Sarrazins en France par Joseph-Toussaint Reinaud (1836) – plutôt que « Maurice Reinaud » (p. 11) –, P. Sénac avait déjà préparé le terrain en lui consacrant près de 70 pages de Charlemagne et Mahomet ainsi qu’un article publié en 2019 sous un titre approchant – « Cuando fueron árabes. La présence musulmane en Narbonnaise (viiie siècle) », dans Arabización, islamización y resistencias en al-Andalus y el Magreb, Bilal Sarr et Ángeles Navarro (éd.), Grenade, Universidad de Granada, 2019, p. 145-168. Cette synthèse ramassée vient donc actualiser et compléter, autant qu’une documentation lacunaire le permet, notre compréhension d’un épisode dont l’auteur a la sagesse de ne pas surestimer le poids, mais contre la minoration duquel il est tout aussi justifié de mettre en garde : « l’autre bataille de Poitiers », c’est le pendant d’une histoire rebattue, trop souvent réduite à l’événement spectaculaire – la fameuse victoire de Charles Martel dont le surinvestissement historiographique et idéologique n’a pas peu fait pour occulter les autres facettes d’une confrontation entre les Francs et l’empire islamique que l’on ne saurait réduire au triomphe de 732, il est vrai bien orchestré par la propagande pippinide.

2Après une présentation des sources écrites suivie de réflexions transversales sur l’image et la connaissance de l’autre « sarrasin », telle qu’elle émane des textes latins du viiie siècle, et sur le poids, bien difficile à mesurer, du facteur religieux dans ces premières confrontations entre Islam et Chrétienté d’Occident, l’ouvrage suit un déroulement chronologique assez classique, principalement centré sur les aspects militaires et institutionnels. L’auteur reconstitue d’abord la situation politique et démographique de la Narbonnaise avant l’irruption des armées arabo-berbères (chap. 2), puis la succession des offensives musulmanes menées dans la région entre le milieu des années 710 et le milieu des années 720 (chap. 3 et 4) et l’installation qui en résulte de structures de gouvernement musulmanes à Narbonne (chap. 5), enfin la réaction franque que vient couronner la prise de Narbonne en 759 par Pépin le Bref (chap. 6), le repli de l’Islam au sud des Pyrénées et les raids encore lancés depuis al-Andalus contre la Gaule méridionale jusqu’au début des années 840, avant d’ultimes répliques aux xie-xiie siècles (chap. 7). Les deux derniers chapitres concentrent les apports les plus récents : d’abord, en compilant toutes les données de l’archéologie, profondément renouvelées au cours des deux dernières décennies, notamment grâce aux fouilles menées sur le site roussillonnais de Ruscino, qui ont mis au jour plusieurs monnaies islamiques, et surtout le témoignage exceptionnel apporté par une série de rivets de plomb utilisés pour sceller les sacs de butin (chap. 8) ; ensuite, en prenant pour objet la postérité littéraire, artistique et politique de la présence musulmane en Narbonnaise, depuis les chansons de geste jusqu’aux captations récentes de l’épisode par des groupes identitaires à l’audience régionale (chap. 9). Au chapitre des échos textuels, il faudrait ajouter un petit corpus navarro-aragonais qui évoque encore, aussi tardivement que confusément, le passage des armées musulmanes entre les Pyrénées et Toulouse, non sans reconstituer une chronologie erronée en fixant ces faits autour de 920 – la Vie des saints Voto et Félix (xiie s.), José Carlos Martín-Iglesias (éd.), Turnhout, Brepols (Corpus Christianorum Continuatio Mediaeualis, 310), 2022, p. 85, et à sa suite la Chronique de San Juan de la Peña (xive s.), Antonio Ubieto Arteta (éd.), Valence, Anubar (Textos medievales, 4), 1961, p. 29-30, puis un diplôme de Charles III de Navarre (1412), Roldán Jimeno et Aitor Pescador (éd.), Colección documental de Sancho Garcés III, el Mayor, rey de Pamplona [1004-1035], Pampelune, Nabarralde, no 15, p. 96.

3L’amplitude du propos et le volume assez réduit du livre suffisent à expliquer que l’auteur, malgré la prudence dont il fait preuve, n’ait pu laisser toute leur place aux nuances et aux doutes que des informations fragmentaires ou d’interprétation délicate ne permettent pas de gommer ou de dissiper entièrement. C’est par exemple le cas lorsqu’il affirme que la Chronique de Moissac fixe « de manière erronée » l’assaut du gouverneur Al-Samh contre Toulouse « à l’année 715 » (p. 45). Il est vrai que le récit de cet événement figure dans un passage placé sous le millésime 715 et juste avant un autre correspondant à une série de faits survenus en 716. La conclusion n’en est pas moins discutable, car l’évocation de la confrontation toulousaine prend place dans une longue digression dédiée à la chute du royaume wisigoth et aux avancées des armées musulmanes dans la péninsule Ibérique puis le sud de la Gaule – séquence dont le texte précise bien qu’elle couvre plus de vingt ans : il est difficile d’imaginer une inconséquence telle du chroniqueur qu’il aurait cru pouvoir rabattre tout ce segment chronologique sur la seule année 715. Il faudrait pareillement interroger l’idée selon laquelle les noms arabisants portés par plusieurs des Hispani installés dans l’Empire carolingien au début du ixe siècle auraient été ceux de musulmans, convertis ou non au christianisme (p. 90) : la riche bibliographie consacrée à l’anthroponymie arabe dans les territoires chrétiens de la péninsule Ibérique aux ixe-xe siècles fonderait à considérer d’autres hypothèses, comme celles d’une immigration mozarabe – on sait que Louis le Pieux avait invité les chrétiens de Mérida à trouver refuge en terre impériale – ou d’une simple acculturation onomastique de populations chrétiennes antérieurement établies dans les zones de contact avec al-Andalus. Autre exemple : il est devenu difficile d’affirmer sans discussion la réalité d’un premier sacre de Pépin le Bref en 751 (p. 9 et 77) depuis les travaux érudits de Josef Semmler, Der Dynastiewechsel von 751 und die fränkische Königssalbung, Düsseldorf, Doste, 2003 et de Florence Close, « Le sacre de Pépin de 751 ? Coulisses d’un coup d’État », Revue belge de philologie et d’histoire, 85, 2007, p. 835-852, qui en ont mis en cause l’historicité.

4La nature synthétique de ce livre explique aussi que P. Sénac ait puisé à certaines de ses publications antérieures – les arguments relatifs à la datation de la prise de Narbonne en 719 ou le récit de l’offensive musulmane contre Toulouse en 721 peuvent être lus en termes très voisins dans son Charlemagne et Mahomet, p. 43-44 et 47-50 – ou aux travaux d’autres auteurs, sans que les contraintes éditoriales lui aient peut-être laissé le loisir de sourcer précisément chaque emprunt. Le lecteur désireux d’approfondir se trouvera, ici ou là, frustré par ce référencement incomplet. Il pourra l’être aussi s’il veut consulter certaines sources, pas toujours citées dans l’édition de référence : pour en rester à la documentation latine, il faut désormais préférer aux éditions de la Chronique mozarabe de 754 par José Eduardo López Pereira et des chroniques asturiennes par Yves Bonnaz, utilisées par l’auteur, leur réédition récente par Juan Gil, Chronica hispana saeculi viii et ix, Turnhout, Brepols (CCCM, 65), 2018 ; à la version « grand public » de l’Historia Wambae par Olivier Rimbault, le texte établi de manière critique par Wilhem Levison et repris par Jocelyn Hillgarth, Sancti Iuliani Toletanae sedis episcopi opera. Pars I, Turnhout, Brepols (CCSL, 115), 1976 ; à la vieille édition de la chronique d’Adémar de Chabannes par Jules Chavanon (1897), celle donnée par Pascale Bourgain, Ademari Cabannensis Chronicon, Turnhout, Brepols (CCCM, 129), 1999 ; à l’édition de la Chronique de Moissac dans les MGH, celle – inédite mais accessible en ligne – d’Hans Kats et David Claszen, Chronicon Moissiacense Maius. A Carolingian World Chronicle From Creation until the First Years of Louis the Pious, Université de Leyde, 2012, en ligne [studenttheses.universiteitleiden.nl/handle/1887/20005]. Sur cette dernière œuvre, il convient d’ajouter que sa composition, fixée par l’auteur « au xe siècle » (p. 18), remonte, d’après les dernières études, au premier quart du siècle précédent. Dans le cas du Laterculus regum Visigothorum ou des Gestes des abbés de Fontenelle (cités p. 32 et 69), c’est le renvoi même à une édition du texte qui fait défaut.

5Une autre réserve tient au choix de ne donner certains textes qu’en traduction. S’il permet indéniablement de « les rendre plus accessibles » (p. 13), il empêche aussi d’en vérifier la justesse alors même que les versions retenues auraient parfois mérité d’être révisées ou discutées. Parler de la « France » (p. 6) plutôt que de la Francie, d’après une vieille traduction de la Chronique mozarabe, est au minimum désuet – c’est d’ailleurs la seconde option que retient l’auteur pour traduire ailleurs un passage des Annales regni Francorum (p. 88). Rendre la perfidia attribuée aux Sarrasins par Bède le Vénérable comme « perfidie », à la suite de Pierre Monat et Philippe Robin (p. 48), et non comme « impiété » – avec Olivier Szerwiniack, Florence Bourgne et Jacques Elfassi, Bède le Vénérable. Histoire ecclésiastique du peuple anglais, Paris, Les Belles Lettres, 1999, t. 2, p. 147 –, va plutôt à l’encontre des études consacrées au terme perfidia dans les sources patristiques et médiévales – Bernard Blumenkranz, « Perfidia », Archivum Latinitatis Medii Aevi, 22, 1952, p. 157-170 ; Antoon Bastiaensen, « Les vocables “perfidus” et “perfidia” et leur application aux juifs dans la chrétienté latine des premiers siècles », dans Heretics and Heresies in the Ancient Church and in Eastern Christianity, Josef Verheyden et Herman Teule (éd.), Louvain/Paris, Peeters, 2011, p. 215-229 –, la même question se posant du reste à propos d’un passage du pseudo-Frédégaire, où se trouve évoquée, selon la traduction ici retenue, la « perfide nation » des Sarrasins (p. 20). Considérer que l’armée menée par Eudes d’Aquitaine pour délivrer Toulouse assiégée par les musulmans en 721 était constituée, selon la Chronique de Moissac, « d’Aquitains ou de Francs » (p. 45) plutôt que « d’Aquitains et de Francs » – sens que permet d’envisager sans difficulté la tournure latine cum exercitu Aquitaniorum vel Francorum – n’est ni évident ni indifférent. De même, la correspondance établie entre Djillîqiya et Galice (p. 43) d’après le Fath al-Andalus apparaît-elle réductrice, le toponyme étant en réalité employé dans cette œuvre, comme plus largement chez les historiens arabes du Moyen Âge, pour désigner l’ensemble des régions tenues par les chrétiens au nord de la péninsule Ibérique, par différenciation du domaine franc étendu jusqu’à la Marche hispanique.

6Formulons enfin deux corrections de détail : la conversion personnelle de Récarède au catholicisme n’intervient pas en 589 (p. 26), date où la décision du souverain fut étendue à tout le royaume wisigothique par le troisième concile de Tolède, mais à la fin de l’année 586 ou au début de 587 ; seul Pierre Salies – auquel P. Sénac associe indûment Sydney Forado (p. 116) – a soutenu la thèse peu convaincante selon laquelle l’affrontement de 721 ne se serait pas déroulé à Toulouse, mais à Martres-Tolosane.

7Ces quelques remarques, qui visent seulement à prolonger ou compléter un propos toujours éclairant, mais parfois contraint par son format éditorial, ne diminuent pas les mérites de l’ouvrage. Le premier d’entre eux est sans nul doute de réunir toutes les informations et connaissances dont nous ne disposions qu’en ordre dispersé à propos d’un moment singulier et assez méconnu de l’histoire : celui que détermina, entre le temps des Wisigoths et le gouvernement des Francs, l’implantation de troupes et d’une administration musulmanes en Gaule méridionale. Sur cette « Narbonnaise arabe », on ne courra pas grand risque à présager que le livre de P. Sénac demeurera pour longtemps la synthèse la plus aboutie.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Florian Gallon, « Philippe Sénac, L’autre bataille de Poitiers. Quand la Narbonnaise était arabe (viiie siècle) »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16749 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16749

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Auteur

Florian Gallon

Université Toulouse-Jean Jaurès, UMR 5136 Framespa

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