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Comptes rendus – Supplément numérique

Rüdiger Schnell, Accomplissement de l’amour, mort de l’amour ? Le paradoxe amoureux et l’amour courtois, traduit de l’allemand par Sandra Debot

Alain Corbellari
Référence(s) :

Rüdiger Schnell, Accomplissement de l’amour, mort de l’amour ? Le paradoxe amoureux et l’amour courtois, traduit de l’allemand par Sandra Debot, Paris, Classiques Garnier (Recherches littéraires médiévales, 31), 2021, 182 p.

Texte intégral

1Dès 1985, Rüdiger Schnell s’est imposé par son livre Causa amoris. Liebeskonzeption und Liebesdarstellung in der mittelalterlichen Literatur – Bern/Munich, Francke (Bibliotheca Germanica, 27), 1985 – comme l’un des romanistes importants de sa génération. Son article sur l’amour courtois, traduit en français, de 1989 – « L’amour courtois en tant que discours courtois sur l’amour », Romania, 110, 1989, p. 72-126 et 331-363 –, l’a fait connaître des médiévistes français. Paru dans la même revue, et à peine plus d’un siècle après l’étude classique de Gaston Paris, qui fondait le concept même d’« amour courtois » – « Études sur les romans de la Table Ronde. Lancelot du Lac. II. Le conte de la Charrette », Romania, 12, 1883, p. 459-534 –, l’article de R. Schnell proposait une redéfinition du concept, qui reste, aujourd’hui encore, fondamentale. Alors que G. Paris ne prenait en compte que la plus sublime des conceptions littéraires de l’amour au Moyen Âge, et se voyait par là obligé de restreindre drastiquement le corpus qui l’illustrait – le réduisant aux chansons des troubadours, au Chevalier de la charrette et au De Amore d’André le Chapelain –, R. Schnell proposait, au contraire, d’englober dans le concept d’amour courtois l’ensemble des conceptions amoureuses qui pouvaient raisonnablement prêter à discussions dans les milieux de cour des xiie et xiiie siècles. Par là, il réhabilitait l’appellation donnée par G. Paris, fortement contestée dans les années 1960-1970, au profit du terme plus idiomatique de fin’amor. Cette dernière appellation pouvait ainsi se restreindre au corpus traité par G. Paris, tout en laissant ouverte la possibilité qu’« amour courtois » possède une extension plus large.

2Trente ans après cet article, qui a opéré une véritable révolution copernicienne dans la compréhension de son objet, et après s’être en particulier intéressé à la question de l’expression des émotions dans la littérature médiévale, R. Schnell revient à son thème de prédilection à travers une étude magistrale destinée à faire date dans le débat, toujours très vif, autour des conceptions amoureuses développées dans la poésie du Moyen Âge. Paru en allemand en 2018 – Tod der Liebe durch Erfüllung der Liebe ? Das paradoxe amoureux und die höfische Liebe, Göttingen, V & R unipress, 2018 –, Accomplissement de l’amour, mort de l’amour ? vient en effet de paraître en français dans une traduction précise et fidèle de Sandra Debot.

3Ce bref ouvrage n’est pas à proprement parler une synthèse, mais, s’attaquant à un problème apparemment très circonscrit, il propose une remarquable mise au point, dont les conclusions rayonnent sur l’ensemble du débat courtois. La question que pose R. Schnell est celle de la validité du concept de « paradoxe amoureux » forgé par Léo Spitzer – « L’amour lointain de Jaufré Rudel et le sens de la poésie des troubadours », Studies in the romance languages and literatures, 5, 1944, repris dans Études de style, Paris, Gallimard, 1970, p. 81-133. Ce dernier considérait, en effet, que les troubadours préféraient désirer la dame plutôt que de la posséder, car la possession aurait entraîné la mort du désir et donc de l’amour. R. Schnell commence par identifier sept variantes de la proposition initiale de L. Spitzer :

  • le renoncement à la possession aurait eu une valeur éducative ;

  • le chevalier, en quête de reconnaissance sociale, ne pouvait pas se permettre de convoiter charnellement la dame. On aura reconnu la fameuse thèse d’Erich Köhler jadis parue ici même : « Observations historico-sociologiques sur la poésie des troubadours », Cahiers de civilisation médiévale, 7, 1964, p. 27-51 ;

  • il ne pouvait pas être question de nuire à la dame en amoindrissant sa valeur sociale ;

  • le troubadour serait conscient que son amour est sans espoir. Thèse, en particulier de Dietmar Rieger, envers qui R. Schnell est très sévère tout au long de son ouvrage : voir Dietmar Rieger, Mittelalterliche Lyrik Frankreichs I, Lieder der Tobadors, Provenzalisch/Deutsch, ausgewählt, übersetzt und kommentiert, Stuttgart, Reclam, 1980 ;

  • la douleur serait plus douce que l’assouvissement pour le troubadour ;

  • désir et assouvissement s’excluraient par principe ;

  • le mariage de la dame serait seul responsable de l’assouvissement.

4Avouons que cette liste suscite deux petits regrets : d’une part, elle juxtapose les différentes positions plus qu’elle ne les articule – la conception sociologique d’E. Köhler se reproche de la septième, tandis que les cinquième et sixième, quoiqu’exclusives l’une de l’autre, semblent plus proches de la proposition initiale de L. Spitzer – ; d’autre part, elle ne propose aucune hypothèse sur les présupposés qui les gouvernent. Il est certes à peine nécessaire de rappeler l’optique marxiste d’E. Köhler – qui est d’ailleurs hautement problématique : la pratique du trobar est un égalisateur social et non le lieu d’un conflit –, mais il serait en revanche très intéressant de creuser les raisons qui ont poussé L. Spitzer à proposer le premier cette idée d’un « paradoxe amoureux ». R. Schnell, tout au long de son livre, récuse les explications psychologisantes pour s’en tenir à ce que nous disent les textes et à ce que l’on peut déduire de la pratique performative des troubadours – précisons, une fois pour toutes, que ce terme renverra également, dans ce qui suit, aux trouvères et aux Minnesänger – : c’est là une excellente méthode et au fond la seule défendable scientifiquement, comme le prouvent les résultats de l’enquête de R. Schnell, qui examine successivement les questions des plans sur lesquels se situe le discours, du genre littéraire – chapitre très bref (p. 47-49) –, de l’accomplissement de l’amour, du désir pour un objet qu’on possède, de ce que nous disent les tensos, les partimens et les chansons – c’est le plus long chapitre du livre (p. 67-102) –, de la différence entre « posséder » et « avoir », des obstacles qui valorisent l’objet aimé, des suites du coït et du travail proprement poétique des troubadours. R. Schnell nous brosse ainsi un tableau rigoureux et complet des arguments échangés du xiie au xive siècle autour de la question de savoir si oui ou non l’assouvissement sexuel est souhaitable et, corollairement, si oui ou non l’amour est encore réputé possible après ledit assouvissement. La réponse de R. Schnell est extrêmement claire : les poètes, ou plutôt les points de vue, – car on voit souvent le même auteur soutenir des points de vue différents d’un texte à l’autre –, qui soutiennent que l’assouvissement n’est pas souhaitable, car il signifierait la fin de l’amour, existent, mais sont extrêmement minoritaires et sont généralement stigmatisés comme incompatibles avec l’obédience amoureuse : quand on aime vraiment, on ne doit pas craindre que l’assouvissement rassasie, puisque ce serait avouer par là que l’on n’est qu’un « faux amant », c’est-à-dire un vulgaire séducteur sans vergogne. Fidèle à son idée que l’amour courtois n’est rien d’autre que la somme des discours que l’on porte sur lui, R. Schnell met en avant l’aspect performatif de la poésie des troubadours : les points de vue exprimés n’ont rien de personnel ou, plus exactement, ils subordonnent toujours le sentiment personnel à la nécessité de s’intégrer à un processus dialectique en acte. Surtout, ils sont au service d’une conception privilégiant le respect de l’objet aimé, tout en récusant une idéalisation intempestive de celui-ci. En clair, les troubadours reconnaissent généralement sans ambages leur désir de la jouissance sexuelle, et peu d’entre eux admettent que celle-ci mettrait fin au désir. Cette opinion est, en revanche, beaucoup plus souvent exprimée chez les poètes latins et cléricaux et dans les pastourelles, mais on ne doit, encore une fois, pas attribuer ces divergences à des différences existentielles entre les poètes : si les troubadours nous paraissent moins misogynes que les goliards, ce n’est pas tant parce qu’ils seraient meilleurs par nature qu’en raison du caractère contraignant et conventionnel de leur poétique. Le dernier chapitre du livre revient d’ailleurs, en offrant des confirmations textuelles dénuées d’ambiguïté, sur la vieille, mais toujours pertinente, idée de la « poésie formelle » défendue par Guiette : on ne cherchera pas chez les troubadours une introuvable sincérité.

5Cela dit, il nous est loisible de revenir à la question que nous posions plus haut : pourquoi L. Spitzer a-t-il développé son idée de « paradoxe amoureux » et pourquoi cette conception a-t-elle eu tant de succès ? La réponse, à notre sens, est à chercher dans l’atmosphère spirituelle de l’époque dans laquelle vivait L. Spitzer, à savoir celle du début du xxe siècle. L’auteur des Études de style est, en effet, l’héritier à la fois des conceptions victoriennes « fin de siècle », qui ont développé l’imaginaire de la femme fatale, et du courant de pensée qui s’en est proposé comme le dépassement, alors même qu’il en perpétuait les présupposés : la psychanalyse. On évoquera, à cet égard, un exemple tardo-romantique fameux : celui de Charles Baudelaire. On sait que les poèmes que l’auteur des Fleurs du Mal a dédiés et envoyés anonymement à Madame Sabatier figurent parmi les plus parfaits exemples d’une réutilisation moderne de la rhétorique courtoise. Tout y est : adoration presque religieuse, sollicitation appuyée, protestations d’allégeance. Or, on sait aussi que « La Présidente », quand elle découvrit l’identité de son adorateur, en fut si charmée qu’elle céda à ses instances. Ch. Baudelaire ne se laissa pas prier davantage, mais le lendemain de leur unique nuit d’amour, il écrivit à sa dame une lettre des plus grossièrement misogynes, regrettant que ce ne fût « que cela », et nous fournissant pour le coup l’expression la plus parfaite que l’on puisse imaginer du « paradoxe amoureux » spitzérien. Anecdote ? Rien n’est moins sûr, car c’est exactement dans ce sens qu’ira Sigmund Freud en diagnostiquant comme hantise de l’inaccomplissement la névrose de l’homme aux rats, dont Henri Rey-Flaud a tiré le parallèle qui s’imposait dans un livre vite devenu l’un des classiques des études médiévales : La névrose courtoise, Paris, Navarin, 1983. H. Rey-Flaud est absent de la bibliographie de R. Schnell ; en revanche, Jacques Lacan y figure pour sa tout aussi classique contribution à l’exégèse de l’amour courtois – « L’amour courtois en anamorphose », dans Le Séminaire VII. L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 167-184 –, mais elle n’est sauf erreur citée nulle part dans le livre – et ce n’est pas, soit dit en passant, la seule référence fantôme de sa bibliographie. Signe d’un développement que R. Schnell comptait écrire, mais auquel il a finalement renoncé ? C’est un peu dommage, car éclairer l’origine de l’idée moderne du « paradoxe amoureux » lui aurait permis de mieux asseoir son refus de l’explication psychologique et son choix bien arrêté de ne faire parler que les témoignages médiévaux. Cela dit, la question des invariants de la psyché humaine reste ouverte : R. Schnell montre très bien dans son livre que la pensée du « paradoxe amoureux » n’est pas un anachronisme au xiie siècle, et que si elle s’avère extrêmement fugitive dans les textes des troubadours, ce n’est pas parce qu’elle est impensable, mais parce qu’elle est en inadéquation avec l’éthique courtoise.

6Nous avons loué plus haut la traduction de Sandra Debot : on se permettra cependant trois minuscules remarques. Page 123 : dans l’évocation de « la littérature courtoise romane et anglophone des xiie/xiiie siècle », l’adjectif « anglophone » est évidemment un lapsus pour « germanique » ; p. 135 : le terme fin’amor devrait être mis au féminin ; p. 136 (et 145) : l’adjectif « conceptionnel » gagnerait à être remplacé par « conceptuel ».

7On se permettra aussi une remarque sur les notes : si nous ne sommes pas forcément partisan de l’idée trop rigide selon laquelle celles-ci devraient se limiter à des renvois bibliographiques, il nous semblerait cependant souhaitable qu’elles ne proposent que des développements dont l’insertion à l’intérieur du texte ferait figure de digression. Or, ici, les notes comprennent souvent des informations essentielles à la compréhension du fil principal et des exemples sans lesquels l’argumentation de l’auteur n’aurait pas toute la clarté nécessaire, si bien que le lecteur est contraint à un va-et-vient un peu fatigant que lui aurait évité une meilleure ergonomie du rapport entre texte et notes.

8On aurait également souhaité quelques adaptations, en particulier bibliographiques, à l’intention du lecteur français : que R. Schnell cite de nombreux Minnesänger est évidemment une excellente chose, d’autant plus qu’il n’oublie pas de choisir aussi ses exemples chez les troubadours et les trouvères. En revanche, on aurait aimé qu’allusion soit faite, lorsqu’il est question de la légende tristanienne, à Béroul et à Thomas plutôt qu’à Gottfried de Strasbourg et à l’Erec de Chrétien de Troyes, plutôt qu’à celui d’Hartmann von Aue. L’édition française des Études de style de L. Spitzer aurait également gagné à être référencée.

9Mais ces quelques remarques, on l’aura compris, sont des broutilles au regard de l’intérêt majeur que présente, au sein de la recherche actuelle, ce livre, grâce auquel R. Schnell s’impose décidément comme un exégète incontournable de l’un des concepts les plus débattus de la littérature du Moyen Âge.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alain Corbellari, « Rüdiger Schnell, Accomplissement de l’amour, mort de l’amour ? Le paradoxe amoureux et l’amour courtois, traduit de l’allemand par Sandra Debot »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16744 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16744

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Auteur

Alain Corbellari

Universités de Lausanne et de Neuchâtel

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