Navigation – Plan du site

AccueilNuméros265Comptes rendus – Supplément numér...Jan Glück, Animal Homificans. Nor...

Comptes rendus – Supplément numérique

Jan Glück, Animal Homificans. Normativität von Natur und Autorisierung des Politischen in der europäischen Tierepik des Mittelalters

Pierre Levron
Référence(s) :

Jan Glück, Animal Homificans. Normativität von Natur und Autorisierung des Politischen in der europäischen Tierepik des Mittelalters, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2021, 259 p.

Texte intégral

1Animal homificans ? Le titre de cet ouvrage – désormais abrégé AH – est repris d’une définition que Raymond Lulle donne de l’être humain : « homo est animal homificans ». Issu d’une thèse de doctorat soutenue en mars 2020 à l’université Louis-Maximilien de Munich, ce livre a pour propos principal l’étude de textes animaliers dont l’argument principal est la réunion de leurs personnages dans une cour sous l’autorité d’un roi ou pour en élire un : la Fabula de Ægro Leone, l’Ecbasis Cuiusdam Captivi, l’Ysengrimus, le Reinhart Fuchs, les branches Renart médecin et Renart Empereur du Roman de Renart, le Couronnement de Renart, Rainaldo e Lesengrino et le Llibre de les Bèsties, qui est – comme on le sait – un livre du Llibre de Meravelles de Raymond Lulle. Le présent compte rendu décrira brièvement l’ouvrage, avant d’aborder les éléments de sa problématique. AH est un volume relié de 259 pages au format in-8°. Il n’est pas illustré, mais sa couverture insère des miniatures tirées respectivement des folios 6v, 134r et 148v du manuscrit Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 12584. Les notes sont placées en bas de page, et leur consultation est de ce fait d’autant plus commode que certaines sont très amples, comme la note 17 à la page 35. La lecture de l’ouvrage doit d’ailleurs se faire sans omettre les notes, qui offrent des éléments de réflexion importants – voir la note 175 page 78, par exemple. La table des matières se trouve aux pages 5 à 7 ; l’avant-propos, à la page 9 ; l’introduction, entre les pages 11 et 30. La première partie (Das tierepische Erzählverfahren) est entre les pages 31 à 100 ; la deuxième (Aporien des Politischen) se situe aux pages 101-160 ; la troisième (Autorisierung des Politischen) se rencontre entre les pages 161 et 235. La conclusion (Schlussgedanken : animal homificans) est placée aux pages 237 à 242. Une bibliographie distinguant les sources et la littérature grise clôt l’ensemble (p. 246 à 259). Deux questions structurent l’interrogation : le caractère normatif de la nature et l’autorisation du politique, c’est-à-dire ce qui fonde les rapports politiques dans une société organisée comme une cour royale. La démarche est chronologique et surtout philosophique, et c’est sur ce dernier point qu’AH apporte une contribution véritablement originale.

2Le discours d’AH est chronologique, au sens où son objet d’étude – la cour des animaux – est étudié depuis ses témoins les plus anciens, une fable byzantine et la Fabula de Ægro Leone, consignée dans un manuscrit rédigé à Saint-Gall au ixe ou au xe siècle jusqu’à sa réalisation la plus récente à la fin du xiiie siècle dans le Llibre de les Bèsties. Le thème, dont il existe deux grandes variantes – le roi des animaux est malade ou il faut l’élire, sachant que le Couronnement de Renart les utilise toutes les deux – est caractérisé par l’existence de personnages constants : le lion est le roi des animaux, rôle que le renard lui dispute temporairement dans Renart Empereur et définitivement dans le Couronnement de Renart. Il est entouré de vassaux, dont le personnel varie au gré des textes, mais qui comportent généralement un loup et un ours. Le point central de l’ensemble est néanmoins le renard unanimement défini comme rusé et dont le rôle va de dissident objet de plaintes de la part des autres animaux, mais qui guérit le souverain, à celui de conseiller agissant au détriment des autres animaux et du roi, en passant par celui d’usurpateur ou de roi. AH étudie deux phénomènes : le premier est le passage du thème de la cour des animaux du grec puis du latin aux langues vernaculaires européennes – le moyen haut-allemand, l’ancien français, l’italien et le catalan en l’occurrence –, sans pour autant s’intéresser aux phénomènes linguistiques ou même à la tradition manuscrite des textes concernés, à l’exception des deux recensions du Rainaldo e Lesengrino. Ce n’est, certes, pas un défaut majeur dans une étude qui n’a pas de vocation philologique ou codicologique, mais c’est toutefois un manque, dans la mesure où d’éventuelles versions différentes ou « dissidentes » ne sont pas prises en compte, tout comme le fait que Renart médecin et Renart empereur ne figurent pas dans la totalité des manuscrits du Roman de Renart. Le second est l’évolution du personnage du renard. Les deux éléments constants, que sont sa présence dans la totalité des textes du corpus et sa ruse, recouvrent une très grande variété d’actions et de comportements. Le personnage, doté d’une existence avant et après Renart, tend à se complexifier et à devenir une figure centrale de la politique dans le monde des animaux. Il passe d’une posture dissidente à une fonction de conseiller au cours de l’élection du roi, puis de conseiller royal dans le Llibre de les Bèsties. Il se caractérise même par une polyvalence bien plus importante que celles d’autres figures animalières : alors que le lion évolue assez peu, caractérisé qu’il est par ses fonctions de justicier, de législateur et de chef de guerre, le renard peut changer de genre – Raymond Lulle en fait une renarde – ou même se voir requis de travailler manuellement et de devenir herbivore dans les deux rédactions du Rainaldo e Lesengrino. Le Couronnement de Renart le fait apparaître en moine dominicain accompagné du prieur de son ordre à la cour. Il aurait fallu commenter plus avant cette appartenance à un ordre mendiant, dans la mesure où un Renart froqué pose le problème des fondements théologiques de la royauté. Associer un ordre mendiant à Renart revient à en faire un ordre subversif. Son importance croît surtout au fur et à mesure de son évolution tandis que celle du loup s’affaiblit. Ces deux figures suscitent des interrogations comparables : le loup de l’Ecbasis Cuiusdam Captivi n’est pas, littéralement, un loup mais un « forstrarius » (p. 74-77) et Renart cesse d’être formellement un animal dans Renart Empereur (p. 148-155), mais le loup perd son importance dans le Llibre de les Bèsties. Plus importante, toutefois, est la structure générale de l’argumentation. Les textes du corpus ne bénéficient pas d’études d’ampleur identique : la fable grecque est abordée pendant cinq pages, la Fabula de Ægro Leone mobilise neuf pages, l’Ecbasis Cuiusdam captivi dix-neuf pages, autant que l’Ysengrimus ; le Reinhart Fuchs est commenté sur seize pages, Renart Médecin en nécessite vingt, Renart Empereur vingt-cinq, Rainaldo e Lesengrino vingt-trois et le Llibre de les Bèsties trente-sept. AH est donc construit selon quatre axes inégaux :

  • le corpus grec et latin, dans lequel les personnages sont anonymes ou n’ont pas de nom personnel. Les récits animaliers – Jan Glück parle d’« épopée animalière » (Tierepik) – sont le résultat d’un travail littéraire fait à partir de la fable. Il faut toutefois relever que si la dynamique décrite par l’auteur existe, elle cohabite pendant toute la période concernée avec l’existence de la fable : le recueil de Marie de France date de la fin du xiie siècle, et les collections ésopiques ou reprises d’Avianus sont compilées entre le xiiie siècle – Isopets de Lyon et de Chartres, Isopet-Avionnet de Milan – et le xve siècle (Isopet III de Paris). Il n’y a donc pas de substitution d’un genre à l’autre, mais une cohabitation de la fable et des récits animaliers ;

  • l’Ysengrimus, où ils ont une identité personnelle, tournant épistémologique fondamental dès lors qu’ils s’individualisent ;

  • le complexe renardien, formé du Roman de Renart et des textes de langue d’oïl, italiens ou moyen haut-allemand qui s’en inspirent. On a avec lui un axe central de la démonstration (soixante-seize pages) qui met en évidence une forte coupure épistémologique compréhensible, comme une sorte de creuset d’expérimentations idéologiques en langue vernaculaire et d’expérimentations diégétiques, dont l’importance réside dans sa vaste diffusion ;

  • le Llibre de les Bèsties. Ici, la réflexion post-renardienne intègre le récit animalier dans une philosophie anthropologique qui constitue l’aboutissement intellectuel du genre, et l’on atteint ici le second élément essentiel d’AH : l’étude philosophique du thème de la cour des animaux.

3Une étude philosophique ? Jan Glück part d’une matière poétique et se sert d’une catégorie de critique littéraire courante en Allemagne, mais rare en France : l’épopée animalière. La structure fondamentale de sa réflexion met en évidence le caractère fondamentalement diégétique de son corpus, l’analyse du récit servant de base aux analyses plus conceptuelles. L’enjeu d’AH est toutefois philosophique bien plus que poétique. L’ouvrage risque d’ailleurs de déjouer un certain nombre d’horizons d’attentes critiques reposant sur l’analyse littéraire de textes de fiction. Si ces récits animaliers sont considérés comme des sources d’idées ou de représentations, il ne s’agit pas pour autant de penser « sans concepts » – comme l’a établi Florence Goyet pour l’épopée (Penser sans concepts : fonctions de l’épopée guerrière, Paris, Champion, 2006) –, mais d’observer l’élaboration de concepts dans un matériau qui n’est pas en lui-même philosophique et qui apparaît souvent très éloigné de la philosophie médiévale. AH n’est toutefois pas une étude lisant la littérature animalière médiévale au prisme de la philosophie du Moyen Âge. Jan Glück utilise très peu cette dernière : le Policraticus de Jean de Salisbury et Thomas d’Aquin sont les seuls penseurs médiévaux qu’il emploie. Le cadre conceptuel provient d’auteurs contemporains : Giorgio Agamben, Lorraine Daston, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Jacques Derrida et Philippe Descola. Il faut aussi leur ajouter David Hume. La bibliographie témoigne d’ailleurs de la primauté des penseurs actuels, avec quatorze références, sur les philosophes médiévaux, avec cinq références. AH vise donc à analyser sa matière au prisme de la philosophie actuelle, dans la perspective d’une réfutation des conceptions organicistes du corps social développée dans le Policraticus. Son premier élément semble être le choix de figures animalières pour supporter la réflexion. Ce n’est pas une solution obligatoire pour des écrivains médiévaux qui peuvent élaborer des outils permettant de penser le politique en décrivant des sociétés humaines complexes, mais les animaux s’adaptent particulièrement bien à des démarches anti-organicistes dans la mesure où ils permettent de mettre en place un cadre assez stable de personnages dotés de fonctions et de caractéristiques reconnaissables, tout en étant mobile et permettant de montrer une nature politique, où des échanges conflictuels et des transactions se mettent en scène. Le poids dans la démonstration des textes, où les personnages ont une personnalité et dont la langue est vernaculaire, est le second élément, conceptuel celui-ci, de la coupure épistémologique que représente la matière de Renart. Les questions de la normativité de la nature et des modes d’autorisation du politique, que les textes débattent âprement – une démarche comparatiste l’aurait montré d’une manière plus efficace –, entrent donc dans le champ de réflexion d’un public non-latiniste. Le mouvement intellectuel décrit – transformation initiale, vulgarisation et coupure épistémologique, puis accomplissement, Raymond Lulle élaborant avec le Llibre de les Bèsties une philosophie du politique dans lequel ce dernier doit se refonder constamment – est toutefois caractéristique d’une capacité d’interprétation optimale. Jan Glück raisonne en sous-entendant que les destinataires initiaux de son corpus pouvaient l’interpréter de la sorte. Ce n’est pas impossible, dans la mesure où l’hypothèse d’un public très cultivé, voire de plus en plus cultivé, a été étayée par l’historiographie récente de la culture – Martin Aurell, Le Chevalier lettré. Savoir et conduite de l’aristocratie au xiie et au xiiie siècle, Paris, Fayard, 2011 –, mais cela ne tient pas compte des modes d’interprétation médiévaux des textes inspirés par les quatre sens de la lecture de la Bible, ni de la diversité des lectures possibles de ces textes qui ont dû être très discutés par leur public, au sens où Per Nykrog parle de discussion à propos de la littérature médiévale (Chrétien de Troyes, romancier discutable, Genève, Droz, 1996). AH met toutefois en évidence une donnée essentielle : la philosophie politique médiévale connaît plusieurs modes, dont la littérature animalière est une forme importante ; elle apparaît en littérature beaucoup plus tôt qu’elle n’est traduite.

4Mettre en scène des animaux pour édifier des sociétés politiques humaines ? L’animal, moins abstrait qu’un concept ou qu’une figure allégorique, mais plus qu’un personnage humain, est une solution pertinente pour construire des systèmes réflexifs capables d’atteindre de nombreux destinataires. AH le montre de par son caractère particulièrement stimulant pour la réflexion.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Levron, « Jan Glück, Animal Homificans. Normativität von Natur und Autorisierung des Politischen in der europäischen Tierepik des Mittelalters »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16706 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16706

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search