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Comptes rendus – Supplément numérique

Francesca Galli, Il De luce di Bartolomeo da Bologna. Studio e edizione

Cristina Panzera
Référence(s) :

Francesca Galli, Il De luce di Bartolomeo da Bologna. Studio e edizione, Florence, Sismel Edizioni del Galluzzo (Micrologus Library, 104), 2021, lii-381 p.

Texte intégral

1Les recherches sur la culture franciscaine ont connu un bel essor ces dernières années, avec nombre de projets portant sur les réseaux intellectuels, les bibliothèques, la circulation des savoirs. L’édition scientifique du traité d’optique de Barthélemy de Bologne, qui fut maître en théologie à Paris vers 1275, puis ministre provincial de l’Ordre dans sa ville natale, illustre de manière exemplaire ce renouveau d’intérêt et s’insère magistralement dans la collection dirigée par A. Paravicini Bagliani, dont les études sur la science à la cour pontificale de Viterbe constituent pour F. Galli un socle solide de référence. Si l’histoire de l’optique et des théories de la vision avait fait une place au théologien bolonais à côté de ses plus illustres contemporains, de Robert Grosseteste à Roger Bacon, John Peckham ou Bonaventure – voir à ce sujet les travaux de D. C. Lindberg, Theories of Vision from Al-kindi to Kepler, Chicago, 1976 et S. A. Gilson, Medieval Optics and Theories of Light in the Works of Dante, Lewinston/Queenton/Lampeter, 2000, opportunément cités –, la lecture intégrale de son traité sur la lumière demeurait réservée aux connaisseurs, sur la base de l’édition procurée en 1932 par le père Ireneo Squadrani (OFM) dans les pages de la revue Antonianum. C’est donc le mérite de F. Galli de rendre désormais ce texte disponible à un plus large public, dans une édition scientifique complète de tous les apparats critiques, comportant notamment l’identification des auteurs et des ouvrages cités et plusieurs autres outils, comme un glossaire des termes clés (p. 238-245), qui facilitent la compréhension. Le couronnement de cette entreprise serait vraiment la publication d’une traduction en italien, pour l’instant seulement évoquée dans la préface parmi les desiderata (p. xii).

2Cette édition du De luce a été préparée par F. Galli dans le cadre d’une thèse de doctorat à l’université de la Suisse italienne de Lugano, soutenue en 2016. Corrado Bologna, qui a été le directeur de thèse ainsi que son inspirateur, signe la longue préface qui ouvre le volume (p. xvii-li) et qui contextualise les études d’optique de frère Barthélemy et des autres maîtres franciscains par rapport à l’herméneutique médiévale et à l’esthétique de la lumière, avec de belles ouvertures en direction des arts – le gothique, les vitraux des cathédrales – et de la littérature, notamment dans le domaine de la poésie médiévale italienne. En effet, la question qui agite depuis longtemps la philologie italienne concerne la possible influence exercée sur Dante par l’enseignement franciscain d’optique, et peut-être directement par notre théologien de Bologne, à l’époque où Dante faisait ses études dans cette ville.

3Le volume s’articule en deux parties : une étude de l’auteur et de l’œuvre (p. 3-166), suivie de l’édition du traité dans les deux rédactions, une longue et une plus brève, qui nous sont parvenues – p. 249-343 pour les textes. On regrette l’absence d’une table des figures, certaines non numérotées – comme à la page 245. Il s’agit de diagrammes que l’éditrice a élaborés pour visualiser certains passages du texte, conformément à une modalité de fruition – le renvoi à l’essai de J.-C. Schmitt, Penser par figures, Paris 2019, est très pertinent – que Barthélemy avait lui-même prévu : son texte renvoie à des illustrations qui n’ont pas été reproduites, malheureusement, par les copistes. Les quatre chapitres de l’étude examinent dans l’ordre les sources sur la vie et l’activité de l’auteur (chap. I) ; l’histoire de l’optique médiévale et des interprétations spirituelles de la lumière dans la tradition néoplatonicienne influencée par Augustin et Avicenne – chap. II, où la formule d’augustinisme avicennisant est rejetée (voir note 69) – ; la nature de ce manuel issu de la compilation de différentes sources (chap. III) et enfin sa fortune (chap. IV). Tout au long de cette étude, on apprécie la prudence et l’honnêteté intellectuelle dans l’approche des sources et dans l’examen des différentes hypothèses de reconstruction historiographique, ainsi que la large connaissance de problématiques philosophiques et scientifiques que F. Galli parvient à évoquer sans jamais perdre le fil, et c’est une gageure, de sa démonstration. Elle puise dans les chroniques, les actes notariés, les documents d’archives pour poser quelques jalons chronologiques et situer notamment vers 1265 le séjour du Bolonais à Paris, sa fréquentation du franciscain anglais John Peckham – « probablement maître de B. à Paris » (p. 16) –, puis la charge de maître de théologie exercée « pour un an ou deux » dans une période comprise entre 1272 et 1277 (p. 12). La composition du De luce est donc pour F. Galli le fruit de ces études parisiennes, elle avance une datation « à la moitié des années 1260 », sur la base du fait que les textes d’Aristote ne sont pas cités d’après la traduction de Guillaume de Moerbecke (p. 119). De retour à Bologne en 1278, Barthélemy reprend ensuite ses contacts avec la cour pontificale, noués « peut-être déjà à partir de la fin des années 1250 » (p. 16), pour être nommé ministre provincial de l’Ordre de 1285 à 1289 ; le dernier document le mentionnant porte la date 1294.

4La définition du genre d’écriture auquel appartient le De luce apparaît problématique : traité d’optique ? manuel de théologie ? notes préparatoires pour l’homilétique ? Pour garder toute la souplesse nécessaire à l’encadrement de ce type de textes produits « entre chaire et pupitre » – c’est le beau sous-titre du chap. III –, F. Galli explique : « Au premier regard, ce livre apparaît comme un manuel, un texte en prose de longueur circonscrite qui résume une série de notions d’optique et établit pour chaque manifestation de la lumière sur terre une correspondance sur le plan spirituel » (p. 88). L’essentiel, pour la science optique, est donc tiré du traité sur la perspective de Peckham et de l’Opus majus de Bacon (p. 132). Le frère Barthélemy évoque à plusieurs reprises dans son texte la festinacio – cf. chap. V.2 du traité (p. 342) – qui conditionne son discours, soumis à la nécessité de la brevitas. S’agirait-il d’une contrainte liée à la performance orale de l’enseignement universitaire, comme l’éditrice en fait l’hypothèse page 89 sur la base du passage final du chapitre I.4.c « De quo multa essent dicenda, sed prohibet brevitas, que tamen est multis auditoribus grata […] » ? Pas sûr, car notre maître connaît bien les préceptes de l’ars dictaminis, comme le montre sa citation de la Rhétorique nouvelle (à Herennius) dans un passage de ses Quaestiones disputatae de fide étudié page 43 de ce volume – il y est question de renoncer au prothema pour abréger un discours.

5Comment la propagation de la lumière physique à travers l’air aide à penser la diffusion de la parole du Christ ? En quoi un vitrail filtrant les rayons solaires peut-il évoquer l’âme des saints traversés par l’amour de Dieu ? Féru de physique et de géométrie euclidienne, notre savant franciscain n’en est pas moins un théologien, et le fondement analogique de sa pensée le rapproche entièrement, remarque F. Galli, de Bonaventure, pour lequel la lumière physique n’est qu’une métaphore de la lumière spirituelle, une image donc du Christ et non pas son essence (p. 78). La présentation ordonnée des auteurs cités dans le De luce qui occupe le chapitre III est fort utile et montre toute l’acribie de la chercheuse, par exemple lorsqu’elle prouve par l’analyse linguistique que le De divinis nominibus pseudo-dyonisien est lu dans l’Explanatio de Thomas Gallus (p. 124) et qu’Hugues de Saint-Victor est le commentateur du De angelica hierarchia cité par Barthélemy (p. 125). Quant à la fortune du De Luce, une avancée importante concerne les reprises textuelles de la part de Servasanto de Faenza et surtout la présence de ses notes de lecture – même si l’hypothèse est présentée avec prudence – sur les marges du manuscrit florentin qui conserve le traité dans sa forme longue. Prudence également pour la question qui concerne Dante et sa connaissance directe de l’œuvre de Barthélemy (p. 157-166), postulée par plusieurs spécialistes – M. Corti et G. Fioravanti –, rejetée par d’autres (S. A. Gilson) : la bibliographie est complète, les conclusions renvoyées à des recherches futures à mener sur l’ensemble des écrits du franciscain, la plupart encore inédits, un vaste corpus qui comprend un commentaire sur les Sentences, dix sermons et vingt-sept quaestiones disputatae.

6Pour l’établissement de son édition, F. Galli procède différemment du père Squadrani et offre le texte complet des deux rédactions transmises respectivement par le manuscrit Plut. 17 sin. 8 de la Bibliothèque Laurentienne de Florence [F] et par le manuscrit Canon. Pat. Lat. 52 de la Bodleian Library d’Oxford [O]. Le premier, qu’elle date des « dernières décennies du xiiie s. » (p. 168), conserve la version longue, copiée sur une dizaine de folios, tandis que, dans le second, le De luce occupe seulement les folios 96ra-99vb, présentant une version sensiblement plus réduite. Presque un siècle sépare ces deux témoins, car O remonte à la seconde moitié du xive siècle et nous amène loin de Florence, son copiste étant « vraisemblablement d’aire germanique » (p. 189) – et d’autre part les lieux anciens de conservation sont liés à la Vénétie. S’agissant de deux rédactions très différentes, l’éditrice s’éloigne du choix du père Squadrani de confiner la leçon de O dans l’apparat des variantes en bas de page et décide de présenter les deux textes chapitre par chapitre l’un à la suite de l’autre, en imprimant le texte de O en corps mineur après le texte de F – qui est jugé « plus proche de la dernière volonté de l’auteur » (p. 200). Les critères sont conservatifs, parfois peut-être trop, puisque dans les deux cas il ne s’agit pas d’une copie autographe et il paraît excessif de rendre compte dans le texte d’accidents de copie comme « ab eis [utitur] utitur » (IV.3.26) ou « sicut [sicut] superior » (IV.4.32). Mais quel est le rapport entre ces deux versions ? O résume-t-il le texte de F ou bien nous témoigne-t-il d’une phase d’élaboration antérieure à F ? Bien que cette dernière hypothèse semble plus plausible à l’éditrice, elle avoue cependant sa difficulté à fournir une réponse définitive (p. 201). Prudence qui, associée à une érudition assurée, caractérise l’ensemble du livre, présenté comme une étape d’une recherche en cours riche de développements possibles. Les interventions sur le texte, que ce soit pour les suppressions ou les intégrations, semblent judicieuses, parfois néanmoins avec une intention normalisatrice, par exemple pour le passage de O page 324 (IV.5) « [et illud] per maiorem in ea lucis interne aggregacionem », où et illud pourrait être maintenu, avec le sens de « et ce point », pour annoncer un dernier élément de l’énumération ; pour F « sed ipsam <pupillam> semper movendo » (III.4.b 31) le rappel du substantif pupillam, cité quatre lignes plus haut, ne paraît pas indispensable. Ailleurs, on peut interroger le sens des divergences ponctuelles entre O et F, et la traduction serait alors fort utile : à la fin de son traité Barthélemy affirme qu’il ne veut pas examiner la chaleur associée à la lumière ni ses effets, selon le texte de O : « Hec tamen omnia et omnes lucis effectus […] reliquuntur ad presens maiori investigacioni, vel saltem alteri tempori » (p. 343), selon F : « […] relinquuntur ad presens maiorum investigacioni, vel saltem alii liberiori et apciori tempori ». S’agit-il de la promesse d’un cours plus approfondi incluant la chaleur ou d’une recherche sur des sujets plus importants, voire traités par des auctoritates ? Ces quelques remarques prouvent comment la rigueur et la transparence dans les critères éditoriaux adoptés permettent au lecteur de tout horizon, qu’il soit historien, philosophe ou spécialiste de littérature, de questionner à travers cette édition la science de la lumière du savant franciscain qui fut contemporain de Dante. On pourra alors se saisir de l’invitation faite par F. Galli et C. Bologna à suivre le rayonnement de ce savoir dans la culture italienne médiévale et, pour cela, évoquer, par exemple, la célèbre chanson Al cor gentil rempaira sempre amore de Guido Guinizelli pour la comparaison entre Dieu et le soleil, et particulièrement les vers 31 à 34, où les gens nobles qui s’adonnent aux vices sont comparés à la boue : « Fere lo sol lo fango tutto ‘l giorno / vile reman, né ‘l sol perde calore ». L’analogie entre le péché chez l’homme et la matière opaque qui n’absorbe pas la lumière apparaît dans un passage de l’Opus maius de Bacon étudié par F. Galli (p. 56), mais également dans le De luce (V.1) au sujet du corpus sordidum, O précise lutum, qui ne peut pas contaminer la pureté de la lumière, avec un développement sur la sainteté du Christ et la condition des pécheurs.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Cristina Panzera, « Francesca Galli, Il De luce di Bartolomeo da Bologna. Studio e edizione »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16695 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16695

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Auteur

Cristina Panzera

Université Bordeaux Montaigne, UMR 5607 Ausonius

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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