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Comptes rendus – Supplément numérique

Grégory Combalbert, « Sauf le droit épiscopal ». Évêques, paroisses et société dans la province ecclésiastique de Rouen (xie-milieu du xiiie siècle), préface de Thierry Pécout

Vincent Tabbagh
Référence(s) :

Grégory Combalbert, « Sauf le droit épiscopal ». Évêques, paroisses et société dans la province ecclésiastique de Rouen (xie-milieu du xiiie siècle), préface de Thierry Pécout, Caen, Pôle universitaire normand, Presses universitaires de Caen, Mont-Saint-Aignan, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2021, 640 p.

Texte intégral

1L’ouvrage constitue la publication de la thèse de son auteur, enrichie par de nombreuses lectures et recherches depuis sa soutenance en 2009. Il s’inscrit dans une démarche historiographique cultivée depuis les années 1980, l’étude du gouvernement des évêques dans un diocèse ou une région bien délimitée, au cours du moment de réforme de l’Église que mène le courant grégorien à partir du xie siècle et jusqu’à la mise en place, au milieu du xiiie siècle, d’un pouvoir et d’un droit épiscopaux désormais stabilisés pour une longue période. La méthode, caractérisée par une érudition sans faille, repose sur la lecture exhaustive des sources, très largement citées, en brèves traductions dans le corps du texte, plus longuement en latin dans les notes, l’étude fouillée de leur vocabulaire, la discussion serrée de leurs interprétations et des explications que l’auteur trouve dans les travaux antérieurs ou se propose à lui-même. De multiples exemples précis sont exposés à partir de ces sources, faisant de l’ouvrage une mine de renseignements sur un grand nombre d’églises paroissiales et de personnages, évêques, abbés, seigneurs ou simples desservants, facilement accessibles grâce à la précision des index ; ils conduisent à des analyses souvent nuancées, rendant compte aussi d’une certaine diversité que l’on peut rencontrer entre les diocèses, puisque la partie orientale de la province ne présente pas toujours les mêmes situations qu’un espace occidental plus récemment reconstruit après les invasions et destructions des Vikings. Ne sont pas négligées les comparaisons avec des régions voisines de la Normandie, comme la province de Reims, ni la mise en contexte, politique plus qu’économique et démographique, des transformations et des évolutions relevées. Les soucis de clarté et de lisibilité d’un contenu souvent dense conduisent l’auteur à introduire de nombreux titres et sous-titres, à rythmer son propos par de fermes conclusions, à fournir au lecteur des moyens d’accès autres que discursifs, réunis à la fin du volume, des listes d’évêques par diocèse, un ensemble de dix-sept cartes, un glossaire de trente-deux vocables aux formulations très accessibles, et quatre tableaux. Inspiré par des méthodes récentes, il fait place à la prosopographie, avec cent dix-huit notices de doyens ruraux, classées par diocèse puis chronologiquement à l’intérieur de chacun d’eux, chaque renseignement précisé trouvant sa référence en note.

2Après la description du pouvoir épiscopal au xie siècle, lorsque les diocèses normands et le corps épiscopal se reconstituent, mais que les sources restent assez rares, trois étapes scandent l’analyse. La période qui, commencée vers 1070, s’achève vers 1130, voit les premiers pas de la défense et de l’expansion de ce qui se présente alors comme les « coutumes » épiscopales, droits de jugement de certains crimes difficiles à préciser aujourd’hui, droit de visite et exigence de participation du desservant au synode annuel que l’évêque réunit en sa cathédrale, avec paiement des droits afférents à l’une comme à l’autre. L’édification d’un pouvoir du prélat plus développé se situe entre 1130 et 1180, tardivement donc par rapport à d’autres régions, par l’action de fortes personnalités comme l’archevêque Hugues d’Amiens, qui constitue autour de lui un réseau de prélats favorables aux réformes, poussés par la papauté et les courants novateurs de l’époque, habiles aussi à profiter d’un certain affaiblissement du pouvoir ducal en raison des querelles politiques. Enfin, la stabilisation et l’ouverture d’une action moins canonique et plus pastorale de l’évêque caractérisent les dernières années du xiie et la première moitié du xiiie siècle.

3La continuité de la construction se trouve mise en évidence : chaque étape développe les acquis de la précédente, dans l’imposition de règles juridiques et la mise en place d’un personnel d’agents locaux notamment. Aux décisions des conciles provinciaux s’ajoutent les multiples contentieux qui concernent telle ou telle église ; les concessions accordées en des circonstances particulières sont remises en cause un peu plus tard, par exemple celles par lesquelles, au xie siècle, des évêques avaient livré les coutumes d’une paroisse à une communauté religieuse. L’un des enjeux essentiels réside dans le contrôle des seigneurs laïques sur les paroisses, parce qu’ils en sont souvent les fondateurs : ils en choisissent les desservants, en prélèvent les revenus, dans des organisations et des partages dont la complexité reflète fréquemment celle des rapports entre seigneurs, vassaux fieffés et vavasseurs. Maintes fois aussi, ils donnent ces droits sur les paroisses à des abbayes ou des collèges d’ecclésiastiques, à des fins de charité et de prière. Le moyen d’action utilisé par les prélats pour freiner ce mouvement et construire leur autorité sur les églises au-delà des anciennes coutumes, dans un souci grégorien de leur liberté et de celle du clergé, consiste alors, dans un premier temps, à s’insérer dans le processus de donation, à favoriser les dons aux chanoines cathédraux ou aux établissements de chanoines réguliers qui apparaissent à partir des années 1120, avant d’imposer la notion essentielle de patronage qui confère au seul évêque l’investiture d’un clerc comme desservant d’une paroisse, le patron, laïque ou ecclésiastique, ne détenant plus qu’un droit de présentation de celui-ci au prélat. La Normandie se caractérise par le poids conservé du patronage laïque, mais la mise en place de ce régime renforce incontestablement le pouvoir épiscopal. Dans une partie de la province au moins se diffuse rapidement le canon du concile de Latran III de 1179, qui attribue à l’évêque le choix du desservant si aucune présentation n’a eu lieu dans un délai de trois mois. Entre 1172 et 1188 apparaît, dans le diocèse de Bayeux, la première occurrence du droit de déport : l’évêque jouit désormais des revenus des paroisses pendant la vacance qui intervient entre la mort ou la démission d’un desservant et la mise en possession de son successeur après présentation par le patron.

4La mise en place d’un corps d’auxiliaires s’inscrit, elle aussi, dans la continuité. Les archidiacres, qui constituent à l’origine un groupe assez informel au service du prélat, apparaissent dès le xie siècle, en sa première moitié à l’est, en sa fin à l’ouest ; ils déploient le droit de visite de l’évêque ; le territoire placé sous leur responsabilité est progressivement délimité, élément important de la construction d’une approche spatialisée du diocèse qu’exprime aussi l’effort des ordinaires pour mieux pénétrer des régions où d’autres influences s’exerçaient parfois contre eux, celle des grandes abbayes caennaises, pour celui de Bayeux par exemple. Les doyens ruraux, qui assurent peu à peu le maillage du diocèse, deviennent au xiiisiècle les véritables piliers locaux de l’action des évêques, exerçant un contrôle des desservants de paroisses par les réunions mensuelles de calendes dans leur decanatus, tandis que les cours épiscopales se dotent d’instruments écrits de gestion des patronages, en premier lieu les pouillés, dont deux sont conservés pour cette époque, l’un concernant le diocèse de Rouen et l’autre celui de Coutances.

5L’institution du rector de la paroisse, terme qui commence à se diffuser vers 1200 environ, supplantant les anciens vocables de personna et de vicarius, proprius sacerdos exerçant la cure des âmes d’un groupe bien défini de fidèles, sur lequel il jouit d’un monopole sacramentel, apparaît comme plus franchement nouvelle, issue d’élaborations théologiques et d’orientations du milieu romain davantage que du développement sui generis du pouvoir épiscopal. Le dessein profond est celui d’un accompagnement pastoral des fidèles plus attentif, dans un certain délaissement des contraintes juridiques. Le régime bénéficial donne désormais quelques libertés aux rectores, la possibilité de la non-résidence et l’affermage de plus en plus fréquent de revenus paroissiaux par exemple. Mais, à travers la surveillance des doyens, ce sont les ornements, les livres, les comportements, les niveaux de formation peut-être aussi, qui font l’objet de cette attention sourcilleuse, dont les visites de l’archevêque Eudes Rigaud (1248-1275) témoignent clairement pour la suite du xiiie siècle.

6Le choix d’une approche des évolutions à partir du pouvoir épiscopal n’exclut pas d’intéressantes remarques sur les origines sociales du clergé paroissial : même cantonnées aux patronages et malgré le nombre élevé de ceux en mains ecclésiastiques, la petite aristocratie laïque et l’élite villageoise continuent d’attribuer à des membres de leur famille des responsabilités qui restent pour elles un efficace moyen d’influence locale. Néanmoins, plusieurs caractères de ce milieu ne font pas l’objet d’analyses, faute de sources explicites peut-être, alors que bien des précisions concernant son statut juridique ou ses revenus ont suggéré de nouvelles perspectives au lecteur. Plus qu’en ses origines et sa définition, la notion de bénéfice est abordée en certaines de ses résonances, pour souligner qu’il est bien une possession corporelle du prêtre de la paroisse, qu’au xiiie siècle il comprend désormais, dans un grand nombre de cas, l’intégralité des revenus de celle-ci et que l’exigence d’un serment de fidélité prêté par le présenté au patron, que l’on peut donc rapprocher de l’hommage, se développe. Mais le bénéfice n’aurait-il pas des liens plus resserrés avec l’évolution des relations féodo-vassaliques, alors que la circulation de ce terme comme l’unicité du milieu qui y participe directement, celui donc de la petite aristocratie, les rendent vraisemblables ? De même, la construction d’une hiérarchie consacrée par des ordinations successives et sa relation à la cure des âmes n’ont pas retenu l’attention de l’auteur : aux xiie et xiiie siècles, les ecclésiastiques présentés à l’investiture d’une paroisse sont-ils le plus souvent prêtres ou simples clercs ? S’ils ont déjà, pour une bonne partie d’entre eux au moins, reçu le plus élevé des ordres majeurs, l’existence dès cette époque de nombreux prêtres sans bénéfice, caractéristique de la fin du Moyen Âge, voulue ou au moins acceptée par les évêques puisqu’eux seuls disposent du pouvoir d’ordination, gagne en vraisemblance, la chronologie de leur apparition se fait plus précise, l’existence d’un réseau de lieux de formation peut être envisagée, dans les établissements religieux ou les chapitres par exemple, voire dans certaines paroisses qui commencent alors à organiser des communautés de chapelains accueillant de jeunes clercs, et la conception épiscopale du sacerdoce se trouve éclairée. L’apparition de carrières bénéficiales, c’est-à-dire de passages d’un prêtre d’un bénéfice à un autre, que l’on peut supposer plus prestigieux ou plus rémunérateur, et la propagation des cumuls seraient sans doute plus difficiles à mettre en évidence : l’usage du seul prénom pour désigner les individus dans les actes rend hasardeuse l’élaboration de prosopographies.

7Il faut souligner la grande richesse de cet ouvrage, qui apporte sur une période longue et une province non sans originalités de multiples données, du simple détail aux larges analyses et aux explications convaincantes, appelé donc à rendre de nombreux services à plusieurs générations d’historiens. Après les études sur l’action des évêques, il fait naître l’attente de celles qui s’attacheront à la figure du prêtre.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Vincent Tabbagh, « Grégory Combalbert, « Sauf le droit épiscopal ». Évêques, paroisses et société dans la province ecclésiastique de Rouen (xie-milieu du xiiie siècle), préface de Thierry Pécout »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16674 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16674

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Auteur

Vincent Tabbagh

Université de Bourgogne, UMR Artéhis

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