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Comptes rendus – Supplément numérique

Martin Aurell, Excalibur, Durendal, Joyeuse : la force de l’épée

Amicie Pélissié du Rausas
Référence(s) :

Martin Aurell, Excalibur, Durendal, Joyeuse : la force de l’épée, Paris, PUF, 2021, 324 p.

Texte intégral

1Glossaire et compendium de l’épée médiévale, l’ouvrage de Martin Aurell se présente comme un hymne à cet objet iconique de la civilisation médiévale. La synthèse est érudite – plus de 15 pages de sources sont fournies en bibliographie –, fluide et d’un format tout à fait maniable.

2Quatre grandes parties organisent le propos, envisageant l’épée sous le prisme du métier, de la merveille, de la chevalerie et du christianisme. Objet d’art et d’artisanat, l’épée est le trophée du mythique Galant, le meilleur des forgerons, dont les origines légendaires survivent à la christianisation du monde. Les conditions techniques de sa fabrication sont reconstituées avec précision, depuis la collecte du minerai de fer jusqu’à l’application du pommeau et de la garde. Parfois, des inscriptions sont connues, marquant presque toujours l’objet de la marque du forgeron ou de son atelier, non de son possesseur. L’environnement de la forge se pare d’une aura mythique, parfois infernale, avant sa maîtrise par le christianisme. L’artefact lui-même se présente comme un objet exceptionnel par sa beauté et sa dureté, et par une lame aux reflets surnaturels. Les consommateurs aguerris de fantasy retrouveront les lames brillant dans l’obscurité des grottes monstrueuses, motif que l’auteur n’attribue pas qu’au seul folklore, mais aussi à l’association naturelle entre les étincelles de la forge et la lame.

3Merveille, l’épée s’anime aussi. Certaines lames sont dotées de pouvoirs particuliers, rendues invincibles lorsque le bon bras les manie, capables d’infliger des blessures cruelles et de les guérir. Des ajouts viennent renforcer leur sacralité : inscriptions ramassées en runes ou en abréviations ésotériques à force d’être condensées, reliques enchâssées dans le pommeau – plus fréquentes dans la fiction que dans la réalité. L’épée prend parfois une vie propre. Elle lâche Beowulf dans ses combats monstrueux, elle blesse le duc de Normandie pour l’empêcher de décapiter un Juif ; maudite, elle peut coûter la vie à son porteur ou à son fabricant ; brisée, elle est ressoudée – sans doute plus souvent dans l’imagination de Chrétien de Troyes que dans le réel, les expériences de soudures secondaires produisant des lames fragiles.

4Mais l’épée luit d’un éclat plus particulier encore lorsqu’elle est empoignée par une main chevaleresque. « Symbole d’une domination » écrit l’auteur, qui consacre à l’épée de chevalerie la partie centrale de l’ouvrage. Tour à tour amante d’un Roland mourant, amie d’un Beowulf enragé, symbole de la noblesse combattante, l’épée est bien « plus qu’une arme ». Elle dénote l’appartenance à une élite guerrière, dont le mépris pour les faux et les haches plébéiennes envahit la littérature courtoise ; elle est l’élément central de la cérémonie d’adoubement et du rite de sortie de chevalerie, moins connu mais justement mis en exergue ici. Progressivement, elle s’impose comme l’emblème de la justice royale dans l’iconographie, des enluminures bibliques aux sceaux de majesté. « Le glaive statique du roi est, en lui-même, le signe de sa toute-puissance. » L’épée envahit les rituels du pouvoir médiéval : les porte-glaives accompagnent les processions du couronnement, les serments de fidélité sont jurés sur l’épée dans le monde scandinave, et les combats acharnés, entre chrétiens mais aussi entre chrétiens et sarrasins, se dénouent souvent par la saisie ou la reddition de l’épée vaincue. Enfin et surtout, l’épée nourrit la mémoire généalogique, constitutive de l’identité chevaleresque. Trésor familial sans prix, l’épée est la plus sûre caution qui soit. Les testaments, la littérature, les textes de la pratique attestent du soin attaché à sa transmission. À l’occasion, des baudriers de luxe arborent la généalogie en vignettes de toute une lignée prestigieuse, tel le baudrier qui gainait le glaive du couronnement impérial. La passion généalogique se teinte aussi de souvenirs bibliques ou mythologiques : nombreuses sont les épées arthuriennes à se réclamer d’une filiation vétérotestamentaire, telle Recuite, forgée par Jacob, le fils d’Isaac, dans la Chanson d’Antioche, ou encore Joyeuse, la célèbre épée de Charlemagne, toujours forgée par Isaac puis transmise à Clovis dans le Mainet au xiie siècle. La fiction rejoint le réel – pour le manipuler – dans l’affaire de l’appropriation de l’héritage breton et arthurien par les Plantagenêt, symbolisée par l’attribution d’Excalibur à Richard Cœur de Lion. Plus sombre, le glaive est aussi l’instrument de la vengeance familiale et du sang, voir du châtiment divin.

5Impossible enfin d’éviter la lourde charge symbolique de l’épée dans le christianisme. « Les deux glaives » sont d’abord ceux tirés par les apôtres dans les Évangiles au moment de la dernière Cène. Ce passage mystérieux n’a cependant gagné la théologie politique médiévale qu’au xie siècle, quand les promoteurs de la réforme grégorienne s’accordent à y voir un glaive spirituel et un glaive temporel, et à subordonner le second au premier. Glaive de Pierre contre celui de César, Sacerdoce contre Empire : toutes les querelles brûlantes du xiie siècle courent sur le fil de l’épée, jusqu’à l’affaire Thomas Becket, dont le meurtre à Cantorbéry est traité dans de très belles pages. Plus surprenant, l’idée des deux glaives envahit jusqu’aux débats sur la croisade, bien connus de l’auteur (Des chrétiens contre les croisades, Paris, Fayard, 2015). Ainsi, le moine anglais Raoul le Noir, très hostile à la troisième croisade, proclame-t-il la supériorité du glaive de la parole de Dieu sur le glaive de César (p. 214). La pensée politique de la fin du Moyen Âge finit par avoir raison des excès de la théocratie des deux glaives, en affirmant la séparation des pouvoirs spirituels et temporels et de leurs origines. Cela n’empêche pas le sacré d’envahir les grands rituels du politique médiéval : dans les Ordines de couronnement des rois de France, l’archevêque de Reims prend l’épée sur l’autel pour la remettre au roi ; dans les adoubements, les sermons prennent fréquemment l’épée pour support métaphorique de leurs développements sur les combats intérieurs qui attendent le futur chevalier ; enfin, nombreuses sont les inscriptions en forme de bénédictions et d’invocations des noms sacrés qui recouvrent les lames. Il n’est pas jusqu’au motif arthurien du glaive fiché dans le perron qui ne reçoive un traitement chrétien. L’autel se superpose au perron païen – sans jamais l’effacer totalement, et dans l’iconographie, les glaives fichés dans la pierre finissent par évoquer la croix, quand ils ne sont pas eux-mêmes incisés de manière cruciforme.

6Le travail accompli est remarquable. Il faut souligner la grande variété des références mobilisées et toujours soigneusement contextualisées : du Beowulf à la Vie de Saint Alexis, des traités sur la chevalerie aux historiographes Plantagenêt, des sagas scandinaves aux enseignements des princes, des Lais de Marie de France à l’Edda poétique, de la matière de Bretagne aux Siete Partidas, sans oublier un arrêt du parlement de Louis IX en 1268 : la diversité des textes mobilisés est étourdissante et fait véritablement rentrer dans la culture de l’épée médiévale. Elle fait se dessiner des motifs communs aux mondes scandinaves et francs : la relation fusionnelle entre le chevalier et son épée, dont Lancelot et Galaad sont des parangons en Europe occidentale, a son pendant dans la Saga de Hrölfr Kraki, mise par écrit en Islande au xive siècle ; le geste de Lore, l’héroïne arthurienne du Chevalier aux deux épées, qui dérobe son épée à la dépouille d’un chevalier, est imité par la scandinave Hervör, qui arrache son épée à la tombe en flammes de son père. L’iconographie n’est pas en reste, la Broderie de Bayeux côtoyant l’émail du tombeau de Geoffroi Plantagenêt, les folios bibliques voisinant avec les miniatures des romans arthuriens, dont quelques-unes sont présentées en cahier photographique. On regrette peut-être l’absence de renvoi dans le fil du texte aux illustrations du cahier, surtout lorsqu’elles sont longuement commentées, tels le perron-autel du chapitre final.

7Mais la réussite la plus sûre de l’ouvrage reste, sans conteste, l’intégration du texte au réel, le dialogue maintenu entre la fiction médiévale, si riche, et la réalité du maniement des épées. Par la confrontation rigoureuse des textes aux sources archéologiques, l’auteur établit ou non la réalité d’un motif littéraire – ainsi de la possibilité de « recoller » des lames, très présente dans les romans arthuriens, mais fort improbable au regard des collections conservées et des techniques connues de soudure. Ainsi, aussi, de cette femme inhumée à Birka, en Norvège, avec tout un attirail guerrier, fascinante incarnation de ces Walkyries scandinaves dépeintes par Saxo Grammaticus – jusqu’à ce qu’un soigneux examen des restes ne prouve que le corps inhumé, bien que féminin, n’avait aucune des traces du maniement de l’épée, qui déforment habituellement le bras et la clavicule. Gracile, et exempt des blessures reçues dans une vie guerrière, il serait plutôt celui d’une femme de haut rang, enterrée avec les symboles de son pouvoir. Parfois, au contraire, le réel rejoint la fiction : ainsi découvre-t-on le rituel de la consommation par procuration des noces d’Anne de Bretagne et de Maximilien d’Autriche, en décembre 1490, la jeune fiancée et le représentant de son époux étant allongés côte à côte, séparés par une épée. La matière arthurienne, que connaît bien l’auteur pour en avoir donné une édition récente (Les chevaliers de la table ronde. Romans arthuriens, Paris, PUF, 2022, avec M. Pastoureau), est exploitée avec précision et rigueur, sans que les charmes de la fiction n’empêchent d’accéder au réel.

8Objet d’art et de fantasme, symbole de domination et d’inversion fictive des codes, support de la réflexion théologico-politique médiévale, l’épée médiévale reste un objet central de la culture et de l’imaginaire médiéval. La synthèse que lui consacre M. Aurell plaira aux passionnés du Moyen Âge, spécialistes ou non, et ravira les étudiants en quête d’informations claires et précises sur cet objet tranchant. C’est tout le Moyen Âge qui se reflète dans l’éclat de sa lame.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Amicie Pélissié du Rausas, « Martin Aurell, Excalibur, Durendal, Joyeuse : la force de l’épée »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 265 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ccm/16671 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ccm.16671

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Auteur

Amicie Pélissié du Rausas

La Rochelle Université, Laboratoire Lienss

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