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Monographique

Le carabe Charlus. Commentaires sur les trois traductions brésiliennes de la Recherche de Proust

Charlus the beetle. Comments on the three Brazilian translations of Proust’s Recherche
Fillipe Mauro

Résumés

La publication de la première traduction brésilienne de la Recherche, qui est aussi la première en langue portugaise, débute à la fin de 1949, grâce à un projet à grande envergure lancé par la maison d’édition Globo. Après plusieurs années de travail, le poète Fernando Py publie en 1987, chez Ediouro, non seulement une nouvelle traduction intégrale de la Recherche, mais aussi la version en portugais des manuscrits inachevés Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve. En 2022, Mario Sergio Conti initie la publication de la troisième traduction intégrale de la Recherche dans un partenariat avec Rosa Freire d’Aguiar, cette fois-ci chez Companhia das Letras. Le choix de Procura do tempo perdido à la place du traditionnel Busca do tempo perdido symbolise l’effort de mettre à jour et de renouveler des traductions qui, à leur avis, commençaient à vieillir. Cet article présente les particularités des trois versions brésiliennes du roman de Proust en portugais et met en débat les raisons pour lesquelles ce pays est devenu l’une des terres les plus fertiles pour la traduction de la Recherche.

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Texte intégral

  • 1 Mounin, Georges. Les problèmes théoriques de la traduction. Paris : Gallimard, 1976, p. 169.

1N’importe quel cours de littérature française au Brésil soulève le doute réitéré concernant la meilleure traduction d’À la recherche du temps perdu en portugais. Le questionnement angoissé de la plupart de nos étudiants est sûrement un produit du postulat platonicien, cristallisé au fil des siècles, selon lequel il y aurait toujours une traduction optimale, capable de « toujours et tout communiquer tout de suite » ; selon lequel il y aurait des traducteurs idéaux, capables de s’approprier « l’unité de l’expérience humaine, l’identité de l’esprit humain, l’universalité des formes de la connaissance »1. Mais cela, hélas, n’est pas la seule impasse. Nos étudiants subissent également un mal dont ne souffrent pas, par exemple, les locuteurs de chinois, d’arabe, de polonais ou d’autres langues qui connurent assez peu de versions du roman de Proust. Précisons que c’est au Brésil que la Recherche a été traduite pour la première fois en langue portugaise et c’est là qu’une troisième version est en cours d’élaboration.

  • 2 Ibid., p. 227.
  • 3 Ibid., p. 232.

2Trois traductions intégrales qui se distinguent non seulement par rapport à leur écart temporel, mais aussi dans leurs méthodes, dans leurs ambitions, dans leur compréhension de la valeur littéraire du texte originel et dans leur engagement concernant le travail de traduction. Une traduction ne peut pas être réduite à des « problèmes de conversions algébriques formelles, au passage mécanique des formules linguistiques d’un système [...] aux formules linguistiques d’un autre système »2. Une traduction correspond, avant tout, à une « série d’opérations dont les matériaux initiaux et les produits finaux sont des significations »3. Et les significations de la Recherche ont tellement varié au Brésil que nous avons nous, lecteurs brésiliens de Proust, parfois l’impression d’être devant trois auteurs qui travaillent en collaboration et non d’un seul écrivain.

  • 4 Sauthier, Etienne. Proust sous les tropiques : diffusion, réceptions, appropriations et traduction (...)
  • 5 Ibid., p. 19.
  • 6 Ferraro, Alceu Ravanello ; Kreidlow, Daniel. « Analfabetismo no Brasil : configuração e gênese das (...)

3Les recherches d’Étienne Sauthier ont mis en évidence que la première mention du roman de Proust a été publiée dans la presse brésilienne au sein d’un journal de Rio de Janeiro fin 1919. Autrement dit, à peine quelques jours après la polémique qui a suivi l’attribution du Prix Goncourt à À l’ombre des jeunes filles en fleurs, deuxième volume de la Recherche4. Il est pourtant fort probable que des jeunes étudiants brésiliens habitant Paris au début du siècle, et notamment le futur critique Alceu Amoroso Lima, avaient déjà lu Du côté de chez Swann quelques années avant et avaient apporté dans leurs valises quelques volumes au moment d’échapper à la guerre de 19145. Malgré ces différents points de départ, il est surprenant que la première traduction ne paraisse officiellement qu’en 1948. La Recherche demeura ainsi, pendant deux décennies, le livre de chevet de l’infime élite francophone d’un pays comptant plus de 70% d’illettrés6 avant d’être présentée à un ensemble plus large de lecteurs et de devenir ensuite une référence fréquente de la culture générale.

  • 7 Je cite quelques exemples pertinents : Marques Rebello a traduit La Flèche d'or (The Arrow of Gold) (...)

4La première traduction du roman de Proust au Brésil est le fruit des efforts des éditeurs de la Livraria do Globo, à Porto Alegre, qui travaillaient à ce moment-là sur l’implantation de la bibliothèque Nobel, une vaste collection d’ouvrages du canon occidental traduits en portugais. Rien de moins que les pères du modernisme brésilien ont été invités par la Livraria do Globo à participer, pendant dix ans, à la composition de la bibliothèque Nobel7. La traduction de Em busca do tempo perdido a été confiée à son tour à quatre noms célèbres : Mário Quintana (No caminho de Swann, À sombra das raparigas em flor, O caminho de Guermantes, Sodoma e Gomorra) ; Manuel Bandeira, avec la collaboration de la professeure de français Lourdes Sousa de Alencar (A prisioneira) ; Carlos Drummond de Andrade (A fugitiva) ; et Lúcia Miguel Pereira (O tempo redescoberto).

  • 8 Mounin, Georges. Op. cit., 1976, p. 234.

5Ce remarquable panorama de notables fait la lumière sur les tréfonds de l’activité intellectuelle du canon moderniste brésilien. Cela nous amène à nous poser la question suivante : est-ce qu’à présent, un éditeur venant du Brésil, de France, ou d’ailleurs, serait capable de rassembler l’élite de ses écrivains contemporains autour d’un projet à large échelle de traduction du trésor littéraire occidental ? Cependant, un grand écrivain n’est pas synonyme de grand traducteur ou, en tout cas, de traducteur professionnel. Paulo Rónai, qui a dirigé la traduction intégrale de la Comédie humaine de Balzac pour la Livraria do Globo, disait, avec beaucoup d’humour, que « si l’on a un manuel de géologie hongrois à traduire en portugais, il est important de savoir le hongrois (et aussi le portugais), mais au moins autant de géologie »8. Que dire donc lorsque les connaissances de géologie abondent, le portugais est fluent, maternel, mais qu’il manque tout de même la maîtrise du hongrois ?

  • 9 Santos, Sheila Maria dos. (Des)aparecer no texto: o escritor-tradutor na tradução coletiva de À la (...)
  • 10 Ibid.
  • 11 Mounin, Georges. Op. cit., 1976, p. 236.

6Des chercheurs comme Sheila dos Santos, qui ont dépouillé la collection de la Livraria do Globo, ont constaté qu’il fallait « être un écrivain célèbre auprès des lecteurs pour être invité à traduire des ouvrages canoniques » et que « les ouvrages de moindre valeur littéraire étaient souvent relégués aux services d’un traducteur [professionnel] »9. Ce choix éditorial partait du présupposé que « le travail d’un écrivain-traducteur favorisait la canonisation [d’un ouvrage] dans le système littéraire de réception »10, mais il ignorait également le risque non négligeable de publier des imprécisions amusantes, sorties de la plume de ceux qui n’étudient pas « (systématiquement) l’ethnographie de la communauté dont cette langue est l’expression »11.

  • 12 RTP, I, p. 259.

7Prenons un exemple. Dans Un amour de Swann, lors d’une des réceptions du salon Verdurin, l’hôtesse propose à Forcheville, l’amant d’Odette de Crécy, un verre de liqueur. Dans un geste affecté de courtoisie, le décadent comte accepte le digestif avec fausse modestie : « Merci madame. Un vieux troupier comme moi ça ne refuse jamais la goutte »12.

  • 13 Proust, Marcel. No caminho de Swann. Porto Alegre : Livraria do Globo, traduction de Mário Quintana (...)

8Quintana, qui n’est jamais allé en France, se trompe à la fois sur le grade militaire et sur la boisson. Il ignore le fait qu’un troupier est un petit gradé. À praça, soldado ou même cabo, il préfère l’antiquité d’un veterano. À dose, il préfère pinga, dénomination populaire, voire vulgaire, d’une eau de vie de mauvaise qualité, jamais d’une liqueur ou de n’importe quelle boisson servie dans un salon mondain du Faubourg Saint-Germain : « Obrigado, minha senhora. Um veterano como eu nunca recusa uma pinga »13.

  • 14 Ibid., p. 123.
  • 15 RTP, II, p. 238.
  • 16 Proust, Marcel. À sombra das raparigas em flor. Porto Alegre : Livraria do Globo, traduction de Már (...)
  • 17 Candido, Antonio. « Dialética da Malandragem ». Revista do Instituto de Estudos Brasileiros. São Pa (...)

9Il y a plusieurs autres fautes « ethnographiques », pour faire allusion à Mounin, dans la traduction de Quintana. À Combray, le héros adore manger du fromage à la crème rose parce que ses parents l’autorisent à en écraser les fraises. Cependant, Quintana étant issu d’un pays où la consommation de fromages peut être associée à n’importe quoi, sauf à un dessert, le traducteur supprime le terme « fromage » et ne mentionne qu’une creme cor-de-rosa14. À Balbec, l’un des snobs logés au Grand Hôtel se plaint des mœurs de M. Verdurin, qui ne porte jamais le smoking, s’habille comme un notaire de village et salue ses amis avec un vulgaire bonjour, galopin !15. Or Galopin est l’équivalent en portugais de garoto ou de rapaz, en ce sens du vocatif argotique fala, rapaz! Quintana le traduit pourtant comme malandro16, un mot d’énorme épaisseur sémantique dans la construction de l’identité culturelle brésilienne et qui fait référence à un individu qui « vise presque toujours le profit [...], portant souvent préjudice à autrui dans ses résolutions »17. Autrement dit, un galopin peut être un pícaro, mais il n’est pas forcément un malandro.

10Les lecteurs ont le droit de pardonner à un traducteur les imprécisions ou les cas futiles que j’ai énumérés et que j’aurais pu développer. Ils acquièrent pourtant une pertinence spécialement critique à partir du moment où il y a une désarticulation du système complexe de références des grandes métaphores de la Recherche, qui les vide de leur sens et porte préjudice à l’exégèse de l’œuvre. Au début de Sodome et Gomorrhe, Proust emploie des termes issus de la botanique et de la zoologie pour décrire la parade nuptiale entre Charlus et Jupien. Le bourdon Charlus pénètrera à l’intérieur occulte de l’atelier de l’orchidée Jupien pour se délecter de son nectar :

  • 18 RTP, III, p. 8.

Au même instant où M. de Charlus avait passé la porte en sifflant comme un gros bourdon, un autre, un vrai celui-là, entrait dans la cour. Qui sait si ce n’était pas celui attendu depuis si longtemps par l’orchidée, et qui venait lui apporter le pollen si rare sans lequel elle resterait vierge ? Mais je fus distrait de suivre les ébats de l’insecte, car au bout de quelques minutes, sollicitant davantage mon attention, Jupien […] revint, suivi par le baron18.

11Or, Quintana, ne traduit pas « bourdon » par « um zangão », mais plutôt par « besouro », c’est-à-dire un scarabée, un lucane, un hanneton, un charançon ou même un carabe.

  • 19 Proust, Marcel. Sodoma e Gomorra. Porto Alegre : Livraria do Globo, traduction de Mário Quintana, 1 (...)

No mesmo instante em que o sr. de Charlus atravessava a porta zunindo como um besouro, outro, este de verdade, entrava no pátio. Quem sabe se não era o esperado desde muito pela orquídea, e que vinha trazer-lhe o pólen tão raro, sem o qual permaneceria virgem. Mas distraí-me a seguir os revoluteios do inseto, pois ao fim de uns minutos, chamando ainda mais a minha atenção, Jupien [...] voltou, seguido pelo barão19.

  • 20 Maeterlinck, Maurice. La vie des abeilles. Paris : Société des Amis du Livre Moderne, 1908, p. 150.
  • 21 RTP, III, p. 16.

12Le choix de besouro à la place de zangão n’est pas trompeur que du point de vue lexical. Il ignore également et rend impossible au lecteur brésilien l’accès à la riche allégorie de l’homosexualité finement tissée par Proust. C’est en lisant le bel ouvrage La vie des abeilles, de Maurice Maeterlinck, que Proust a appris qu’à l’intérieur d’un essaim, « par un échange curieux, c’est [la reine des abeilles] qui fournit le principe mâle, et le mâle le principe femelle »20. Que ce soit dans la ruche des Guermantes ou dans un traité d’entomologie, Charlus ne peut être qu’un zangão, car « il appartenait à la race de ces êtres […] dont l’idéal est viril, justement parce que leur tempérament est féminin, et qui sont dans la vie pareils, en apparence seulement, aux autres hommes »21.

  • 22 Fau, Guillaume. « Le fonds Proust au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de Fra (...)

13La Livraria do Globo a achevé sa traduction de Em busca do tempo perdido en 1957, avec la parution de O tempo redescoberto, par Lúcia Miguel Pereira. Pendant plus de trois décennies, celle-ci a été la seule source lusophone du roman de Proust. Une nouvelle traduction intégrale a été publiée seulement en 1992, chez les Edições de Ouro, à Rio de Janeiro. Proust, qui demeura un auteur assez peu étudié et lu, même en France, à partir de la Deuxième Guerre mondiale, connut soudain une renaissance à partir des années 1960. Le renouveau de sa valeur littéraire est, sans aucun doute, lié au début des donations de ses manuscrits à la Bibliothèque nationale de France par sa nièce, Suzy Mante-Proust, et par le collectionneur Jacques Guérin22.

  • 23 Biagini, Enza. « Proustismo e proustologia ». A cura di Dolfi, Anna. Non dimenticarsi di Proust: de (...)
  • 24 Caviglioli, David. « Jean-Yves Tadié : ‘Oubliez un peu Proust...’ », L'Obs, 1 août 2013, disponible (...)
  • 25 Rónai, Paulo. Escola de tradutores. Rio de Janeiro : Nova Fronteira, 1987, p. 23.

14L’accès aux cahiers de brouillons et à la correspondance de Proust a engendré peut-être la plus grande fortune critique qu’un auteur moderne occidental n’ait jamais connue, à tel point qu’un chercheur italien a développé la notion de proustisme23 et que l’un de ses critiques les plus célèbres, Jean-Yves Tadié, a demandé aux départements de littérature française « [d’oublier] un peu Proust »24. Grâce à ses griffonnages, la critique génétique fait la lumière – encore aujourd’hui – non seulement sur les riches références de ses images, mais aussi sur ses processus complexes de création. Et le vrai défi d’un traducteur, Paulo Rónai l’a bien souligné, n’est pas de connaître le « contenu strictement logique » d’une langue mais aussi « le ton exact, les effets indirects, les intentions cachés d’un auteur »25.

  • 26 « Em 31 anos, o dia mais quente do Rio », O Estado de S. Paulo (2 mars 1977), p. 17.
  • 27 Candido, Antonio. « Vinte anos e... ». Folha da Manhã, São Paulo (4 mars 1943), p. 5.

15Ediouro a sollicité Fernando Py pour sa tentative de nouvelle traduction du texte portugais de Marcel Proust. Fernando Py est un poète et un important interprète de Carlos Drummond de Andrade, mais aussi un homme de sciences dures et un fonctionnaire du service météorologique du ministère de l’Agriculture26. L’effort de Py pour épurer le langage de Proust est remarquable. Cela l’éloigne de l’image lourde d’un écrivain passéiste, d’une « survivance de musée »27, encore diffusée à l’époque de Quintana. Le Proust de Quintana s’exprimait dans la langue des récits français du dix-neuvième siècle, alors que Py, en suivant de près les débats fructueux de la critique génétique, s’efforce de dévoiler tout le modernisme véhiculé dans l’œuvre de Proust. Le contraste entre le côté de Quintana et le côté de Py est perceptible dès les célèbres lignes inaugurales du roman.

  • 28 Proust, Marcel. Op. cit., 1948, p. 11.
  • 29 Proust, Marcel. No caminho de Swann. Rio de Janeiro : Ediouro, traduction de Fernando Py, 1992, p.  (...)

16Là où Quintana traduit : « Durante muito tempo, costumava deitar-me cedo. Às vezes, mal apagava a vela, meus olhos se fechavam tão depressa que eu nem tinha tempo de pensar: “Adormeço” »28, Py préfère : « Durante muito tempo, deitava-me cedo. Às vezes, mal apagada a vela, meus olhos se fechavam tão depressa que eu nem tinha tempo de pensar: “Vou dormir” »29.

17Il y a ici deux opérations linguistiques en cours. La première concerne l’économie du langage elle-même, avec le choix par Py d’un seul verbe (deitar-se), là où justement Quintana en emploie deux (costumar et deitar-se). Il conserve ainsi la notion d’habitude, très précieuse pour Proust, tout en préservant la cohésion du passage, sans y ajouter de mots en plus de ceux du texte original. Il y a également la question du ton. Face à tout le lyrisme de adormeço, Py décide de doubler le nombre de mots, ce qui est compensé par un effet plus personnel, familier et intimiste : vou dormir.

18Il s’agit des deux lignes de force du Proust de Fernando Py. Il y a donc, d’un côté, un allègement du penchant lyrique des poètes embauchés par la Livraria do Globo ; de l’autre côté, on note une simplification du langage et l’élimination du régionalisme (À sombra das raparigas em flor deviendra À sombra das moças em flor, par exemple). Ces procédés sont en réalité des tentatives pour rapprocher le texte de l’oralité intimiste suscitée par certains dialogues, et plus spécialement le monologue intérieur du narrateur. Ceci n’a pourtant pas empêché d’autres fautes de vocabulaire : que l’hôtel des Guermantes – traduit déjà par Quintana comme castelo (château) – se transforme, sous la plume de Py, en le doublon trompeur hotel ; ou même que Charlus continue à siffler autour de l’orchidée Jupien tel un scarabée, mais pas comme un bourdon.

  • 30 C’est le résumé que les lecteurs trouveront sur la quatrième de couverture de Proust, Marcel. Jean (...)
  • 31 « Jean Santeuil, esboço de uma obra-prima », O Estado de S. Paulo (5 septembre 1982), p. 27.
  • 32 Cerquiglini, Bernard. « Vingt ans après ». Genesis, 30 (2010), p. 15-17.

19La redécouverte du corpus proustien à partir des années 1960 joue un rôle tellement important pour Fernando Py que le traducteur ne s’est pas limité à une nouvelle version d’À la recherche du temps perdu. Dans les années 1980, Py a aussi traduit, cette fois pour les éditions Nova Fronteira, Les plaisirs et les jours, premier livre publié par Proust, et le projet de roman Jean Santeuil. Je souligne ici l’emploi du mot projet car Jean Santeuil, malgré son essence clairement lacunaire, a été présenté au public brésilien par ses éditeurs comme un « roman de formation » achevé, en tant qu’« embryon d’un chef-d’œuvre futur » qui est aussi « souvent un chef-d’œuvre en soi »30. Dans un entretien accordé au journal O Estado de S. Paulo, Py tente de justifier son projet : « malgré l’écriture fragmentée, on ne dirait jamais, à proprement parler, que l’ouvrage est vraiment inachevé »31. Cette stratégie commerciale a réussi et a participé à un remarquable élargissement du corpus de Proust en langue portugaise. Par contre, elle ne résout pas le paradoxe de vouloir établir dans une langue étrangère un manuscrit, autrement dit un texte dont la valeur essentielle repose justement sur l’« instabilité de la pensée » et sur la « forme qui se cherche » encore dans la langue originelle32.

  • 33 Rónai, Paulo. Op. cit., 1987, p. 96.
  • 34 Ibid., p. 97.

20Dans les années 1960, Paulo Rónai se demandait pourquoi les éditeurs brésiliens avaient traduit « dans un délai relativement bref » quatre fois Les liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos33. Il a considéré la coïncidence comme un « regrettable gaspillage d’effort », dû probablement « au manque de coordination de nos projets éditoriaux » et au succès de l’adaptation du livre pour le cinéma par Roger Vadim, en 195934. On ne peut pas du tout dire la même chose de la troisième traduction d’À la recherche du temps perdu. Avec la précision d’une horloge, trente ans plus tard, la maison d’édition Companhia das Letras a pris la décision de traduire à nouveau le roman de Proust. L’absence du nom de Proust dans ce qui est l’un des catalogues les plus riches du marché éditorial brésilien était en effet surprenante. Pour la première fois, la tâche herculéenne de traduire Proust a été confiée non pas à des poètes, mais plutôt à deux journalistes pris dans une longue histoire d’enracinement culturel en France : Mario Sergio Conti et Rosa Freire d’Aguiar. La publication a commencé en 2022, lors du centenaire de la mort de Marcel Proust.

21La principale ambition de la traduction de Conti-Aguiar est une véritable rénovation du vocabulaire de la lecture brésilienne du roman de Proust. Les deux traducteurs ont accordé de nombreux entretiens à la presse lors desquels ils insistent sur l’idée que :

  • 35 D’Aguiar, Rosa Freire. « Quand je traduis je fais un pacte avec l’auteur ». Cerquiglini, Blanche et (...)

Les œuvres ne vieillissent pas, les traductions, si. On traduit avec les mots de son époque. Or ce langage évolue […]. La retraduction est toujours une relecture. Nos retraductions évoluent au fil de nos lectures critiques. On enrichit notre compréhension. […] Retraduire c’est redonner de la vie aux classiques, c’est garantir leur permanence.35

22Cet effort de retraduction se trouve notamment dans le choix du nouveau titre de la Recherche en portugais, qui ne s’appelle plus busca, mais plutôt A procura do tempo perdido. Le titre du premier volume a été modifié lui aussi grâce à la suggestion d’une nouvelle possibilité pour l’expression du côté. Chez Quintana et chez Py, on lit No caminho de Swann ; alors que, chez Conti et Aguiar, il s’agit plutôt de Para o lado de Swann. La solution peut paraître étrange pour ceux qui se sont habitués, après plus de soixante-dix ans, à la version initiale de Quintana. Mais la question soulevée par Conti est très pertinente : le côté de Méséglise, en opposition au côté de Guermantes, n’a jamais été tout simplement un caminho [chemin], une trilha [sentier], mais plutôt une région, un pays, un espace de la trajectoire d’élaboration de la conscience du héros.

  • 36 « Mário Sérgio Conti fala sobre sua tradução de Proust: ‘Proust não é sagrado, é algo vivo’ », Zero (...)

23Le grand intérêt de cette troisième traduction est qu’elle nous offre la possibilité de mener un exercice d’analyse comparée. Conti et Aguiar ont corrigé plusieurs fautes assez graves grâce à une comparaison des traductions de Quintana et de Py. Pour des raisons inconnues, la « cheminée en marbre de Sienne » de la chambre de Combray s’est transformée, chez Quintana, en « mármore de Viena » [marbre de Vienne] ; et Bergotte, « artiste athée » dans La Prisonnière, s’est transformé en « artiste culte » dans la traduction d’un autre traducteur important de l’équipe de Mario Quintana, le poète Manuel Bandeira36. Nous pouvons juger maladroite dans la traduction de Conti et Aguiar le maintien en français d’interjections telles que hélas !, dans ce qui paraît une tentative d’emphatiser, à travers un choc entre le portugais des tropiques et la langue européenne du bon goût, l’ironie du narrateur contre le snobisme de la jeunesse de son propre héros. Mais la rigueur supérieure de la traduction de Conti et d’Aguiar est indéniable et a représenté un retard de presque dix ans par rapport aux prévisions initiales de publication.

  • 37 D’Aguiar, Rosa Freire. Op. cit., 2022, p. 48-49.

24« Les proustologues, les proustophiles, les proustolâtres »37 brésiliens, comme l’a dit Rosa Freire d’Aguiar, attendent encore la publication des cinq prochains volumes de la Recherche. Nous avons hâte d’apprendre quel insecte sifflera autour de l’orchidée Jupien. Encore des hannetons ou finalement un bourdon Charlus ?

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Bibliographie

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Santos, Sheila Maria dos. (Des)aparecer no texto: o escritor-tradutor na tradução coletiva de À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. Thèse de doctorat en Études de la Traduction. Florianópolis : Université Fédérale de Santa Catarina, 2018.

Sauthier, Etienne. Proust sous les tropiques : diffusion, réceptions, appropriations et traduction de Marcel Proust au Brésil (1913-1960). Villeneuve-d’Ascq : Septentrion, 2021.

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Notes

1 Mounin, Georges. Les problèmes théoriques de la traduction. Paris : Gallimard, 1976, p. 169.

2 Ibid., p. 227.

3 Ibid., p. 232.

4 Sauthier, Etienne. Proust sous les tropiques : diffusion, réceptions, appropriations et traduction de Marcel Proust au Brésil (1913-1960). Villeneuve-d’Ascq : Septentrion, 2021, p. 56.

5 Ibid., p. 19.

6 Ferraro, Alceu Ravanello ; Kreidlow, Daniel. « Analfabetismo no Brasil : configuração e gênese das desigualdades regionais », Educação e realidade, 29, vol. 2 (juillet 2004), p. 186.

7 Je cite quelques exemples pertinents : Marques Rebello a traduit La Flèche d'or (The Arrow of Gold), de Joseph Conrad ; Érico Veríssimo a écrit une version de Félicité (Bliss and other stories), de Katherine Mansfield ; José Lins do Rego s’est penché sur Cendres (Todo verdor perecerá), de Eduardo Mallea ; et Cecília Meirelles s’est occupée de l’Orlando de Virginia Woolf.

8 Mounin, Georges. Op. cit., 1976, p. 234.

9 Santos, Sheila Maria dos. (Des)aparecer no texto: o escritor-tradutor na tradução coletiva de À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. Thèse de doctorat en Études de la Traduction. Florianópolis : Université Fédérale de Santa Catarina, 2018, p. 89.

10 Ibid.

11 Mounin, Georges. Op. cit., 1976, p. 236.

12 RTP, I, p. 259.

13 Proust, Marcel. No caminho de Swann. Porto Alegre : Livraria do Globo, traduction de Mário Quintana, 1948, p. 220.

14 Ibid., p. 123.

15 RTP, II, p. 238.

16 Proust, Marcel. À sombra das raparigas em flor. Porto Alegre : Livraria do Globo, traduction de Mário Quintana, 1952, p. 365.

17 Candido, Antonio. « Dialética da Malandragem ». Revista do Instituto de Estudos Brasileiros. São Paulo, 8 (1970), p. 71.

18 RTP, III, p. 8.

19 Proust, Marcel. Sodoma e Gomorra. Porto Alegre : Livraria do Globo, traduction de Mário Quintana, 1954, p. 11.

20 Maeterlinck, Maurice. La vie des abeilles. Paris : Société des Amis du Livre Moderne, 1908, p. 150.

21 RTP, III, p. 16.

22 Fau, Guillaume. « Le fonds Proust au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France », Genesis, 36 (2013), disponible sur https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/genesis.1154 [consulté le 28-05-2023].

23 Biagini, Enza. « Proustismo e proustologia ». A cura di Dolfi, Anna. Non dimenticarsi di Proust: declinazioni di un mito nella cultura moderna. Florence : Firenze University Press, 2014, p. 49.

24 Caviglioli, David. « Jean-Yves Tadié : ‘Oubliez un peu Proust...’ », L'Obs, 1 août 2013, disponible sur https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130801.OBS1961/jean-yves-tadie-oubliez-un-peu-proust.html [consulté le 28-05-2023].

25 Rónai, Paulo. Escola de tradutores. Rio de Janeiro : Nova Fronteira, 1987, p. 23.

26 « Em 31 anos, o dia mais quente do Rio », O Estado de S. Paulo (2 mars 1977), p. 17.

27 Candido, Antonio. « Vinte anos e... ». Folha da Manhã, São Paulo (4 mars 1943), p. 5.

28 Proust, Marcel. Op. cit., 1948, p. 11.

29 Proust, Marcel. No caminho de Swann. Rio de Janeiro : Ediouro, traduction de Fernando Py, 1992, p. 21.

30 C’est le résumé que les lecteurs trouveront sur la quatrième de couverture de Proust, Marcel. Jean Santeuil. Rio de Janeiro : Nova Fronteira, traduction de Fernando Py, 1982.

31 « Jean Santeuil, esboço de uma obra-prima », O Estado de S. Paulo (5 septembre 1982), p. 27.

32 Cerquiglini, Bernard. « Vingt ans après ». Genesis, 30 (2010), p. 15-17.

33 Rónai, Paulo. Op. cit., 1987, p. 96.

34 Ibid., p. 97.

35 D’Aguiar, Rosa Freire. « Quand je traduis je fais un pacte avec l’auteur ». Cerquiglini, Blanche et al (dir.). Proust-Monde : quand les écrivains étrangers lisent Proust. Paris : Gallimard, 2022, p. 47.

36 « Mário Sérgio Conti fala sobre sua tradução de Proust: ‘Proust não é sagrado, é algo vivo’ », Zero Hora, 6 avril 2013, disponible sur https://gauchazh.clicrbs.com.br/geral/noticia/2013/04/mario-sergio-conti-fala-sobre-sua-traducao-de-proust-4098357.html [consulté le 28-05-2023].

37 D’Aguiar, Rosa Freire. Op. cit., 2022, p. 48-49.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fillipe Mauro, « Le carabe Charlus. Commentaires sur les trois traductions brésiliennes de la Recherche de Proust »Catalonia [En ligne], 33 | Deuxième semestre 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/catalonia/5966 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/catalonia.5966

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Auteur

Fillipe Mauro

Université Rennes 2
fillipe.mauro[at]gmail.com

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