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6. Codicologie, paléographie, édition et traduction de textes

Clinton Bennett, Promise, Predicament and Perplexity. Isaac Barrow (1630-1677) on Islam

Pierre-Olivier Léchot
Référence(s) :

Clinton Bennett, Promise, Predicament and Perplexity. Isaac Barrow (1630-1677) on Islam, Piscataway, Gorgias Press (Gorgias Islamic Studies, 17), traduction latine de Daniel Perett2022, 78 p., ISBN : 9781463207021

Texte intégral

  • 1 « Isaac Barrow, Ali Ufki and the Epitome Fidei et Religionis Turcicae: a Seventeenth-Century Summa (...)

1Isaac Barrow est une figure peu connue du grand public et dont la mémoire ne semble guère survivre aujourd’hui que parmi les spécialistes de l’histoire des sciences. Réputé pour ses travaux dans le domaine des mathématiques (au sujet du calcul infinitésimal et des tangentes, notamment), Barrow était en réalité un polymathe comme le xviie siècle en comptait tant. Neveu d’un évêque anglican et fils d’un partisan de Charles Ier, sa carrière fut doublement fulgurante. Certes, Barrow mourut jeune (même pour les standards de son époque), mais son savoir fut largement reconnu de son vivant : Regius Professor de Grec à Cambridge (1660-1663), il fut ensuite Lucasian Professor de mathématiques (1663-1669) et enfin Master of Trinity de 1672 jusqu’à sa mort cinq ans plus tard. En 1662, il fut élu membre de la Royal Society nouvellement fondée. Parmi ses étudiants admiratifs se trouvait Isaac Newton qui devait, plus tard, lui succéder comme professeur de mathématiques à Cambridge. Ecclésiastique, il reçut, à la fin de sa vie, le bénéfice d’une paroisse qui deviendra, à sa mort, celle d’Humphrey Prideaux, auteur d’une biographie de Muhammed dont Pierre Bayle chantera les louanges. Last but not least, c’est le théologien John Tillotson, futur archevêque de Cantorbéry, qui devait assurer l’édition de ses œuvres posthumes. Parmi ces travaux, se trouvent plusieurs textes concernant l’islam sur lesquels, écrit Clinton Bennett, on ne s’est que trop peu arrêté. En 1655, Barrow avait en effet quitté l’Angleterre pour Paris puis Florence. De là, il s’était rendu à Smyrne, où il avait profité de son séjour pour approfondir ses connaissances au sujet des Pères grecs et de l’islam. C’est donc, probablement, de cette époque que date sa collecte de documents au sujet de la religion musulmane. Parmi ceux-ci, on trouve notamment un court traité en latin dont C. Bennett place la rédaction à Constantinople aux environs de 1658 et dont nous est proposée une traduction anglaise dûe à la plume de Daniel Perett (p. 25-62) : l’Epitome Fidei et Religionis Turcicae. La thèse de C. Bennett ne manque pas d’audace : à ses yeux, Barrow fut le premier Occidental à proposer une vision bien « plus contemporaine, empathique et neutre » de l’islam que celle de bien de ses contemporains (p. 2). L’auteur est certes conscient qu’existaient alors d’autres approches positives de l’islam, notamment celle d’Henry Stubbe, mais il tient à souligner que ce dernier écrivit hors du monde académique et dans une perspective de nature polémique à l’endroit de l’orthodoxie trinitaire chrétienne. Or, avec Barrow, nous aurions affaire à un penseur chrétien plutôt orthodoxe, dont la vision de l’islam se voudrait « objective » (p. 3-4). C. Bennett va plus loin : non seulement, Barrow aurait proposé une des premières approches « neutre » de l’islam mais il aurait également développé une théologie des religions qui anticiperait en quelque sorte celle de Karl Rahner. Face à de telles affirmations, l’historien ne peut que se révéler sceptique : non seulement, il est toujours difficile d’affirmer être en présence du « premier qui… », mais il est aussi des évidences qui semblent avoir échappé à C. Benett. Certes, ce dernier note bien une certaine différence de ton entre l’Epitome (dont le propos est effectivement d’une parfaite neutralité) et un sermon prononcé au sujet de « l’imposture du mahométanisme » (le titre suffit à en exprimer le contenu), mais il attribue un peu trop rapidement cette différence à la volonté de ménager les susceptibilités de son auditoire. Par ailleurs, C. Bennett insiste sur la qualité de la translittération de l’arabe en latin proposée par Barrow mais, il ne se demande pas comment concilier ce constat avec les connaissances en arabe de l’érudit anglais, dont on sait qu’elles étaient plutôt limitées (p. 18). Enfin, l’auteur signale la proximité du texte de Barrow avec celui que devait éditer, en 1664, l’orientaliste Johann Ulrich Wallich (1624-1673) et qui était dû à la plume d’Albertus Bobovius (Bobowski), plus connu sous le nom d’Ali Ufki Bey, un Polonais converti à l’islam et installé à Istanbul. Or, plutôt que d’examiner attentivement cette proximité, C. Bennett fait simplement l’hypothèse d’échanges entre Barrow, Bobovius et Wallich au moment où tous les trois se trouvaient à Constantinople. Grâce à un article de Thomas Matthew Vozar1, nous savons, depuis peu, que Ufki était, en réalité, le véritable auteur de l’Epitome et qu’il l’avait rédigé au moment de sa conversion à l’islam – Barrow ne fit donc que recopier le texte. M. Vozar montre en particulier l’intérêt finalement assez superficiel de Barrow pour l’islam et, surtout, la large diffusion du traité de Bobovius à travers la République des Lettres puisqu’on en retrouve des copies dans les papiers du chroniqueur John Worthington, du polymathe Samuel Hartlib et du théologien William Sancroft. Cette hypothèse, largement documentée, permet donc d’éclaircir les zones d’ombre que C. Bennett n’a fait que relever. Malheureusement, elle invalide aussi l’idée selon laquelle Barrow aurait été en avance sur son temps pour ce qui est de l’étude de l’islam : sa vision de la religion musulmane est bien celle qui s’exprime dans son sermon et elle reprend donc une bonne partie des stéréotypes négatifs de son temps. Naturellement, le présent ouvrage n’en perd pas pour autant tout intérêt, puisqu’il nous permet de lire, désormais, le texte de Ali Ufki dans une langue plus accessible que le latin.

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Notes

1 « Isaac Barrow, Ali Ufki and the Epitome Fidei et Religionis Turcicae: a Seventeenth-Century Summary of Islam in the European Republic of Letters », Journal of the Warburg and Courtauld Institues 85 (2022), p. 145-163.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre-Olivier Léchot, « Clinton Bennett, Promise, Predicament and Perplexity. Isaac Barrow (1630-1677) on Islam »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 21 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/7607 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.7607

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Auteur

Pierre-Olivier Léchot

Institut Protestant de théologie-Paris

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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