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6. Codicologie, paléographie, édition et traduction de textes

Umberto Bongianino, The Manuscript Tradition of the Islamic West. Maghribi Round Scripts and the Andalusi Identity

Eléonore Cellard
Référence(s) :

Umberto Bongianino, The Manuscript Tradition of the Islamic West. Maghribi Round Scripts and the Andalusi Identity, Edinbourgh, Edinburgh University Press (Edinburgh Studies in Islamic Art), 2022, 50 p., ISBN : 9781474499583

Texte intégral

1L’ouvrage d’Umberto Bongianino, basé sur sa thèse de doctorat (Oxford, 2013-2017), porte sur la production des écritures en style maghribi entre les iiie/ixe et viie/xiiie siècles. Les témoins matériels copiés dans ces écritures sont difficiles à dater et interpréter sur le plan historique. L’auteur propose donc de reconstruire l’activité scribale propre à ce style et d’en suivre le développement à partir de l’étude d’un large corpus de manuscrits (coraniques et non-coraniques), de documents (actes de chancellerie et documents privés) et de sources littéraires.

2À travers cet ouvrage richement illustré, l’auteur nous offre un panorama de la culture manuscrite de tradition maghribi, depuis les plus anciennes attestations jusqu’à la fin de l’ère almohade. En soumettant ces matériaux à un examen paléographique et codicologique minutieux, il replace les écritures maghribi anciennes dans leurs contextes géopolitiques et culturels d’al‑Andalus umayyade et post-umayyade. Parallèlement, il révèle les implications idéologiques de la diffusion de ces écritures à travers l’Afrique du Nord-Ouest sous les Almoravides et les Almohades.

3Pour mener à bien les objectifs de l’ouvrage, l’auteur procède en cinq chapitres. Après une réflexion syntaxique sur la définition du style des écritures maghribi dans le premier chapitre, les trois suivants adoptent un cheminement chronologique allant de la naissance de ces écritures (chapitre deux) aux deux premières phases d’évolution (chapitres trois et quatre). Le cinquième et dernier chapitre est consacré aux écritures des manuscrits du Coran et aux documents de chancellerie.

4On pense souvent que le maghribi est un style d’écriture employé de façon uniforme dans la vaste région située à l’ouest de l’Égypte (définition du Maghreb par al‑Muqaddasī au ive/xe siècle). Dans son premier chapitre, l’auteur décompose minutieusement les généralités admises dans la définition du maghribi. Il revient d’abord sur la géographie complexe du Maghreb et sur la diversité des styles d’écriture qui y furent employées. Avant une phase d’homogénéisation décisive, située à l’époque almohade, la région du Maghreb connut différents styles d’écriture : l’auteur distingue en particulier les écritures ifriqi – employés notamment à Kairouan – du style maghribi, originaire d’Andalousie. Il signale par ailleurs les variations du style maghribi selon qu’il est employé pour copier des livres, des Corans ou des documents de chancellerie.

5Dans son deuxième chapitre, l’auteur se penche sur les origines des écritures maghribi et la culture livresque d’al‑Andalus, entre la fin du iiie/ixe et la fin du ive/xe siècle. Al‑Andalus est souvent présenté comme un lieu où les livres occupent une place importante, concurrent de la Bagdad abbaside. Mais que sait-on réellement de la production et de l’usage des livres à cette époque ? Après avoir exploré les sources littéraires traitant des bibliothèques, arts du livre et cercles d’enseignement actifs à cette époque et dans cette région, l’auteur examine un corpus de manuscrits contemporains (antérieurs à 399/1008), confirmant l’existence d’une activité manuscrite florissante et rayonnante dans la ville de Cordoue, où les écritures maghribi – deux variantes plus ou moins appliquées sont identifiées – sont déjà pleinement formées et employées aussi bien dans les milieux musulmans que chrétiens (mozarabes).

6Le troisième chapitre porte sur la première phase d’évolution des écritures maghribi au cours du ve/xie siècle. Il s’agit d’une période d’intense développement intellectuel qui stimule la production manuscrite. En résulte à la fois une expansion géographique, marquée par la diversification en styles sub-régionaux, et une évolution vers des styles maniérés.

7Le chapitre suivant – le plus développé de l’ouvrage (86 pages) – est consacré au vie/xiie siècle, qui marque un tournant dans l’histoire avec l’arrivée des Almoravides, suivis des Almohades. Les changements politiques et religieux au cours de cette période ont un impact direct sur la culture et la production des livres en al‑Andalus et en Afrique du Nord-Ouest. Ce vie/xiie siècle, considéré comme l’âge d’or de la calligraphie, est bien documenté à la fois par des sources littéraires et par un nombre considérable de témoins matériels. Ils nous fournissent de précieux renseignements sur les activités livresques scribales – bibliothèques et bibliophiles, scriptoria et calligraphes, artisanat du parchemin et du papier, diversification et introduction de styles d’écriture – en péninsule Ibérique et leur diffusion au Maghreb al‑Aqsa.

8Au cinquième et dernier chapitre, l’auteur étudie deux types d’écrits en particulier : les manuscrits du Coran et les documents de chancellerie. Pas moins de 42 illustrations nous permettent de reconstituer les traditions scribales spécifiques suivies par ceux-ci. La première partie du chapitre est consacrée aux manuscrits du Coran. L’auteur y revient sur la tradition coufique andalouse et ses spécificités, encore en usage au ve/xie siècle. Au même moment, se développe une tradition de copie coranique en style maghribi. En analysant les plus anciens témoins datés, l’auteur explore tantôt les aspects calligraphiques de cette écriture maghribi – qu’il qualifie de mabsūṭ (dilaté ou étendu) – ainsi que l’évolution des formats du livre et des outils paratextuels. Le siècle suivant, le vie/xiie siècle, pose la question de la représentativité du corpus. Comme l’A. le rappelle, tous les manuscrits qui nous sont parvenus de cette époque sont de petites dimensions. Il est probable que les grands volumes ont disparu avec la Reconquista. Malgré cette absence, les témoins matériels s’accordent avec les sources littéraires sur la prééminence de certains centres de copie du Coran en Andalousie, comme Séville, Grenade et Valence où travaillait le célèbre calligraphe Ibn Ghaṭṭūs. La production des manuscrits répond à un patronage varié – notables, savants ou membres de la famille royale – et subvient à des besoins divers (fonctions didactiques, commémorations…). Dans la deuxième partie du chapitre, nous nous tournons vers les documents de chancellerie – l’antithèse de la Parole sacrée intemporelle incarnée dans le manuscrit coranique – qui se distinguent des autres écrits, notamment par leur cursivité. L’A. rappelle qu’il existe un nombre important de documents d’archives datant du vie/xiie siècle, à Tolède, qui attendent encore d’être étudiés paléographiquement.

  • 1 O. Houdas, Essai sur l’écriture maghrébine, Paris : Imprimerie Nationale, 1886, p. 85-112. F. Déro (...)

9Le travail d’Umberto Bongianino constitue une contribution majeure à l’histoire du manuscrit arabe en Occident musulman à l’époque médiévale. Il s’agit de la première monographie entièrement dédiée à ce sujet, qui offre à la fois une révision des travaux anciens d’Octave Houdas (notamment O. Houdas, Essai sur l’écriture maghrébine, 1886) et un approfondissement des hypothèses de François Déroche1. On imagine les efforts de l’A. pour collecter patiemment ce corpus gigantesque, rassemblant manuscrits et documents de bibliothèques parfois difficiles d’accès. Enfin, on ne peut qu’être impressionné par la démarche profondément pluridisciplinaire de l’auteur, qui maîtrise aussi bien les outils d’analyse traditionnels du manuscrit (codicologie, paléographie…) que les sources médiévales arabes. De l’activité des calligraphes dans les faubourgs de Grenade aux bibliothèques royales accumulant des centaines de milliers de volumes, l’A. nous initie au monde de l’écrit et du livre entre l’Andalousie et l’Afrique du Nord-Ouest.

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Notes

1 O. Houdas, Essai sur l’écriture maghrébine, Paris : Imprimerie Nationale, 1886, p. 85-112. F. Déroche, « Deux fragments coraniques maghrébins anciens au Musée des arts turcs et islamiques d’Istanbul », Revue des études islamiques LIX, 1991, p. 229-236 ; « O. Houdas et les écritures maghrébines », alMakhṭūṭ, 1994, p. 75-81 ; publié en 1994, et « Tradition et innovation dans la pratique de l’écriture au Maghreb pensant les ive/xe et ve/xie siècles », Afrique du Nord antique et médiévale : numismatique, langues, écritures et arts du livre, spécificité des arts figurés. Actes du VIIe colloque international sur l’histoire et l’archéologie de l’Afrique du Nord (Nice 1996), S. Lancel (éd.), Paris : Comité des travaux historiques et scientifiques, 1999, p. 233-247.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Eléonore Cellard, « Umberto Bongianino, The Manuscript Tradition of the Islamic West. Maghribi Round Scripts and the Andalusi Identity »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 18 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/7460 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.7460

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Auteur

Eléonore Cellard

Chercheuse indépendante

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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