Navigation – Plan du site

AccueilNuméros385. Arts et archéologie (Histoire ...Danièle Foy (avec une contributio...

5. Arts et archéologie (Histoire de l'art, archéologie, exposition)

Danièle Foy (avec une contribution de Ian Freestone, préface de Fawzi Mahfoudh), Le verre de Sabra alMansuriya, Kairouan, Tunisie, milieu xe - milieu xie siècle

Marie-Dominique Nenna
Référence(s) :

Danièle Foy (avec une contribution de Ian Freestone, préface de Fawzi Mahfoudh), Le verre de Sabra alMansuriya, Kairouan, Tunisie, milieu xe - milieu xie siècle, Oxford, Archaeopress (Archéologie du Maghreb, 1) 2020, 300 p., ISBN : 9781789696615

Texte intégral

  • 1 Pour un état des lieux, voir D. Foy, « Entre Orient et Occident, le verre islamique (viiie-xiiie s (...)

1Cette publication est fondamentale à plusieurs titres, d’abord parce que les études d’ampleur sur le verre islamique restent rares, et concernent surtout des collections muséales1, ensuite parce qu’elles sont quasi inexistantes pour le Maghreb, qui est aussi bien pour l’Antiquité que pour l’époque médiévale le « parent pauvre » des études sur le verre, enfin parce que le contexte de découverte offre, à la fois, une fourchette chronologique resserrée entre le milieu du xe siècle et le milieu du xie siècle et des éléments rarement mis au jour d’un atelier de verrier.

2L’ouvrage est divisé en quatre grandes parties : la première concerne l’atelier de verrier, sa structure et ses fours, son outillage et son dépotoir ; la deuxième la vaisselle et les contenants produits localement ou importés, la troisième le verre architectural, la dernière porte sur les résultats des analyses physico-chimiques. Il forme une première étape de publication du programme tuniso-français dirigé par Patrick Cressier et Mourad Rammah, mais Danièle Foy a eu souci de réunir dans cet ouvrage tous les témoignages mobiliers et immobiliers anciennement ou récemment découverts dans le cadre de ce programme. Abondamment illustré, tant par des dessins que des photos en couleur de grande qualité, le volume alterne paragraphes de synthèse et catalogues d’objets, permettant une lecture à deux niveaux. Fondée en 947-948 par le calife al‑Manṣūr, Sabra Mansuriya, nouvelle capitale de l’empire fatimide, eut une durée de vie brève puisqu’elle fut abandonnée en 1057. On peut néanmoins discerner plusieurs phases d’occupation, une phase très ponctuelle d’époque aghlabide (viiie-ixe siècle), la phase de capitale fatimide qui s’étend jusqu’en 972, au moment du transfert du califat vers Le Caire, la période de capitale des Zirides, où Sabra connaît un nouvel essor économique au détriment de sa voisine, Kairouan.

3L’activité de l’atelier de verrier et de potier, implanté dans l’aile septentrionale de la résidence bâtie au sud-est de la ville et contre l’enceinte, est fixée, grâce à l’étude combinée des objets et des datations au carbone 14, dans les derniers temps de l’occupation de la ville ou peu après son abandon, soit dans le courant du xie siècle. Les quatre fours, réexhumés lors des fouilles des années 2000, sont implantés dans un bâtiment à cinq pièces longues et étroites ouvrant sur une cour, trois d’entre eux dans la pièce 805, la plus proche de l’enceinte et le quatrième à peu de distance dans la cour. Tout ce bâtiment, comme l’indiquent les données de fouilles et de nettoyages plus anciens, était consacré à l’artisanat du verre et de la céramique, avec des pièces dédiées au stockage des matières premières, des outils et des objets manufacturés, tout autant qu’à celui des verres à recycler et à la manufacture des creusets.

4Si le four du fond de la salle 805 est, de manière évidente, destiné à la cuisson de céramique, entre autres de vaisselle glaçurée bleu turquoise, le four 883 installé dans la cour est, lui, certainement lié à l’artisanat du verre, tout comme les deux autres de plus petite taille. Ce four a une emprise au sol de 2,50 m sur 2,60 m ; le mur qui l’enveloppe était construit de briques crues présentant parfois des éclats de verre, signe d’un côté que la brique crue était manufacturée à proximité et de l’autre que le four a été reconstruit ou réaménagé plusieurs fois. Il est composé de trois espaces : le foyer, logé entre les deux chambres du four qui forment un L, constitue un rectangle de 90 cm sur 80 cm et son sol est à une soixantaine de centimètres plus bas que la sole de la chambre 1 la mieux préservée. Cette dernière (1 m x 0,80 m) se termine, au nord, en arc de cercle et est couverte d’une couche de verre verte, bleu-vert et violacée, tantôt lisse, tantôt hérissée. Elle porte l’empreinte circulaire d’un gros creuset de verrier dont le diamètre du fond serait de 45 ou 50 cm ; l’auteur propose d’en restituer un second de plus petite taille dans le même espace. La chambre 2, appuyée contre le mur du bâtiment s’étend sur 1,60 m de long et 1 m de large et son sol est mal préservé. La taille et la forme de ce four ne correspondent à aucun modèle connu. L’auteur propose d’y voir un four dévolu à la fabrication de la matière vitreuse, en raison de son implantation à l’air libre et de la position du foyer placé, non comme dans les fours secondaires en dessous de la chambre de refusion, mais à une extrémité du four, comme dans les fours primaires. La chambre 2 serait destinée à recevoir des creusets ou bien aurait été un bassin de fusion des matières premières, la chambre 1 permettant dans cette seconde hypothèse l’affinage ou la coloration dans des creusets. L’auteure évoque aussi la possibilité que l’une des chambres ait servi à refondre du verre recyclé.

5Les données à disposition posent question puisqu’il s’agit d’une structure fouillée anciennement et réexhumée sans que la fouille récente ait été étendue de manière significative sur les côtés nord et ouest, ni qu’ait été pratiquée une fouille en profondeur par moitié de la chambre 2. Dans le cas où cette dernière aurait été un bassin de fusion, l’emplacement du foyer pose problème, car on voit mal, si les deux chambres étaient bien séparées, comment la chaleur, qui devait atteindre en cas de fusion de sable et de fondant 1 200°C, se répartirait de manière homogène sur l’ensemble de la chambre 2. Peut-être pourrait-on proposer que la chambre 1 soit la chambre de fusion et que la chambre 2 serve, soit à refondre du groisil, soit à affiner et colorer la matière vitreuse.

6Les deux fours 881 et 885, de plus petite taille, tous deux bâtis contre un mur, sont de plan circulaire à la base et rappellent l’architecture des fours antiques avec un foyer surmonté d’une sole, soit une sole-cuve, soit une sole recevant des creusets, comme dans l’exemple évoqué de Trèves daté de l’époque romaine tardive. Les indices disponibles indiquent que la chambre de recuisson aurait pu être accolée à la chambre de refusion ou bien au foyer.

7Aucune voûte des fours n’est préservée, et on ne dispose pas non plus de vestiges des matériaux de construction qui les ont constituées.

8Plusieurs types de creusets ont été récoltés en abondance lors des fouilles de ce secteur. Les grands creusets tronconiques (diam. entre 60 et 80 cm, h. ca 30 cm) à fond plat montés en colombin montrent des verres de couleur naturelle, sans adjonction de colorants, de teinte verdâtre, jaunâtre ou bleu-vert ou bien des mélanges hétérogènes attestant les multiples emplois du récipient (on pourrait se demander si l’objet illustré fig. 12 ne serait pas plutôt une cazette, vu la nature de sa couverte vitreuse). D’autres creusets étaient réservés à la fabrication exclusive de certaines couleurs comme le violet ou le bleu turquoise ou ont servi à la préparation des oxydes de coloration. Les petits creusets tournés en forme de jatte, peu nombreux, contiennent du verre bleu turquoise opaque et sont souvent lutés. Les fragments de briques avec couche vitreuse, considérés comme des fragments de sole-cuve ou de bassin, semblent relativement peu nombreux et ne présentent pas de surface hérissée ou montrant des traces du bris de la dalle de verre à laquelle on pourrait s’attendre. Les fragments de verre brut sont bien présents et reflètent les mêmes couleurs que celles attestées dans les creusets. Plusieurs kilogrammes de déchets de fabrication ont été collectés dans les fouilles anciennes et dans les fouilles récentes, avec des mors de diamètres variés, mais aussi des fils montrant des traces de pinces ou de ciseaux, parfois en verre vert émeraude ou bleu turquoise.

9L’auteure insiste, en conclusion de cette partie, sur le caractère particulier de cette installation implantée dans un établissement princier ou aristocratique, avec une vocation double de produire du mobilier en verre et de la céramique glaçurée.

10La deuxième partie est dédiée à la présentation typologique des verres creux. Près de cinq cents objets ont été réunis se répartissant en plus d’une soixantaine de types, illustrés utilement par des objets complets extérieurs au site quand les fragments sont de très petite taille, les quelques assemblages étant mentionnés à la page 194 en fin de partie. Les petits contenants à parfum, onguent, produits médicinaux ou aromatiques (entre 2 et 8 cm avec une capacité réduite de 10 à 30 ml) forment le groupe le plus important en nombre (15 % des formes en verre creux) et diversité (20 types). Parmi ces derniers, certains présentent des formes originales, certainement produites à Sabra : ampoules à panse sphérique ou ovoïde, récipients fusiformes ou cylindriques, petites bouteilles carrées et godets. Les flacons tubulaires Sb6-Sb7, Sb9 à Sb11 et Sb18 ont été produits à Sabra, mais aussi dans des centres variés. En revanche, le flacon molaire Sb20 et le récipient bleu foncé Sb19, tous deux à décor gravé, proviennent sans doute d’Égypte.

11Les grands contenants se signalent, tout d’abord, à travers le très beau lot de carafes, découvert en 1922, qui a fait la notoriété du verre de Sabra. À décor gravé animalier ou géométrique, elles sont mises en parallèle avec d’autres découvertes contemporaines, notamment celles issues de l’épave de Serçe Limani. Une vingtaine d’autres types, vases à liquides, mais aussi pots de stockage, sont présents.

12Les gobelets sont difficiles à distinguer, vu la taille des fragments, mais seules des formes tronconiques semblent attestées avec un décor parfois soufflé dans un moule sans doute usité localement ou gravé ; on note un unicum portant un décor épigraphique (no 298), ainsi qu’un gobelet à ornementation gravée et colorée (no 304).

13Une vingtaine de formes ouvertes, bols, coupes, plats, aux décors variés est recensée, sans qu’elles forment série ; une pièce exceptionnelle (no 308) en verre pourpre porte un décor peint de chasse.

14Parmi le mobilier, le luminaire se répartit en sept types qui forment trois groupes : lampes à pied tubulaire ou à bouton terminal devant être placées dans des polycandela ou dans un support, godets tronconiques à fond plat avec porte-mèche et lampes dites de « mosquée ». On trouve, également, des ventouses en forme de cloche et à long bec dont la forme commune évolue peu durant plusieurs siècles ainsi que des encriers à l’embouchure discoïde, collée à la panse du vase, caractéristique et, peut-être, une partie de miroir.

15L’auteure met ensuite l’accent sur les techniques décoratives : vases bicolores, soufflés dans un moule, à décor appliqué ou de pinçures, à décor abrasé, gravé en creux ou en haut-relief, verres « camée », à lustre polychrome ou, encore, verre marbré ou mosaïqué. Deux catégories de couleurs reçoivent une attention particulière : le vert émeraude à base de plomb et le verre turquoise opaque de fabrication locale.

16La conclusion rassemble utilement les productions supposées locales, face aux pièces importées d’Égypte, des mondes persan et irakien et montre qu’il faut corriger l’image figée d’un Machrek, seul porteur d’innovations dans l’artisanat verrier.

17La troisième partie aborde l’étude du verre architectural, élément le plus abondant (plus de 15 000 fragments) du mobilier en verre livré par l’ensemble des fouilles provenant aussi bien de la destruction de divers bâtiments que de l’atelier lui-même. Il s’agit uniquement de disques (cives) réalisés, le plus souvent, en verre ambre et vert, mais aussi, en plus petite quantité, en verre violet et bleu foncé (sans doute importés), et utilisés soit complets, soit en fragments ; aucune trace de peinture n’a été reconnue. Le diamètre des modules varie entre 12,5/15 cm pour les pièces en verre bleu foncé, toujours utilisées complètes, et 50 cm, avec une majorité de pièces entre 38 et 40 cm, ce qui constitue une exception par rapport aux découvertes contemporaines. Ces cives sont, généralement, découpées de manière franche avec un fer à pointe ou une pierre dure selon des formes irrégulières et dans un format supérieur, à l’espace qui sera couvert par le verre enchâssé dans du plâtre. L’analyse des éléments de fenêtre en plâtre permet de distinguer trois lots. Le premier présente une résille d’une double épaisseur de plâtre, où le verre est pris « en sandwich » dans des orifices circulaires, carrés ou tréflés de petite taille. Le deuxième lot se caractérise par des dessins complexes parfois de grande taille et l’insertion de verre à des profondeurs différentes. Le troisième lot, issu de la fosse 2329 (comptage détaillé des verres en p. 200), provient sans doute du palais ziride. Il est examiné minutieusement avec un premier groupe d’éléments en plâtre, accueillant des cives bleu foncé, un second, montrant des compositions en cives juxtaposées et des écoinçons ajourés, une armature végétale définissant le cadre de la fenêtre. Replacées au sein des parallèles disponibles, deux types de fenêtres semblent attestés à Sabra : des ouvertures rectangulaires de dimensions modestes présentant des frises de jours de petite taille et des baies plus imposantes conjuguant fragments de verre et disques complets dans une syntaxe décorative complexe. De nature différente, est l’insertion de fragments de verre creux ou plat dans des reliefs en stuc, pour figurer les yeux des personnages ou animaux.

18Dans la quatrième partie, Ian Freestone livre les résultats des analyses de 53 échantillons (fragments de verre à vitre, des vases, de verre brut et de déchets) effectuées par SEM-EDXA. Sur ces derniers, cinq présentent des particularités qui les éloignent du groupe principal aux cendres de plantes, considéré comme local (verre cobalt moderne, verre au plomb externe à l’atelier, résidus de la fabrication de l’oxyde de manganèse utilisé pour la coloration des verres). La difficulté à définir un groupe comme local tient, comme d’autres cas, aux variations de composition (notamment, taux de magnésium [dû à l’utilisation de cendres de plantes comme fondant], oxyde de fer et alumine [dû au contact du verre avec les outils métalliques et les creusets]) entre d’un côté verre brut et déchets et de l’autre, artefacts. Nonobstant ces caractéristiques, l’auteur est à même de montrer que certains des échantillons s’écartent du groupe de composition locale (notamment les vitres en verre bleu foncé et violet).

19On l’aura compris, ce volume offre de nouvelles bases solides pour l’étude du verre islamique dans sa globalité, tant par la nature des artefacts mis au jour dans un contexte chronologique serré que par la richesse des parallèles et des comparaisons apportés. On attend avec impatience le pendant de l’histoire du côté du Machrek avec la publication du mobilier en verre de Fustat.

Haut de page

Notes

1 Pour un état des lieux, voir D. Foy, « Entre Orient et Occident, le verre islamique (viiie-xiiie siècle) : apports récents et réflexions sur les échanges et les influences », in Annales du 20e congrès de l’Association Internationale pour l’Histoire du Verre (Fribourg-Romont, 2015), Rahden, AIHV, 2017, p. 10-34

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Dominique Nenna, « Danièle Foy (avec une contribution de Ian Freestone, préface de Fawzi Mahfoudh), Le verre de Sabra alMansuriya, Kairouan, Tunisie, milieu xe - milieu xie siècle »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 18 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/7062 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.7062

Haut de page

Auteur

Marie-Dominique Nenna

Aix Marseille Université, CNRS, Centre Camille Julian, Aix-en-Provence

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search