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5. Arts et archéologie (Histoire de l'art, archéologie, exposition)

Marcus Milwright, The Queen of Sheba’s Gift. A History of the True Balsam of Matarea

Sterenn Le Maguer-Gillon
Référence(s) :

Marcus Milwright, The Queen of Sheba’s Gift. A History of the True Balsam of Matarea, Edinbourgh, Edinburgh University Press, (Classical Islamic History and Culture) 2021, 352 p., ISBN : 9780748668496

Texte intégral

1L’ouvrage de Marcus Millwright tente de comprendre pourquoi le baume de Matarea a autant travaillé l’imagination des voyageurs européens et musulmans au cours de la période médiévale. La question sous-jacente est celle de la valeur de ce produit : quels facteurs ont contribué à la cherté de ce produit pharmaceutique et de parfumerie ? L’A. va ainsi montrer comment une confluence de facteurs religieux et historiques ont conféré à ce baume une valeur symbolique et, par conséquent, économique.

2Cette étude présente l’histoire des arbres de Matarea et des plantations qui existaient en Judée durant l’Antiquité avant d’être transplantées en Égypte. Si l’ouvrage porte principalement sur la période médiévale, l’A. présente une recherche sur la très longue durée puisqu’il sollicite une documentation dont la chronologie s’étend du IIe millénaire av. n.è. jusqu’au xxe siècle.

3L’A. explore les textes recensant les usages des produits réalisés à base de ce baume durant l’Antiquité et le Moyen Âge et revient sur les transferts de ces savoirs entre les auteurs grecs, latins et arabes.

4La principale difficulté de cette étude, soulignée par l’A., est de nature sémantique. Comment distinguer les usages génériques ou métaphoriques du mot « baume » et l’expression « huile onéreuse » ?

5Quatre thèmes sont abordés : les perceptions du site de Matarea à la période médiévale et au début de l’époque moderne ; l’histoire de la culture de l’arbre à baume en Judée depuis l’antiquité jusqu’à l’abattage du dernier arbre en Égypte en 1615 ; l’identification botanique du balsamier ; la place des produits dérivés de l’arbre à baume dans les domaines économique, culturel et intellectuel en Europe, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Ces thèmes sont développés sur huit chapitres. Le premier chapitre présente l’histoire et la topographie de Matarea d’après les sources antiques et médiévales qui mélangent fiction et réalité. Il ne s’agit donc pas, comme le reconnaît lui-même l’A., d’une « reconstitution historique conventionnelle » (p. 7) des jardins de Matarea, mais plutôt d’une analyse des représentations du site à travers les récits de voyage et la littérature hagiographique copte. Ce chapitre énumère les légendes au sujet de Matarea et l’A. réalise un travail critique afin de tenter de dégager les éléments tangibles qui ressortent de ces récits. Il explique ainsi que le bref passage consacré au baume, rédigé par Flavius Josèphe dans son Histoire juive (Ier siècle), est la source de la croyance que le baume de Matarea est un cadeau de la reine de Saba (p. 37), ce qui a conduit à de nombreuses spéculations sur l’origine sudarabique de cet arbre. Dans la tradition copte, l’arbre de Matarea est lié au récit de la fuite en Égypte de la Sainte Famille (p. 40). C’est ce récit, connu des Européens, qui confère à Matarea son statut de lieu de pèlerinage et au baume sa valeur. Si les sources européennes sont contradictoires et donc problématiques, elles n’en sont pas moins instructives. En effet, elles illustrent le statut du baume auprès des voyageurs et pèlerins occidentaux qui avaient connaissance des textes médicaux, historiques et des récits de voyages antérieurs. Ces sources témoignent donc de la transmission de traditions orales chrétiennes coptes en Europe.

6Le second chapitre propose une narration historique plus conventionnelle. L’A. répertorie les preuves historiques et archéologiques de la plantation des arbres en Judée durant l’Antiquité, autour de la mer Morte. Le cadre chronologique s’étend de l’expédition de la reine Hatshepsout vers le pays de Punt au xve siècle av. n.è., jusqu’à l’entretien des plantations sous l’occupation romaine et le transport des arbres en Égypte aux premiers siècles de notre ère. L’A. s’appuie sur de récentes découvertes archéologiques qui documentent la production d’huile parfumée en Palestine pendant l’Antiquité.

7Le chapitre trois s’inscrit dans la continuité chronologique du précédent et porte sur la récolte du baume en Égypte depuis l’époque Byzantine. Dans ce chapitre, l’A. reconnaît la difficulté à évaluer la véracité de la documentation historique. En effet, les histoires qui circulent, alors, sur le baume sont liées au récit de la fuite en Égypte dans le Nouveau Testament et aux sites de pèlerinages associés à l’itinéraire emprunté par la Sainte Famille. Cependant, M. Milwright. peut s’appuyer sur les descriptions plus précises des géographes et voyageurs arabes, de la conquête islamique jusqu’à l’époque ottomane.

8Le chapitre quatre revient sur les descriptions et les représentations de l’arbre par les savants depuis Théophraste (m. ca. 288 av. n.è.) jusqu’au xvie siècle, en passant par Dioscoride (Ier siècle) et al‑Birunī (m. 1048). L’A. tente de reconstituer l’aspect d’un arbre disparu depuis 1615 et au sujet duquel il n’existe donc aucune donnée botanique moderne. La dernière partie du chapitre décrit la méthode d’extraction de « l’huile » de baume. La question sémantique est ici cruciale. En effet, les sources arabes médiévales distinguent balasān, le fameux baume de Matarea, de bashān, un baume de qualité inférieure, aussi appelé baume de La Mecque, issu d’un arbre différent, identifié avec le Commiphora gileadensis (ou opobalsamum) qui croît dans la région du Hijāz (p. 142). On saluera ici l’effort de l’auteur pour réconcilier des sources de natures aussi différentes que les médecins grecs, les pharmacologues arabes et les botanistes modernes qui, s’ils parlent de la même chose, n’en parlent pas de la même manière. L’iconographie – notamment les miniatures dans les manuscrits arabes – n’aide guère, puisque les miniaturistes n’ont que rarement vu les plantes qu’ils représentent. L’étude botanique de l’A. reste relativement limitée, puisque les études botaniques modernes auxquelles il fait référence remontent aux années 1980-1990. Une recherche dans les bases de données botaniques en ligne (par exemple, Kew Gardens) permet, pourtant, d’avoir accès à des descriptions précises des arbres, de leur distribution, tout en indiquant les nomenclatures les plus récentes acceptées par les spécialistes.

9Dans le chapitre cinq, intitulé « Diplomatie et commerce international », l’A. s’intéresse à la valeur commerciale et symbolique du baume. Cette huile était offerte par les Califes aux souverains chrétiens : roi d’Abyssinie, Empereur byzantin, rois européens (p. 155). Le baume figure ainsi parmi les cadeaux offerts par Hārūn al‑Rashīd à Charlemagne vers 800 (p. 156). Le baume jouait, en effet, un rôle central dans les rites chrétiens d’onction, mais cette question ne sera développée qu’au chapitre huit. En revanche, les modalités du commerce du baume sont plus difficiles à retracer. En effet, la vente du baume était un privilège régalien (p. 168). Outre sa valeur symbolique, sa rareté en faisait un produit à la fois très onéreux et très difficile à commercialiser en grandes proportions. Son commerce était beaucoup moins important que celui des épices, en particulier le poivre, plus recherché (p. 169). La dernière partie du chapitre recense les huiles employées comme substitut du fait de leur apparence et de leurs propriétés similaires, comme le fameux baume de La Mecque (p. 170). Le baume pouvait également être mélangé ou altéré.

10Le chapitre six retrace la transmission des savoirs relatifs au baume et à ses usages depuis l’Antiquité grecque jusqu’au mouvement de traduction en arabe aux périodes omeyyade et, surtout, abbasside. Ce chapitre, s’il n’apporte pas de grande nouveauté, illustre les modalités de ces traductions. Loin de faire des traductions passives, les savants arabes sont venus enrichir les descriptions des Anciens par leurs connaissances empiriques.

11Dans la continuité du précédent, le chapitre sept traite de la transmission des savoirs entre le monde arabe et l’Occident. Une première partie évalue la place du baume dans la littérature pharmacologique et médicale arabe. La deuxième partie s’intéresse à la compréhension que l’Europe avait du baume et de ses applications médicales. Une troisième partie s’intéresse plus particulièrement à la thériaque, panacée dont la recette se transmet depuis l’Antiquité. Cette sous-partie développe la dimension symbolique du baume et permet de faire la transition avec le chapitre huit qui expose, en effet, la valeur symbolique et religieuse du baume. L’A. revient sur l’emploi du baume dans plusieurs rituels, depuis le traitement des défunts comme l’embaumement (p. 243) aux cérémonies d’onction pratiquées aux époques antique et médiévale (p. 247), en particulier, dans le christianisme, lors des sacrements ou comme symbole de la royauté (p. 252). Ce chapitre répond ainsi à la question de départ et permet de comprendre les facteurs qui ont fait de ce baume une denrée si précieuse.

12Malgré les quelques remarques mentionnées antérieurement, il faut saluer le travail de Marcus Milwright. D’une part, il a fait appel à une abondante littérature primaire allant de l’Antiquité à la période moderne, et dans différentes langues, dont l’arabe et le syriaque.

13Cet ouvrage, écrit dans une langue claire et précise, peut tout autant atteindre un public averti que des non-initiés. Si Marcus Millwright est un spécialiste de l’Islam médiéval, le sujet traité va bien au-delà de ce cadre culturel et chronologique. Il ne s’agit pas non plus d’une simple étude d’un produit pharmaceutique. À travers l’histoire de ce baume, c’est l’histoire de la Palestine antique, puis de l’Égypte médiévale qui se dessine. C’est, également, en filigrane, l’histoire des relations entre Chrétiens et Musulmans et du partage de représentations symboliques. C’est, enfin, une histoire de transmission : celle du savoir savant mais, aussi, de savoirs populaires sur les deux rives de la Méditerranée, en particulier, autour du récit de la fuite en Égypte.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sterenn Le Maguer-Gillon, « Marcus Milwright, The Queen of Sheba’s Gift. A History of the True Balsam of Matarea »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 21 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/6982 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.6982

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Auteur

Sterenn Le Maguer-Gillon

Archaïos, CEFREPA, UMR 8167 Orient et Méditerranée

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