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5. Arts et archéologie (Histoire de l'art, archéologie, exposition)

Katarzyna Puzon, Sharon Macdonald, Mirjiam Shatanawi (eds.), Islam and Heritage in Europe: Pasts, Presents and Futures Possibilities

Sarah Lakhal
Référence(s) :

Katarzyna Puzon, Sharon Macdonald, Mirjiam Shatanawi (eds.), Islam and Heritage in Europe: Pasts, Presents and Futures Possibilities, Oxon et New York, Routledge (Critical Heritages of Europe), 2021, 226 p., ISBN : 9780367491499

Texte intégral

1Cet ouvrage collectif présente les résultats du workshop Islam and Heritage in Europe qui s’est tenu au Centre for Anthropological Studies on Museums and Heritage (CARMAH) de la Humbolt-Universität (Berlin) en 2019. Il fut organisé dans le cadre du projet Making Differences in Berlin: Transforming Museums and Heritage in the 21st Century, financé par l’Alexander von Humbolt Foundation, le Berlin Museum of Natural History, la Humbolt-Universität zu Berlin et la Prussian Cultural Heritage Foundation. Il est édité par Katarzyna Puzon, anthropologue et Postdoctoral Research Fellow au CARMAH, Sharon Macdonald, professeur en anthropologie sociale à l’Institute of European Ethnology de la Humbolt-Universität zu Berlin et Mirjiam Shatanawi, Research Fellow au National Museum of World Cultures à Amsterdam. Accessible en open-access sur le site de l’éditeur  1, le livre présente, dans sa version papier de deux-cent-vingt-six pages, dix-neuf illustrations en noir et blanc relativement peu visibles, propres aux livres de la collection.

2L’ensemble comprend dix chapitres rédigés par douze auteurs qui sont répartis en trois parties : Embodied Heritage and Belonging; The Nation-State and Identity Formations et Categories; Connections and Contemporary Challenges. Chaque chapitre, indépendant, présente à la fin ses notes et sa propre bibliographie.

3L’introduction, signée Katarzyna Puzon, Sharon Macdonald et Mirjiam Shatanawi, est très longue et structurée en douze parties. Les auteures reviennent sur les différents débats autour des liens entre l’Europe et un potentiel patrimoine islamique ainsi que sur le terme « islam » et les différents niveaux de lecture liés à ce mot. Cette mise au point introduit l’ouvrage qui souhaite revenir sur ces débats en détail et sur la manière dont les notions d’islam, de patrimoine et d’Europe ont pu être utilisées ensemble de différentes manières à différentes périodes. Elles rappellent les chiffres des populations musulmanes dans la démographie européenne en 2016 et notent, toutefois, que la présence continue de musulmans dans certaines régions n’a pas forcément conduit à intégrer l’Islam au patrimoine national (« mainstream national heritage »). Elles soulignent également que si le patrimoine islamique a pu jouer un rôle dans la construction d’identités distinctes, dans les Balkans post-soviétiques par exemple, elle a plus souvent été « ghettoisé » qu’« inclus » si l’on se réfère à l’exemple de l’islam de populations liées au Pakistan et vivant au Royaume-Uni.

4La question des frontières européennes est également abordée via la question des migrations, récentes ou anciennes. Les directrices de l’ouvrage reviennent ainsi sur la notion de ummah, communauté mondiale musulmane, qui englobe tous les musulmans quels que soient les pays et nationalités. L’introduction rappelle que dans de nombreux pays européens, des institutions culturelles ont établi de profondes relations avec les pays arabes, citant, parmi de nombreux exemples, celui de l’Institut du monde arabe fondé à Paris en 1980 avec la collaboration de dix-huit pays de la ligue arabe. Le texte aborde, ensuite, la notion-même d’Europe. Citant Talal Asad, les deux auteures posent la question du problème de la compréhension de l’Islam par l’Europe comme une question liée à la manière dont les européens conceptualisent l’Europe, souvent perçue comme un espace culturel issue d’une civilisation aux fondements chrétiens, ou judéo-chrétiens. Le ton est donné immédiatement : il s’agit ici de considérer l’Europe comme un processus mondialement enchevêtré, imaginé et réimaginé à de multiples reprises. Dans ce processus, le patrimoine et l’Islam sont intimement liés. Cet ouvrage se veut donc une contribution à un projet plus large de « provincialisation » (pour reprendre le terme de Dipesh Chakrabaty) ou de « décentrement » de l’Europe, qui pour les auteurs, vise à surmonter l’héritage du colonialisme européen. Cet héritage du colonialisme est par ailleurs souligné dans le paragraphe suivant. Citant Hamid Dabashi, les éditrices rappellent la démonstration du chercheur illustrant la manière dont la condition coloniale persiste même après la chute des empires coloniaux, notamment à travers les taxonomies muséales. Ce concept se retrouve tout au long de l’ouvrage. Elles rappellent également que les collections d’art islamique de pays tels que la France, le Royaume-Uni ou la Russie proviennent largement de contextes coloniaux et que, des pays comme l’Allemagne, bien que n’ayant pas eu de colonies en terres musulmanes, ont bénéficié d’un flux constant d’objets.

5En introduction aux différents chapitres de l’ouvrage, les éditrices abordent également les thèmes de catégorisation des collections, d’héritage colonial, d’approches nationales, de négation d’un patrimoine islamique européen et de l’image négative de l’islam que tentent de combattre certains musées.

6La première partie Embodied Heritage and Belonging débute avec un chapitre de Wendy Shaw, professeur en histoire de l’art des cultures islamiques à la Freie Universität Berlin. Son article « From Postcoloniality to Decoloniality, from Heritage to Perpetuation: the Islamic at the Museum » propose de repenser l’idée même de patrimoine, ainsi que les notions de musée et d’objets via un prisme de lecture islamique. En réfléchissant aux discours platoniciens, islamiques et européens modernes sur la perpétuation de la vérité par le biais d’une forme incarnée (en tant que parole plutôt qu’en tant qu’écriture), son chapitre identifie divers modes de ce qu’elle appelle la « messagerie du patrimoine » et soutient que le modèle dominant de préservation du patrimoine pourrait être déplacé vers des modèles de perpétuation du patrimoine incarné. Le musée pourrait donc être repensé pour mettre l’accent sur la perpétuation plutôt que sur la préservation.

7Le second chapitre de l’ouvrage « Cemetry Poetics : The Sonic Life of Cemeteries in Muslim Europe » est signé Peter McMurray, maître de conférences en ethnomusicologie à l’université de Cambridge. Il montre comment la vie sociale des cimetières islamiques se manifeste par des pratiques sonores intégrées dans ce qu’il appelle la « poétique des cimetières » (cemetery poetics), c’est-à-dire les normes et pratiques qui régissent les interactions dans ces lieux. Il s’agit, notamment, des récitations, des prières et des itinéraires de procession. Rassemblant des témoignages de Turquie, d’Allemagne, du Monténégro et de Bosnie-Herzégovine, l’article présente des exemples de cimetières qui introduisent une réflexion sur les différentes histoires de l’islam européen et sur les façons dont les cercles islamiques s’y sont développés.

8Dans un troisième chapitre nommé « Germans without Footnotes : Islam, Belongings and Poetry Slam », Katarzyna Puzon, examine la manière dont les jeunes allemands de confession musulmane du collectif i,Slam négocient leur appartenance par le biais du slam dans un contexte allemand actuel, où l’islam est souvent contesté. Combinant les traditions orales d’un « héritage islamique » avec un format contemporain de performance poétique, ils s’engagent dans des pratiques cherchant à patrimonialiser et incarner un islam qui va au-delà du binaire de l’ « ici » et « là-bas ». K. Puzon montre comment leurs différentes activités, dont la poésie slam, remet en question la compréhension limitée de ce que signifie « être allemand ».

9Jesko Schmoller, Research Fellow à la Humboldt-Universität zu Berlin et Senior Researcher au Centre for comparative History and Political Studies de Perm State University en Russie, propose dans un quatrième chapitre, « The Here and Now and the Hereafter: Engaging with Fragrant Realities in Muslim-minority Russia », d’examiner la manière dont les communautés musulmanes ouraliennes créent un espace pour eux-mêmes dans un contexte où l’identité nationale est officiellement définie par les autorités russes par une seule religion et une seule culture : le christianisme orthodoxe et la culture slave. Il explore notamment le rôle du parfum (misk) permettant de rendre «visible» une culture musulmane jusqu’alors invisible.

10Le contexte politique national, essentiel à cet article permet une transition avec la seconde partie de l’ouvrage The Nation-State and Identity Formations dont le premier chapitre : « Reviving al‑Andalus: Commemorating Spain’s Islamic Heritage in the Context of Democratic Transition ». Signé Avi Astor, ce chapitre est une adaptation d’un précédent texte « Reviving al‑Andalus » publié dans Rebuilding Islam in Contemporary Spain: The Politics of Mosque Establishment (1976–2013) (Sussex Academic Press, 2017). Il y aborde la manière dont le riche patrimoine islamique de l’Espagne a été l’objet d’une redéfinition nationale par les élites politiques, après la transition démocratique de l’Espagne à la fin des années 1970. Dans un contexte de minorités musulmanes, cette démarche s’est poursuivie jusque dans les années 1990, donnant lieu à de grands projets de mosquées et à d’autres initiatives visant à rendre visible le lien historique de l’Espagne avec l’Islam alors que la « question musulmane » était traitée comme une question purement symbolique. Cette situation a toutefois changé à la fin des années 1990 et au début des années 2000, en raison de l’augmentation de l’immigration nord-africaine et des attentats terroristes du 11 septembre à New-York et du 11 mars 2004 à Madrid.

  • 2 Un compte rendu de la thèse est publié dans le Bulletin critique des Annales islamologiques, 37, 2 (...)

11Le chapitre suivant, signé Diletta Guidi, Research and Teaching Fellow à l’université de Fribourg, est intitulé « Museum Islamania in France: Islamic Art as a Political and Social Scene ». Elle y reprend l’analyse développée dans sa thèse en sciences politiques soutenue en 2019  2 ; c’est-à-dire l’étude de l’influence des politiques nationales dans l’exposition de l’islam en France notamment par l’étude de deux institutions : le musée du Louvre et l’Institut du Monde Arabe, qui participent, par des modes de présentation des collections totalement différents, à alimenter les stéréotypes sur la civilisation islamique.

12Cette partie se conclue avec le chapitre de Banu Karaca, EUME Fellow et co-fondatrice de la plateforme de recherches Siyah Bant : « The Materialities and Legalities of Forgetting: Dispossession and the Making of Turkey’s (Post-) Ottoman Heritage ». Elle contribue à l’étude de la violence de l’État envers des populations non-musulmanes à la fin de l’Empire ottoman et au début de la République turque. S’appuyant sur des travaux récents portant sur la critique de la catégorie « art islamique », elle tente de démontrer comment la formation de cette catégorie a pu participer à la dévalorisation d’autres formes d’arts qui en étaient exclues, conduisant à des expropriations et des pillages pour former une histoire de l’art nationale et homogène en Turquie post-ottomane.

13La troisième et dernière partie Categories, Connections and Contemporary Challenges se compose de trois chapitres. Le premier rédigé par Mirjam Shatanawi, « Museum Narratives of Islam between Art, Archaeology and Ethnology: A Structural Injustice Approach », aborde la manière dont les collections d’objets issus du monde islamique sont catégorisées et exposées en Europe par le biais de trois grandes catégories et comment ceci illustre une persistance des paradigmes coloniaux. Le deuxième article, signé de Mirjam Brusius, docteure en histoire et philosophie de la science, « Connecting the Ancient and the Modern Middle East in Museums and Public Space », souligne également comment un grand nombre de collections de musées liées au “patrimoine islamique”, fruit d’une expansion impériale, jouent un rôle dans la production de concepts de récits historiques, d’identité, d’ethnicité, etc... L’auteure prend l’exemple de la Mésopotamie ancienne qui ferait partie pour certains musées européens de l’histoire européenne (par le prisme des récits du « berceau» de l’Europe), démontrant, ainsi, combien il est nécessaire de repenser la manière dont le patrimoine est actuellement conceptualisé. La dernière contribution, « Re-framing Islam? Potentials and Challenges of Participatory Initiatives in Museums and Heritage », de Sharon Macdonald, Christine Gerbich, Rikke Gram, Katarzyna Puzon et Mirjam Shatanawi, s’intéresse aux nouvelles pratiques du patrimoine en intégrant notamment l’utilisation de pratiques participatives pour impliquer un public plus large. Par l’analyse de différents musées européens, les auteurs tentent de montrer dans quelle mesure ces dispositifs ont un impact positif dans la lutte contre certains stéréotypes négatifs dominants.

14L’originalité de cet ouvrage tient au choix des éditrices de faire discuter différentes disciplines autour du patrimoine, de l’islam et de l’Europe. Cependant, le trop large spectre de disciplines rend parfois difficile les interactions entre les chapitres. La première partie semble un peu difficile à relier aux deux parties suivantes, qui paraissent mieux se répondre. Mais le fait que cet ouvrage soit accessible en open-access permet de palier au problème puisque les chapitres indépendants sont accessibles individuellement. Cet ouvrage reste donc, avant tout, une excellente contribution à la bibliographie déjà existante sur le sujet. Il permet de mettre en évidence la nécessité de considérer, dans son ensemble, un champ d’études large et complexe et d’ouvrir la réflexion sur des propositions concrètes.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sarah Lakhal, « Katarzyna Puzon, Sharon Macdonald, Mirjiam Shatanawi (eds.), Islam and Heritage in Europe: Pasts, Presents and Futures Possibilities »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 21 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/6897 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.6897

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Auteur

Sarah Lakhal

Doctorante Sorbonne Université, UMR 8167 - Orient et Méditerranée

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