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5. Arts et archéologie (Histoire de l'art, archéologie, exposition)

Elisabeth A. Fraser (éd.), The Mobility of People and Things in the Early Modern Mediterranean

Frédéric Hitzel
Bibliographical reference

Elisabeth A. Fraser (éd.), The Mobility of People and Things in the Early Modern Mediterranean. The Art of Travel, Londres-New York, Routledge, 2020, 196 p., 49 ill., ISBN : 9780367784881

Full text

1La notion de culture matérielle, utilisée depuis près d’un siècle, s’est principalement développée dans le cadre des Material Culture Studies ancrées dans le post-modernisme. L’expression « culture matérielle » est couramment utilisée, voire banalisée. Il existe désormais un consensus pour dire que les objets signifient. À l’instar des mots, ils constituent un langage et, en ce sens, participent à la construction d’un message…

2C’est ce qu’Elisabeth A. Fraser, professeure d’histoire de l’art à l’université South Florida de Tampa, propose à travers une série d’études de cas illustrant la mobilité des hommes et des objets à travers la Méditerranée à l’époque moderne. Elle rappelle que, pendant des siècles, diplomates, marchands et artistes ont servi d’intermédiaires culturels. Installés dans les villes portuaires et les échelles du Levant, ces passeurs, tout en tissant parfois des liens avec les populations locales, ont introduit des objets de toutes sortes. Ce mouvement de personnes et d’objets à travers la Méditerranée n’a pas été mené uniquement en période de paix : paradoxalement, les conflits militaires ont également mis les cultures en contact et favorisé les échanges.

  • 1 Arjun Appadurai (ed.), The Social Life of Things: Commodities in Cultural Perspective, Cambridge, (...)

3Suivant les travaux réunis par le sociologue culturaliste et anthropologue Arjun Appadurai1, E. Fraser explore la manière dont les gens trouvent de la valeur aux objets et comment ceux-ci façonnent les relations sociales, en étudiant les analogies et les relations entre le travail effectué par les artistes, les diplomates, les marchands et les soldats.

4Nous découvrons ainsi que la circulation des personnes amène la soie persane aux brodeuses anglaises et, qu’en retour, des broderies anglaises sont offertes à la cour de l’empereur moghol Jahangir en 1614 ; que des robes de l’Espagne musulmane s’imposent aux femmes d’Alger ; que les consommateurs français associent le café du Yémen à la porcelaine et aux textiles asiatiques, pour se forger de nouvelles identités sociales et de nouveaux modes de vie exotiques ; qu’un album de costumes ottomans conduit à une collaboration interculturelle accidentelle lors de son passage d’Istanbul à Londres via Berlin. Captifs algériens et français, canons et marins participent à des échanges transméditerranéens complexes, définis tantôt par le commerce, tantôt par la guerre, tandis que la tente d’un commandant ottoman acquiert de nouvelles significations sur un champ de bataille d’Europe centrale. Enfin, nous apprenons qu’un photographe hongrois-arménien est en mesure de présenter au public britannique des images rapportées du sud de l’Asie et du Moyen-Orient.

5Dans tous ces cas, les villes portuaires, que ce soit Alger, Livourne, Marseille, Smyrne (Izmir), Toulon, et les centres de commerce, comme Alep, Bagdad et Istanbul, sont des lieux de passage pour les personnes et les objets. Les sept contributions rassemblées dans ce volume illustrent ainsi l’étendue et l’importance de la culture matérielle et visuelle circulant à travers la Méditerranée entre le xvie et le xixe siècle.

6Intitulée “From Scorching Spain and Freezing Muscovy”: English Embroidery and Early Modern Mediterranean Trade (p. 9-26), Sylvia Houghteling nous montre comment, au xviie siècle, la broderie de Grande-Bretagne, malgré son éloignement insulaire, a su très tôt s’inspirer de modèles étrangers à partir de livres imprimés aux Pays-Bas (1530), en Italie (1596) et Allemagne. Si les spécialistes des textiles reconnaissent, depuis longtemps, l’efficacité des imprimés dans la circulation de l’imagerie, le contenu visuel se déplaçait également par le biais des tissus eux-mêmes. Par l’intermédiaire des marchands portugais et arméniens, des textiles indiens et persans parvenaient aux riches familles de Southampton. Un livre de 1623, par exemple, comprend des motifs de broderies d’oiseaux inspirés de brocarts de soie persans, témoignant du dynamisme du commerce de la soie entre l’Empire safavide et l’Europe. Les matériaux utilisés pour la broderie étaient également internationaux : les aiguilles en acier provenaient d’Espagne et d’Allemagne, tandis que le fil de soie arrivait en Europe via l’Empire ottoman.

7Dans A Tale of Two Guns: Maritime Weaponry Between France and Algiers (p. 27-48), Meredith Martin et Gillian Weiss s’intéressent à l’histoire de deux canons : l’un fondu en 1680 à l’arsenal de Toulon par le maître fondeur Jean Baubé, équipait un vaisseau de guerre français lors des bombardements d’Alger en 1682, 1683 et 1688 ; l’autre, daté de 1542, probablement l’œuvre d’un renégat vénitien, protégeait la ville d’Alger. Bien que ces deux pièces d’artillerie soient liées par des similitudes matérielles et fonctionnelles, elles révèlent l’importance méconnue des armes maritimes en tant que formes de propagande et d’échange à l’époque moderne. La culasse du canon de Jean Baubé présente ainsi la sculpture d’un « esclave turc », qui rappelle les captifs musulmans travaillant dans les arsenaux de Louis xiv. Quant au canon d’Alger, surnommé « Baba Merzoug » (Père Fortuné), il entre dans la légende lors du deuxième bombardement d’Alger par la flotte française en 1683. Il aurait servi à tuer le vicaire apostolique et consul de la nation, Jean Le Vacher qui aurait été pulvérisé après avoir été placé devant la bouche du canon. Le 5 juillet 1830, Alger finit par être occupée par les troupes françaises. L’amiral en chef Guy-Victor Duperré récupère le canon « Baba Merzoug », qui prend alors le nom de « La Consulaire ». Trois ans plus tard, le 27 juillet 1833, lors de la commémoration du 150e anniversaire de l’exécution du père Le Vacher, le canon est installé à la verticale dans la cour de l’arsenal militaire de Brest où il trône toujours, surmonté d’un coq gaulois posant sa patte gauche sur un globe terrestre. Depuis plusieurs années, associations, historiens et avocats algériens réclament la restitution de ce canon devenu symbole de la colonisation française et témoin gênant des relations complexes entre la France et l’Algérie.

8Dans une troisième contribution, Furnishing the Taste for Coffee in Early Modern France (p. 49-69), Julia Landweber s’intéresse à l’arrivée et à la diffusion du café du Yémen en France dans la seconde moitié du xviie siècle. De leurs séjours en Orient, marchands, diplomates et voyageurs ont également apporté la connaissance d’une culture arabo-ottomane liée au café, que ce soit des objets (tasses, coupes, plateaux), des pratiques (rituels de préparation et de consommation) et des lieux de consommation (résidences privées, cafés publics). Au cours de ces mêmes années, des produits de luxe sont importés d’autres régions d’Asie, notamment la porcelaine chinoise, les canapés dits « ottomanes » et les robes de chambre indiennes. Ces articles sont rapidement associés au café dans l’imaginaire occidental. Leur rareté et leurs prix prohibitifs vont conduire certains individus à copier ces articles et à encourager la culture du café dans les colonies françaises des Indes orientales et occidentales. Cela n’empêcha pas les consommateurs de continuer à associer le café à l’idée d’un Orient exotique.

9Les tentes ottomanes ont, également, joué un rôle important dans la culture visuelle de la Pologne-Lituanie au début des temps modernes, en particulier après la victoire du roi de Pologne Jan III Sobieski sur l’armée ottomane à Vienne en 1683. C’est cette question qu’aborde Ashley Dimmig dans sa contribution Substitutes and Souvenirs: Reliving Polish Victory in “Turkish” Tents (p. 70-90). La prise par les Polonais des tentes ottomanes appartenant au grand vizir Kara Mustafa pacha, le commandant ottoman de la bataille de Vienne, symbolise la victoire du pouvoir polonais. Dans les décennies et siècles qui ont suivi cette victoire, ces tentes-trophées ont été reproduites, reconfigurées, amalgamées et exposées dans les collections privées des nobles polonais et, par la suite, dans les musées nationaux publics. En examinant de près quelques exemples de tentes conservées dans les collections polonaises, cet essai souligne combien celles-ci sont encore chargées d’une aura historique, voire légendaire et mythique. Les autorités polonaises n’ont eu de cesse d’entretenir ce passé qui rappelle les plus belles pages de l’histoire polonaise.

10Du xvie au xixe siècle, des albums de dessins représentant les divers petits métiers et les dignitaires de la cour ottomane étaient vendus sur les marchés d’Istanbul. Nombre d’entre eux ont été acquis par des voyageurs de passage dans la capitale ottomane. Dans sa contribution intitulée The Ottoman Costume Album as Mobile Object and Agent of Contact (p. 91-114), Elisabeth Fraser étudie plus particulièrement l’un de ces albums de costumes, daté du dix-huitième siècle. Composé à Istanbul dans les années 1780, il s’est retrouvé à Berlin, probablement dans la collection de l’ambassadeur prussien Heinrich Friedrich von Diez, avant d’être vendu en 1858 au British Museum. Cet album illustre une collaboration interculturelle, élaborée par ses propriétaires successifs, qui n’ont eu de cesse de l’enrichir, tout en le réinterprétant.

11Les mouvements migratoires de l’Espagne vers l’Afrique du Nord ont largement contribué à la circulation des personnes, des objets, des idées, mais aussi des savoir-faire. On assiste ainsi à une évolution de l’art vestimentaire algérien du xvie au xixe siècle. Comme le souligne Leyla Belkaïd-Neri dans Entangled Styles: Mediterranean Migration and Dress in Premodern Algiers (p. 115-130), les femmes de l’élite Algérienne conçurent de nouvelles formes de vêtements, capables de réinventer leur vie sociale. Agents actifs de leur identité, elles surent adopter et adapter les modes vestimentaires importés des mondes ottomans, espagnols et d’Europe occidentale. De nouvelles variantes de caftans, de vestes de cérémonie, ainsi que des vêtements du quotidien ont vu le jour, associant des formes inhabituelles tels que des pantalons sarouel aux étoffes rayées d’origine berbère appelée fouta, maintenus à la taille par une longue ceinture faite de la même soie rayée, tandis que sont apparues des coiffes extravagantes, parmi lesquelles la coiffe sarma, une plaque d’or ou d’argent réunissant deux pièces de métal, l’une couvrant les cheveux et l’autre entourant le front, attachées par un ruban noué derrière la tête. Au lendemain de l’occupation française de l’Algérie, Eugène Delacroix, qui s’est arrêté quelques jours dans la capitale algérienne en juin 1832, a observé cette forme de coiffe sur une femme juive et l’a dépeinte dans ses Carnets du Maroc. Il sera suivi, quelques décennies plus tard, par plusieurs autres artistes et illustrateurs européens. Du xvie au xixe siècle, on note également une sophistication croissante des pratiques vestimentaires des populations locales. Loin de résulter uniquement de l’imbrication des échanges culturels et de la circulation des produits de luxe étrangers, les pratiques vestimentaires algériennes incarnent la capacité des populations locales à générer de nouveaux modèles d’innovation et de consommation dans des contextes politiques instables.

12La photographie ancienne témoigne, aussi, des mobilités méditerranéennes au xixe siècle. Photographes et photographies circulaient depuis l’Empire ottoman jusqu’au Maghreb et l’Inde. Dans sa contribution, The Art of Wandering: Alexander Svoboda and Photography in the Nineteenth-Century Mediterranean (p. 131-151), Michèle Hannoosh s’intéresse au photographe Alexander Svoboda (1826-1896). Né à Bagdad d’un père hongrois importateur de cristaux de Bohême et d’une mère arménienne, il est élève à l’école des Carmes français, puis suit une formation de peintre à Budapest auprès de Miklós Barabás, peintre connu pour ses portraits. Il expose ses toiles à Venise, Rome, Florence, Vienne, puis s’installe à Bombay où il apprend la photographie et commence à se faire connaître. En 1858, il quitte l’Inde et ouvre un studio de photographie à Smyrne, qu’il dirige de 1865 à 1868. Il s’illustre alors comme photographe de portraits et de sites archéologiques. En 1869, il publie à Londres The Seven Churches of Asia, livre qui contient 62 photographies d’églises anatoliennes. Par la suite, Svoboda passe un certain nombre d’années en Grande-Bretagne et en France pour exposer et commercialiser ses peintures et ses photographies, avant de retourner à Smyrne où il s’éteint en 1896. De nos jours, Alexander Svoboda est connu comme étant l’un des premiers photographes à avoir immortalisé de nombreux sites, notamment archéologiques, en Inde, en Irak et en Anatolie occidentale. Son œuvre constitue un corpus important de photographies anciennes de la Méditerranée et l’un des meilleurs exemples de circulation des photographes et des photographies depuis l’Europe jusqu’en Asie.

13Nous sommes ainsi en présence d’un ouvrage passionnant, aux contributions toutes fort intéressantes. Cependant, le lien qui les rassemble s’avère parfois ténu. Certes, la Méditerranée et la circulation des personnes et des objets reflètent le titre de l’ouvrage, mais l’éventail des recherches, des disciplines, des méthodes proposées est extrêmement large et varié. Il montre cependant que les biens matériels se transforment et se réinventent à mesure qu’ils circulent dans les grands réseaux méditerranéens. Tout en soulignant la richesse des échanges culturels cet ouvrage propose, également, de nouvelles perspectives de recherche et rappelle, s’il en est besoin, combien l’interdisciplinarité est importante.

14The Mobility of People and Things in the Early Modern Mediterranean s’adresse ainsi à un large public, tant chercheurs et étudiants en histoire de l’art, en histoire, en littérature, en anthropologie et dans d’autres domaines qui travaillent sur les rencontres interculturelles, les études méditerranéennes, l’histoire globale, la culture matérielle, l’art islamique, les études ottomanes, l’orientalisme, les études postcoloniales, ainsi que l’histoire et la littérature de voyage.

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Notes

1 Arjun Appadurai (ed.), The Social Life of Things: Commodities in Cultural Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.

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References

Electronic reference

Frédéric Hitzel, “Elisabeth A. Fraser (éd.), The Mobility of People and Things in the Early Modern MediterraneanBulletin critique des Annales islamologiques [Online], 38 | 2024, Online since 14 April 2024, connection on 22 June 2024. URL: http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/6820; DOI: https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.6820

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Frédéric Hitzel

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