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5. Arts et archéologie (Histoire de l'art, archéologie, exposition)

Amanda phillips, Sea Change: Ottoman Textiles between the Mediterranean and the Indian Ocean

Frédéric Hitzel
Référence(s) :

Amanda phillips, Sea Change: Ottoman Textiles between the Mediterranean and the Indian Ocean, Oakland (Californie) University of California Press, 2021, 340 p., ISBN : 978052030591

Texte intégral

  • 1 Voir notamment When Silk Was Gold: Central Asia and Chinese Textiles, The Metropolitan Museum of A (...)

1Contrairement à certains domaines artistiques tels que la peinture, la sculpture et l’architecture, le textile a été longtemps relégué dans le domaine de l’artisanat et négligé par les historiens de l’art. Les études réalisées dans ce domaine ont été, dans la plupart des cas, le travail de conservateurs et de restaurateurs travaillant dans les musées possédant d’importantes collections de textiles. Cependant, ces dernières années, les textiles ont bénéficié d’une plus grande attention de la part des historiens de l’art, comme en témoigne le nombre croissant d’ouvrages publiés en ce domaine, ainsi que la multiplication des expositions qui leurs sont consacrées1 et non limitées, comme c’était trop souvent le cas dans les périodes antérieures, à la mode et aux formes vestimentaires. Or, les textiles, dans leurs matériaux, leurs structures de tissage, leurs motifs, et leurs combinaisons de couleurs, nous révèlent souvent beaucoup de choses sur les personnes qui les ont tissés, confectionnés, portés.

  • 2 Notamment le remarquable ouvrage de Nurhan Atasoy, Walter B. Denny, Louise W. Mackie et Hülya Tezc (...)
  • 3 Du même auteur, Everyday Luxuries. Art and Objects in Ottoman Constantinople, 1600-1800, Dortmund, (...)

2Sea Change: Ottoman Textiles between the Mediterranean and the Indian Ocean, est ainsi un ouvrage bienvenu dans le domaine de la culture matérielle ottomane des textiles orientaux. S’appuyant sur des études sur la soie et le tissage ottomans2, Amanda Phillips, spécialiste reconnue des textiles et de la culture matérielle dans le monde ottoman3, nous plonge dans l’industrie du textile dans l’Empire ottoman, depuis sa naissance du xve au xviiie siècle. Bien que l’introduction précise que l’ouvrage se concentre principalement sur le tissage de la soie, les autres fibres ou méthodes de tissage ne sont pas omises, permettant ainsi une approche plus globale et plus ambitieuse.

3Rappelons que les textiles ont été la deuxième marchandise la plus échangée dans toute l’histoire du monde, précédée seulement par les céréales. Dans l’Empire ottoman, la vente et la commercialisation des soies, cotons et lainages généraient d’immenses revenus et employaient des milliers de personnes, depuis les éleveurs des vers à soie jusqu’aux pachas, en passant par les marchands se rendant à La Mecque et au-delà. Des inscriptions sur les mosquées indiquent que leurs dotations étaient parfois financées par les bénéfices tirés de la sériciculture. Des cérémonies de remise des robes d’honneur, en passant par les droits de douane perçus dans les ports ou les caravansérails, il est clair que les textiles jouèrent un rôle économique majeur. Ce livre propose pour la première fois une histoire, aussi complète que possible, des textiles ottomans sur une longue période.

4L’ouvrage se présente sous la forme de six chapitres abordant des sujets classés par ordre chronologique. Les deux premiers sont consacrés à la technologie, à l’histoire et à la terminologie (1200-1400), ainsi qu’au tissage en Anatolie (1390-1500).

5A. Phillips rappelle tout d’abord l’émergence de la soie en Chine, puis la diffusion de la sériciculture en Iran, à l’époque Sassanide, et à Byzance. Dès les premières décennies du xiiie siècle, les soieries italiennes sont à la mode en Méditerranée orientale. Si des centres de production tels que Thèbes et Corinthe, autrefois importants, semblent être tombés en désuétude à la fin du xiie siècle, les archives indiquent que la sériciculture a été relancée ou réintroduite en Morée par les Génois, probablement parce que la soie produite en Italie n’était pas suffisante pour répondre à la demande croissante. Bien avant l’occupation ottomane de la côte égéenne, de grandes plantations de mûriers étaient exploitées près d’Alaşehir (Philadelphie) et de Denizli. Il en va de même de l’île de Chios, conquise par les Ottomans en 1566.

6En mettant l’accent sur le contexte historique, A. Phillips nous montre comment des villes, situées au carrefour de l’Anatolie et des Balkans, ont bénéficié de réseaux transcontinentaux, lesquels n’ont cessé d’évoluer avec le temps. Cette esquisse de la situation historique lui permet d’explorer le vocabulaire textile partagé entre les sources arabes, persanes, grecques, italiennes et ottomanes. Le chevauchement des terminologies met en évidence des liens entre des régions, soulignant ainsi combien les mots circulent, au même titre que les objets et les pratiques artisanales. Convergence de traditions et de pratiques sont ainsi à l’origine du développement du tissage dans le monde ottoman.

7À partir de récits de voyage, d’archives, et de quelques rares textiles conservés, A. Phillips décrit dans un second chapitre les textiles circulant en Anatolie à l’époque seldjoukide puis ottomane. Cela lui permet d’avancer quelques hypothèses sur la manière dont le tissage de la soie est apparu, aux alentours des années 1330, dans la ville de Bursa. Il est indéniable que cette première capitale de la dynastie ottomane bénéficiait de nombreux atouts : un emplacement à proximité des grands axes routiers et portuaires, une soie de bonne qualité, des matières premières facilement accessibles (colorants, or et argent), une main d’œuvre qualifiée dont une majorité provenait de Syrie, d’Égypte et de Perse. Encore de nos jours, nous ignorons si l’introduction de technologies complexes de tissage a été, directement ou indirectement, parrainée par les dirigeants, par des marchands, par des artisans, ou tout simplement par la conjonction de ces trois facteurs.

8Il est en tout cas étonnant de constater que, dès le xive siècle, les tisserands de Bursa sont capables de produire des soieries de grande qualité, comme ces deux vêtements de velours (kemha) offerts en 1424 à l’empereur byzantin Georges Sphrantzès (m. 1478). Parmi les tous premiers modèles conservés, l’autrice s’attarde longuement (p. 53-62) sur une magnifique tenture en soie réalisée pour le sultan Bayezid Ier (r. 1389-1402). Celle-ci, conservée dans le trésor du monastère de Studenica, au sud de la Serbie, témoigne des exigences d’un mécène et des limites techniques auxquels étaient confrontés les artisans. Si les textiles sont avant tout destinés à se vêtir ou, pour les plus somptueux, à être offerts, certains sont parfois incorporés dans les reliures de livres, comme ceux réalisés pour le sultan Mehmed II (r. 1444-1446, 1451-1481). Mais, ce qui fera la réputation de Bursa, ce sont avant tout les soieries de luxe, les coûteux seraser, soieries à dominante de fils métalliques, les kemha, lampas composés de fils d’or et d’argent, et les çatma, velours de soie brochés de fils métalliques.

9Le troisième chapitre s’ouvre sur les victoires de Selim Ier (r. 1512-1520), souverain qui place sous son autorité plusieurs centres importants de tissage de la soie en Égypte et en Syrie. Dans le même temps, il étend considérablement les routes commerciales via la mer Rouge. Les techniques et les styles de tissage de la soie ottomane s’adaptent aux nouvelles circonstances. A. Phillips note, par exemple, que la kiswa – étoffe de soie qui recouvre la Ka’aba à La Mecque, dont la production avait jusqu’alors été confiée aux Mamelouks –, est désormais sous la responsabilité du sultan-calife ottoman, devenu protecteur des Lieux saints. La profession de foi musulmane et les versets coraniques, brodés en fils d’or et disposées en chevrons, ont été maintenus, établissant un lien visuel avec les précédentes dynasties, Abbassides (750-1258) et Mamelouks (1250-1517). Néanmoins, au fil du temps, les artisans ottomans ont réalisé des variations sur ce thème en introduisant de nouvelles techniques de tissage. En confectionnant la kiswa dans une étoffe en lampas (assemblage de fils de soie, d’or et d’argent) plutôt qu’en damas (monochrome avec une armure satin) – ce dernier étant un tissage simple avec un motif réversible, contrairement au premier, qui combine deux structures pour créer le motif –, il a été possible d’introduire davantage de couleurs. Cet exemple souligne la capacité d’adaptation des tisserands ottomans.

10Un autre exemple est donné avec le développement du « style à quatre fleurs », comprenant tulipes, œillets, jacinthes et roses. Ces modèles furent développés par un certain Kara Mehmed Çelebi (ou Kara Memi) mentionné dans les sources comme chef dessinateur (ser nakkaş) des ateliers impériaux. Plusieurs modèles sur papier lui sont directement attribués, notamment des bordures enluminées incorporant des fleurs magnifiquement stylisées.

11Bien que Bursa et Constantinople produisent toutes sortes de soieries, cela n’empêche pas l’Empire ottoman de poursuivre ses achats à l’extérieur de ses frontières, notamment auprès de la République de Venise par le biais du baile vénitien en poste à Constantinople. Si l’influence de la soie italienne a été largement soulignée, la Syrie et l’Égypte ont également fourni des modèles pour les textiles ottomans, en particulier pour ceux destinés à être utilisés dans des contextes religieux. Les soieries de luxe fabriquées pour les communautés chrétiennes ont également leur place, comme en témoignent symboles et motifs figuratifs dérivés de la culture visuelle orthodoxe, tels que les séraphins et les images de la Vierge et du Christ inspirés des icônes, composés invocations pieuses en caractères grecs ou arméniens.

12A. Phillips explore dans un quatrième chapitre la place, de plus en plus importante, occupée par la bureaucratie qui ne cesse de multiplier les réglementations et d’étendre ses contrôles. Édits impériaux, procès, surveillance des prix témoignent de cette présence étatique de plus en plus prégnante. Les archives ottomanes conservent de précieux documents juridiques. Dans la plupart des procès, les juges veillent à ce que les consommateurs soient protégés et exigent que les artisans respectent et poursuivent les pratiques des anciens (p. 128). L’analyse des documents permet de mieux appréhender la vie quotidienne et le travail des artisans ottomans, composé en majorité de femmes et d’une main d’œuvre servile. Par ailleurs, elle souligne la formation des individus, l’investissement nécessaire dans les différents outils employés dans les métiers à tisser, les hiérarchies au sein des guildes et les conflits qui peuvent éclater en leur sein ou entre elles.

13Pour illustrer l’apport des archives, A. Phillips s’intéresse en particulier au tissage des housses de coussins en çatma, fait de soie et velours rouge, brochées de fils métalliques, dont la production apparait à la fin du xve siècle. Bien que les tribunaux stipulent que les tisserands fabriquant des velours sont tenus de respecter certains matériaux et un nombre précis de fils, elle constate que les normes énoncées ont souvent été ignorées dans les modèles de coussins que nous conservons. Les artisans ont su résister aux ordres en mettant en avant leur besoin de défendre un savoir-faire nécessaire à leur survie. Cet exemple est d’autant plus intéressant que les tisserands ont laissé peu de traces de leurs activités. Comme le montre, ici, A. Phillips, les objets contredisent parfois la réalité. Devons-nous croire ce que nous voyons et touchons, ou ce que les archives nous disent ?

14Le cinquième chapitre s’intéresse aux différents types de textiles en circulation dans le monde ottoman et au-delà de ses frontières. Que les soieries proviennent de Lyon, de Chios, d’Alep, le mohair d’Ankara, les lainages de Macédoine, les cotonnades de l’Inde, de Yazd et du Yémen, une multitude de textiles traversait le monde, de la Méditerranée à l’Asie du Sud, ce qui se traduisait par «a bewildering number of textiles available to Ottoman subjects in Constantinople» (p. 190). L’un des principaux arguments avancés ici et ailleurs dans l’ouvrage est «textiles were, and are, vectors of their own styles» (p. 162). C’est ainsi que changent, selon les époques, les motifs et les couleurs, mais aussi les matériaux, les poids et les structures de tissage.

15Le sixième et dernier chapitre est consacré aux textiles du xviiie siècle. Si certaines productions anciennes persistent, comme les caftans d’honneur (hil’at), tissés en seraser (soieries à fils d’or et d’argent), des soieries plus légères apparaissent, notamment tissées avec du coton. L’évolution de la mode favorise fluidité et mouvement. Là encore, les matériaux, les techniques et les goûts ne peuvent être dissociés. Certaines femmes aisées portent de nouveaux vêtements façonnés à partir de ces tissus légers qui épousent les formes de leurs corps. L’Empire ottoman lui-même connaît des bouleversements au début du xviiie siècle, en particulier sous Nevşehirli Damad Ibrahim pacha (1718-1730), vizirat considéré comme une période d’occidentalisation. Tout en s’ouvrant sur le monde extérieur, le gouvernement et le sultan encouragent la création, à Istanbul, d’ateliers destinés à fournir à la cour des textiles à la fois utilitaires et décoratifs. Des tisserands grecs de draps de Salonique sont installés dans la capitale, bientôt rejoints par des esclaves et des ouvriers pauvres venus des confins de la Pologne. Des experts étrangers sont sollicités pour promouvoir le tissage de la laine ; d’autres pour la soie. Dans les années 1760, des ateliers de tissage de housses de coussins sont établis sur la rive asiatique du Bosphore. Ces transformations du xviiie siècle ont souvent été associées à une identification excessive des tendances à l’occidentalisation et à la modernisation dans différents aspects de la vie sociale et culturelle ottomanes. A. Phillips soutient pour sa part que l’empire et ses sujets ont, bien au contraire, toujours maintenu une ouverture sur les objets venus d’ailleurs, notamment de l’Iran et de l’Inde, faisant preuve d’une remarquable adaptation. Bien que le secteur textile du monde islamique du xviiie siècle ait été décrit à tort comme déclinant et décadent, ce chapitre souligne que les textiles ottomans sont demeurés dynamiques et innovants.

16En conclusion, A. Phillips revient sur les raisons pour lesquelles les textiles exigent plus d’attention alors que, jusqu’à présent, les historiens de l’art et les chercheurs leur ont accordé peu d’intérêt. Elle poursuit sa réflexion en retraçant brièvement l’histoire du tissage au xixe siècle, en mettant l’accent sur les nouvelles technologies, en particulier la révolution des métiers à tisser Jacquard, dont les cartes perforées guident les crochets qui soulèvent les fils de chaînes. Elle s’interroge également sur le développement, le changement, ainsi que les formes de conservatisme qui ont pu persister dans l’art et l’artisanat. Qu’ils aient été tissés à la main ou confectionnés sur de nouvelles machines, les textiles ottomans ont été souvent admirés lors des expositions universelles qui s’ouvrirent en Europe à partir des années 1850. Sur fond de foires et d’expositions organisées autour des caractéristiques nationales de l’art, de l’artisanat et de l’architecture, elle revisite l’argument développé tout au long de son livre, à savoir que l’histoire des textiles ottomans n’est pas le récit d’un développement interne régulier, mais celui d’une série de soubresauts causés en partie par des événements survenus dans le monde et par le biais d’artisans venus de divers horizons.

17Il est indéniable que les textiles ont joué et continuent d’exercer un rôle important dans nos économies. Retracer leur histoire et leur utilisation entre le xve et le xixe siècle dans le monde ottoman permet à l’autrice de nous transporter dans un monde d’art et d’histoire, tout en donnant un aperçu de l’histoire politique, économique et culturelle de l’histoire ottomane. Par la richesse de sa documentation et sa grande érudition, elle nous propose un ouvrage important dans de multiples domaines, à savoir l’histoire de l’art ottoman et islamique, l’histoire des textiles et l’artisanat. En passant en revue un vaste réseau de textiles s’étendant de l’Italie, aux Balkans, en passant par l’Égypte, la Perse et l’Inde, son livre met en lumière des aspects souvent négligés de la culture matérielle, en montrant la capacité des objets à raconter de nouvelles histoires. L’étendue de ses recherches, impressionnante, dans les archives ottomanes, les collections de musées et les bibliothèques, nous apprend qu’il n’existe pas de trajectoire bien définie pour l’histoire du textile, mais plutôt des modes de production et de consommation qui se chevauchent.

18Ce livre ouvre de nombreuses perspectives, nous rappelant que les textiles, comme les objets, sont aussi fascinants dans leur forme que ce qu’ils racontent. Espérons que Sea Change donnera naissance à davantage de recherches et de publications sur ce sujet.

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Notes

1 Voir notamment When Silk Was Gold: Central Asia and Chinese Textiles, The Metropolitan Museum of Art (The Met), New York, 1997 ; The Interwoven Globe : The Worldwide Textile Trade, 1500-1800, également au Metropolitan Museum of Art, 2013-2014.

2 Notamment le remarquable ouvrage de Nurhan Atasoy, Walter B. Denny, Louise W. Mackie et Hülya Tezcan, İPEK: Imperial Ottoman Silks and Velvets, Azimuth Editions, 2001.

3 Du même auteur, Everyday Luxuries. Art and Objects in Ottoman Constantinople, 1600-1800, Dortmund, Verlag Kettler, 2016.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Frédéric Hitzel, « Amanda phillips, Sea Change: Ottoman Textiles between the Mediterranean and the Indian Ocean »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 21 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/6768 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.6768

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Auteur

Frédéric Hitzel

CNRS-CETOBaC-EHESS, Paris

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