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5. Arts et archéologie (Histoire de l'art, archéologie, exposition)

Gale R. Owen-Crocker, María Barrigón, Naḥum Ben-Yehuda, Joana Sequeira (éd.), Textiles of Medieval Iberia. Cloth and Clothing in a Multi-Cultural Context

Ingrid Houssaye Michienzi
Référence(s) :

Gale R. Owen-Crocker, María Barrigón, Naḥum Ben-Yehuda, Joana Sequeira (éd.), Textiles of Medieval Iberia. Cloth and Clothing in a Multi-Cultural Context, Woodbrige, The Boydell Press, 2022, 416 p., ISBN : 9781783277018

Texte intégral

1L’ouvrage se situe dans le prolongement d’une session organisée au Leeds International Medieval Congress en 2017 et cherche à combler un vide dans l’historiographie en langue anglaise au sujet des textiles dans l’aire ibérique dans les derniers siècles du Moyen Âge. Abordant les caractéristiques techniques, les différents types de production et leurs usages, l’industrie textile et ses débouchés commerciaux, il offre de multiples cas d’étude sur un espace géographique ou un groupe culturel spécifique abordé sous l’angle des concepts de multiculturalisme et d’inter-culturalisme.

2L’introduction, très limitée dans la définition et la réflexion sur les concepts utilisés, retrace la genèse, le contenu et l’organisation de l’ouvrage. Les délimitations chronologiques et spatiales sont abordées dans le premier chapitre, rédigé par David Nogales Rincón, qui offre au lecteur un panorama salutaire du contexte politique, social et culturel de la péninsule Ibérique de 1157 à 1504, de la mort d’Alphonse VII de Castille à celle d’Isabelle la Catholique, sans entrer dans des considérations concernant les questions textiles. Ce chapitre à lui seul constitue la première partie de l’ouvrage. Il est dédié au contexte historique, abordé notamment sous l’angle de la confrontation et des rapports entre royaumes chrétiens et islamiques, et de l’évolution politique qui, d’une fragmentation, conduisit à l’émergence de la monarchie espagnole. L’auteur se penche sur la présence des minorités religieuses au sein des royaumes chrétiens (mudéjares, juives), évoquant l’impact du multiculturalisme sur les sociétés chrétiennes ibériques.

3La deuxième partie comprend cinq contributions qui se concentrent sur la production textile, sa consommation et ses débouchés commerciaux dans divers espaces de la Péninsule. María Barrigón se focalise sur les processus de fabrication des produits textiles ibériques au xiiie siècle et au xive siècle, en se penchant en premier lieu sur l’examen des fibres – végétales (lin, coton, chanvre), animales (laine, soie) ou métalliques – et des produits tinctoriaux utilisés, avant d’aborder les opérations de tissage. La multitude de combinaisons possibles de matériaux et de méthodes de tissage a donné lieu à une grande variété de produits finis, certains réalisés en continu pendant des siècles, d’autres seulement durant une période déterminée. L’auteure examine cette diversité à partir de fragments ou pièces conservés dans des musées ou des collections privées, notamment des soieries, et propose une étude détaillée des techniques mettant en avant à la fois la complexité et les caractéristiques des différentes productions.

4Le troisième chapitre est centré sur les changements intervenus dans le commerce des textiles au sein des royaumes ibériques aux xive et xve siècles, où l’on est passé progressivement d’une importation de draps de laine provenant des Pays-Bas, de France et d’Italie au développement d’une manufacture dans la péninsule Ibérique, notamment dans la couronne d’Aragon, puis plus tard en Castille et au Portugal où l’on continuait néanmoins à importer des draps d’Angleterre et du Brabant. Máximo Diago Hernando souligne le rôle des foires dans la redistribution de ces produits textiles et étudie le commerce des soieries, montrant une inversion de la dynamique. Si, principalement depuis le xie siècle, les soieries étaient produites en al‑Andalus et exportées dans le reste de la Péninsule, le xiiie siècle marque un déclin abrupt, parallèle au mouvement de Reconquête, malgré la pérennité de certains centres comme Xátiva. L’Italie, à commencer par Lucques, devient alors le centre majeur de production de luxueuses soieries exportées dans l’ensemble du monde latin.

5Les chapitres quatre et cinq offrent d’intéressants prolongements aux évolutions précédemment évoquées. Germán Navarro Espinach s’intéresse au développement de la production textile dans la couronne d’Aragon. À partir de centres apparus en premier lieu en Languedoc, en Roussillon, dans la Cerdagne et dans le nord de la Catalogne à la fin du xiiie siècle, dans un mouvement d’expansion depuis le sud de la France, l’industrie textile s’est développée ensuite dans le sud de la Couronne. La production a commencé à obtenir un succès grandissant permettant son exportation sur des marchés plus lointains, et alimentant la croissance économique des cités productrices. Pour les soieries, il faut attendre la seconde moitié du xve siècle pour voir l’envol d’une production à Valence, sous l’influence de maîtres génois. L’auteur livre dans sa contribution une analyse fine de la terminologie utilisée, offrant ainsi au lecteur une quantité considérable, et fort utile, de noms de produits.

6Dans le chapitre relatif à l’industrie textile en al‑Andalus, Adela Fábregas propose une nouvelle approche, dépassant l’attention longtemps focalisée sur la production de tissus de luxe. En s’intéressant à une plus grande variété de fibres (laine, lin, soie) et en proposant une analyse davantage économique, son étude permet de constater la diversité de la production, qui était en fait largement orientée vers la manufacture de tissus de basse qualité particulièrement durant la période nasride, et vers la transformation et l’exportation de matières premières. Générant d’importants profits dans divers groupes sociaux, l’industrie textile, par son dynamisme, a joué ainsi un rôle majeur dans le développement de l’économie d’al‑Andalus.

7Joana Sequeira conclut la deuxième partie de l’ouvrage avec une contribution sur les industries textiles au Portugal. L’auteure retrace la distribution géographique de la production textile et ses différents usages, avec un objectif affiché, celui de remédier au déséquilibre des travaux antérieurs qui se sont largement focalisés sur les tissus importés. Elle souligne que le Portugal, centre mineur de production textile, jouissait néanmoins de l’avantage considérable de disposer sur son sol des matières premières nécessaires à la fabrication de tissus. L’héritage islamique a donné accès aux techniques de production qui, couplées aux investissements financiers et aux connaissances des communautés juives et des résidents étrangers, ont permis un décollage de la production, majoritairement domestique, où dominaient le lin et le chanvre. Même s’ils étaient souvent de qualité inférieure à d’autres manufactures européennes, les produits textiles portugais étaient consommés par l’ensemble de la population, des plus aisés aux plus humbles.

8La troisième et dernière partie de l’ouvrage, qui comprend huit contributions, se penche sur l’analyse des usages sociaux du vêtement. Constatant l’abondance des études sur les textiles andalous conservés et la pauvreté de celles consacrées à l’habillement, Manuela Marín cherche à identifier les usages vestimentaires des habitants d’al‑Andalus à partir de textes arabes variés (des sources juridiques, littéraires ou biographiques, mais aussi des traités de ḥisba et des traités sur la morale et les usages). Considéré comme un élément de communication, le vêtement était un langage permettant aux personnes et aux communautés de se définir par rapport aux autres. L’auteure analyse la diversité des codes, au sein des élites comme des minorités religieuses, et met en lumière certaines pratiques de travestissement réalisées à des fins d’imitation, d’intégration, d’affirmation ou de reconnaissance. L’habillement pouvait en effet définir la position sociale, l’origine ethnique, la profession, le genre ou encore le statut (libre ou esclave). À travers l’exemple du voile, elle souligne la diversité des pratiques en fonction du statut social, mais aussi entre l’espace public et l’espace privé.

9Les recommandations du quatrième concile de Latran de 1215 au sujet de la différenciation entre les chrétiens d’une part, les juifs et les musulmans d’autre part, n’ont pas été appliquées de la même manière dans les différents royaumes de la chrétienté. En Castille et dans la couronne d’Aragon, les pouvoirs ont engendré des lois promouvant une distinction en termes de couleurs de vêtements, de types de tissus, de coiffures et de barbes, puis progressivement l’ajout d’un signe distinctif. Maria Filomena Lopes de Barros montre les particularités du Portugal au sein des royaumes ibériques. Fruit d’intenses négociations entre la monarchie et ses sujets musulmans, les mesures politiques et les différents discours se sont focalisés uniquement sur les hommes et sur l’imposition d’un vêtement traditionnellement porté dans l’Occident islamique, ignorant les femmes considérées comme n’appartenant pas à la sphère publique.

10Les deux chapitres suivants portent sur le royaume de Castille. Dolores Serrano-Niza s’intéresse au vocabulaire concernant des vêtements castillans médiévaux portant des noms arabes à partir d’un corpus composé de dictionnaires, d’inventaires des biens des Maures conservés dans les archives de l’Alhambra, de sources iconographiques et archéologiques. Avec les progrès de la Reconquête, les vêtements et ornements des habitants d’al‑Andalus ont commencé à entrer dans les maisons et les garde-robes des chrétiens, créant une originalité vestimentaire n’ayant rien de comparable avec le reste de l’Europe médiévale. Dans un contexte d’affrontements militaires, l’attraction exercée par ces objets « exotiques », appelée maurofilia, a conduit à un mouvement d’imitation des modes mais aussi des manières de vivre, principalement chez les élites. Le vocabulaire vestimentaire (coiffes, capes, tuniques, vêtements et sous-vêtements), dont l’auteure livre une très riche analyse, a suivi le mouvement des objets pour imprégner le castillan, principalement aux xive et xve siècles. L’usage de ces termes a décliné par la suite, et beaucoup ont été remplacés par des noms possédant une racine latine.

11La seconde contribution de María Barrigón se focalise sur l’administration en charge de la gestion de la garde-robe royale, en utilisant des sources à la fois textuelles et iconographiques croisées avec les textiles conservés, entre la mort d’Alphonse VIII de Castille (1214) et le couronnement d’Alphonse XI (1332). L’auteure analyse la manière dont les textiles étaient utilisés par l’Église et par la royauté pour exprimer leur pouvoir et leur magnificence, notamment lors des cérémonies. Le coût, la couleur, la matière et les motifs du vêtement révélaient le statut de son porteur.

12Merche Osés Urricel examine également les textiles de cour mais au sein du royaume de Navarre dans la seconde moitié du xive siècle, à l’apogée de sa puissance, particulièrement durant le règne de Charles III (1387-1425). La cour se pare alors de luxe à travers l’acquisition de somptueux objets et textiles manifestant la puissance régalienne. À travers l’analyse des comptes du Trésor royal, mis en relation avec des restes archéologiques et des éléments artistiques ou iconographiques, l’auteure met en avant la variété des fibres textiles – où dominaient néanmoins les draps de laine –, des couleurs, des provenances et des prix. Ces produits textiles étaient utilisés pour réaliser les vêtements personnels et l’ameublement des chambres royales, mais également offerts en cadeaux par les souverains en fonction de la loyauté et des services rendus, ou lors d’ambassades auprès de cours voisines. Une hiérarchie des produits textiles, à mettre en relation avec la hiérarchie sociale, émerge ainsi de la documentation.

13Les communautés juives sont au cœur des trois derniers chapitres de l’ouvrage. Dans sa contribution, Esperança Valls Pujol étudie les vêtements des juifs en péninsule Ibérique cherchant en particulier à évaluer les différences entre les caractéristiques vestimentaires des juifs catalans et de ceux d’autres communautés. Les juifs, en dehors de prescriptions particulières liées à des commandements bibliques, s’habillaient de la même manière que les non-juifs, sauf quand leur apparence était codifiée par des mesures discriminatoires émanant des autorités des royaumes dans lesquels ils vivaient. L’auteure fait l’état des réglementations décidées dans différents royaumes, arabes ou chrétiens, notamment du xiiie au xve siècle, puis, à l’aide de sources iconographiques, mais également des responsa rabbiniques, se consacre à une analyse de l’habillement des juifs médiévaux.

14Le chapitre suivant offre une analyse davantage littéraire au sujet des références à la soie dans la littérature juive ibérique médiévale, des responsa aux travaux philosophiques, en passant par la poésie ou les commentaires bibliques. L’abondant corpus sélectionné et analysé par Naḥum Ben-Yehuda, avec une attention particulière au vocabulaire, témoigne de la familiarité des auteurs juifs médiévaux avec la soie et sa manufacture. Ils en offrent en effet à la fois des descriptions métaphoriques, principalement dans le cadre de questions théologiques, ou d’ordre pratique, notamment dans la halakha et son application.

15Dans la dernière contribution Susana Bastos Mateus s’intéresse à la tenue vestimentaire des juifs et des conversos portugais du xiiie au xvie siècle. Reprenant également les décisions du quatrième concile de Latran de 1215 et ses dispositions à l’égard des minorités religieuses, l’auteure examine les différents signes distinctifs qui étaient imposés aux juifs et leurs relatives exceptions. Elle souligne qu’après les conversions massives de 1497, le port de vêtements propres et blancs pour Shabbat devenait le synonyme d’une pratique juive secrète et était ainsi inclus dans la liste des comportements déviants rapportés au Saint-Office, établi au Portugal en 1536.

16Les diverses contributions de l’ouvrage – qui ne comporte pas de conclusion – utilisent une multitude de sources textuelles, archéologiques, artistiques et iconographiques. Richement illustré, agrémenté de deux index dont un consacré aux termes textiles, il offre un panorama général sur l’économie textile et la culture matérielle de l’habillement dans la péninsule Ibérique médiévale qui englobait alors une multitude de territoires constituant l’Espagne et le Portugal actuels, et se distinguait par un brassage ethnique et religieux entre chrétiens, musulmans et juifs. Si chacun de ces groupes se définissait et se distinguait par le vêtement – une différence dictée par la tradition religieuse et culturelle, ou imposée par les souverains dans le cadre de mesures coercitives – les chapitres montrent souvent comment les produits textiles franchissaient les barrières communautaires, sociales et culturelles, à travers les aspects techniques de leur fabrication, la terminologie et la perméabilité linguistique, ou les habitudes de consommation.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Ingrid Houssaye Michienzi, « Gale R. Owen-Crocker, María Barrigón, Naḥum Ben-Yehuda, Joana Sequeira (éd.), Textiles of Medieval Iberia. Cloth and Clothing in a Multi-Cultural Context »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 18 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/6707 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.6707

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Auteur

Ingrid Houssaye Michienzi

CNRS-UMR 8167 Orient & Méditerranée

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