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4. Anthropologie, ethnologie, sociologie et anthropologie historique

Nil Tekgül, Emotions in the Ottoman Empire. Politics, Society, and Family in the Early Modern Era

Özgür Türesay
Référence(s) :

Nil Tekgül, Emotions in the Ottoman Empire. Politics, Society, and Family in the Early Modern Era, Londres, Bloomsbury, 2023, 169 p., ISBN : 9781350180543

Texte intégral

1Voici un livre avec un titre ambitieux sur un thème devenu à la mode dans les études ottomanes. Dans son introduction (p. 1-21), Nil Tekgül explique que son intention est de reconstruire l’univers des émotions qui entoure le concept de protection dans l’Empire ottoman pré-moderne. Après un rapide état de l’art de l’histoire des émotions, l’auteure résume le traitement du sujet dans l’historiographie ottomaniste récente, présente ses sources (récits, traités politiques et de morale, registres judiciaires) et d’une manière expéditive, sa méthodologie. Six courts chapitres et une conclusion s’ajoutent pour compléter ce livre qui ne couvre au total que 151 pages de texte et 18 pages de bibliographie.

2Le premier chapitre porte sur la conceptualisation des émotions dans le contexte ottoman. Il s’agit d’une énième lecture, cette fois-ci sous le prisme des émotions, du traité de morale très populaire de Kınalızade datant du xve siècle, source incontournable des travaux sur l’histoire de la pensée politique et économique ottomane. Ce premier chapitre qui se présente principalement comme un résumé en anglais d’une des sections du traité en question reste malheureusement descriptif. Il est par ailleurs regrettable qu’aucune des nombreuses études sur les stèles funéraires ottomanes n’y soit mentionnée lors de la discussion des raisons de l’absence des émotions dans les égo-documents ottomans à la fin de ce chapitre (p. 38-40). La littérature scientifique en la matière aurait pu aider à nuancer, à affiner voire à modifier les conclusions de ce chapitre. Le deuxième chapitre porte sur les normes émotionnelles dans le langage politique à travers les concepts de protection (himaye, muhafaza, siyanet, hiraset), d’amour (muhabbet) et de compassion (merhamet). La démonstration se base, mis à part une autre section du traité de morale de Kınalızade, sur l’examen détaillé d’un décret impérial datant de 1637 mis en perspective avec des passages d’autres décrets ou de textes tirés des registres de résumés des affaires importantes (Mühimme defteri). Si les développements et les analyses proposées ne sont pas vraiment originales ni approfondies, ce chapitre donne néanmoins une certaine idée du rapport entre les codes émotionnels examinés. Le troisième chapitre examine à travers les registres judiciaires les émotions de « consentement / satisfaction » (rıza) et de « gratitude » (şükran) ainsi que de « être inoffensif / chasteté et modestie » (kendü halinde olmak) dans les relations au sein des communautés spatiales (voisinage) ou professionnelles (corporations de métier). Ce double angle d’approche permet à l’historienne d’éviter d’emblée l’écueil « confessionnel » et de pouvoir concentrer son regard vers ces « sous-communautés ». On sent ici que l’auteure est beaucoup plus à l’aise avec ses sources, son propos n’est plus descriptif comme ce fut le cas dans les deux premiers chapitres. Le quatrième chapitre quant à lui est consacré à l’étude des déclinaisons d’une émotion spécifique dans la société ottomane, la honte, exprimée par une panoplie d’expressions (hacal, haşmet, şerm-sar, haya, fazihat, ayıb, ar), émotion qui constitue le pilier du contrôle social à une époque où les mécanismes et les technologies du gouvernement des sujets qui sont à la disposition de l’État sont infiniment limités. Malheureusement, tout comme le premier chapitre, ici aussi le propos reste souvent descriptif : si la traduction vers l’anglais de plusieurs conflits juridiques autour des affaires d’insulte est une contribution à l’historiographie ottomaniste en anglais, le lecteur reste sur sa faim sur le plan analytique. Le texte se présente en fin de compte comme une ribambelle de traduction de cas juridiques, dénués d’une articulation thématique. Le cinquième chapitre s’intéresse aux déclinaisons et à la géométrie variable de l’amour et de la protection dans la famille, avant l’époque « contemporaine » (before modernity). Pour ce faire, l’auteure revient vers le traité de morale de Kınalızade, les registres judiciaires ainsi que les collectes d’avis juridiques (fetva). À travers des passages de textes prescriptifs ottomans, elle définit le pilier du code émotionnel ottoman comme « éviter d’exprimer les émotions de manière excessive » (p. 116). Elle aborde par la suite les conflits juridiques relatifs aux fiançailles qui se cristallisent autour du concept de consentement ainsi que quelques cas de divorce dans lesquels diverses émotions sont exprimées à travers un lexique codifié. Le dernier chapitre analyse l’évolution de cet univers émotionnel qui s’articule autour de l’amour et de la protection au cours du xixe siècle. Ce chapitre, qui repose sur une historiographie généraliste et dépassée des réformes ottomanes et qui s’appuie principalement sur une seule grande synthèse (le livre de Carter Findley), n’arrive pas à saisir le grand changement de paradigme qui caractérise l’époque et par conséquent l’évolution en matière d’émotions.

  • 1 Nil Tekgül, A Gate to the Emotional World of Pre-Ottoman Society: An Attempt to Write Ottoman Hist (...)

3Des ambitions démesurées pour un texte d’à peine 151 pages ? Peut-être. Certes, en lisant ce livre rédigé dans un ton scolaire souvent très descriptif, on arrive à la conclusion qu’il s’agit du résumé d’une thèse plus longue où l’argumentation et la démonstration sont probablement plus développées, l’administration de la preuve, plus solide1. Certes, aussi, il est regrettable que ce sujet passionnant n’ait pas donné lieu à une étude analytique plus approfondie s’appuyant sur un large éventail de source primaire. Cela étant dit, il s’agit d’une étude pionnière qui a le mérite d’avoir le courage d’explorer un champ de recherche négligé des études ottomanes et qui, malgré son côté descriptif et ses autres défauts, arrive bien à susciter des questionnements stimulants sur l’univers émotionnel des Ottomans ouvrant ainsi de nouvelles pistes de réflexion pour les historiens.

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Notes

1 Nil Tekgül, A Gate to the Emotional World of Pre-Ottoman Society: An Attempt to Write Ottoman History from « the Inside-Out », thèse de doctorat, Univerité de Bilkent, Ankara, 2016, 344 p.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Özgür Türesay, « Nil Tekgül, Emotions in the Ottoman Empire. Politics, Society, and Family in the Early Modern Era »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 21 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/6500 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.6500

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Auteur

Özgür Türesay

École pratique des Hautes Études

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

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