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3. Histoire et historiographie

Scott Reese, Manuscript and print in the islamic tradition

Hassan Chahdi
Référence(s) :

Scott Reese, Manuscript and print in the islamic tradition, Berlin, Boston, De Gruyter, 2022, 374 p., ISBN : 9783110776034

Texte intégral

  • 1 Scott S. Reese est professeur d’histoire islamique à la Northern Arizona University et auteur de R (...)

1Sous l’intitulé Manuscript and print in the islamic tradition, ce volume collectif, dirigé par Scott Reese1, explore et remet en question certaines idées reçues sur l’écriture et les progrès technologiques dans la tradition islamique. Il rassemble des essais d’universitaires de renommée internationale issus d’un large éventail de disciplines (philologie, linguistique, études religieuses, histoire, anthropologie et typographie) dont les travaux portent sur l’écrit – véhiculé par divers médias – en tant que phénomène social et culturel au sein de la tradition islamique. Il remet notamment en question l’idée selon laquelle l’impression mécanique remplace naturellement et inévitablement les textes manuscrits, ainsi que celle selon laquelle la soi-disant transition du manuscrit à l’imprimé est unidirectionnelle. Ce volume comporte une introduction (p. 1-18) rédigée par S. Reese et onze contributions réparties en deux grandes parties inégales (p. 21-137 ; 141-356). L’une est consacrée principalement au développement de l’imprimé et aux efforts des musulmans pour l’intégrer dans la tradition déjà existante, et l’autre couvre un champ plus large sous la forme d’études de cas à travers le temps, la géographie et la technologie, en explorant les différents contours de l’évolution de la tradition écrite islamique. Des bibliographies achèvent ces deux parties.

2La première partie comporte quatre contributions. Titus Nemeth (Ovelooked. The Role of Craft in the Adoption of Typography in the Muslim Middle East, p. 21-60) cherche à apporter une nouvelle perspective au discours, récemment relancé, portant sur les débuts de l’impression avec des caractères mobiles arabes au Moyen-Orient. Il met l’accent sur la matérialité de la typographie et les aspects de l’artisanat typographique ; il nous rappelle que l’imprimé est le fruit du travail d’une profession qui doit répondre à certaines exigences pour prospérer. Cette contribution qui étudie la typographie arabe pour déterminer si elle est adaptée à son objectif, juxtapose les facteurs économiques, les considérations typographiques et les aspects culturels. T. Nemeth soutient, in fine, que les critères formels de la typographie sont une explication, longtemps négligée, du long désintérêt du monde islamique pour la typographie.

3J. Osborn (The Ottoman System of Scripts and the Müteferrika Press, p. 61-88) soutient que l’adoption de l’imprimerie ottomane correspond à la période de la « longue révolution » évoquée par Raymond William. La société ottomane utilisait au préalable un système d’écriture différent pour classer sur un plan visuel les différents types documents. Il met l’accent sur le fait que la presse Müteferrika a marqué un changement de génération dans le développement des publications ottomanes et a réussi à jeter un pont entre deux façons de faire : les pratiques manuscrites de la variété des écritures et les visions imprimées de la modernisation textuelle. Cette presse est venue compléter ce système en introduisant un nouveau genre de texte administratif, ainsi qu’un nouveau «style d’écriture» (c’est-à-dire l’impression à caractères mobiles) pour représenter ces nouveaux textes. Ces évolutions reflètent les vastes changements sociétaux que nous associons aujourd’hui à la culture de l’imprimé.

4Kathryn A. Schwartz (The Official Urge to Simplify Arabic Printing: Introduction to Nadīm’s 1948 Memo, p. 89-96) présente une introduction qui situe la note de Nadīm (note spontanée à ses collègues de l’Académie royale égyptienne de la langue arabe) dans le contexte, plus large, d’un organisme qui a tenté de gérer officiellement ce qu’il considérait comme la nécessité de réformer l’écriture arabe dans sa substance et son expression technologique au cours des dernières décennies du vingtième siècle. Il y proposait une méthode simplifiée d’utilisation des marqueurs de voyelles imprimés pour faciliter la compréhension des textes savants par les lecteurs.

  • 2 Titulaire d’un doctorat en anthropologie et d’un certificat d’études supérieures en Moyen-Orient d (...)

5Mahmoud Jaber, J.R. Osborn, Kathryn A. Schwartz, Natalia K. Suit2 (Muḥammad Nadim’s 1948 Memo on Arabic Script Reform : Transcription and Translation, p. 97-137) présentent le mémo de Muḥammad Nadīm sous trois formes : tout d’abord, une transcription arabe dactylographiée (rédigé dans le style ruqʿa de l’écriture arabe) et une traduction anglaise figurent l’une en face de l’autre sur des pages en vis-à-vis. Elles sont suivies de reproductions du texte et de ses annexes.

6La deuxième partie de ce volume, bien plus longue que la première, comporte sept contributions qui montrent l’évolution, la diversité des imprimeries islamiques, ainsi que les différentes techniques utilisées dans certaines zones géographiques du monde islamique qui semblent être un peu moins connues.

  • 3 Professeur au département des langues et civilisations de l’Asie du Sud à l’université de Chicago.

7Ulrike Stark3 (Calligraphic Masterpiece, Mass-Produced Scripture: Early Qur’an Printing in Colonial India, p. 141-180) retrace les modes coexistants et concurrents d’impression du Coran dans l’Inde coloniale du xixe siècle, depuis les premiers corans imprimés à l’aide de caractères mobiles à Hooghly et à Calcutta, jusqu’aux corans lithographiés originaux produits dans le nord de l’Inde à partir des années 1840. La deuxième partie explore les changements introduits dans l’impression du Coran par la production commerciale de masse. En se concentrant sur les éditions et les réseaux commerciaux de la célèbre Naval Kishore Press de Lucknow (fondée en 1858), U. Stark discute des implications socio-économiques, culturelles, matérielles et esthétiques de l’évolution des technologies de production et de la transformation du Livre saint, de chef-d’œuvre calligraphique, en écriture accessible et produite en masse.

  • 4 Il travaille au département d’études sur l’Asie du Sud-Est de l’université Goethe de Francfort-sur (...)

8La contribution de Holger Warnk4Cermin Mata (‘The Eyeglass’): A Mid-Nineteenth-Century Missionary Journal from Singapore (p. 181-210), traite de l’historique d’une revue chrétienne, Cermin mata – qui signifie « la lunette » – ainsi que de son éditeur, de ses scribes, de ses imprimeurs et de ses anciens propriétaires. Cette revue avait un objectif missionnaire unique qui visait à convertir au christianisme les Malais musulmans de Singapour et de Malaisie au xixe siècle. Au total, sept volumes de cette revue ont été publiés en lithographie en écriture malaise Jawi par la Singaporean Mission Press de Benjamin Peach Keasberry. H. Warnk tente de mettre en exergue l’importance de la collaboration entre l’imprimerie européenne et les scribes locaux pour la production de livres scolaires malais dans la seconde moitié du xixe siècle. La contribution est suivie d’illustrations magnifiquement enluminés (p. 211-215).

9Scott Reese (‘The Ink of Excellence’: Print and the Islamic Written Tradition of East Africa, p. 217-242) examine ensuite les ramifications sociales et intellectuelles de l’imprimé en tant que nouveau support et extension de la tradition manuscrite, du milieu du xixe siècle aux années 1950. S’inscrivant dans un cadre transrégional large qui met en évidence la connectivité émergente entre les centres islamiques d’apprentissage et de production d’imprimés en Égypte, d’une part, et les musulmans d’Afrique de l’Est et du Nord-Est, d’autre part, il examine comment l’imprimé a créé de nouveaux ensembles de réseaux et de relations discursives au sein des musulmans. Il montre, par exemple, que certaines traditions régionales (par exemple, l’utilisation de l’éloge poétique p. 236-239) ont commencé à se répandre dans une plus large sphère, tout en en affirmant qu’il était trop tôt pour déterminer l’impact éventuel de cette évolution sur les cercles intellectuels, au-delà de la reconnaissance du fait que d’autres personnes issues d’autres milieux disparates de l’umma appréciaient aussi les mêmes conditions littéraires. S. Reese, démontre, cependant, que cette diffusion plus large (grâce à l’imprimé) témoigne, au moins, de l’existence d’une communauté de plus en plus intégrée horizontalement, dont les points communs étaient régulièrement mis en évidence par le biais de l’imprimé. En outre, il étudie les éléments de la tradition manuscrite qui reviennent sur la page imprimée, en explorant la manière dont ils persistent d’un média à l’autre et les transformations qu’ils subissent au cours du processus.

10Alessandro Gori, (Early Ethiopian Islamic Printed Books: A First Assessment with a Special Focus on the Works of shaykh Jamāl alDīn alAnnī (d. 1882), p. 243-270) tente de montrer que les musulmans d’Éthiopie – et de la Corne de l’Afrique en général – ont également une tradition manuscrite ancienne et toujours vivante, dont les antécédents datés peuvent être retracés jusqu’au début du xviiie siècle, même si l’analyse codicologique et paléographique (en particulier la disposition des manuscrits et les styles d’écriture) indique une origine antérieure (p. 243-244). L’auteur montre aussi que la production de manuscrits s’est poursuivie jusqu’à nos jours et que l’on dispose de nombreux exemples de textes copiés au cours du xxe siècle et même du xxie siècle. Il affirme qu’au début du xxe siècle un tournant majeur dans l’histoire intellectuelle des communautés musulmanes d’Éthiopie a été marqué par l’impression au Caire, dans différentes imprimeries, de livres islamiques rédigés par des érudits éthiopiens. En prenant comme étude de cas la publication au Caire des œuvres du savant musulman éthiopien shaykh Jamāl al‑Dīn al‑Annī (d. 1882), A. Gori décrit les origines et le développement ultérieur d’une presse islamique en Éthiopie et tente d’évaluer l’impact de la diffusion des livres imprimés sur la production et la circulation des manuscrits au sein des communautés musulmanes d’Éthiopie.

  • 5 La muridiyya ou mouridisme est une confrérie soufie. Elle a été fondée à la fin du xixsiècle par (...)

11Jeremy Dell (Printing and Textual Authority in the Twentieth-Century Muridiyya, p. 271-287) s’intéresse aux poèmes imprimés connus sous le nom de xasida qui sont parmi les formes les plus courantes de matériel de lecture au Sénégal aujourd’hui. Il montre que la façon dont ils sont devenus omniprésents est directement liée à la trajectoire de la Muridiyya5 au xxe siècle et à sa place dans l’histoire plus large des imprimeries gérées par des Africains au Sénégal. J. Dell retrace en fait l’histoire des premières tentatives d’impression de la xasida de Shaykh Amadu Bamba (1853-1927), le saint fondateur de la Muridiyya. Grâce à des documents privés et à des récits oraux, il dépeint les efforts déployés par les dirigeants mourides pour contrôler l’impression de la xasida de Bamba après sa mort. Il montre, en outre, que ces efforts étaient, en grande partie, une réponse à la diffusion non réglementée des œuvres de Bamba par certaines des premières presses appartenant à des Sénégalais. Il établit également que, parallèlement à ces développements, le marché des copies manuscrites des xasida de Bamba est resté bien actif, en influençant l’esthétique des xasida imprimées et en informant les attitudes des mourides à l’égard du manuscrit et de l’imprimé.

  • 6 L’offset est un procédé d’impression qui conduit à l’amélioration de la lithographie. Ce procédé d (...)

12Andrea Brigaglia (‘Printed Manuscripts’: Tradition and Innovation in Twentieth-Century Nigerian Qur’anic Printing, p. 289-335) présente une chronologie des éditions imprimées du Coran publiées au Nigeria, sous forme de lithographies « offset »6 par l’imprimerie islamique de Kano, à partir des années 1950 (p. 302). En reconstituant l’histoire de ces publications parallèlement à une description anthropologique des pratiques de lecture du Coran au Nigeria, le chapitre soulève des questions liées à la fois à l’esthétique et à l’économie de la calligraphie coranique. En répondant à ces questions, A. Brigaglia souligne comment un ensemble de facteurs culturels et historiques ont façonné le marché du livre islamique nigérian pour permettre à un art calligraphique ancien de prospérer à l’ère de l’imprimé et montre que l’esthétique flamboyante des « manuscrits imprimés » coraniques du Nigeria du xxe siècle n’est pas un simple héritage résiduel d’un « art traditionnel ancien », mais le fruit de la rencontre de ce dernier avec une économie moderne. La contribution est suivie de très belles illustrations d’imprimés de Coran (p. 318-335).

  • 7 Les Yorubas sont un groupe ethnique d’Afrique très grand, surtout présent au Nigéria, sur la rive (...)
  • 8 Les Haussa sont un peuple du Sahel essentiellement établi au nord du Nigeria et dans le sud du Nig (...)

13De son côté, Sani Yakubu Adam (Technology and Local Tradition:The Making of the Printing Industry in Kano, p. 337-365) montre, de manière un peu plus approfondie, la place essentielle qu’occupe Kano dans l’histoire de l’industrie de l’imprimerie dans le nord du Nigeria et comment cette méthode d’impression a facilité l’émergence du « manuscrit imprimé ». Défini comme un livre écrit dans un style calligraphique local et reproduit à l’aide de machines lithographiques offset, l’auteur s’intéresse particulièrement à l’histoire de ce processus, depuis la création de la Kano Native Authority Press (KNAP), une imprimerie coloniale fondée en 1918, jusqu’aux années 1980, lorsque la production locale de livres par lithographie offset a atteint son apogée. En se concentrant sur les techniciens yoruba7 et les entrepreneurs haussa8, il accorde une attention particulière à la place de la lithographie offset dans la préservation de la tradition calligraphique locale à Kano. Cette contribution est suivie d’illustrations de la première presse manuelle utilisée à l’imprimerie Olayni, ainsi que d’une photo de la page de couverture et du colophon de l’imprimé du Risālat taḥṣil alwaṭr d’Al‑Ḥājj Abū Bakr ʿAṭīq b. H̱adr b. al‑Ḥājj Abū Bakr al‑Tijānī.

14En conclusion, les essais de ce volume sont d’une importance capitale dans le domaine de l’impression mécanique dont ils proposent une vue panoramique en terre d’islam. Ils contribuent également à une meilleure compréhension des complexités de la tradition écrite islamique telle qu’elle a évolué à l’ère de l’imprimé. Les contributions de cet ouvrage soutiennent in fine que l’adoption de l’imprimé dans les sociétés musulmanes n’a pas représenté une rupture avec le passé, mais une évolution continue d’une pratique ancestrale, celle de l’écriture. La tradition écrite islamique a intégré les nouvelles technologies (par exemple les caractères mobiles et la lithographie sous ses diverses formes) non pas comme des réimplantations de pratiques scribales antérieures, mais dans le cadre d’un dialogue avec les traditions manuelles et calligraphiques existant en parallèle. Si les nouvelles technologies ont dominé certains genres, l’écriture manuscrite et l’art de la calligraphie n’ont cependant pas disparu. Ce volume s’inscrit ainsi comme une référence majeure dans l’histoire très riche et complexe de la tradition écrite dans le monde islamique.

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Notes

1 Scott S. Reese est professeur d’histoire islamique à la Northern Arizona University et auteur de Renewers of the Age: Holy Men and Social Discourse in Colonial Benaadir (Brill, 2008) et The Transmission of Learning in Islamic Africa (Brill, 2004).

2 Titulaire d’un doctorat en anthropologie et d’un certificat d’études supérieures en Moyen-Orient de l’université de Caroline du Nord, Chapel Hill, elle s’intéresse aux théories de la matérialité, aux pratiques religieuses, à l’histoire de l’imprimerie, à la mondialisation et à l’islam moderne.

3 Professeur au département des langues et civilisations de l’Asie du Sud à l’université de Chicago.

4 Il travaille au département d’études sur l’Asie du Sud-Est de l’université Goethe de Francfort-sur-le-Main.

5 La muridiyya ou mouridisme est une confrérie soufie. Elle a été fondée à la fin du xixsiècle par Ahmadou Bamba et joue un rôle religieux, économique et politique de premier plan au Sénégal.

6 L’offset est un procédé d’impression qui conduit à l’amélioration de la lithographie. Ce procédé d’impression repose sur le principe lithographique qui met en jeu par répulsion, l’encre grasse, l’eau et des vernis sélectifs. Voir p. 347 de ce volume collectif : Sani Yakubu Adam, « Technology and Local Tradition: The Making of the Printing Industry in Kano ».

7 Les Yorubas sont un groupe ethnique d’Afrique très grand, surtout présent au Nigéria, sur la rive droite du fleuve Niger, mais également au Bénin, au Ghana, au Togo, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire. Voir J. Adedeji, « The Origins of the Yoruba Masque Theatre: The Use of Ifa Divination Corpus as Historical Evidence », African Notes, 1970, VI, p. 70-86.

8 Les Haussa sont un peuple du Sahel essentiellement établi au nord du Nigeria et dans le sud du Niger. Ils constituent une des ethnies les plus importantes d’Afrique par leur nombre. Voir Guy Nicolas, « Les catégories d’ethnie et de fraction ethnique au sein du système social hausa », Cahiers d’Études africaines, 15, no 59, p. 399-441.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hassan Chahdi, « Scott Reese, Manuscript and print in the islamic tradition »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 21 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/6392 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.6392

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Auteur

Hassan Chahdi

Université de lorraine

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