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5. Arts et archéologie

Ünver Rüstem, Ottoman Baroque. The Architecture Refashioning of Eighteenth-Century Istanbul

Frédéric Hitzel
Référence(s) :

Ünver Rüstem, Ottoman Baroque. The Architecture Refashioning of Eighteenth-Century Istanbul, Princeton & Oxford, Princeton University Press, 2019, 324 p. ISBN : 9780691181875

Texte intégral

1Professeur assistant au département art et architecture islamiques à l’université Johns Hopkins, Ünver Rüstem nous invite, dans ce très bel ouvrage richement illustré, à découvrir comment le baroque européen est apparu et s’est développé dans l’architecture d’Istanbul au cours du xviiie siècle. Entre 1740 et 1800, les Ottomans ont, en effet, su adopter ces formes européennes tout en les réinterprétant pour créer un style nouveau, qui leur était propre, capable de rivaliser avec les plus beaux monuments européens de la même époque. Les cinq sultans qui se succédèrent sur le trône au cours de cette période parvinrent à renouer avec les grands projets architecturaux de leurs ancêtres, permettant ainsi à leur capitale de rayonner à nouveau à une époque où les chancelleries européennes envisageaient de plus en plus le projet de se partager les vastes territoires de cet empire. Riche de plusieurs dizaines de photos, cartes, plans, et s’appuyant sur une documentation souvent inédite, l’auteur nous rappelle comment, en son temps, cette nouvelle architecture fut saluée, tant par les Ottomans que par les Occidentaux.

2Pour nous faire découvrir ce « baroque ottoman », l’auteur a divisé son ouvrage en cinq chapitres. Les deux premiers s’intéressent plus particulièrement au contexte socio-politique et culturel qui permit l’éclosion de cet art nouveau. Le premier signe de cette influence remonte au tout début du xviiie siècle, à la période connue dans les annales ottomanes sous le nom de Lale Devri, « l’Ère des Tulipes ». Cette période de paix, qui commence à la signature du traité de Passarowitz avec l’Autriche en 1718, doit son nom à la passion des tulipes alors répandue dans toute la société ottomane. L’« Ère des Tulipes » est considérée comme une époque de développement culturel, de renouveau artistique et d’ouverture sur le monde extérieur. C’est de cette époque que datent les premières grandes ambassades en Europe, à l’image de celle de Yirmisekiz Mehmet Çelebi à la cour de Louis XV en 1721. Si l’on en croit un voyageur français, dès cette époque, à Istanbul, le superintendant des constructions impériales était en possession des meilleurs traités d’architecture européens traduits. De même, on sait désormais que la bibliothèque du palais de Topkapı conservait un grand nombre de gravures représentant des palais, fontaines et jardins européens, parfois annotées en turc dans les marges, ainsi que des ouvrages techniques tel que le Cours d’architecture de François Blondel (m. 1686). De même, dans les années 1730, on note ici et là des influences italiennes, que ce soit sur les façades des fontaines ou des stèles funéraires stambouliotes. Ces inspirations italianisantes apparaissent très nettement dans l’architecture et la décoration de la porte d’entrée de l’imaret (soupe populaire) de Sainte-Sophie. Bien que la forme générale soit typiquement ottomane, notamment avec son toit et son auvent, sa façade rappelle celle de la basilique Santi Celso e Giuliano à Rome ou de l’église baroque Santa Maria della Colonna à Naples.

3Le troisième chapitre s’intéresse plus particulièrement à la mosquée Nuruosmaniye qui trône majestueusement à l’entrée Est du Grand bazar. Sa construction, débutée sous Mahmud Ier en octobre 1748, ne sera achevée qu’en décembre 1755 sous le court règne de son frère et successeur Osman III (1754-1757), d’où son nom de Nuruosmaniye, « Lumière d’Osman ». Les travaux furent dirigés par l’architecte Mustafa Ağa, aidé d’un maître maçon chrétien, probablement d’origine grecque, appelé Siméon. L’architecture de ce bâtiment marque incontestablement un tournant dans l’évolution cultuelle islamique. Par son plan général, avec son unique coupole centrale sur une structure étendue en largeur, elle reste dans la tradition des grandes mosquées impériales dont les sultans ottomans ont, depuis Mehmed II le Conquérant, orné leur capitale. On note cependant un changement significatif dans l’architecture et la décoration qui reflète une forte influence du baroque italien, tant dans l’aménagement des espaces que dans la décoration. Elle possède ainsi une cour à colonnade qui rappelle la colonnade colossale de la place Saint-Pierre de Rome. En 1765, le voyageur français Peyssonnel soulignait d’ailleurs que le sultan Mahmud Ier avait orné « la cour de cette mosquée d’une superbe colonnade, dont l’Église St. Pierre de Rome lui fit naître l’idée, & qu’il exécuta en petit. Il y employa les riches colonnes qui formoient le péristille du palais des Rois de Pergame. » (Lettre de M de Peyssonnel, Sur les Mémoires du Baron de Tott, Amsterdam, 1785, p. 36-37).

4Le chapitre suivant nous montre que ce style baroque a influencé d’autres bâtiments de la capitale ottomane, comme la mosquée Ayazma d’Üsküdar, sur la rive asiatique du Bosphore, dédiée par le sultan Mustafa III à sa mère Mihrişah Kadın. Ce style ne tarda pas à gagner d’autres provinces de l’Empire ottoman comme le soulignent la mosquée Cihanoğlu de Aydın, sur la côte ouest anatolienne, et la fontaine sabîl-kuttâb dont Mustafa III ordonna la construction au Caire.

5Le dernier chapitre rappelle que ce renouveau architectural se poursuivit jusqu’au début du xixe siècle comme en témoigne, sur la rive asiatique d’Istanbul, la Selimiye, construite entre 1801 et 1805 par le sultan Selim III (1789-1808). Là encore, la forme générale de la mosquée reflète l’architecture ottomane classique avec des influences baroques. La Selimiye marquera la fin de ce style « baroque ottoman ».

  • 1  B. Lewis, Comment l’Islam a découvert l’Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 246.

6Au cours du xxe siècle, ce style original apparu au xviiie siècle fut fortement dénigré par les historiens de l’art. Ceux-ci le considéraient comme inauthentique, simple copie d’un style européen, triste symbole d’une architecture décadente, reflet d’un empire sur le déclin. Lorsqu’il décrit la mosquée Nuruosmaniye, l’orientaliste Bernard Lewis écrivait d’ailleurs qu’elle était « le signe d’une altération de cette confiance en soi qui, jusque-là, avait résisté à toutes les défaites infligées à l’État ottoman par l’ennemi chrétien »1.

7Prenant le contre-pied de cette affirmation, Rüstem Ünver nous montre au contraire qu’en son temps cette architecture novatrice fut pensée, réfléchie, et qu’elle avait pour ambition de marquer un renouveau de la grandeur ottomane. Un tel changement esthétique aurait fait partie d’une politique plus large visant à réaffirmer le pouvoir de l’empire à une époque où les contacts avec l’Occident s’intensifiaient. Il y a là une volonté évidente de vouloir réaffirmer la « splendeur visuelle », la magnificence et la puissance de la dynastie ottomane.

  • 2  G. Necipoğlu, The Age of Sinan : Architectural Culture in the Ottoman Empire, Londres, Reaktion, 2 (...)
  • 3  T. Saner, « Exotic Yet Local: A Brief Essay on the Reception of European Styles in the Ottoman Arc (...)
  • 4  Voir notre compte-rendu de l’ouvrage d’Alyson Wharton sur la famille Balyan, https://www.ifao.egne (...)

8Pour appuyer sa démonstration, l’auteur a compilé les nombreux témoignages des résidents européens en poste à Istanbul ou les récits des voyageurs occidentaux de passage. Tous sont élogieux sur ce style et cette architecture dont ils vantent la nouveauté, l’audace et la prouesse. En nous replaçant dans le contexte de l’époque, cet ouvrage nous permet ainsi de porter un regard différent sur ces réalisations. Pour finir, l’auteur nous rappelle, comme l’avaient fait avant lui les historiens de l’art Gülrü Necipoğlu2 et Turgut Saner3, que de tout temps, il exista des échanges culturels entre monde ottoman et monde européen. Ces échanges se firent également avec l’Est comme en témoignent les jardins de Saadabad aménagés au fond de la Corne d’Or au début du xviiie siècle, qui rappellent les jardins florissants de l’Empire moghol. Le style « Baroque ottoman » n’est donc pas un style unique, reflet d’un style emprunté à l’Occident. Il existe de multiples exemples d’échanges dans d’autres domaines, que ce soit dans la peinture, les textiles, le verre, etc. Malheureusement, en l’absence de sources écrites, notamment de traités d’architecture, il ne nous est pas permis de connaître la pensée théorique des architectes et constructeurs et leurs emprunts. De même, comme le rappelle ce livre, avant le xixe siècle, les non-musulmans sont les grands absents de cette architecture impériale, alors qu’on sait que leur influence fut déterminante et précieuse dans la construction des grands édifices de la capitale ottomane. Il en sera différemment par la suite4.

9Cet ouvrage novateur dans son approche, nous permet de découvrir sous un angle nouveau la culture islamique à l’ère moderne et offre un contrepoint convaincant pour remettre en cause la vision très eurocentrique de l’histoire de l’art mondiale. Il permet de reconsidérer l’art ottoman du xviiie siècle, non pas comme un symbole d’infériorité ottomane par rapport à l’Europe mais, au contraire comme une affirmation d’un art nouveau. Cette remise en cause du discours dominant sur l’architecture ottomane nous permet de mieux comprendre la période dans son ensemble. Cependant, bien que ce travail soit brillant, et c’est peut-être là où la démonstration atteint ses limites, la tentation est grande, surtout dans le contexte politique de la Turquie actuelle, de revoir systématiquement les bâtiments ottomans sous l’angle d’une grandeur passée. Il faut garder à l’esprit que l’architecture est le reflet d’une époque et que, comme d’autres arts, elle peut être porteuse d’un message politique.

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Notes

1  B. Lewis, Comment l’Islam a découvert l’Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 246.

2  G. Necipoğlu, The Age of Sinan : Architectural Culture in the Ottoman Empire, Londres, Reaktion, 2011, p. 77-103.

3  T. Saner, « Exotic Yet Local: A Brief Essay on the Reception of European Styles in the Ottoman Architecture of the 18th Century », in The Phenomenon of ”Foreign” in Oriental Art, Annette Agedorn (ed.), Wiesbaden, Reichert Verlag, 2006, p. 157-163.

4  Voir notre compte-rendu de l’ouvrage d’Alyson Wharton sur la famille Balyan, https://www.ifao.egnet.net/bcai/31/56/

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Pour citer cet article

Référence électronique

Frédéric Hitzel, « Ünver Rüstem, Ottoman Baroque. The Architecture Refashioning of Eighteenth-Century Istanbul »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 10 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/446 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.446

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Auteur

Frédéric Hitzel

CNRS-EHESS, Paris.

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