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3. Histoire

Frédéric Bauden, Culture matérielle et contacts diplomatiques entre l’Occident latin, Byzance et l’Orient islamique (xie-xvie siècle)

Ingrid Houssaye Michienzi
Référence(s) :

Frédéric Bauden, Culture matérielle et contacts diplomatiques entre l’Occident latin, Byzance et l’Orient islamique (xie-xvie siècle), Leyde, Brill (Islamic History and Civilization. Studies and texts, 183), 2021, 499 p., ISBN : 9789004465336.

Texte intégral

  • 1  N. Drocourt (éd.), La Figure de l’ambassadeur entre mondes éloignés : ambassadeurs, envoyés offici (...)

1Le présent ouvrage est le fruit d’une sélection opérée parmi les communications présentées lors d’un colloque international, tenu sous le même intitulé, à Liège en avril 2015, dans le but d’explorer la culture matérielle en relation avec la diplomatie, deuxième volet d’une réflexion sur les échanges diplomatiques entre l’Occident latin, Byzance et l’Orient islamique entre les xie-xvie siècles1. Frédéric Bauden, éditeur de l’ouvrage, définit la culture matérielle dans le premier chapitre introductif comme étant composée de l’ensemble des éléments matériels qui, revêtant une signification politique, sociale, légale et symbolique, ont pour but de produire un certain effet en termes d’objectifs diplomatiques. Les liens entre les objets matériels, les êtres humains, et les espaces intérieurs et extérieurs sont au cœur de l’étude, déclinée en quatorze contributions organisées en trois parties, une conclusion et un index final.

2La première partie, composée de six chapitres s’ouvre sur les ambassades dont les conditions concrètes sont un élément fondamental dans l’étude des aspects matériels à travers l’analyse de leur cheminement, des formes de protection garanties par les pratiques et les documents de chancellerie, des risques et de la présence d’escorte, des conditions d’accueil et de séjour des délégations et des différents éléments composant le départ de la délégation.

3Dans le deuxième chapitre Elisabeth Malamut s’intéresse aux conditions dans lesquelles s’effectuaient les voyages des ambassadeurs byzantins entre 1261 et 1371, c’est-à-dire entre la reconquête de Constantinople par les Byzantins sur les Latins et la défaite des Serbes face aux Ottomans qui s’assuraient dès lors le contrôle des Balkans. Elle base son propos sur l’exploitation de sources byzantines, complétées par des sources mameloukes et latines et passe en revue les ambassades adressées dans toutes les directions et pour des motifs variés (alliances matrimoniales, protection des chrétiens d’Orient ou encore alliances belliqueuses). Les bouleversements géopolitiques multipliaient les routes empruntées par les ambassadeurs, dans un contexte croissant d’affaiblissement de l’Empire notamment suite à la succession ininterrompue de guerres civiles entre 1320 et 1354. En un premier temps l’auteure se focalise sur les déplacements et les trains d’ambassades, comportant un nombre considérable de montures pour le transport des ambassadeurs, des serviteurs, des coffres, des malles, pour l’entretien des envoyés et pour les cadeaux. Les voyages, par terre ou par mer, posaient des difficultés plus ou moins grandes en fonction de la saison. Souvent pénibles, les déplacements étaient freinés par les conditions climatiques (vents, neige, routes et fleuves gelées) et les troubles politiques qui entraînaient une insécurité, des retards et l’inquiétude des autorités d’accueil. Le voyage par mer, cas le plus fréquent des ambassades vers l’Occident ou l’Égypte, semblait plus aisé, malgré le risque de tempêtes ou d’attaques de pirates. L’auteure remarque la pérennité des conditions matérielles du voyage durant ce « siècle d’ambassades », soulignant que les émissaires étaient soumis aux mêmes aléas que les voyageurs ordinaires. L’étude se poursuit, en un second temps, sur la réception des Byzantins dans les cours étrangères. Au terme de longs voyages, les ambassadeurs étaient accueillis en grande pompe par les puissances étrangères qui multipliaient les honneurs (escortes, processions, réceptions, habits somptueux des dignitaires) et leur offraient d’agréables conditions de séjour (logement, vivres, fourrage et entretien des montures). L’accueil dépendait, néanmoins, des enjeux politiques, du contexte de l’ambassade mais également de la présence de délégués venus de toutes parts qui pouvaient défendre des positions opposées. L’auteure constate en conclusion, si l’on prend en considération l’ensemble des conditions d’accueil et de réception des ambassadeurs byzantins dans les différentes cours étrangères, que le prestige de l’Empire, en un siècle, a fortement diminué.

4L’organisation et les aspects matériels des missions diplomatiques des soufis aux xiie et xiiie siècles est l’objet de l’étude de Motia Zouihal qui constitue le troisième chapitre de l’ouvrage. Les sources, laconiques et dispersées, montrent la diversité de leurs missions qui semblent se multiplier et se diversifier avec les Croisades et la Reconquista. Durant cette période, ils jouaient principalement le rôle d’ambassadeurs auprès des souverains chrétiens pour négocier la libération de captifs musulmans, dans l’espace andalou comme syro-mésopotamien, revêtant parfois le rôle d’intellectuels en participant à des débats théologiques avec des interlocuteurs chrétiens. Parallèlement certaines sources conservent des données quant au rôle des soufis dans l’acheminement et le transport des aumônes vers le Hijaz, sous forme de monnaie et de vivres. Des portefaix apparaissent alors à leurs côtés pour transporter ces vivres lors de missions se déroulant vraisemblablement sans escorte armée. Ces déplacements de soufis qui faisaient une partie du chemin par la route terrestre, notamment entre le Maghreb et le Hijaz, entraîna la création de nouveaux ribats sur la route du pèlerinage en raison surtout de l’insécurité des routes. Les textes hagiographiques montrent leur capacité à être mobiles et à faire preuve d’autonomie en matière de voyage. Néanmoins, ce fut sous le règne du calife abbasside al-Naṣīr, entre la fin du xiie et le début du xiiie siècle, que les soufis commencèrent à jouer un rôle diplomatique accru. Ils furent sollicités pour accomplir des missions dans le cadre d’une diplomatie sunnite qui se développa à la disparition du califat fatimide en 1171. Se focalisant sur trois cas, Motia Zouihal montre que les soufis étaient des ambassadeurs comme les autres, soumis à des règles et à un protocole qui les arrachaient à leur mode de vie spirituel, et n’avaient d’autre but que de renforcer l’autorité califale et d’instaurer la suzeraineté abbasside en Syrie, en Égypte, en Anatolie et en Iran.

5Le quatrième chapitre concerne la première délégation florentine envoyée en territoire mamelouk survenue en 1422. Après des décennies de commerce dans les principales places commerciales d’Égypte et de Syrie, réalisé sous couvert de la protection d’autres cités marchandes, Florence chercha à obtenir des droits commerciaux pour ses propres citoyens. Cette décision fit suite à l’obtention d’un accès direct à la mer qui lui permit de mettre sur pied une organisation maritime largement inspirée du modèle vénitien. Alessandro Rizzo examine ici les aspects matériels de ce voyage diplomatique au Caire reposant sur un juriste habitué aux échanges diplomatiques dans la péninsule italienne (Carlo Federighi) et un négociant de soieries (Felice Brancacci). Chaque étape de l’ambassade est soigneusement documentée par de nombreuses sources qui informent de la préparation et du déroulement de la mission. L’inexpérience de la réalité mamelouke avait poussé les autorités florentines à demander aux ambassadeurs de s’instruire en chemin sur le protocole et l’étiquette à respecter une fois arrivés à Alexandrie, et à prendre comme référence les accords octroyés par le passé aux Pisans et aux Vénitiens. Très détaillé, le journal de Felice Brancacci renseigne sur les différentes étapes de leur mission, de l’arrivée au large du port d’Alexandrie à leur départ, sur leurs interlocuteurs et les conditions matérielles de leur séjour, sur les cadeaux offerts et reçus, et regorge de considérations subjectives. Si la mission fut un succès, les ambassadeurs apprirent « sur le terrain », recevant dans le même temps des honneurs et des affronts.

6Au xive siècle, les côtes syriennes se trouvaient dans une situation d’insécurité, en danger constant de razzias et d’actions pirates, appelant une politique plus ferme des sultans mamelouks qui se concrétisa par la conquête de Chypre en 1426 par Barsbāy, haut fait d’armes de son règne. Cécile Khalifa, dans le cinquième chapitre de l’ouvrage, analyse les écrits du chroniqueur chypriote Leontios Machairas qui font référence à la mort violente d’un ambassadeur, événement qui restait plutôt inhabituel. En effet, deux jours avant la bataille de Khirokitia (7 juillet 1426), les Mamlouks dépêchèrent un ambassadeur au souverain chypriote Janus Ier (r. 1398-1432), montrant ainsi leur volonté de conserver jusqu’au bout un contact diplomatique. Ce dernier présenta une lettre intimant au roi sa reddition et affirmant la supériorité du sultan. L’ambassadeur, qui de « chrétien s’était fait musulman », fut alors torturé puis tué par l’entourage royal, dans des circonstances plutôt floues. Les raisons de cet assassinat sont à chercher à la fois dans le message dont il était porteur, dans le contexte politique à la cour du roi de Chypre, et dans la mauvaise compréhension de l’état réel des forces du sultanat mamelouk, entraînant la perte d’indépendance de Chypre qui devint tributaire des Mamelouks tout au long du xvsiècle.

7Les cérémonies et les rituels avaient une place primordiale dans la diplomatie islamique pré-moderne comme beaucoup d’autres éléments liés à la communication non-verbale. L’article de Malika Dekkiche, qui forme le sixième chapitre, se focalise sur les échanges diplomatiques entre les sultans mamelouks et la dynastie timouride d’Iran durant une vingtaine d’années (1424-1444), à travers des dictionnaires biographiques, des chroniques arabes et des échanges épistolaires. La lutte pour la suprématie religieuse dans le Hijaz entre ces deux pouvoirs donna lieu à d’intenses échanges se focalisant pour une part sur la volonté des Timourides d’envoyer le voile destiné à orner l’intérieur (et non l’extérieur) de la Kaaba à La Mecque, prérogative exclusive des sultans mamlouks en raison de leur mainmise sur les deux villes saintes. L’auteure confronte les points de vue divergents de deux sultans sur cette question épineuse, aux cérémonials et rituels mis en place lors de la réception des envoyés timourides. Elle distingue deux positions – la position sans concession de Barsbāy et la position plus conciliante de Jaqmaq – qui se reflétaient toutes deux dans la question du protocole et des conditions d’accueil, à travers le statut des émissaires envoyés à la rencontre des ambassadeurs, l’accueil réservé à la délégation, la résidence octroyée aux envoyés, les lieux de réception ainsi que le nombre et la valeur des cadeaux (aussi bien économique que symbolique), autant d’éléments qui établissaient un rapport hiérarchique entre les deux interlocuteurs. Barsbāy, au-delà de son refus de permettre aux Timourides d’envoyer le voile intérieur, employa de manière spécifique le protocole en négligeant les envoyés, en leur donnant des résidences de basse qualité et peu de moyens de subsistance. En revanche Jaqmaq, parallèlement à son accord pour l’envoi de la kiswa interne, utilisa un protocole multipliant les honneurs et témoignant du prestige nouvellement obtenu par les Timourides aux yeux des Mamelouks.

8Le septième chapitre, dernier de la première partie de l’ouvrage sur les ambassades, traite des rapports diplomatiques entre la Castille et les Timourides au tout début du xve siècle. Après avoir rappelé le rôle, les fonctions et les formes de désignation des envoyés du souverain castillan, Marisa Bueno se penche sur la politique diplomatique d’Henri III et retrace les contacts des royaumes hispaniques avec l’Orient asiatique, plaçant ainsi ces missions dans une longue tradition des ambassades européennes en Orient depuis la seconde moitié du xiiie siècle. L’auteure s’intéresse plus précisément à deux missions effectuées auprès de Tamerlan, en 1402 après sa victoire sur les Ottomans à Ankara, puis en 1404 à Samarcande lorsque les envoyés raccompagnèrent l’émissaire de Tamerlan, toutes deux réalisées dans un contexte de tensions en Méditerranée. La première avait pour objectif de recueillir toutes les informations possibles sur les pouvoirs turcs et mongols, et fut confiée à la noblesse militaire ; la seconde délégation était composée de membres de la chambre royale. La distance de la Castille avec ces territoires lointains provoquait une idéalisation de l’Orient, dont les royaumes étaient jugés plus puissants, entraînant la volonté d’une alliance contre l’ennemi commun. Les pratiques ritualisées à l’occasion des cérémonies de réception des ambassadeurs castillans, de portée à la fois politique et symbolique, sont examinées à travers le jeu de la représentation du souverain. Il s’agissait de cérémonies théâtralisées, fondées sur l’idée de la soumission au pouvoir, où les ambassadeurs perdaient leur propre autonomie en obéissant à un protocole strict et dans lesquelles le dialogue diplomatique semblait une illusion. L’idéologie du pouvoir timouride, véhiculant un message de soumission en échange d’un hypothétique soutien, n’était pas comprise dans sa véritable dimension par les chrétiens qui démontraient parallèlement un mauvais entendement du code diplomatique.

  • 2  Depuis le travail fondateur de Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, 1925.

9Les cadeaux, partie intégrante des échanges diplomatiques, sont examinés dans cinq contributions formant la deuxième partie de l’ouvrage, dans leurs dimensions sociale et anthropologique2, mais également politique, religieuse, économique et artistique. Les questionnements sont multiples et concernent essentiellement leur nature, leur sélection, leur acheminement, leur présentation, leur réception et le message que ces cadeaux véhiculaient.

10Fréquent dans l’Antiquité, le don d’animaux exotiques, spectaculaire, était encore une pratique courante lors des ambassades entres les mondes latin, byzantin et musulman au Moyen Âge et à l’époque ottomane. Dans le huitième chapitre Thierry Buquet analyse les aspects matériels de ces dons en présentant la chaîne logistique permettant leur acheminement, d’après des sources arabes et latines, sans déceler d’évolution majeure sur la longue durée. Centrant son propos sur la faune exotique africaine et indienne, l’auteur examine les modalités d’acquisition de ces animaux, souvent très jeunes, par le biais de la capture, du commerce, et du réemploi de cadeaux diplomatiques auparavant reçus. Les souverains pouvaient s’appuyer sur tout un réseau commercial, du nord de l’Europe aux confins de l’Afrique et du Yémen, pour acquérir des animaux rares et assurer leur transport. Il s’agissait d’une étape délicate, entraînant de nombreuses pertes le long d’une chaîne logistique souvent longue et dangereuse. Une fois arrivés, les animaux étaient rarement logés dans des lieux uniques et centralisés comme l’étaient les ménageries de l’époque moderne, même si des bâtiments spécifiques étaient parfois construits, notamment pour les lions et les autres félins. Il fallait également soigner et nourrir ces animaux qui étaient souvent accompagnés de gardiens spécialisés sachant s’en occuper et faisant, eux-mêmes, partie du cadeau d’ambassade. L’espérance de vie était néanmoins réduite, compensée par des naissances en captivité.

11Chaque élément d’une ambassade était riche en symboles, de la couleur d’un tissu offert au souverain à la qualité des vivres destinés aux différents émissaires. Il s’agissait de codes que les contemporains maîtrisaient et savaient interpréter. Dans le neuvième chapitre Beatrice Saletti se penche sur la trentaine d’ambassades effectuées dans les deux sens entre divers royaumes et républiques de la péninsule Italienne (Venise, Florence, Amalfi, Ancône, Gênes, royaume de Naples, duché de Milan, Saint-Siège) et le sultanat mamelouk, entre 1421 et 1514. L’auteure dresse tout d’abord un état des lieux des sources, montrant le déséquilibre entre les sources latines et arabes, mais également au sein des documents issus des archives italiennes, soulignant le poids de Venise. Les vingt-six pages d’annexes en fin d’article permettent d’avoir un riche aperçu du contenu de la documentation. Elle rappelle ensuite les modalités d’accueil des ambassadeurs italiens en territoire mamelouk, de l’arrivée dans le port d’Alexandrie à l’audience auprès du sultan au Caire. Les autorités, mameloukes comme italiennes, cherchaient à impressionner la diplomatie étrangère par le luxe déployé dans les lieux de rencontre comme dans les vêtements des dignitaires et des émissaires. Les sources italiennes offrent de riches descriptions du cérémonial et du faste des réceptions, qui répondaient également à un protocole très codifié. Il est impossible de connaître avec autant de détails le cérémonial entourant la venue d’envoyés mamelouks en Italie, à l’exception de rares cas évoqués dans l’article, notamment l’ambassade de Taghrī Birdī qui se plaignit de ses conditions d’accueil à Venise en 1506. Chaque ambassade était unique, engendrant des dépenses variées quant aux salaires des ambassadeurs, à ceux du personnel et au montant des frais engendré par la mission. Des disparités existaient entre les ambassadeurs italiens, qui n’étaient pas autorisés à accepter des cadeaux ou tout avantage financier durant leur mission, et les émissaires mamelouks qui faisaient au contraire pression pour en obtenir et commerçaient durant leur séjour. La dernière partie de l’étude est consacrée aux cadeaux. D’un côté le sultan recevait des vêtements, des fourrures, des objets d’art et du fromage ; de l’autre il offrait principalement des parfums, du sucre candi, des tapis ou encore des animaux, de riches dons qui attiraient la convoitise et dont le transport posait des problèmes de sécurité.

12Le chapitre dix, dans la continuité de l’exploration des relations diplomatiques entre les sultans mamelouks et les pouvoirs italiens, a pour sujet l’échange de cadeaux lors de l’ambassade vénéto-mamelouke de 1489-90, conduite par Pietro Diedo à un moment délicat des relations entre les deux États. Jesse J. Hysell rappelle, en effet, que depuis la conquête de Chypre par le sultan Barsbāy en 1426, les souverains chypriotes devinrent tributaires du sultan mamelouk. Après la mort de Jacques II en 1473, son épouse vénitienne Caterina Cornaro, hérita de l’île, qu’elle céda formellement aux Vénitiens en février 1489. L’ambassade auprès du sultan Qā’itbāy fut ainsi dépêchée en août par Venise pour régler ces histoires de souveraineté et d’influence sur Chypre. Les cadeaux, venus des quatre coins du monde alors connu, avaient une importance non négligeable, permettant à la fois de montrer sa propre puissance mais aussi l’estime élevée accordée à l’interlocuteur à travers une communication non verbale tout aussi importante et allant de pair avec la communication verbale. L’émissaire vénitien offrit au sultan et aux dignitaires de sa cour des riches tissus, des fourrures et des roues de fromage, en quantité proportionnelle à leur rang. En retour il reçut personnellement la robe d’honneur (khil’a) et, pour le doge, de la porcelaine de Chine, de l’encens, des parfums, du sucre, du bois d’aloès. Après des mois de négociation, un accord fut stipulé entre les deux pouvoirs, octroyant aux Vénitiens le contrôle de l’île en échange de 16 000 ducats correspondant à deux années de tribut versé par le roi de Chypre au sultan du Caire.

13L’Église arménienne, séparée de l’Église universelle à partir du viie siècle, jouait, à la fin du xiie siècle, un jeu habile en cherchant des appuis auprès de la papauté ou de ses voisins byzantins. Les questions religieuses étaient au cœur des discussions car le pape, comme le patriarche de Constantinople, mettaient toujours l’union religieuse dans la balance des négociations. Isabelle Augé, dans le onzième chapitre, examine des colophons de manuscrits arméniens mentionnant la présence et le transport de livres lors d’échanges diplomatiques. Ces colophons, compilés par les historiens depuis le xixe siècle, remontent pour certains au vsiècle. Ils se développaient parfois en petites chroniques ou biographies, livrant alors des détails très concrets. À travers sept exemples s’étendant du xiie au xve siècle, l’auteure met en avant le rôle multiple de ces livres. Du côté de l’Église romaine, la volonté d’entente passait par l’envoi d’un livre liturgique informant des usages en vigueur dans le but d’un rapprochement hypothétique. Du côté grec, il servait davantage pour des joutes théologiques, l’émissaire emportant ainsi du matériel afin de l’aider dans des discussions d’ordre religieux. Outil de propagande ou informatif, le livre était un objet précieux, souvent offert, parfois volé ou racheté.

14Des témoignages textuels, à l’exemple de Guillaume de Tyr, Guillaume de Rubrouck ou Jean de Joinville, attestent de l’existence d’objets créés dans les États latins d’Orient et offerts lors d’échanges diplomatiques, montrant ainsi la maîtrise technique des artistes mais surtout leur capacité à synthétiser diverses influences culturelles pour développer leur propre production. Au sein des États latins d’Orient se développa progressivement une culture propre, marquée par l’héritage apporté d’Occident, mais intégrant des éléments des mondes byzantin et musulman. Parmi les reliquaires, les joyaux, les tissus luxueux ou les peintures, Émilie Maraszak a choisi de se focaliser, dans le douzième chapitre, sur les manuscrits enluminés à Saint-Jean-d’Acre à partir du séjour de saint Louis en Orient, évoqués parfois comme une forme de communication diplomatique lors de la négociation d’alliances ou lors de mariages. Ces manuscrits, produits dès le début du xiie siècle par la communauté de chanoines installés au Saint-Sépulcre peu après la conquête de Jérusalem, témoignent du développement d’un important courant artistique dans le domaine de l’enluminure, influencé par les esthétiques byzantine, syriaque et arabo-musulmane présentes dans leur environnement. Si au début la production était consacrée à la réalisation de manuscrits liturgiques destinés aux différentes églises et communautés religieuses, elle commença à se diversifier à partir du milieu du xiiie siècle, avec notamment le développement d’ateliers laïques. À Saint-Jean-d’Acre, où ils s’installèrent après la prise de Jérusalem par Saladin en 1187, les récits historiques étaient alors davantage copiés que la Bible ou les évangéliaires. À travers l’analyse de deux manuscrits copiés et enluminés à Saint-Jean-d’Acre et identifiés comme des cadeaux diplomatiques (un Psautier offert à Frédéric II et l’Histoire Ancienne jusqu’à César à Henri II de Lusignan), l’auteure analyse la culture mixte des Francs de Terre sainte et le syncrétisme de l’art croisé.

15La troisième et dernière partie de l’ouvrage, rassemblant trois contributions, s’intéresse aux documents que généraient les échanges diplomatiques, dont la typologie correspondait à autant de fonctions allant des documents relatifs au rôle des ambassadeurs aux rapports remis à leur chancellerie à leur retour, en passant par les lettres officielles remises au souverain ou les listes de cadeaux. Des copies ou des duplicatas pouvaient être produits pour être présentés sur demande. Chacun des aspects formels de ces documents influait sur la façon dont le document était perçu par l’émetteur et par le destinataire. Le choix du type de support, le format, la mise en page, la sélection des titres et des formules, ou encore de la nature des sceaux étaient des outils à la disposition de la chancellerie pour transmettre un message au-delà de celui contenu dans le texte.

16Dans le treizième chapitre, Frédéric Bauden se penche sur trois listes de cadeaux annexées à des lettres diplomatiques envoyées par le sultan du Caire au souverain aragonais au début du xive siècle dont il offre l’édition, la traduction et le commentaire en une riche annexe. Elles furent certainement rédigées soit par le Trésor du sultan qui était chargé de fournir les cadeaux, soit par la chancellerie sur la base d’un document lui-même fourni par le Trésor. De nombreux éléments avancés par l’auteur, comme l’écriture ou la disposition en colonnes, montrent que ces listes étaient écrites par des personnes habituées à l’enregistrement comptable. Il s’agissait d’instruments de vérification qui permettaient à la chancellerie mamelouke de voir si le contenu de la liste concordait avec les cadeaux préparés par le Trésor, et à la chancellerie aragonaise de constater qu’aucun objet n’avait disparu ou avait été substitué durant le voyage. Ces listes constituaient des appendices de la lettre diplomatique et restaient invisibles jusqu’à ce que la lettre officielle soit donnée au souverain auquel elle était adressée. Lorsqu’elle était descellée et déroulée lors la lecture de son contenu, la liste de cadeaux apparaissait à la fin. Le contenu de ces listes de cadeaux, constitués de produits de grand luxe, est analysé dans la seconde partie de l’article. Les textiles luxueux côtoyaient les armes, l’huile de baumier et les épices, des produits issus pour la plupart des territoires mamelouks, alors que du côté aragonais, les cadeaux consistaient pour la plus grande part en produits étrangers acquis par les voies commerciales.

17La diplomatie entre les sultans mamelouks et différents souverains du monde latin a laissé de nombreux documents. Daniel Potthast, dans le quatorzième chapitre, offre une approche originale de la diplomatie mamelouke, replaçant les lettres officielles qui en étaient issues dans le large contexte de l’épistolographie arabe. Il intègre dans son propos non seulement les sources littéraires, mais encore d’autres lettres officielles, notamment celles qui provenaient des pouvoirs maghrébins et andalous, afin de mettre en lumière les caractéristiques des usages de la chancellerie mamelouke. L’auteur fait émerger d’importantes différences dans la forme du document (rouleau ou feuille unique), dans la disposition du texte et dans le formulaire utilisé. Par ailleurs, dans leur correspondance avec les souverains chrétiens, l’auteur remarque, qu’à la différence des dynasties du Maghreb et d’al-Andalus, la chancellerie mamelouke ne cherchait pas à s’adapter particulièrement aux souverains du monde latin et rédigeait ses lettres officielles au prisme de sa propre vision des rapports hiérarchiques. Par ailleurs, les formules religieuses, conservées et raccourcies du côté occidental du monde musulman, étaient bien moins apparentes dans les documents mamelouks.

18Le dernier article de la troisième partie concerne le dernier traité de paix conclu entre le sultan hafside et la Commune de Pise en 1397. Mohamed Ouerfelli, explorant le contexte préalable aux négociations, met en lumière la position de faiblesse de la Commune, en proie à d’importantes difficultés liées à la multiplication des conflits avec les autres puissances du monde latin (Florence, Gênes et la Couronne d’Aragon) et à l’affaiblissement de la présence des Pisans en Ifriqiya, devenus indésirables. La multiplication des actes de pirates et de corsaires musulmans en Méditerranée occidentale et les actions militaires exercées en représailles contre les Hafsides auxquelles les Pisans s’étaient joints, avaient en effet mis à mal les relations entre les deux pouvoirs. Seul l’avènement d’Abū Fāris ‘Abd al-‘Azīz en 1394 permit une reprise progressive des relations diplomatiques. Le traité, négocié du côté pisan par un homme d’affaires (et non plus un juriste) disposant de réseaux commerciaux solides au Maghreb, ne diffère pas vraiment dans son contenu des accords précédents, à l’exception de deux clauses qui bouleversèrent les traditions. La première était sa conclusion de manière perpétuelle, bafouant les principes du droit musulman et démontrant que les considérations religieuses avaient cédé la place à un pragmatisme économique. La seconde clause inédite engageait la responsabilité des consuls pisans en cas d’attaque opérées par des Pisans contre les intérêts du sultanat. Par ailleurs, les différentes versions conservées du document (original et copie arabes, traductions latines et italiennes) livrent de nombreux éléments quant au fonctionnement des deux chancelleries et aux modalités de négociation.

19Les conclusions soulignent différents aspects novateurs du volume. Nicolas Drocourt met notamment l’accent sur les sources dont il évoque la grande diversité. Quelques témoignages directs d’ambassadeurs côtoient en effet des chroniques, des textes hagiographiques, des comptabilités, des images mais également des documents plus inattendus comme les colophons de manuscrits arméniens. Les auteurs ont souvent fait feu de toute donnée en rassemblant des sources dispersées. La plupart de ces documents sont porteurs d’un prisme, d’une subjectivité, souvent résolue par le biais de la confrontation. Stéphane Péquignot s’interroge quant à lui sur la notion de culture matérielle et l’apport de son étude dans l’histoire de la diplomatie. Le concept de culture matérielle est en effet vaste, couvrant certes les artefacts, mais également les animaux, les pratiques et les processus. Les intégrer au sein de l’analyse permet de libérer l’histoire de la diplomatie d’une approche trop anthropocentrique.

20À ces remarques il est possible d’ajouter que malgré une focale un peu trop centrée sur l’Égypte mamelouke, ce volume de contributions montre comment l’analyse de la culture matérielle dans le cadre de contacts diplomatiques bilatéraux ouvre sur la mise en relation de différentes parties du monde, allant bien au-delà d’un simple décloisonnement géographique. Du Grand Nord, de l’Asie ou de l’Afrique où étaient capturés des animaux offerts en cadeaux, aux divers artefacts provenant de territoires parfois très éloignés du lieu de départ de l’ambassade, et au syncrétisme des artistes des États latins, cet ouvrage plonge le lecteur dans un monde interconnecté à travers l’étude des dynamiques de circulation des hommes et des objets et l’analyse des transferts culturels.

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Notes

1  N. Drocourt (éd.), La Figure de l’ambassadeur entre mondes éloignés : ambassadeurs, envoyés officiels et représentations diplomatiques entre Orient islamique, Occident latin et Orient chrétien (xie-xvie siècle), Rennes, 2015.

2  Depuis le travail fondateur de Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, 1925.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Ingrid Houssaye Michienzi, « Frédéric Bauden, Culture matérielle et contacts diplomatiques entre l’Occident latin, Byzance et l’Orient islamique (xie-xvie siècle) »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 37 | 2023, mis en ligne le 15 mars 2023, consulté le 13 juillet 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bcai/2674 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/bcai.2674

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Auteur

Ingrid Houssaye Michienzi

CNRS-UMR 8167 Orient & Méditerranée

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