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Résumés

En s’appuyant sur l’exemple de la Bibliothèque bénédictine de Saint-Mihiel (Lorraine, France), fondée au VIIIe siècle et encore visible aujourd’hui malgré les aléas provoqués par la Révolution française puis les politiques culturelles et les conflits du XXe siècle, ce texte introductif propose plusieurs pistes d’analyse à la question des récits dans la médiatisation de l’histoire des bibliothèques. Les institutions de lecture ne peuvent se présenter au public sans se traduire préalablement dans un tissu narratif qui donne du sens à l’histoire et qui permet de la rendre intelligible, mémorable, intéressante. Ces récits permettent aussi de prouver la légitimité des bibliothèques. Ils contribuent donc à une histoire culturelle du politique.

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Texte intégral

1Transportons-nous quelques instants, au seuil de ce dossier, sur les rives de la Meuse, à trente-cinq kilomètres environ au sud de Verdun. Dans une boucle du fleuve, à l’abri des Roches et de la colline de Châtillon, se love la ville de Saint-Mihiel, serrée autour de son ancienne abbaye bénédictine, fondée au VIIIe siècle. La ville s’enorgueillit aujourd’hui de posséder un « joyau » : la bibliothèque bénédictine. Les panneaux touristiques aux entrées de la ville prennent ainsi la forme d’un gigantesque livre orné de lettrines gothiques où figure, dans une graphie tarabiscotée, le nom de Saint-Mihiel. Ces panneaux sont une allusion au « Graduel », manuscrit monumental de 78 cm de haut et de 32 kg, réalisé au XVe siècle, que renferme (entre autres) la bibliothèque bénédictine. C’est dire si l’identité de la ville se confond en grande partie avec cette bibliothèque, qui présente la particularité d’être restée dans ses murs originels, ceux du complexe monastique, malgré les séquestres révolutionnaires ; et mieux encore, le décor du XVIIIe siècle a été préservé, les livres reposant encore dans leurs somptueuses boiseries de chêne.

Figure 1. La grande salle de la bibliothèque bénédictine de Saint-Mihiel (Meuse)

Figure 1. La grande salle de la bibliothèque bénédictine de Saint-Mihiel (Meuse)

Source : Photo Fabienne Henryot.

2Le lieu vaut le coup d’œil. Il nourrit aussi des histoires. Au XVIIIe siècle déjà, l’abbé Joseph de L’Isle, historien de son abbaye, évoque avec respect l’abbé Smaragde au IXe siècle, incarnation de la renaissance carolingienne, auteur prolifique et lecteur assidu. À propos de ses Postilles, il remarque : « on compte jusqu’à vingt auteurs tant grecs que latins, dont il fait usage : ce qui est une marque de sa grande érudition & de la richesse de sa bibliothèque pour ce temps là » (L’Isle, 1757 : 29). L’extrapolation est audacieuse et elle aura la vie dure. Les historiens supposent aujourd’hui que Smaragde profitait aussi, et peut-être surtout, des livres de l’abbaye Saint-Denis aux portes de Paris, où il se rendait souvent (Dubreucq, 1986 ; Ponesse, 2012), mais qu’importe. Figurer Smaragde en acteur de l’écriture et de la lecture à Saint-Mihiel inscrit cette bibliothèque dans un temps immémorial, à l’ombre de Charlemagne et de Louis le Pieux. Un peu plus loin, dom de L’Isle évoque la mémoire de son prédécesseur dom Henri Hennezon, pieux et savant abbé, ami intime du cardinal de Retz alors en exil à Commercy. Le cardinal, dit l’histoire, voulait offrir sa bibliothèque et ses objets les plus précieux à l’abbaye de Saint-Mihiel ; dom Hennezon, sachant l’ancien frondeur endetté, préféra la lui racheter (L’Isle, 1757 : 316). Cet épisode fait encore aujourd’hui partie de la legenda aurea de la bibliothèque de Saint-Mihiel. On oublie le contexte : en rappelant cet épisode et cette provenance prestigieuse d’une partie des collections monastiques, Joseph de L’Isle provoquait aussi un peu la France, qui avait banni le remuant cardinal au Grand Siècle, et qui imposait un peu plus chaque jour son pouvoir sur la Lorraine au moment où l’historien écrivait ces lignes, en 1757.

3Toutes les histoires de la bibliothèque, au cours du XIXe siècle et tandis que se formalise une politique de la lecture à Saint-Mihiel, enchaînent ces deux épisodes. Henri-Victor Michelant, envoyé à Saint-Mihiel cataloguer les manuscrits de la bibliothèque dans le cadre du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques, tresse les fils d’une histoire désormais officielle et sécularisée (Michelant, 1861 : 509-510). Il rappelle la superposition institutionnelle et historique de la bibliothèque de la ville et de celle de l’abbaye. La filiation entre les deux est manifestée par le lieu, le « magnifique local entièrement lambrissé en chêne sculpté, à plafonds ouvragés, au premier étage d’une aile construite spécialement pour cet objet ». La bibliothèque tire sa notoriété de son ancrage monastique : comme l’abbaye, elle est ancienne, intellectuellement réputée, et le lieu d’une production collective de savoir. Il pose des jalons bio-bibliographiques pour chaque siècle : l’historien Richard de Wassebourg et le moine-pèlerin Nicolas Loupvent pour le XVIe siècle, le sage Henri Hennezon et l’érudit Matthieu Petitdidier pour le XVIIe siècle, le chroniqueur des lettres bénédictines Ildephonse Catelinot pour le XVIIIe siècle, et bien d’autres. Peu importe les inexactitudes… et elles sont nombreuses : Wassebourg n’a aucun rapport avec l’abbaye (Blanchard, Guyot-Bachy, 2021) ; la réputation intellectuelle du lieu a été inégale selon les siècles ; et non, dom Hennezon n’a pas formé avec les livres du cardinal de Retz « la bibliothèque la plus riche et la mieux composée du pays » ; à Verdun, les collections bénédictines étaient plus étendues encore. Le traitement narratif de la séquence révolutionnaire est une longue succession de déboires bibliographiques. Maugérard, infâme rabatteur de manuscrits et d’incunables pour la Bibliothèque impériale à Paris, visite Saint-Mihiel et se sert au passage ; la trahison est d’autant plus forte qu’il est un bénédictin défroqué. Pendant l’Empire, l’évêque de Metz vient se servir pour reconstituer la bibliothèque de l’évêché et fait enlever « trois énormes voitures de livres ». La galerie de la bibliothèque sert successivement de filature, de casernement, d’hôpital militaire, d’entrepôt et de salle de bal. Mais grâce à l’organisation de la bibliothèque publique à partir de 1848 et qu’il faut mettre au crédit du gouvernement puis de la municipalité, les habitants de Saint-Mihiel peuvent « jouir des trésors intellectuels, encore nombreux, que leur a amassés D. Hennezon ». La formule est suspecte. Décidément, Michelant, chantre des politiques culturelles jacobines et dom de L’Isle, lotharingiste nostalgique, ne défendaient pas la même cause. Pour le premier, l’affaire est entendue : les efforts des bénédictins ne poursuivaient d’autre but que celui de favoriser la lecture publique à Saint-Mihiel, quand les temps y seraient favorables.

4En 1890, l’érudit Claude Bonnabelle consacre une longue notice à Saint-Mihiel (Bonnabelle, 1890). Au chapitre de la bibliothèque bénédictine, on apprend, non sans stupéfaction, que « la bibliothèque des Bénédictins était composée de plus de trente mille volumes », chiffre jamais atteint, et que dom Hennezon, non content de récupérer les livres du cardinal de Retz, avait aussi consacré une partie des revenus de l’abbaye à l’achat de livres. L’époque était faste, certes, mais la situation financière de l’abbaye, au sortir des guerres du XVIIe siècle, ne permettait sans doute pas de telles libéralités.

5Sur cette trame initiale sont venus se tisser d’autres récits : celui de l’obstiné Nicolas Loupvent, le moine qui avait la bougeotte et qui s’en fut à Jérusalem en 1531 visiter les lieux saints (Lanher, Martin, 2007) ; celui de dom Catelinot, le bibliothécaire aigri du XVIIIe siècle en butte aux vexations perpétuelles de son abbé (Gauthier, 2018). Il y a aussi l’épisode sombre de la Grande Guerre, lorsque l’armée allemande occupait et la ville, et la bibliothèque et que de l’autre côté de la Meuse, l’artillerie française tirait des centaines d’obus (Chollet, 1926) ; nombre de livres, en partie déchiquetés, en portent aujourd’hui la trace. Il y a, enfin, l’histoire merveilleuse du retour du manuscrit d’Athanase en 2007-2008 : ce manuscrit carolingien, qui figure au catalogue des manuscrits de 1861, avait été porté disparu après 1918. Il refait surface, des décennies plus tard, en Allemagne. Son propriétaire propose son retour à Saint-Mihiel moyennant un « dédommagement ». On dit que sa proposition tient au fait qu’il aurait enquêté sur une page mutilée au commencement du manuscrit, et compris que cette page portait vraisemblablement l’ex-libris bénédictin assorti d’un anathème à celui qui déroberait le livre.

  • 1 « Le couvent de St Mihiel fit faire en 1463 à Paris le gros & fameux Graduel, qui couta 186 francs (...)

6On le voit avec cet exemple, les récits donnent sens aux bibliothèques, aux collections qu’elles renferment, aux documents qui les composent. Cette triple échelle offre une grille de lecture de la patrimonialisation à l’œuvre dans les artéfacts écrits depuis la Renaissance (Henryot, 2019). Ces récits sont mouvants. Si certains traits narratifs sont constants dans le temps – on songe au Graduel, justement, qu’évoquait déjà, en 1757, dom de L’Isle et qui fait encore aujourd’hui la notoriété de la ville1 – d’autres documents qui cristallisaient la collection au XVIIIe siècle ne retiennent plus l’attention aujourd’hui, comme ce « très beau psautier écrit en grec et un Alcoran écrit en lettres d’or » que deux infatigables bénédictins en quête de livres rares, dom Martène et dom Durand, évoquent à propos de leur passage à Saint-Mihiel en 1717, au cœur de cette bibliothèque qui est « une des plus belles et des meilleures qu’on puisse voir en province » (Durand, Martène, 1717 : 129). Ces récits empruntent à l’érudition qui n’a cessé de scruter la bibliothèque bénédictine, dès le XVIIIe siècle, mais ils la schématisent aussi, laissant de côté de nombreux apports historiographiques pour ne conserver que les éléments narratifs qui permettent de construire une histoire rêvée et propre à faire rêver : Smaragde le savant, dom Loupvent et ses tribulations orientales, dom Hennezon l’ami fidèle du cardinal de Retz. Aucune trace, en revanche, de nombreux éléments structurants de l’histoire monastique : la règle de saint Benoît, l’attachement presque forcené au jansénisme aux XVIIe et XVIIIe siècles en particulier. Avec ces repères de chair et d’os, avec ces noms qui ont laissé la trace graphique de leur existence – qu’on songe à l’ex-libris manuscrit de Nicolas Loupvent qui émaille nombre de livres de la collection ou aux notules de Catelinot dans des centaines de livres – c’est une histoire incarnée, discontinue qui s’écrit et qui contribue à fabriquer un capital symbolique à l’échelle du territoire urbain : Saint-Mihiel est une terre de livres. Cette affirmation est, comme de juste, décentrée de la bibliothèque, celle-ci étant au service d’une réalité politique, la ville, lieu de déploiement des politiques de la lecture depuis le XIXe siècle. Ces récits ne sont pas édifiés pour la bibliothèque, mais pour sa tutelle et pour l’identité collective. Ainsi écrivent Michaël La Chance et Francine Saillant : « Les récits sont l’une des bases de la formation des sociétés, mais aussi des cultures et des identités. Privées de ce pouvoir de se raconter ce qu’elles furent, ce qu’elles sont et ce qu’elles pourraient être, ces dernières se délesteraient du pouvoir de transformer leurs repères inscrits dans la langue et dans l’ensemble du champ symbolique » (Lachance, Saillant, 2012 : 7).

7L’exemple de Saint-Mihiel illustre aussi les trois temps de l’historiographie des bibliothèques, auxquels ces récits empruntent, puis trient et réécrivent. Il y a, premièrement, les temps fondateurs, ici dédoublés entre l’époque carolingienne et le Grand Siècle. Il y a, ensuite, les politiques culturelles chaotiques de la Révolution et du Consulat censées mettre en ordre les collections issues des séquestres de 1789-1794 (Varry, 1991). Ces récits s’édifient pour ou contre le centralisme parisien. Il y a, enfin, le temps de la redécouverte des fonds patrimoniaux des bibliothèques après plusieurs décennies de mise en sommeil, au tournant des années 1980. Ce réveil bibliothéconomique s’est naturellement accompagné d’une narrativisation de l’histoire de ces collections à partir d’une trame commune : leur origine, leur enrichissement, leur stratification, leurs bienfaiteurs, les aléas tragiques qui les ont fragilisées, voire amputées. Le site de la ville de Saint-Mihiel déroule le long récit qui entoure la destinée de la bibliothèque bénédictine2, abuse de superlatifs censés rehausser ce patrimoine : magnifique, « minutieusement restauré », « richement décorée », elle enregistre treize siècles d’histoire du livre ; elle constitue le « rare privilège » et de la ville, et du visiteur amené à prendre conscience de ce capital à la fois matériel et symbolique.

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8Or, l’histoire tout entière des bibliothèques d’Occident, et a fortiori des bibliothèques publiques, répond à une quête de légitimité scientifique, politique et sociale. Dès le XVIIe siècle, les premiers historiens situent le point de départ du concept de bibliothèque à Alexandrie, au temps de Ptolémée. La destinée tragique de cette institution souligne d’emblée la fragilité des constructions humaines : constructions architecturales que sont les bibliothèques, constructions savantes et relationnelles, constructions politiques. Juste Lipse, Louis Jacob, Le Gallois, Lomeier et tant d’autres ramènent toutes les bibliothèques modernes au principe originel alexandrin. Une bibliothèque ne peut être autre chose qu’un lieu de science et de sociabilité savante, un lieu de conservation et de dissémination, comme l’était l’institution égyptienne (Canfora, 1988). Dans leurs traités sur les bibliothèques européennes sont évacuées toutes les institutions où les livres ne sont pas rassemblés à ces fins, c’est-à-dire, en réalité, la grande majorité des bibliothèques. À Saint-Mihiel, toujours, la bibliothèque bruisse à la fin du XVIIe siècle des bures studieuses qui consacrent une partie de leur journée, collectivement, à l’étude des Pères de l’Église, sous la férule de dom Matthieu Petitdidier. Les Académies monastiques bénédictines ont été la condition de réalisation des grandes œuvres érudites mauristes et vannistes (Gasnault, 1985). Cet exemple n’est pas isolé. Le statut de la Bibliotheca ambrosiana de Milan au XVIIe siècle est symptomatique de la vivacité de ce rêve alexandrin. Là encore, l’histoire est trop belle pour être vraie. En 1644, Louis Jacob, mal informé, la dit fondée par Charles Borromée en personne. C’est faux : elle résulte de la volonté de Frédéric Borromée, cousin du saint évêque. La filiation revendiquée avec Ambroise de Milan, l’un des principaux Pères de l’Église latine dans les autorités patristiques, témoigne de la christianisation du mythe alexandrin. Il y aurait, s’enthousiasme Jacob, 9 000 manuscrits (Jacob, 1644, t. 1 : 166-167). Une partie de la collection viendrait de la bibliothèque de Jean Vincent Pinelli, érudit napolitain. Son arrivée à Milan ne manque pas de piquant ; elle est le résultat du naufrage du bateau qui transportait la bibliothèque de Pinelli entre Venise et Naples, empaquetée dans « nonantes balles de livres ». Celles-ci « estant tombée[s] entre les mains des Pyrates, qui croioient avoir trouvé une grande quantité d’or et d’argent, [ils] les ouvrirent avidement. Mais recognoissant que ce n’estoit que des livres, les jetterent par une rage dans la mer » (Jacob, 1644, t. 1 : 167-168). Vingt ans plus tard, la légende du naufrage a fait long feu, mais elle subsiste, avec des réserves. Les observateurs soulignent plutôt l’articulation de la bibliothèque avec l’académie ambrosienne, la présence d’un bibliothécaire, d’un sous-bibliothécaire et d’un groupe d’érudits rémunérés à étudier le grec, l’hébreu, l’histoire milanaise et la poésie (Le Gallois, 1680 : 99). On se croirait vraiment à Alexandrie.

9Ces récits ne relèvent pas seulement de l’histoire, même s’ils lui empruntent linéarité, ruptures significatives et véracité et même si l’histoire elle-même n’existe que par les récits qu’elle fabrique et qui ordonnent le sens du temps (Chartier, 1994). Ces récits sont aussi le fondement de la médiation des objets patrimoniaux répondant à une exigence de démocratisation. Or, il n’y a pas de transmission sans récit, les anthropologues et ethnologues le savent bien (Derèze, 1997). Plus encore, « le choix d’un modèle narratif – ou, plus exactement, d’“exposition” – est aussi celui d’un mode de connaissance » (Revel, 1996 : 33) : le récit rend intelligible et appariable à d’autres histoires (régionale, nationale) l’idée même de bibliothèque dans l’ensemble des instruments culturels déployés par les pouvoirs publics, que cette idée émane du public, des agents des bibliothèques ou des instances politiques elles-mêmes. Dans ce processus, le « mythe des origines » est fondamental ; il est l’alpha de la légitimité de l’institution. L’histoire de la bibliothèque de Nancy, ainsi, telle qu’elle est médiatisée, insiste sur les circonstances politiques de sa fondation le 28 décembre 1750. Le duc Stanislas Leszczynski souhaitait fonder une Académie dans sa capitale, or Louis XV, en train d’absorber le duché de Lorraine comme le prévoyait le traité de paix de la Guerre de succession de Pologne, ne souhaitait pas la concurrence d’Académies provinciales à l’institution parisienne. Pour contourner le problème, Stanislas décida de fonder à la place une bibliothèque publique, qui organiserait annuellement un concours et récompenserait des textes en lettres et en sciences. Le jury des prix était clairement assimilé à des Académiciens de fait (Markiewicz, 2000). La bibliothèque s’avère ainsi un enjeu géopolitique important au cœur des Lumières.

10Or, la patrimonialisation, en tant que processus inscrit dans le temps, est l’histoire d’un « devenir » et se prête dès lors à des énonciations, des formes de sociabilité et de partage, donc de communication (Tardy, 2003 : 110). Le patrimoine est tout autant le produit de procédures administratives qu’un « fait de langage », ce qui l’inscrit plus sûrement dans l’espace public (Cerclet, 1998 : 90). La médiation des collections et de la bibliothèque comme institution repose sur le ressassement de récits, de « belles histoires » propres à séduire le public et à nourrir des rêveries diverses, propres à nourrir « l’identité narrative d’une communauté », selon la formule de Paul Ricoeur (1985 : 446). Cette fictionnalisation de l’histoire des bibliothèques ou des documents, à grand renfort d’effets rhétoriques, de standardisation des personnages (bibliothécaires, donateurs, édiles, lecteurs) est pour l’heure laissée dans l’ombre, alors qu’elle explique sans doute une grande part des différents systèmes de représentations dans lesquels les bibliothèques publiques s’inscrivent depuis le milieu du XVIIIe siècle et la littérarisation du concept de collection bien antérieurement (Nédélec, 2009). L’anthropologie (Bal, 1994) et l’histoire des collections privées (Vouilloux, 2001, 2009 ; Pety, 2010) ont permis de dégager des pistes intéressantes pour comprendre ce que cette narrativisation fait aux bibliothèques : le rapport entre l’item et la série ; la fonction du catalogue et des classifications comme modes premiers d’ordonnancement dans l’écriture des récits ; la mobilité des objets et les « mobiles du collectionneur » par exemple. Mais il manquait jusqu’à présent la contribution croisée des sciences de l'information et de la communication (SIC) et de l’histoire des collections publiques pour repenser une histoire des bibliothèques par les récits médiatiques. Ce numéro de Balisages entend poser les premiers jalons d’une telle enquête qui interroge les discours de légitimation et d’autolégitimation des équipements culturels et le processus qui rassemble les matériaux de l’histoire des institutions de lecture, la simplifie et la réemploie dans la sphère publique.

11Les sept textes qui composent ce numéro éclairent cette problématique en recourant tour à tour aux perspectives disciplinaires et généralisantes et aux études de cas. Le propos liminaire de Gérard Régimbeau examine la manière dont les images font récit ou sont l’objet de récits par la manière dont les collections – la mise en série – d’images questionnent les lieux, les terminologies et les usages. Ce sont précisément ces trois dimensions qui font le récit.

12Il est d’abord question de lieu, donnée essentielle de toute narration, comme l’exemple de Saint-Mihiel le souligne. À la bibliothèque Forney, étudiée par Catherine Granger et Joëlle Garcia, le déménagement vers l’Hôtel de Sens en 1961 (mais évoqué dès 1929) transforme en profondeur l’imaginaire associé à cette bibliothèque : lieu de soutien à la création artisanale et artistique, elle intègre, bon gré mal gré, des éléments historiques exogènes liés à la Renaissance, et qui jouent grandement dans les représentations touristiques et mentales que le public se fait de cette institution. Le lieu, c’est aussi celui où les récits se forgent. La presse écrite, sollicitée par plusieurs articles, tisse des éléments de langage fournis par les bibliothèques dans leur communication externe, et des stéréotypes recuits susceptibles de faciliter la connivence au sein du public de ces journaux, généralistes ou spécialisés. On le voit dans l’étude menée par Lucie Prohin autour de la Bibliothèque d’Art et d’Archéologie : la presse façonne un personnage, Doucet, et son action. Elle esquisse l’indispensable figure du mécène et du bienfaiteur, ingrédient traditionnel de toutes les narrations, de Beatus Rhenanus (étudié par Laurent Naas) donateur du fonds primitif de la Bibliothèque de Sélestat dès 1547 à Samuel Forney en 1886. Le lieu fait aussi sens et unité lorsque les documents manquent, comme c’est le cas à Bellac (Haute-Vienne), ville natale de Jean Giraudoux. Les dispositifs muséographiques, le recours à des acteurs et le parcours de visite permettent de générer la présence de l’auteur sur le site (Jessica de Bideran), dans une visée clairement touristique au bénéfice du territoire.

13Car les récits ne sont pas autonomes : ils restent inextricablement liés à des enjeux politiques de visibilité, sinon de la bibliothèque, du moins du territoire dans lequel il s’inscrit. C’est ce qui ressort de l’analyse des « narrateurs », ceux qui écrivent et diffusent ces récits. Il s’agit, d’abord, de favoriser la visibilité institutionnelle, comme on le voit à Forney et à la Bibliothèque d’Art et d’Archéologie, qui doivent chacune se tailler une place dans le paysage des bibliothèques parisiennes, en insistant sur leur singularité : l’utilité sociale pour la première, l’entrée de l’histoire de l’art dans le champ académique pour la seconde. Les bibliothèques sont donc les agents premiers de ces narrations, dont elles tentent de maîtriser la trame, même quand celle-ci finit par leur échapper. Il s’agit, ensuite, de renouer avec le public, en l’associant à l’écriture de ces récits, ou en passant par une communication immédiate et accessible via des dispositifs numériques. Sont alors en jeu des communautés de narrateurs et de lecteurs autour de l’« histoire », simplifiée en quelques traits saillants, des collections ou de documents d’exception, comme le montre Mylène Costes pour les bibliothèques publiques méridionales d’Albi et de Toulouse. Il s’agit, enfin, d’instruire et de séduire différents cercles de publics, proches ou éloignés, dans la communion autour de « croyances » communes : le livre comme bien commun, l’héritage humaniste et la filiation du monde moderne avec les savants de la Renaissance, comme on peut le voir dans les politiques culturelles offensives de la ville de Sélestat pour maintenir la Bibliothèque Humaniste (Laurent Naas) comme pôle touristique majeur de l’Alsace.

14Les objets documentaires s’avèrent alors des supports commodes et polysémiques sur lesquels fonder des récits, alors même que bien souvent, ils sont assez peu « parlants » et évocateurs. Les cartes géographiques de l’Espagne du milieu du XXe siècle conservées au Centre de ressources Olympe de Gouges de l’université Toulouse-Jean-Jaurès ne sont appréhendables qu’au prix de récits inventifs qui sont encore à venir (Nathalie Joubert). Les manuscrits et incunables de Beatus Rhenanus, à Sélestat, ne sont « lisibles » par le public non savant que par biais d’une scénographie ingénieuse situant l’humaniste et ses autres confrères représentés dans les fonds de la bibliothèque dans la grande histoire de la Renaissance, de la Réforme et de l’élargissement du monde qui s’opère au XVIe siècle. Le livre y est figuré comme le dénominateur commun de tous les événements qui forgent la Renaissance : la soif de savoir, les grands voyages, Luther et Calvin en rébellion contre Rome n’auraient pas existé sans Gutenberg et sa typographie à caractères mobiles (Laurent Naas).

15Les récits sont donc indissociables de la patrimonialisation : ces objets et ces lieux ne font patrimoine qu’à partir du moment où ils prêtent à rêver, à raconter, et à se retrouver collectivement autour de valeurs communes issues du passé, proche ou lointain, infusant activement dans l’imaginaire social.

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Bibliographie

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Notes

1 « Le couvent de St Mihiel fit faire en 1463 à Paris le gros & fameux Graduel, qui couta 186 francs trois gros ; on le conserve encore aujourd’hui dans le Trésor de la Sacristie, comme une pièce rare » (p. 178-179). Notons que par cette courte mention, dom de L’Isle rattache clairement le Graduel aux biens patrimoniaux : il est ancien (1463), il est rare et il est précieux par ce qu’il a coûté.

2https://saint-mihiel.fr/bibliotheque-benedictine/ > (consulté le 25 mars 2022).

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Table des illustrations

Titre Figure 1. La grande salle de la bibliothèque bénédictine de Saint-Mihiel (Meuse)
Crédits Source : Photo Fabienne Henryot.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/balisages/docannexe/image/884/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 444k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Fabienne Henryot, « Introduction »Balisages [En ligne], 4 | 2022, mis en ligne le 03 novembre 2022, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/balisages/884 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.35562/balisages.884

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Auteur

Fabienne Henryot

Maître de conférences, École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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