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Rubrique Réflexions

Le dessin de presse1, une arme contre la désinformation ?

Entretien avec Vladimir Kazanevsky et Denis Lopatin (19 mai 2023)2
Press cartoons, a weapon against disinformation?Interview with Vladimir Kazanevsky and Denis Lopatin (May 19, 2023)
Valentyna Dymytrova

Résumés

Comment se fabrique le dessin de presse en temps de guerre ? Quels sont les objets caricaturés et quelles sont les normes graphiques et symboliques appliquées à ceux-ci ? Quel est le pouvoir du dessin de presse face à des images de la propagande et de la désinformation qui prospèrent traditionnellement dans toute situation de guerre ? Quels régimes de vérité, au sens foucaldien, sont mobilisés par ce genre artistique et journalistique en temps de guerre pour transformer le dessin de presse en une arme contre la désinformation ?

C’est autour de ces questionnements qu’a été conduit cet entretien avec deux dessinateurs de presse de renom, Vladimir Kazanevsky et Denis Lopatin, qui ont accepté cet entretien croisé pour prolonger des échanges entamés lors des Rencontres internationales du dessin de presse de Lyon, organisées par l’association Ça presse en mars 2023.

Deux caricaturistes, deux pays, l’Ukraine pour le premier et la Russie pour le deuxième. Deux trajectoires professionnelles, deux styles graphiques et artistiques, et pourtant le même engagement : lutter contre la désinformation en éveillant l’esprit critique des publics.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Nous employons ici les termes « dessin de presse » et « caricature » comme synonymes, car il n’exi (...)
  • 2 Les propos ont été traduits par Valentyna Dymytrova qui a également rédigé l’ensemble des notes ex (...)

1Dès le début de l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022, les dessinateurs de presse s’emparent de la guerre et contribuent à leur manière à sa mise en récit. En effet, le dessin de presse offre des représentations figuratives d’événements et de personnages par lesquels les dessinateurs commentent l’actualité sans se contenter de la représenter. En mettant l’actualité à la distance de l’humour ou de la satire, le dessin de presse nous demande de réévaluer notre interprétation du réel.

2Comment se fabrique le dessin de presse en temps de guerre ? Quels sont les objets caricaturés et quelles sont les normes graphiques et symboliques appliquées à ceux-ci ? Quel est le pouvoir du dessin de presse face à des images de la propagande et de la désinformation qui prospèrent traditionnellement dans toute situation de guerre ? Quels régimes de vérité, au sens foucaldien, sont mobilisés par ce genre artistique et journalistique en temps de guerre pour transformer le dessin de presse en une arme contre la désinformation ?

3C’est autour de ces questionnements qu’a été conduit cet entretien avec deux dessinateurs de presse de renom, Valdimir Kazanevsky et Denis Lopatin, qui ont accepté cet entretien croisé pour prolonger des échanges entamés lors des Rencontres internationales du dessin de presse de Lyon, organisées par l’association Ça presse en mars 20233.

4Deux caricaturistes, deux pays, l’Ukraine pour le premier et la Russie pour le deuxième. Deux trajectoires professionnelles, deux styles graphiques et artistiques, et pourtant le même engagement : lutter contre la désinformation en éveillant l’esprit critique des publics.

Présentation des dessinateurs

  • 4 Nous utilisons ici le nom de la capitale ukrainienne translittéré de l’ukrainien. L’appellation Ki (...)

5Vladimir Kazanevsky est né en 1950 en ex-République soviétique d’Ukraine. Il est diplômé de l’Université d’État de Kharkiv, spécialisation « radiophysique cosmique », en 1973, et de l’Institut de journalisme de Kyïv4 en 1984. Ses dessins ont été publiés dans de nombreux journaux et magazines dans le monde : Yomiuri Shimbun (Japon), Nebelspalter (Suisse), Eulenspiegel (Allemagne), Courrier international (France) et bien d’autres. Il a remporté plus de 500 prix dans 53 pays dans le cadre de concours internationaux de dessins. Suite à l’invasion russe de l’Ukraine,V. Kazanevsky a dû fuir son pays en mars 2022 pour s’exiler en Slovaquie. Il a reçu en 2022 le Prix international du dessin de presse, le « Kofi Annan Courage in Cartooning Award », de la Freedom Cartoonists Foundation, en partenariat avec Cartoonists Rights Network International (CRNI) et Cartooning for Peace.

6Denis Lopatin est un dessinateur, peintre et illustrateur d’origine biélorusse, résidant en France. Après avoir travaillé en Biélorussie, il a vécu entre 2002 et 2018 en Russie, qu’il a dû quitter pour avoir dessiné une caricature d’une fonctionnaire de l’État russe. Il a travaillé pour différents journaux et magazines comme Znamya Yunosty, Vecherny Minsk, Cultura, Navinki Magazine, Deutsche Welle, Siné Mensuel et Der Spiegel. Il a exposé ses dessins en Russie et à l’international. Il a reçu le prix Marco Soldi du Festival international de la bande dessinée « Comic Fest » de Moscou (2007), le prix Kurtukunst Gallery du 2e Concours de dessin de Berlin (2011), et il a obtenu deux mentions au concours World Press Cartoon (2011).

Dessin de presse dans ses contextes sociopolitiques

Valentyna Dymytrova : Vous êtes tous les deux des dessinateurs de presse et vous venez de pays qui sont aujourd’hui en guerre. Quelle est, selon vous, aujourd’hui la place du dessin de presse dans vos pays respectifs ?

Vladimir Kazanevsky : Dans l’Empire russe, avant la révolution de 1917, la caricature était très populaire, on publiait beaucoup de caricatures et les caricaturistes étaient souvent des peintres professionnels, avec un très bon niveau. Avec l’arrivée des Soviets, le régime soviétique [de 1922 à 1991] a transformé la caricature en outil de propagande, avec la méthode du réalisme socialiste qui était appliquée partout, y compris dans la caricature. Pendant toute cette période soviétique, la caricature a été dépréciée et nivelée par le bas, elle a perdu sa popularité pendant ces quelque soixante-dix ans du régime soviétique. Et avec l’indépendance de l’Ukraine [1991], la caricature ne pouvait pas redevenir tout de suite populaire. Elle reste encore peu estimée, tout comme on garde encore d’autres défauts sociaux hérités de l’URSS, comme la corruption. Même si le peuple ukrainien aime beaucoup l’humour et le rire, la caricature n’est pas aussi populaire en Ukraine qu’en France. Le dessin de presse est important en France, surtout pendant des forums, des congrès, où les dessinateurs travaillent en direct et montrent tout de suite leurs images aux publics. Nous avons la liberté de parole aujourd’hui en Ukraine et il faut développer toute la culture de la caricature.

Denis Lopatin : À partir de 2014, après l’annexion de la Crimée, les dessinateurs russes sont presque tous soit devenus propagandistes, soit ont perdu leur emploi. Les uns se taisent car ils ne sont pas en mesure de résister, d’autres sont partis de Russie. Ce sont des propagandistes qui fleurissent, on les connaît et on se souviendra d’eux. N’importe quel observateur comprend que les Russes n’ont plus de pensée critique, qu’ils sont dans l’esclavage qu’ils le souhaitent ou pas. Ils ne décident pas s’ils veulent la guerre ou la paix. Ils ne décident même pas ce qu’ils doivent croire, parce que la télé leur a tout expliqué. Il n’y a pas d’autre point de vue si tu veux vivre.

V. K. : Denis a raison, c’est très étonnant ce qui se passe en Russie. Lors de la Seconde Guerre mondiale, la caricature au service de la propagande a été très utilisée, elle était très diffusée ; les feuilles volantes étaient diffusées sur les territoires occupés et à destination des soldats allemands ; les caricaturistes allaient rencontrer des soldats soviétiques au front. Ce qui se passe actuellement, c’est que les caricaturistes ne sont pas nombreux, ils se sont rassemblés à Moscou et ont récemment organisé quelques expositions où ils ont critiqué Zelensky. Mais ces expositions n’ont pas connu trop de succès. Dans leurs entretiens aux médias, ces caricaturistes propagandistes se demandent pourquoi la Russie ne soutient pas la caricature, avec seulement quelque deux cents visiteurs des expositions, alors qu’il faudrait montrer cela à tous. Et après, ils prononcent une phrase « sacrée » : il faut que l’État nous soutienne financièrement. L’État les soutenait avant, et aujourd’hui, Poutine considère que ce n’est pas un genre important.

D. L. : Je pense qu’il serait important pour les futurs historiens d’étudier la chronologie de la lente descente vers le totalitarisme qui est concomitante avec l’état d’esprit de Poutine. Comme pour toute personne au pouvoir, l’esprit critique de celle-ci diminue avec le nombre d’années au pouvoir. C’est pour cela qu’on change de dirigeants dans des pays démocratiques. Selon les informations qui ressortaient de temps en temps de l’administration présidentielle, Poutine aimait au départ les caricatures de lui-même quand il s’agissait des caricatures gentilles d’Elkin, qui dessinait Poutine en tant que personnage sympathique qui essaie de diriger le pays. Avec le temps, il a fini par ne plus aimer la caricature, et même Elkin a été déclaré agent de l’étranger et a dû s’exiler en Bulgarie.

La caricature en tant qu’arme

V. D. : Est-ce que l’invasion russe de l’Ukraine en cours a influencé vos pratiques professionnelles ? Avez-vous constaté un changement dans vos manières de représenter le monde à travers le dessin de presse ?

D. L. : La caricature est pour moi le moyen d’exprimer mes sentiments et mes idées. Je travaille pour les autres et non pas pour moi. Mais pendant la guerre, cela est devenu un peu noir et blanc sans nuances. Certains types d’humour et de blagues ont aujourd’hui disparu ou sont devenus dépassés. Par exemple, il y a deux ans, on pouvait faire des caricatures de Zelensky, aujourd’hui cela sera perçu différemment. Aujourd’hui, cela pourrait être interprété dans un autre contexte, comme si tu étais du côté du bien ou du mal. Même s’il y a toujours des raisons pour faire des blagues, ce n’est pas le moment, surtout si tu es lié à la Russie plus que d’autres. Il y a un agresseur et un agressé, il n’y a pas de demi-tons et tu es soit d’un côté, soit de l’autre. Parfois, quand on fait certaines déclarations publiques, à haute voix ou quand on dessine, il nous semble qu’on fait pencher la balance mondiale des forces du bien ou du mal dans un sens ou dans un autre. Et peut-être, à notre insu, on travaille pour un camp adverse quand on le met en scène dans nos images.

V. K. : Pour moi, c’est différent car je pense que la guerre m’a touché davantage. Je n’ai jamais été un caricaturiste politique. Je dessinais de temps en temps des caricatures politiques, si quelque chose me bouleversait, et je dessinais toujours avec des allusions philosophiques. Quand la guerre a éclaté, je me suis transformé. Je suis étonné moi-même. Je ne pouvais plus dessiner autre chose. Mon cerveau a été configuré de cette manière dès les premiers jours de la guerre. Je ne pensais pas que je faisais de la contre-propagande. Je dessinais parce que cela me touchait, c’est tout. Après, on a commencé à me demander ces dessins, et là, j’ai compris que c’est une arme sérieuse.

Figure 1. Dessin de presse de Denis Lopatin, 2022

Figure 1. Dessin de presse de Denis Lopatin, 2022

© Denis Lopatin

V. D. : Une arme sérieuse ?

V. K. : Oui, je me suis rappelé Charlie Hebdo. Après l’attentat terroriste contre cette rédaction en 2015, l’attitude envers la caricature politique dans le monde a fortement changé. On a commencé à davantage faire attention aux caricatures politiques dans le monde entier. Par exemple, lors d’une rencontre des dessinateurs en France, à Cannes, après l’attentat contre Charlie Hebdo, on a été très protégés par des policiers et des hommes armés. J’ai compris à l’époque que la caricature politique est une arme sérieuse. Mes caricatures politiques sont ma contribution pour la victoire. Mais Denis a raison. Il y a quelques mois, une amie peintre à Kyïv m’a dit que si tu dessines des caricatures trop négatives et sarcastiques contre Poutine, tu nourris peut-être son énergie négative, son monde du mal, c’est-à-dire que ces caricatures lui donnent plus de force et le confortent encore plus dans l’idée qu’il est sur une « bonne » voie, une « bonne » voie du mal, et plus il avancera dans sa compréhension philosophique du mal et dans son attitude envers le monde, mieux ce sera pour lui mais pas pour nous. Il ne faut pas oublier que Charles de Gaulle aimait les caricatures de sa personne, les collectionnait, et après il y avait même un album édité avec ses caricatures et Charles de Gaulle l’appréciait beaucoup. Peut-être que Poutine aime qu’il y ait des caricatures méchantes de lui. J’ai donc arrêté de dessiner Poutine comme un monstre méchant pour le ridiculiser davantage en le présentant comme un nain qui fait rire. Je pense que c’est une meilleure voie dans cette situation.

V. D. : Dans la métaphore de l’arme, il y a bien l’idée d’un instrument qui sert à blesser ou réduire un ennemi. Comment voyez-vous l’usage de la caricature comme une arme ?

V. K. : Évidemment, la caricature est une arme puissante mais la question de sa réelle influence sur les populations reste sans réponse, je ne connais pas de recherches scientifiques qui ont répondu à cette question. Quand j’avais fait une exposition consacrée à la guerre à Paris, il n’y avait que les caricatures sur la guerre créées pendant la guerre. Après l’exposition, une Française est venue me voir et m’a dit qu’elle suivait l’actualité de la guerre via les médias, qu’elle savait que l’Ukraine avait été agressée et qu’elle savait que ce n’était pas juste, mais ses réflexions n’allaient pas plus loin. En visitant l’exposition et en regardant mes caricatures, elle m’a dit avoir compris que c’est une guerre atroce, d’une ampleur comparable à la Seconde Guerre mondiale. Elle a dit que maintenant elle va en parler à tous ses amis ou connaissances et aider les Ukrainiens. Cet échange m’a inspiré. C’est pour cela que j’ai dessiné ces caricatures. J’ai pensé qu’au bout d’un an de guerre, j’ai dessiné la guerre sous différents aspects et je n’aime pas me répéter. Cette femme m’a inspiré et je cherche depuis de nouvelles vues et de nouvelles approches de la guerre.

V. D. : S’il fallait définir les actes que vous effectuez avec vos images, quels seraient ces actes ? Vos dessins de presse cherchent-ils donc à dénoncer la guerre et à sensibiliser l’opinion publique internationale ?

V. K. : On peut parler de la dénonciation de la guerre, de l’accusation, de la demande du soutien… Mais pour moi, c’est surtout la participation à la guerre de l’information, c’est un soutien psychologique pour mon peuple, mais aussi c’est une auto-justification de ne pas participer directement dans les combats au sol. Si on le dit en reprenant l’expression de certains artistes ukrainiens, je suis soldat sur le front informationnel. Mais ce sont juste des mots, la façade. En même temps, il est vrai qu’il n’y a pas autant de personnes en Europe qui soutiennent l’Ukraine comme nous l’aimerions. Je le vois en Slovaquie où je me suis exilé depuis le début de la guerre, je le vois en France. Cela me donne envie de montrer davantage mes dessins de presse car je vois que cela marche. Bien sûr, c’est un nombre limité de personnes qui les voient et qui comprennent ce que je voulais dire. Mais à quel point la caricature peut-elle changer le monde ? C’est une vraie question à laquelle je n’ai pas de réponse.

Le dessinateur de presse face à la censure, la propagande et la désinformation

V. D. : Entre censure, désinformation et propagande, comment un dessinateur de presse peut-il se positionner et agir selon vous ?

V. K. : Je pense que, quoi qu’il en soit, on doit toujours exprimer sa propre attitude envers la guerre, sans chercher à correspondre aux attentes des rédactions et des publics.

D. L. : Je ne peux pas donner d’instructions aux caricaturistes sur la manière de manœuvrer entre la censure et la désinformation – chacun a sa propre conscience. Je ne peux que rappeler les exemples de certains artistes de la propagande étatique en URSS qui, pour gagner de l’argent, ont peint des choses auxquelles ils ne croyaient pas eux-mêmes. C’est la situation la plus sombre ; de tels auteurs épuisent rapidement leur créativité. Il faut dessiner des œuvres que vous aurez envie de signer, sinon ce travail vous brûlera de l’intérieur.

V. D. : Justement, quel lien faites-vous entre la désinformation et la propagande en temps de guerre ?

V. K. : L’objectif de la contre-propagande est de démasquer et de dénoncer la désinformation étatique.

Figure 2. Dessin de presse de Vladimir Kazanevsky, été 2022

Figure 2. Dessin de presse de Vladimir Kazanevsky, été 2022

© Vladimir Kazanevsky

D. L. : La propagande est faite de demi-vérités et de vérités sélectives, tandis que la désinformation, c’est du pur mensonge. Un dessinateur peut être engagé dans la propagande pendant longtemps, mais la désinformation est de toute façon immorale et autodestructrice. Dans la presse russe, tout le monde est aujourd’hui obligé de faire de la désinformation. En France, la situation est plus subtile. Pour moi, dans le contexte de cette grande guerre en cours, la position de la communauté professionnelle française des dessinateurs est sensible. La plupart des artistes véhiculent un point de vue qui n’est pas seulement celui de la gauche traditionnelle, il est traditionnellement celui de la gauche soviétique autoritaire. Quand ils dessinent sur l’Intifada – il y a soit une colombe de la paix et le message « Réconcilions tout le monde », en égalisant l’agresseur et le défenseur, soit ils renversent même les rôles et changent le mal et le bien de place –, c’est l’armée israélienne qui persécute les malheureux Palestiniens. Et c’est exactement la même manière de dessiner ce qui se passe en Ukraine, comme si le rédacteur en chef avait une Kalachnikov à l’oreille. Mais ce n’est pas du tout ça, non, ce sont leurs croyances sincères, ils ont été en permanence désinformés pendant de nombreuses années et un tel consensus s’est formé. La réaction à l’agression est alors de souffler des bulles de savon de pacifisme ou de transférer la faute sur la victime.

V. D. : Si je comprends bien, vos dessins sont des formes de résistance face à la guerre, ils agissent quelque part comme contre-propagande face à la désinformation. Dans ce cas, y a-t-il un risque pour un dessinateur de se transformer en un propagandiste pendant la guerre ?

V. K. : Pendant la guerre, le dessinateur politique devient nécessairement un propagandiste. Il est impossible d’être un dessinateur politique indépendant pendant la guerre car la lutte contre l’ennemi est une propagande contre l’ennemi.

V. D. : Qui sont alors les cibles de caricature en temps de guerre ?

V. K. : La cible principale, ce sont des ennemis, mais parfois, il est aussi nécessaire de critiquer des défaillances dans son propre camp, comme condamner la corruption dans l’armée ukrainienne. Caricaturer l’ennemi a aussi pour but de maintenir le moral de ses compatriotes.

V. D. : Quels motifs et quels personnages dominent aujourd’hui dans les dessins de presse consacrés à la guerre ?

V. K. : Je me suis beaucoup documenté sur la place de la caricature dans la propagande militaire. J’ai constaté qu’on représentait surtout les leaders des pays belligérants. On les représentait de différentes manières. Ce qui est intéressant, c’est que la façon dont les dessinateurs allemands représentaient Staline pendant la Seconde Guerre mondiale était la même que celle des dessinateurs soviétiques qui représentaient Hitler. En principe, pas de différences. Aujourd’hui, les Russes font des caricatures de Zelensky et les Ukrainiens des caricatures de Poutine, Poutine comme l’incarnation d’un mal absolu. Par exemple, le symbole Z que les caricaturistes utilisent pour montrer le militarisme de la Russie et le personnage de Poutine, ce sont deux motifs principaux.

Entre tradition et renouvellement

  • 5 Il s’agit d’une tradition soviétique et post-soviétique des représentations graphiques de la Secon (...)

V. D. : Vous vous inscrivez ainsi dans une certaine tradition de représentation de la guerre5 par le dessin de presse. Et tout à l’heure, vous avez évoqué de nouvelles vues, de nouvelles manières de représenter la guerre ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

V. K. : J’ai envie de me distancier de ces symboles et de voir la guerre non pas de l’intérieur mais de l’extérieur. La guerre est un mal mondial dans tous les cas ; même si pour nous c’est une guerre juste, il y a des gens qui meurent. J’ai envie d’approcher la guerre d’une manière plus philosophique et de me distancier des caricatures que j’ai dessinées pendant toute cette année. Aucune des caricatures que j’ai dessinées depuis le début de la guerre ne fait rire, aucune ne porte de message philosophique… Mais je ne peux pas autrement. Le matin, je regarde et lis les nouvelles et j’ai tout mon intérieur qui bouillonne, j’en veux à Poutine, aux Russes qui le soutiennent et je ne peux pas m’arrêter : je dessine. Mais j’ai envie de changer, je n’ai pas envie de m’occuper de propagande.

V. D. : Denis, qu’en penses-tu ? Quel est pour toi le rôle de la caricature en temps de guerre et en particulier par rapport à la désinformation et la propagande ?

D. L. : Je suis complètement en phase avec ce que dit Vladimir. Il y a vingt ans, j’ai écrit un mémoire en culturologie à l’université au sujet de la caricature dans la propagande lors de la Seconde Guerre mondiale. Les caricatures sont chez nous des obusiers sur le champ de bataille informationnelle. Même si elles n’atteignent pas la cible, elles provoquent un certain bruit et l’horreur. Et si elles atteignent la cible, elles l’atteignent. Donc, la caricature joue un rôle très important dans la guerre informationnelle, mais il est important d’avoir suffisamment d’obusiers. Aujourd’hui, il y a moins de caricaturistes parce que les médias de masse les recrutent moins. Pour la plupart des dessinateurs, c’est un loisir et non pas un travail. Des dessinateurs comme Vladimir ou moi, qui vivent grâce aux dessins de presse, ne sont pas nombreux aujourd’hui. Et ceux qui travaillent pour les médias attitrés sont souvent au service de la ligne éditoriale de leur journal. Par exemple, des caricaturistes de L’Humanité dessinent les mêmes choses et souffrent car ils dessinent uniquement le point de vue de leur journal mais ce sont les réalités des médias d’aujourd’hui. Le tir de la caricature doit exister, peu importe si on atteint ou pas la cible. Toutefois, il est important d’avoir beaucoup de tirs. De mon côté, je publie peu de dessins aujourd’hui car je prépare une grande exposition, on verra ce que cela donnera. J’espère que cela sera ma contribution, même si je ne veux pas me comparer avec ceux qui dessinent plusieurs dessins par jour. Moi, je suis parti du côté de l’art pour les générations futures, je veux leur représenter la guerre à travers des caricatures sous forme de tableaux peints à l’huile.

V. K. : C’est très intéressant que Denis ait comparé la caricature avec un obusier, j’aime beaucoup cette métaphore.

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D. L. : Oui, cette question était déjà étudiée par quelques sociologues, qui comparaient des caricatures soviétiques de Koukryniksy6 au nombre de divisions. Cela existait. Par exemple, un certain Efimov7 avait une réelle influence sur ce qui se passait au front. Il avait compris que si on apportait aux soldats plus d’affiches de propagande, ils combattaient un peu mieux.

V. K. : J’aime beaucoup la métaphore de l’obusier car j’ai dans le camp de l’ennemi de très bons guetteurs. Quand ils s’attaquent à l’une de mes caricatures publiées sur Facebook, je comprends que ma cible a été atteinte. Cela veut dire que pour la Russie, cette caricature est efficace.

V. D. : Les différents observateurs de la guerre en cours la comparent avec la Seconde Guerre mondiale. Vous y faites également référence dans vos dessins et vos propos. Qu’est-ce que cette comparaison apporte à la compréhension de la situation en cours ? Avons-nous besoin de cette mise en parallèle ?

V. K. : Pour moi, cette guerre a beaucoup en commun avec la Seconde Guerre mondiale. La propagande russe se base complètement sur la propagande de Goebbels. Poutine a beaucoup emprunté au comportement du dictateur Hitler. La comparaison dans ce contexte apporte beaucoup. On sait que la Seconde Guerre mondiale s’est terminée. On sait aussi comment elle s’est terminée. On peut trouver aujourd’hui des indices que la guerre en cours se terminera avec le même résultat, seulement au lieu du dictateur Hitler, nous avons Poutine. L’Ukraine a été à l’époque agressée de l’ouest par une horde nazie, aujourd’hui elle est agressée de l’est par une horde russe. Il y a beaucoup de parallèles avec la Seconde Guerre mondiale. La Seconde Guerre mondiale et l’invasion russe de l’Ukraine se ressemblent beaucoup pour moi, au moins dans certains aspects.

À la recherche des publics

V. D. : Vladimir, l’exposition que vous avez tenue au Centre culturel de l’ambassade d’Ukraine en France, à Paris, en décembre 2022 s’intitulait « Philosophie de la guerre ». Comment définiriez-vous cette philosophie de la guerre du point de vue du dessin de presse ?

V. K. : Les caricatures ne sont pas seulement des illustrations d’événements, mais aussi une tentative de comprendre les véritables leviers, causes et motifs de la guerre, la psychologie des actions des ennemis, la réaction ambiguë à la guerre de la communauté internationale. En ce moment, mon nouveau livre de dessins, intitulé Les entrailles de la guerre, est en cours d’impression. Il est basé sur les dessins que j’ai créés au cours de cette dernière année et demie. Le principal antihéros du livre est le tyran Poutine. Ce livre peut aussi s’intituler La philosophie de la guerre.

V. D. : Comme on parle des livres, votre dernier roman graphique, The Fall of Dinosauria, a été créé avant l’invasion russe de l’Ukraine et republié pendant celle-ci. Malgré une histoire fantastique, on y retrouve des parallèles avec la Russie en guerre.

V. K. : J’ai écrit et terminé ce livre un an avant la guerre. Les dinosaures étaient un pays fictif dans lequel la société était au départ démocratique et puis la tyrannie est apparue. Les dinosaures sont morts parce qu’ils attendaient qu’un extraterrestre les rende heureux. À l’époque, je n’ai pas du tout pensé à la Russie. Maintenant, la maison d’édition de Kyïv ADEF-Ukraine8 a publié la deuxième édition de ce livre en deux langues : l’ukrainien et l’anglais. Ils ont demandé de mettre en couverture le dessin avec le signe V, qui est l’un des symboles de l’agression russe. Cependant, je n’ai pas dessiné le signe V, mais une coche sur le bulletin de vote. C’est comme ça qu’on arrive à appeler ce livre prophétique, comme s’il prédisait la mort de l’Empire russe. D’ailleurs, la présentation de la deuxième édition du livre a eu lieu à la Biennale internationale de dessins d’humour du 23 juin au 2 juillet [2023], dans la ville de Jonzac, non loin de Bordeaux et en même temps à Kyïv au salon du livre d’Arsenal. Je serais heureux si ce livre était également publié en français.

V. D. : Vous évoquez les expositions, les présentations des livres. Quels sont selon vous les canaux de diffusion qui permettraient aux dessins de presse de trouver leurs publics dans cette lutte contre la désinformation ?

V. K. : Je publie d’abord les nouvelles caricatures sur les réseaux socionumériques et je regarde les réactions. Si les Russes pro-Poutine les critiquent fort, surtout mes collègues, cela m’inspire et m’encourage pour la suite, car je comprends que cela fonctionne. Et puis les avis sur Internet m’orientent un peu. Je peux faire des choses qui me plaisent, mais si je veux faire de la caricature politique, je dois le faire pour le public et non pas exprimer ma vision. Sans cette interactivité avec le public, il est difficile de travailler. Le monde contemporain est organisé de cette manière : sans les réseaux sociaux, de tels événements marquants et tragiques comme la guerre actuelle ne peuvent pas être imaginés. Aujourd’hui, tout est interactif et la guerre est interactive, en direct, c’est pour cela qu’il faut agir vite et les réseaux socionumériques le permettent.

D. L. : Internet ce n’est pas seulement un feedback pour l’auteur, pour comprendre ce qu’il fait et comment les gens réagissent, c’est aussi l’audience la plus importante. Une exposition sera visitée par une cinquantaine d’individus, alors que le compte Facebook peut obtenir jusqu’à plusieurs milliers d’abonnés. C’est le principal champ de bataille.

V. K. : Il y a quand même des journaux avec des grands tirages. Pour avoir des milliers d’abonnés, il faudrait être un influenceur. Il me semble qu’il faut publier et sur les réseaux socionumériques et dans les médias.

La fabrique du dessin de presse

V. D. : Pouvez-vous nous dévoiler un peu la fabrique de la caricature en temps de guerre ? Comment l’idée se matérialise-t-elle dans le dessin de presse ?

V. K. : De mon côté, je suis les actualités mais cela ne veut pas dire que je réagis à tout par une caricature. Cela veut dire que je m’intéresse tout le temps à l’actualité. Trouver une idée de dessin prend pour moi plus de temps que le fait de dessiner. Quand je prends la feuille blanche, je ne fais pas d’esquisse, je dessine directement. Si avec le temps on invente une technologie qui permette de scanner ce qu’il y a dans le cerveau, il ne faudra plus dessiner, on imprimera et ce sera fait.

D. L. : La caricature chez moi apparaît de la même manière, c’est retransmis directement. Je suis comme une imprimante de l’image mentale qui se forme dans mon cerveau. Parmi un millier d’idées, j’en mets de côté neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. Les idées apparaissent tout le temps, mais je manque de temps pour tout dessiner. Je marche dans la rue ou je conduis la voiture, ou je bois du café, l’idée vient, mais je mets beaucoup de côté.

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V. K. : Moi aussi, je mets beaucoup de côté. Je note les idées de caricatures et je me donne du temps, après je reviens là-dessus. Le danger de dessiner tout de suite, c’est de tomber dans quelque chose de subjectif, qui peut empêcher le spectateur de comprendre ce que tu voulais dire. Parfois, quand il faut travailler en urgence, sur la demande de la rédaction par exemple, j’ai peur du subjectivisme. Dans ce cas, je me dis, allons vérifier si cela marche selon la théorie générale de l’humour verbal9. Si cela correspond à cette théorie, c’est très bien, on garde le dessin, après on verra si c’est une caricature efficace. Avant, je testais avec la théorie freudienne de l’humour10 et cela marchait aussi. Mais on la trouve trop encombrante aujourd’hui. Dans les années 1990, le professeur américain Victor Raskin a développé avec des informaticiens un programme basé sur la théorie générale de l’humour verbal. Ce programme créait des blagues à partir des changements de parties d’une autre blague, des éléments qui ne sont pas compatibles mais qui mis de côté provoquaient de l’humour. En effet, parmi ces blagues il y en a eu quelques-unes qui étaient très réussies. C’est comme des mèmes11. Les créateurs des mèmes sont en quelque sorte des caricaturistes, même s’ils ne savent pas dessiner, mais ils manipulent des éléments et les assemblent avec l’aide de l’ordinateur.

D. L. : La caricature est beaucoup incarnée aujourd’hui par des mèmes. Autrefois la photo était perçue comme concurrente de la peinture, mais après elle a suivi sa propre voie. C’est la même chose avec les mèmes qui tirent leur origine de la peinture et de la caricature mais sont devenus un genre à part. La caricature, elle, va aussi poursuivre sa voie, la caricature faite avec les mains sur le papier va continuer à exister. Et je sens même que grâce à l’intelligence artificielle, il va y avoir tellement de mèmes que tout ce qui se fait avec les mains va valoir de l’or.

Dénoncer la propagande par le rire

V. D. : Si l’on revient sur le rôle de la caricature en temps de guerre et tout particulièrement sur son rôle dans la lutte contre la désinformation, quels sont pour vous les ressorts émotionnels de la caricature ?

V. K. : La caricature idéale pour moi, c’est la caricature qui a tout le spectre d’émotions, quand l’individu sourit ou rit d’abord, ensuite devient perplexe, et enfin éprouve l’envie de pleurer.

D. L. : Pour moi, c’est l’intensité émotionnelle, c’est la quantité d’émotions que l’individu éprouve devant l’image. Le plus important c’est que ces émotions soient en phase avec les miennes, avec celles de l’auteur.

  • 12 L’expression « langue d’Ésope » est une expression née au XIXe siècle, dans l’Empire russe, pour d (...)
  • 13 Il s’agit d’une dénomination péjorative de Vladimir Poutine.

V. K. : Je pense à l’approche du dessinateur russe Victor Bogorad qui habite à Saint-Pétersbourg. Aujourd’hui, il utilise la « langue d’Ésope »12 pour dessiner. En 2016, en Ukraine, il a gagné le concours de caricature « On a vaincu Hitler, on vaincra Poutler »13. Cela lui a valu la perte de son poste dans une rédaction où il a passé plus de quinze ans. V. Bogorad a une théorie concernant l’impact émotionnel des caricatures ; pour lui la caricature idéale, c’est celle qui touche aux émotions les plus fortes de l’homme, comme la tragédie et la mort. Si cela fait rire, ce sont les émotions les plus fortes. Je suis d’accord avec lui.

D. L. : La caricature apporte un concentré d’émotions. À la différence du texte ou du discours de l’autre que nous percevons d’une manière critique à travers le filtre du cerveau, l’information véhiculée par une image arrive par nos organes des sens dans le cerveau avec moins de filtres. Nous faisons confiance à ce que l’on voit. Même pour quelqu’un qui a un point de vue opposé ou éloigné du nôtre, s’il voit souvent l’information qui contredit son point de vue, cela pourra le faire évoluer, changer un peu, rejoindre le nôtre s’il voit par les yeux. C’est pour cela qu’il est important d’accompagner le texte d’images, d’illustrations, de caricatures si l’on veut renforcer l’émotion ressentie. Les journalistes cherchent souvent à éviter la caricature. Aujourd’hui, il est dangereux de publier des caricatures car elles blessent toujours quelqu’un. Oui, il y a une possibilité de dissonance quand on voit une caricature qui ne correspond pas à notre perception du monde, à notre « bulle informationnelle ». Si nous servons à quelque chose, c’est à percer cette bulle.

V. D. : Quels sont vos principes déontologiques et choix éthiques ? Existe-t-il des limites que vous posez en termes de sujets ou de formes de représentation graphique, surtout en temps de guerre ?

V. K. : En ce qui me concerne en tant que dessinateur, il existe une autocensure qui touche les normes éthiques et esthétiques. Je ne peux pas par exemple dessiner une caricature dénudée avec le pénis, comme peut se le permettre Charlie Hebdo. Charlie Hebdo n’a pas de limites et je ne connais pas d’autres journaux de ce type-là. Parfois, ils font des caricatures des Ukrainiens que j’ai du mal à accepter.

  • 14 Les terminaisons des noms de famille attribuées aux Ukrainiens.

D. L. : Je me limite à des sujets qui peuvent être perçus différemment dans le contexte actuel. La caricature de Zelensky a aujourd’hui une autre connotation. Il y a trois ans, on pouvait le critiquer et on sait tous pourquoi, par exemple quand il dansait devant Poutine. Aujourd’hui, la situation a changé, il vaut mieux garder cela dans une archive pour les gens du XXIIe siècle qui pourront situer cela par rapport à ce qui était avant et ce qui s’est passé après. La deuxième limite que je me fixe, c’est le recours à des stéréotypes, à des généralisations concernant un peuple, une culture, parce que tout cela est très demandé mais ne correspond pas à l’actualité. Il y a huit milliards de personnes de différentes nations, et chacune a son individualité, chacune est responsable de ses actions et de ses convictions. Quand on généralise, cela devient faux. Vous savez par exemple qu’il y a quatre millions d’Ukrainiens sur le territoire russe qui ont déclaré dans leurs passeports leur nationalité ukrainienne. Et dans la plupart des cas, ces quatre millions font partie de 86 % de la population russe qui croit à la propagande russe. On n’en parle pas d’habitude, mais il y a encore en Russie vingt ou trente millions d’habitants dont le nom de famille se termine par un « o » ou « ouk »14, qui se considèrent Russes, mais sont d’origine ukrainienne. Et eux aussi ont suivi la propagande parce qu’ils ont la télé mais n’ont pas d’Internet ou ils n’ont pas d’esprit critique. Les gens sont différents et j’évite de généraliser.

V. D. : Selon vous, le dessin de presse est-il efficace dans la lutte contre la désinformation ?

D. L. : Ce qui marche ici, c’est la force de frappe. Si on fait de la contre-propagande, il faudrait que ce soit massif, qu’on montre davantage ces images, qu’il y ait plus d’exposition, de diffusion dans les médias et sur les réseaux sociaux, et que tous nos amis diffusent aussi des caricatures réussies qui touchent le peuple et qui permettent à beaucoup de personnes de préciser leur position. Parce que beaucoup sont indifférents avant d’avoir vu les images, les photos ou les dessins qui montrent cette guerre. Cela doit marcher. La quantité d’images diffusées impactera la perception de l’information.

V. K. : Quand je dessine une caricature qui concerne un événement d’actualité qui fait l’objet de la désinformation dans tous les médias en Russie, moi je dessine avec un certain sarcasme ce qui, selon moi, est le plus proche de la vérité. Et si c’est une bonne caricature, qui est complètement en opposition avec l’information donnée en Russie, certains Russes prendront peut-être conscience de la désinformation à laquelle ils sont confrontés en regardant mes dessins. Plus on aura des caricatures réussies, plus elles vont ébranler le régime poutinien, de la même manière que dans les années 1980, les dissidents – y compris les caricaturistes– ont secoué le régime soviétique de l’intérieur en le faisant s’effondrer. Je pense que si on suit cette voie, on arrivera à ébranler ce régime et ce sera la meilleure sortie de la guerre en cours.

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Bibliographie

Doizy, G. (2009). L’histoire du dessin de presse. Dans Quel avenir pour le dessin de presse ? Paris : Éditions de la Bibliothèque publique d’information (p. 5-19). En ligne : http://0-books-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bibpompidou/1265.

Hagège, C. (1997). S. Attardo, Linguistic Theories of Humor. L’Homme, tome 37, n° 142, p. 117-119. En ligne : https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1997_num_37_142_370256.

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Notes

1 Nous employons ici les termes « dessin de presse » et « caricature » comme synonymes, car il n’existe pas de différence sémantique marquée entre ces deux types d’images dans la langue et dans la culture graphique ukrainienne. Par ailleurs, l’expression « dessin de presse » semble s’imposer en France seulement à partir des années 1990. Voir Guillaume Doizy (2009), L’histoire du dessin de presse, dans Quel avenir pour le dessin de presse ? (p. 5-19), Paris : Éditions de la Bibliothèque publique d’information. En ligne : http://0-books-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/bibpompidou/1265. La caricature est en Ukraine un dessin polémique qui exprime un regard personnel du dessinateur sur l’actualité.

2 Les propos ont été traduits par Valentyna Dymytrova qui a également rédigé l’ensemble des notes explicatives.

3 https://rencontres-capresse.com/les-rencontres/.

4 Nous utilisons ici le nom de la capitale ukrainienne translittéré de l’ukrainien. L’appellation Kiev, toujours utilisée en France, renvoie au nom russifié de la ville et au statut colonial de l’Ukraine.

5 Il s’agit d’une tradition soviétique et post-soviétique des représentations graphiques de la Seconde Guerre mondiale.

6 Le pseudonyme désigne le collectif de trois caricaturistes soviétiques. Il s’agit d’un acronyme réunissant le « Kou » de Mikhail Kouprianov (1903-1991), le « kry » de Porfiri Krylov (1902-1990) et le « nik » et le « s » de Nikolaï Sokolov (1903-2000). Le collectif a connu une grande notoriété grâce à ses caricatures de propagande soviétique et antinazie lors de la Seconde Guerre mondiale.

7 Boris Efimov (1990-2008) était un célèbre dessinateur et caricaturiste soviétique. Ses célèbres caricatures de Hitler lui valent pendant la guerre une condamnation à mort par les nazis s’il était capturé.

8 Site de ADEF-Ukraine : https://adef.com.ua/

9 La théorie générale de l’humour verbal proposée par Victor Raskin et Salvatore Attardo en 1991 tente d’expliquer le mécanisme humoristique en termes de sens. Selon cette théorie, un texte est humoristique s’il réunit deux conditions : il est compatible entièrement ou en partie avec deux scénarios sémantiques différents ou alors les deux scénarios sémantiques avec lesquels il est compatible sont opposés et se chevauchent totalement ou partiellement. Les scénarios opposés supposent deux interprétations incompatibles et le texte provoque alors des interprétations différentes selon le scénario mobilisé (voir la recension par Claude Hagège d’un des ouvrages de S. Attardo : S. Attardo, Linguistic Theories of Humor, L’Homme, tome 37, n° 142, 1997, p. 117-119. En ligne : https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1997_num_37_142_370256).

10 Dans la théorie freudienne, le rire libère l’énergie nerveuse accumulée. Cela se produit lorsque le corps accumule de l’énergie pour une certaine action, qui s’avère plus tard inutile en raison d’un changement de circonstances. Les différents types d’activité sur lesquels l’énergie est dirigée provoquent différents types d’humour.

11 « Image, vidéo ou texte humoristique se diffusant largement sur Internet, notamment sur les réseaux sociaux, et faisant l’objet de nombreuses variations » (Le Robert, 2013).

12 L’expression « langue d’Ésope » est une expression née au XIXe siècle, dans l’Empire russe, pour désigner une forme déguisée de formulation, où les pensées sont exprimées avec des sous-entendus et des implicites, en comptant sur l’ignorance des censeurs et la complicité des lecteurs afin d’éviter la censure ou les persécutions.

13 Il s’agit d’une dénomination péjorative de Vladimir Poutine.

14 Les terminaisons des noms de famille attribuées aux Ukrainiens.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Dessin de presse de Denis Lopatin, 2022
Crédits © Denis Lopatin
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/balisages/docannexe/image/1187/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 122k
Titre Figure 2. Dessin de presse de Vladimir Kazanevsky, été 2022
Crédits © Vladimir Kazanevsky
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/balisages/docannexe/image/1187/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 190k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Valentyna Dymytrova, « Le dessin de presse, une arme contre la désinformation ? »Balisages [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 01 février 2024, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/balisages/1187 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.35562/balisages.1187

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