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Dossier : 30 ans après le Web… Big bang dans les institutions de savoirs?

Le Livre et la Toile

Retour sur une fusion controversée
Guillaume Sire

Résumés

En 2017, l’International Digital Publishing Forum, d’où émane le standard EPUB utilisé pour produire des livres numériques, a intégré le World Wide Web Consortium, principale arène de gouvernance du Web. En décryptant la controverse provoquée par ce rapprochement, nous essaierons de comprendre d’où vient, ce qu’est, et ce qu’est devenu – du point de vue politique comme du point de vue technique – le livre numérique. Nous nous baserons pour cela sur des entretiens menés entre 2017 et 2020, ainsi que sur un corpus d’articles et de communiqués de presse, et sur une lecture des documents officiels concernant le standard « EPUB ». Nous tâcherons ainsi de montrer comment la matérialité et le mode de gouvernance du livre numérique sont négociés, et comment cette négociation met en tension l’idée même qu’un livre puisse, ou ne puisse pas, être numérique.

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Texte intégral

Introduction

1Dès le milieu des années 1990, les éditeurs de livres, de magazines, de journaux et de revues scientifiques avaient toutes les raisons de regarder d’un œil inquiet l’arrivée des ordinateurs personnels dans les foyers, et la connexion de ces derniers à l’infrastructure Internet. Le grand public était soudain doté d’un moyen de recevoir, mais aussi de produire et d’échanger des informations à une vitesse sans précédent, pour un coût modique et à l’échelle du globe. Le risque pour l’industrie était de voir le contenu textuel se libérer de sa gangue de papier et voler de ses propres ailes au point que sa circulation deviendrait impossible à contrôler. Leur crainte était comparable à celle que Victor Hugo dans un passage célèbre de Notre-Dame de Paris prête à Claude Frollo : tenant dans ses mains une bible imprimée, l’archidiacre redoute que la pensée jusque-là conservée à l’abri des édifices religieux, ne devienne grâce à l’invention de Gutenberg « volatile, insaisissable, indestructible », qu’elle se fasse « troupe d’oiseaux » et « s’éparpille aux quatre vents », occupant « à la fois tous les points de l’air et de l’espace ».

2Lorsqu’elle s’inquiète de la sorte, une industrie réagit. C’est ce que firent en mai 1999 plusieurs acteurs historiques du monde de l’édition comme Random House, Time Warner Trade Publishing, McGraw Hill et Houghton Mifflin en créant l’Open ebook forum. L’objectif de ce consortium était de développer, de concert avec les entreprises technologiques Microsoft, Nokia, Adobe et Xerox, une suite de protocoles visant à pouvoir contrôler la circulation des contenus textuels sur Internet, et à adapter le marché de l’édition au « cadre de référence » qui était en train de voir le jour, c’est-à-dire à « un cadre frontière propre aux différents acteurs qui collaborent dans une activité technique, aussi bien à la communauté des inventeurs, des ingénieurs et des techniciens qu’à celles des usagers » (Flichy, 2003, p. 123).

3De son côté, le créateur du Web Tim Berners-Lee avait décidé lui aussi de créer un organe destiné à discuter et à stabiliser un cadre de référence (Berners-Lee, 1999). C’est ainsi qu’était né le World Wide Web Consortium (W3C) en 1994, abrité conjointement par les États-Unis (le MIT), la France (l’Inria) et le Japon (l’université de Keio). Mais il fallut attendre la fin des années 1990 pour que celui-ci réussisse à imposer ses standards à tous les acteurs du Web (Sire, 2019). Il n’était pas évident en effet que le succès des protocoles créés par Tim Berners-Lee s’accompagnerait nécessairement du succès de l’organe politique créé pour gérer l’évolution des standards relatifs à ces protocoles. Certains acteurs pouvaient essayer de créer leurs propres standards, sans forcément passer par le W3C dont les membres étaient essentiellement des entreprises issues du monde de l’informatique, qui n’avaient pas les mêmes intérêts, les mêmes valeurs et la même culture que d’autres acteurs intéressés par Internet, en particulier les producteurs de contenus. C’est ainsi que les acteurs historiques du monde de l’édition décidèrent de créer l’Open ebook forum en marge du W3C.

4De cette arène émergerait ce qu’on appelle désormais « livres numériques » (en anglais ebooks). L’idée des acteurs historiques du monde de l’édition était de se démarquer des sites web et des applications Internet, en créant un format de fichier propre aux livres numériques, dont certaines caractéristiques seraient héritées du monde de l’imprimé, et sur lequel ils garderaient la main. Mais voilà que dix-huit ans plus tard, en 2017, l’arène de standardisation formée par les acteurs historiques du monde de l’édition, a finalement fusionné avec le W3C, malgré des cultures extrêmement différentes, et des intérêts parfois contraires.

  • 1 Laurent Le Meur, le CTO EDRLab, à l’occasion du W3C Publishing Summit, en novembre 2017, à San Fra (...)

5Nous reviendrons ici sur les raisons qui ont présidé à la création d’un espace autonome visant à définir et à standardiser ce que pouvait être le « livre numérique », puis sur celles qui ont présidé à la fusion entre cette arène créée par les acteurs historiques du monde de l’édition et l’arène créée par les acteurs historiques des technologies numériques afin de standardiser les protocoles propres au Web. Nous essaierons ainsi de comprendre d’où vient, ce qu’est, et ce qu’est devenu – du point de vue politique comme du point de vue technique – le « livre numérique ». Pour ce faire, nous avons assisté à deux jours de discussion au sein du World Wide Web Consortium, à l’occasion de leur « Technical Plenary and Advisory Committee Meetings », organisé à Lyon en octobre 2018. Nous avons ensuite épluché les archives de leurs listes de diffusion, utilisées pour standardiser conjointement l’epub et débattre, par courriels interposés, de ses finalités. Enfin, ces observations ont été complétées par des entretiens semi-directifs auprès de cinq acteurs : au Syndicat national de l’édition (SNE) Flore Piacentino, chez Editis Virginie Clayssen, directrice de l’innovation, aux éditions de La Découverte François Gèze, président-directeur général, chez Hachette Luc Audrain, responsable support à la numérisation, et à la Bibliothèque nationale de France Sébastien Cretin, expert OCR et formats éditoriaux. Ces entretiens ont tous été enregistrés et retranscris. À partir du matériau ainsi récolté, nous tâcherons de montrer comment la matérialité et le mode de gouvernance du « livre numérique » sont négociés, et comment cette négociation met en tension l’idée même qu’un livre puisse, ou ne puisse pas, être numérique. Nous nous concentrerons ici sur le format de livre numérique « EPUB ». Il existe évidemment d’autres formats (.pdf, .mobi), de même qu’il existe des livres enrichis entièrement composés en html, mais c’est le format « EPUB » ici qui retiendra notre attention, car c’est le principal format de production des fichiers appelés par les éditeurs, à tort ou à raison, « livres »1.

La naissance simultanée de l’IDPF, la liseuse et l’ebook

6Dès le début, même si les arènes étaient distinctes, il semblait y avoir un terrain d’entente possible, dès lors qu’il existait ce qu’en sociologie de l’innovation on nomme « un point de passage obligé » (Callon, 1986). Celui-ci n’était autre que l’HyperText Markup Language : HTML. À des fins d’interopérabilité, les membres de l’Open ebook avaient basé le développement de leurs protocoles sur le standard HTML publié par le W3C. Seulement la connivence s’arrêtait là, pour une raison simple : l’Open ebook utilisait le HTML pour faire autre chose que ce pour quoi il avait été standardisé au W3C. Tandis que les membres du W3C visaient l’interopérabilité, c’est-à-dire le fait de pouvoir émettre et recevoir des informations quels que soient le dispositif physique et le logiciel utilisés pour se connecter au réseau, les membres de l’Open ebook souhaitaient faire en sorte que les fichiers HTML ne soient compatibles qu’avec des dispositifs physiques et des logiciels spécifiques, notamment la technologie softbook, lancée en 1998 par Softbook Press, membre de l’Open ebook forum. Le softbook fut la première liseuse, c’est-à-dire le premier ordinateur créé spécifiquement dans le but de lire du contenu issu de l’édition imprimée et numérisé selon les standards développés par l’industrie du livre. Le standard publié en version 1.0 en 1999 par l’Open ebook forum fut appelé Open ebook Publication Structure (OEBPS).

  • 2 C’est ainsi que le présentait par exemple Steve Potash, Founder, Chief executive officer (CEO) de (...)

7Les membres de l’Open ebook forum essayèrent de rendre soluble dans le réseau non pas seulement l’objet livre mais également les ressorts de certaines stratégies économiques préexistant à Internet, de manière à pouvoir continuer à se comporter en ligne comme ils se comportaient dans les circuits de distribution physique. Il s’agissait d’importer la structure du marché des livres dans l’écosystème numérique, en gardant la main sur le contenant, ses caractéristiques, son prix et ses modalités de distribution. C’est ainsi que naquit l’idée d’un « ebook », c’est-à-dire d’un format de fichier permettant de fixer des limites à un document HTML : un début, une fin, un sommaire, des méta-informations, une pagination, de manière à empêcher les utilisateurs « d’arracher les pages » à leur convenance comme c’était le cas avec les documents HTML qu’on pouvait copier, fragmenter et recomposer à l’envi. Il s’agissait d’instituer une « clôture ». Ainsi « l’ebook » fut-il présenté au départ comme une « extension du livre physique »2. L’enjeu de sa standardisation était informationnel : maintenir la cohérence de l’objet-livre ; et économique : installer des logiciels de gestion des droits d’auteur (appelés Digital Right Management [DRM]) et s’assurer que les réglementations telles que la loi sur le prix unique du livre puissent être appliquées sur Internet.

Nous avions un besoin technique répondant à un besoin éditorial et un besoin commercial. L’ebook répondait à un besoin éditorial d’avoir un contenu, avec un début, une fin, sur lequel on aurait la main, et au besoin commercial d’avoir un format capable de partir dans tous les réseaux de diffusion et d’être lu sur tous les appareils de lecture.

Flore Piacentino, Syndicat national de l’édition

8Les membres de l’Open ebook forum publièrent une version 1.1 de l’OEBPS en 2001, puis une version 1.2 en 2002. En 2005, ils décidèrent de changer de nom pour devenir International Digital Publishing Forum (IDPF). Ils créèrent deux spécifications supplémentaires : Open Packaging Format (OPF) et OEBPS Container Format (OCF) dont l’objectif était de permettre aux éditeurs de contenir chaque ebook à l’intérieur d’un seul fichier. Le contenu textuel numérisé avait ainsi un contenant « soft », le fichier, et un contenant « hard », la liseuse, permettant de faire circuler les contenants soft parmi les contenants hard sans jamais altérer le contenu et en diminuant autant que possible le risque de reproduction illégale. En 2006, une version 2.0 de la norme OEBPS fut publiée. À cette occasion, les membres de l’IDPF décidèrent de rassembler les trois normes techniques – OEBPS 2.0, OPF et OCF – en un seul standard, auquel ils donnèrent le nom d’EPUB 2.0. Au fur et à mesure des étapes, ce standard s’était précisé : on était passé progressivement de ce que le sociologue Patrice Flichy nomme « l’objet-valise », c’est-à-dire d’une phase d’indétermination dans les choix technologiques où tout était encore possible mais où rien n’était encore précis, à un projet concret résultant d’une négociation entre les acteurs concernés : « l’objet-frontière » (Flichy, 2003, p. 226-231).

  • 3 La notion de composite appliquée au livre numérique est reprise à Elsa Tadier (2018). Dans son tra (...)

9Le processus d’innovation se joue sur plusieurs plans simultanément. On n’invente pas un objet comme la liseuse sans mettre au point d’une part, un mode d’appropriation, c’est-à-dire dans notre cas un standard décrivant à la fois le format de fichier EPUB et les caractéristiques que devront avoir les logiciels de lecture « reader », et, d’autre part, un mode de gouvernance propre à cet objet et à ce standard. Il s’agit de former un composite3 mêlant (« indémêlant » faudrait-il dire) matière (la liseuse), logiciel (le reader), contenus (les fichiers), discours (la description du standard), institution (IDPF) et procédure (le mode de gouvernance de l’IDPF).

10Au début des années 2010, le format EPUB développé par l’IDPF, destiné aux liseuses, n’était pas optimal pour les navigateurs et les ordinateurs, les tablettes ou les smartphones. Or même si le marché des liseuses s’était développé (Longhi et Rochhia, 2014), sa croissance était restée marginale par rapport au développement du marché des ordinateurs, des tablettes et des smartphones conçus pour le Web et les applications, c’est-à-dire pour d’autres protocoles que ceux sur lesquels s’appuyaient les procédés de production et de mise en circulation des fichiers EPUB. Par conséquent, le premier problème auquel était censé répondre le travail de l’IDPF n’avait pas été résolu, au contraire : les contenus textuels risquaient plus que jamais d’être copiés et échangés sur le Web, via des dispositifs physiques et des logiciels incontrôlables. Ce serait le cas par exemple des contenus des revues scientifiques, qui seraient bientôt massivement piratés avec l’apparition de la plateforme Sci-Hub en 2011 (Himmelstein et al., 2018). À cette épée de Damoclès suspendue au‑dessus des acteurs historiques du monde de l’édition, s’ajouta bientôt le fait que les ventes de liseuses, après une hausse significative de 2010 à 2013, se mettraient à chuter à partir de 20134.

La convergence des intérêts

11En 2013, inquiétés par les courbes des ventes de liseuses, plusieurs membres de l’IDPF décidèrent de se rapprocher du W3C dans le but d’augmenter la compatibilité de l’EPUB avec les terminaux de lecture indifférenciés et les navigateurs. Cela ne voulait pas forcément dire abandonner le contrôle de la circulation des contenus, mais plutôt renégocier le format des contenants et les modalités d’accès avec des acteurs issus du Web et, plus généralement, du monde de l’informatique, dans la mesure où sur le Web l’omniprésence des pages HTML et des documents PDF risquait de générer un piratage massif. Il ne s’agissait pas autrement dit de détruire « la clôture » (Laborderie, 2018) ou de la rendre plus poreuse, mais de la rendre plus élastique.

12Se rapprocher du W3C, c’était promouvoir le format ouvert EPUB et une certaine vision de ce que pouvait être « le livre numérique », dans l’espoir de supplanter le format propriétaire PDF dans les stratégies des éditeurs – ce dernier n’étant guère qu’une photo numérique des documents, c’est-à-dire un « livre numérisé » plutôt qu’un « livre numérique ». L’IDPF frappa à la porte du W3C pour enrôler davantage d’acteurs dans son cadre de référence, quitte à renégocier la teneur de celui-ci.

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  • 6 En sociologie des techniques, on a l’habitude de dire que les « stratèges » sont ceux, qui en créa (...)

13En 2014, les membres de l’IDPF et le W3C se réunirent à San Francisco pour une conférence au nom évocateur : « Des livres dans un navigateur » (« Books in browsers »). Leur objectif était de « rendre pleinement compatibles le prochain format epub et le Web, de sorte que les livres, les magazines et les journaux en ligne fussent comparables à n’importe quel autre document accessible sur le Web »5. Pour certains acteurs issus du monde de l’édition, il s’agissait d’un renoncement par rapport à l’ambition initiale de l’Open ebook forum, dès lors qu’il leur faudrait accepter les règles fixées par les membres du W3C, et devenir, non plus des stratèges qui dictent les règles du jeu, mais des tacticiens qui s’en jouent, et essayent de faire valoir leurs intérêts même lorsque ceux-ci ne sont pas, ou sont difficilement, conciliables avec ceux des stratèges6.

  • 7 C’est ce qui était dit par exemple sur ce site :

14À partir de 2014, l’EPUB 3.0 fut exprimé en HTML5, le même standard que celui qui était en train d’être normalisé par le W3C, de sorte que certains observateurs diraient que l’EPUB n’était pas « un livre numérique » en fin de compte mais un « site web dans une boîte »7. Nous voyons le danger ici : en renégociant la teneur de leur cadre de référence dans le but de le rendre compatible avec celui du W3C, les éditeurs cherchant à traduire la forme « livre » dans l’écosystème numérique risquaient de renoncer à ce qui en faisait sa spécificité, au point d’en faire autre chose, et de trahir, plutôt que de traduire, l’objet qu’ils entendaient préserver. L’idée n’était plus autrement dit de créer et d’échanger des livres via Internet, mais de transformer les livres en sites web. À partir de 2015, l’IDPF se mit également à travailler à un nouveau format appelé « Portable Web Publication », lequel, contrairement à l’EPUB essentiellement destiné aux liseuses, serait créé en priorité pour les navigateurs.

La vision des gens du W3C, c’est que tout doit se passer en ligne. Le contenu n’est pas échangé sous la forme d’un fichier mais lu au fur et à mesure. Ce n’est pas du streaming au sens technique, mais c’est du streaming au sens fonctionnel. Selon certains du W3C, qui plus est, il faut non seulement que tout se passe en ligne, mais aussi que tout se passe dans un navigateur.

Laurent Le Meur, CTO EDRLab

15En mai 2016, l’IDPF proposa à ses membres de fusionner avec le W3C. Un vote fut organisé dont il ressortit 72 voix en faveur de la fusion, 10 voix défavorables, 4 votes blancs et 48 abstentions (les membres de l’IDPF étaient exactement 130). Cette fusion fut annoncée en grande pompe à l’occasion de la « Book Expo America ». Une telle fusion aurait été impensable quelques années plus tôt, en raison des trop grandes divergences entre les idéaux de certains pionniers du W3C, favorables à la libre circulation des informations, et des éditeurs désireux de contrôler la mise en circulation de leurs œuvres. Seulement les temps avaient changé, et Tim Berners-Lee était lui-même prêt à davantage de compromis pour ramener les internautes ayant tendance à utiliser de plus en plus les applications propriétaires, vers les navigateurs, c’est-à-dire vers le Web. Ce fléchissement de la part de son créateur avait déjà abouti à des changements majeurs au sein du W3C, dont certains acteurs historiques comme la Electronic Frontier Foundation, attachés à la libre circulation des contenus, avaient claqué la porte, tandis que d’autres, et notamment le puissant lobby de producteurs de cinéma Motion Picture Association of America, y faisaient leur entrée (Sire, 2017).

16La fusion entre l’IDPF et le W3C fut rendue possible étant donné les avancées effectuées par le HTML du côté du W3C, standardisé dans sa version HTML5, et par l’IDPF de l’autre, qui venait de publier la version « EPUB 3 » de son procédé. Les sites web pouvaient ainsi adopter certains traits qui jusque‑là avaient été propres aux « livres numériques » notamment en matière de contrôle des modalités d’accès par DRM et d’accessibilité pour les malvoyants et les aveugles, tandis que les livres numériques pouvaient adopter certaines caractéristiques qui jusque-là avaient été la marque de fabrique des sites web, notamment l’interactivité, et la présence de son et de vidéo.

Si la convergence s’est faite et la fusion s’est opérée, c’est pour des raisons assez pragmatiques. En passant au HTML5 d’un côté, et en passant de l’EPUB 2 au EPUB 3 de l’autre, sur le plan logiciel, sur le plan XML, les problématiques étaient de plus en plus identiques. Donc plutôt que de développer chacun ses trucs et ses machins dans son coin avec les problèmes éventuellement ultérieurs de compatibilité, il n’était pas illogique de dire que nous allions essayer de fusionner nos recherches, nos travaux de développement, pour arriver à des outils communs qui permettraient des déclinaisons sur différents types de plateformes.

François Gèze, P. D.-G. des éditions La Découverte

Mais une fusion controversée, donc instable

17Un cadre de référence, ce n’est pas simplement un objet, une institution ou une procédure permettant à cette institution de définir les modalités de mise en forme et de mise en circulation de cet objet ; c’est aussi un ensemble de discours, véhiculant des valeurs, des imaginaires, des projections, et parfois des fantasmes ou des phobies, faisant partie intégrante du cadre de référence et dont le composite portera, de ce fait, l’empreinte. En observant les discours produits au moment de la fusion entre l’IDPF et le W3C, et en particulier les arguments avancés pour ou contre, il est possible de distinguer au moins six pierres d’achoppement exprimées sous forme de questions : qui standardise ? A-t-on vraiment besoin d’un standard ? Comment les rôles sont-ils attribués ? Qui défend les intérêts des lecteurs de livres ? En vertu de quoi ? Quels sont les résultats attendus ?

18L’idée ne sera pas ci-après de répondre à ces questions, mais de montrer au contraire comment les acteurs buttent lorsqu’ils tentent eux-mêmes d’apporter, et d’imposer, une réponse. Nous verrons que pour chacune d’entre elles la tension n’est jamais liée uniquement au procédé standardisé et aux modalités de sa gouvernance, mais aussi à la définition même de ce qu’est « un livre », et de ce que devrait être une politique industrielle dès lors qu’elle est consacrée à la production et à la mise en circulation d’un tel objet. Ces pierres d’achoppement sont d’autant plus intéressantes à dégager dans notre cas qu’elles sont constitutives, en tant que telles, du « livre numérique ». Elles forment en effet ce que Bruno Latour nomme une « ligne de front » (Latour, 2010) c’est-à-dire une ligne de démarcation conceptuelle le long de laquelle se confrontent les « programmes d’action » des acteurs impliqués, et dont dépend la nature du cadre de référence tout entier, et du composite qui y est négocié.

Qui standardise ?

19À chaque fois qu’un changement a lieu en matière de politique de standardisation, la première question qui se pose pour les acteurs concernés est aussi simple à formuler qu’angoissante à appréhender : « Comment le pouvoir sera-t-il distribué et exercé ? » (Russel, 2011, p. 160). Dans le cas de la fusion de l’IDPF et du W3C, cette question a évidemment occupé une place centrale dans les débats. Aussitôt qu’ils eurent vent du projet de fusion, de nombreux membres de l’IDPF émirent leurs craintes à l’idée de voir leur pouvoir dilué dans un organe au sein duquel la question des livres numériques ne serait pas la priorité.

20Les opposants à la fusion placèrent dos à dos les intérêts des « book people » à ceux des « web people ». La question était de savoir pour les éditeurs, les auteurs et les diffuseurs, s’ils pourraient discuter de l’avenir du livre avec des acteurs dont le livre n’était ni le cœur de métier, ni le souci, ni la culture.

Le transfert de la spécification epub dans les mains du W3C met en danger l’avenir du livre. Les membres du W3C qui travaillent sur la publicité, les cartes de crédits (…) ou encore les technologies embarquées de l’industrie de l’automobile et sur plus d’une cinquantaine d’autres types de sujets qui n’ont rien à voir avec les livres, ces gens-là vont contrôler le futur des livres.

Steve Potash, Founder, CEO d’OverDrive, 2016

21Les acteurs historiques du monde de l’imprimé avaient compris que ce n’était pas parce qu’ils avaient été les premiers à avoir l’idée de standardiser un format ouvert de « livres numériques » que leur avis en la matière prévaudrait au sein du W3C une fois la fusion consommée. En effet, comme l’avait souligné Éric Brousseau dès 2001, sur Internet, en matière de standardisation, « à partir du moment où plusieurs groupes d’intérêt participent au réseau, il n’y a aucune raison pour que les préférences des "premiers entrants", des plus puissants, ou des mieux organisés, s’imposent » (Brousseau, 2001, p. 361). Ils redoutaient donc à juste titre d’être dépossédés de leurs prérogatives, et de voir leur avis noyé dans la masse des avis exprimés par des acteurs qui n’avaient ni la même définition de l’objet livre ni la même vision du rôle qu’il était censé jouer en société, pas plus qu’ils n’avaient les mêmes intérêts économiques à faire valoir.

22Certains acteurs pointèrent du doigt le fait que le rapprochement du W3C et de l’IDPF était moins une fusion qu’une absorption du petit par le gros :

Ce n’est pas une fusion dans le sens traditionnel du terme, mais plutôt la dissolution de l’IDPF et de l’epub dans une entité dont le livre n’a jamais été la préoccupation. C’est comme lorsqu’une grande entreprise rachète une petite, si ce n’est que là ça ne lui coûte rien.

23Du côté des partisans de la fusion, on prétendait qu’il serait contreproductif de travailler chacun de son côté à un standard de publication sous prétexte qu’on n’avait pas la même culture, cela parce que d’un côté comme de l’autre on cherchait à standardiser un format qui puisse convenir aux deux côtés à la fois. Le risque d’une telle situation était que l’un des deux côtés réussisse à imposer son standard, auquel cas les acteurs enrôlés de l’autre côté – les « perdants » – auraient travaillé pour rien et n’auraient pas fait valoir leurs intérêts.

24Au sein du W3C, l’IDPF donna lieu à la formation de trois groupes de travail : un groupe de standardisation auquel seuls les membres du W3C peuvent participer (Publishing Working Group) et cinq groupes de discussion ouverts aux non-membres : un payant (Publishing Business Group) et quatre gratuits (EPUB 3 Community Group, Publishing Community Group, BD Comics Manga Community Group et Synchronized Multimedia for Publications Community Group). Certains partisans de la fusion – ceux-là qui précisément avaient espéré pouvoir mêler leurs intérêts à ceux des acteurs historiques du W3C, quitte à faire des concessions – regrettèrent après coup que ces groupes composent un ensemble qui ne soit pas très différent de l’IDPF. En fait, il semblerait qu’il n’y ait eu ni fusion ni absorption – mais greffe. Les acteurs historiques du monde du livre avaient beau être membres du W3C, ils y restaient entre eux, et ne pouvaient pas dialoguer ou coopérer avec les entreprises issues du Web comme ils l’avaient d’abord espéré.

Chacun est resté en train d’attendre l’autre. Le groupe CSS par exemple est resté en train d’attendre que les gens du publishing viennent dans le groupe CSS, et les gens du publishing attendaient que les gens du CSS viennent dans le groupe publishing. Donc tout le monde se regarde et attend, et ça fait deux ans que c’est comme ça.

Laurent Le Meur, CTO EDRLab

25La fragilité du cadre de référence n’est pas liée à de la mauvaise volonté, mais plutôt à une difficulté, pour les acteurs historiques de monde de l’édition, à intéresser les acteurs historiques du Web à leurs problématiques. Elle est également due au fonctionnement interne du W3C. En son sein, les groupes de travail de l’édition et du CSS sont étanches l’un à l’autre, chacun attendant que l’autre vienne vers lui, et accepte les règles du jeu fixées par lui (chaque groupe ayant sa propre charte de fonctionnement).

26Outre ce problème de sectorisation, qui fait regretter aujourd’hui à certains acteurs historiques de l’IDPF la fusion avec le W3C, il se trouve que l’organe greffé a perdu en substance, sans doute à cause du prix d’adhésion. L’adhésion au W3C peut coûter jusqu’à 68 000 euros par organisation et par an, or elle est nécessaire pour participer au « Publishing Group » dont émane le standard officiel EPUB.

A-t-on vraiment besoin d’un standard ?

27Les acteurs venus de l’univers des technologies numériques ne voient pas tous l’intérêt qu’un livre puisse exister numériquement, dans une seule capsule zip. Certains y sont même réticents étant donné les problèmes techniques que cela peut engendrer :

En fait un livre numérique sous format epub c’est un mini site web qui est dans une application. Tout ça à déboguer c’est l’horreur. Mon cas d’usage, c’est un guide touristique. Pourquoi avoir un guide touristique dans un livre numérique alors que je peux avoir un guide touristique sur une belle page HTML classique ? Un epub, c’est une page HTML qui est lue dans un lecteur. Pourquoi vouloir sortir du site web ? Pourquoi vouloir créer un livre numérique qui n’est finalement qu’un site web ? Je ne comprends pas.

Cyril Labordrie, programmeur, EDR Lab

28Dans cet extrait d’interview, on voit comment d’abord le programmeur règle son compte au vocable « livre », en prétendant qu’un « livre numérique » en fait c’est un site web, point. Une fois ce glissement sémantique opéré, il peut regarder l’EPUB comme un site web, et dire que, de ce point de vue, il n’est pas fonctionnel, un répertoire HTML serait préférable. Évidemment, si le « livre numérique » n’est qu’un site web, ce ne peut qu’être un mauvais site web. Nous touchons là une fois encore à nos deux questions fondamentales de notre étude – qu’est-ce qu’un livre ? un livre peut-il être numérique ? – que nous pouvons formuler en une seule : si jamais un livre ne peut pas devenir numérique sans devenir un site web, alors en quoi devrait-il être différent de n’importe quel autre site web ?

29Le directeur technique d’EDRLab Laurent Le Meur, quand on l’interroge à ce sujet, précise que l’EPUB fait quelque chose que les sites web sont incapables de faire, et qui est peut‑être précisément ce qui en fait un « livre numérique » : la pagination. Certains lecteurs, même en ligne, veulent avoir l’impression de tourner les pages d’un codex plutôt que de dérouler (« scroller ») un rotulus. Nous retrouvons ici un point important : malgré l’absence de volume, l’EPUB présente des pages qu’on a l’impression de tourner. Ce faisant, non seulement il imite le livre imprimé, mais surtout il rend possible une délimitation dans l’espace et une rupture visuelle qui le différencie d’un site web classique, de sorte que si l’EPUB comme certains le prétendent « n’est rien d’autre qu’un site web », force est de constater qu’il s’agit dans ce cas d’un site web particulier : « un site web clôturé et paginé ».

30D’autre part, si le livre numérique n’est rien d’autre qu’un site web, alors le reader n’est-il rien d’autre qu’un navigateur installé sur une liseuse ? Et dans ce cas, faut-il créer des readers spécifiques pour les EPUBS, ou bien se contenter des navigateurs existants (ce qui reviendrait pour les acteurs historiques du monde de l’édition à déléguer une partie de leur pouvoir – « pouvoir de faire » et « pouvoir de faire faire » – aux propriétaires de navigateurs) ? Pour résoudre cette question épineuse, une solution a été trouvée au W3C en 2017, prévoyant que les EPUBS continuent d’être adressés à des logiciels spécifiques, les readers, tandis qu’un autre format, la « Web publication », ou « WP », serait adressé aux navigateurs web classiques. Les fichiers WP sont des sites web dans une capsule zip, tandis que les fichiers EPUBS sont des « livres numériques », destinés à conserver autant que possible les caractéristiques d’un livre. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de garder les frontières du document, respecter son intégrité et conserver sa qualité de produit fini, en instaurant une clôture qu’on ne trouve pas sur les autres sites web, et en effectuant une pagination qui les rapproche, visuellement, de l’univers de l’imprimé.

31La fusion entre l’IDPF et le W3C a ainsi abouti à une traduction du projet de l’un pour le rendre compatible avec le projet de l’autre, et trouver un terrain d’entente. Ce n’est pas pour autant qu’une entente a été trouvée. Les tensions demeurent. La traduction est loin d’être parfaite. Le cadre de référence est fragile. En témoigne l’exemple de l’éditeur scientifique Wiley qui a participé très activement à l’élaboration du format « Web Publication » mais qui, finalement, ne l’a pas implémenté pour ses revues scientifiques.

Comment les rôles sont-ils attribués ?

32Il n’y a pas de cadre de référence sans ce qu’en sociologie des sciences et des techniques on appelle « l’enrôlement » (Callon, 1986). Une fois les acteurs intéressés par le projet « EPUB » et prêts, par conséquent, à y contribuer, chacun doit se voir attribuer un rôle, accepter ce rôle et s’y tenir. Or la définition des rôles, et leur dénomination, peut rapidement devenir problématique, et gêner, ou empêcher, cette étape de « l’enrôlement » pourtant nécessaire à la traduction. Chez les acteurs historiques du monde du livre et chez ceux du monde du Web, nous l’avons déjà dit, les mots utilisés pour désigner les rôles sont parfois les mêmes (éditeur, auteur, diffuseur) sans que les fonctions que recouvrent ces vocables soient exactement comparables, de sorte que l’attribution des rôles peut être « brouillée » lors du passage de l’écosystème de l’imprimé à celui du numérique (Jeanne-Perrier, 2006, p. 111). Or il se trouve précisément qu’au moment de la fusion de l’IDPF et du W3C plusieurs membres de l’IDPF ont reproché aux membres du W3C de ne pas avoir la même définition qu’eux des termes « publication » et « publisher ».

Si vous assistez à des conférences dans le monde de la technologie, vous allez vous rendre compte que là-bas le mot “publisher” est employé pour à peu près n’importe quelle entreprise qui publie des données sur Internet. Les publicitaires en particulier utilisent ce terme pour désigner n’importe quel hébergeur de contenu. C’est important de savoir ça étant donné la discussion qui est en train d’avoir lieu concernant l’avenir des formats de publication électronique et des normes techniques régissant l’activité de publication.

33Les partisans de la fusion ont de leur côté cherché à désamorcer tout ce qui avait l’air de créer une opposition entre d’un côté les « publishers » et de l’autre les « technologists », prétendant qu’à l’ère du numérique, il n’y avait plus aucune raison d’établir une dichotomie aussi tranchée. Ils essayaient ainsi de reprendre la main, pour que l’enrôlement puisse avoir lieu malgré tout :

Il faut en finir avec les labels « technologist » et « publisher ». Cela aboutit à une mentalité de type "nous versus eux" qui n’aide pas les choses à avancer. Chaque publisher a parmi ses employés des ingénieurs intéressés par les nouvelles technologies (…). Chaque site web est d’une manière ou d’une autre comparable à un « publisher ». Il s’agit de travailler ensemble, et non pas de mener une bataille dont l’un de nous sortira gagnant8.

34Cette question du rôle qu’on assigne aux acteurs, et du nom qu’on assigne à ce rôle, donne lieu à une opposition qui peut sembler frontale dans certains discours, et dont l’enjeu paraît capital, dans la mesure où l’idée même d’un « livre numérique » ne pourra être stabilisée que si les acteurs concernés se mettent d’accord à la fois sur ce qu’est l’objet, et sur le rôle joué par chacun d’eux dans sa fabrication et sa diffusion. On n’imagine pas l’industrie du livre imprimé se disputer à propos du rôle de « l’imprimeur » dès lors que, dans leur cas, le cadre de référence, précisément, est stabilisé, et qu’ils sont d’accord d’une part pour dire que ce qu’ils travaillent à produire et diffuser sont des livres, et d’autre part pour définir le rôle joué par chacun d’entre eux vis-à-vis d’un tel objet.

35Ce problème de définition du terme « publisher » risquait d’aboutir à une situation dans laquelle les acteurs issus du monde des technologies auraient eu leur mot à dire concernant des sujets historiquement liés au monde de l’édition, sans que la réciproque ne soit forcément vraie :

Une des questions qui restent sans réponse est liée au fait de savoir à quels groupes de travail au sein du W3C les éditeurs venus de l’IDPF pourront participer en tant que membres actifs. Cela conduit à la question de savoir ce qu’est exactement un “publisher”. Par exemple, le CSS et l’accessibilité seront des sujets dont nous pourrons discuter parce qu’ils nous concernent, mais qu’en est-il au juste de l’authentification, de la sécurité, du contenu multimédia ou de la gestion des données ? Ces sujets sont de plus en plus importants pour les éditeurs de notre communauté et ne devraient pas être disjoints de ce que considère être aujourd’hui l’activité de publication, y compris traditionnelle.

Au nom de qui (de quoi) ?

36La controverse a également porté sur la capacité de chaque acteur à parler au nom des lecteurs, et à défendre leurs intérêts. Il s’agit là d’une stratégie classique de l’argumentation, consistant pour une entreprise à se faire le porte-parole de ses clients, comme si l’acte d’achat était aussi un vote pourvoyeur de légitimité. Ce faisant, les éditeurs réticents à la fusion sous‑entendaient qu’une fois que celle-ci aurait eu lieu, plus personne ne serait à même de défendre et de garantir les intérêts de lecteurs de livres, de revues et de journaux :

Cette fusion menace la protection des intérêts des lecteurs. Le W3C est occupé à promouvoir le Web, mais les ebooks ne sont pas des sites web. Quand l’IDPF n’existera plus, qui défendra les lecteurs de livres numériques ?9

37Tandis que les adversaires de la fusion se faisaient les porte-parole des lecteurs, les défenseurs de la fusion se firent quant à eux les porte-parole du temps lui-même, du progrès, et de la marche de « l’Histoire ». Tim Berners-Lee en personne, en annonçant la fusion entre l’IDPF et le W3C, n’hésita pas à dire aux éditeurs issus de l’imprimé : « Votre principal business, c’est de rester dans le business. (…) Publier des livres sur le Web n’est pas un risque : c’est le futur ». Selon ce type d’argument, les acteurs historiques du monde du livre seraient donc acculés à l’Histoire. Le futur existe déjà, l’Histoire nous y précipite, et nous n’avons pas d’autre choix que d’accepter de sauter dans ce précipice où tôt ou tard nous tomberons de toutes les manières. Soit les éditeurs coopèrent, en acceptant les termes de l’accord gracieusement proposé par les « ambassadeurs du futur », soit ils mourront, demain, tout à l’heure, et dans ce cas, eh bien, tant pis pour eux. Les partisans de cette approche téléologique sont parfois allés jusqu’à prétendre que « la fusion de l’IDPF et du W3C était un des plus importants développements qui ait eu lieu dans les 500 dernières années d’histoire des efforts des êtres humains visant à faire parvenir des informations au plus de gens possible, où qu’ils vivent, et quelques soient leurs conditions de vie »10.

38Au moment d’annoncer la fusion, aussi bien du côté de l’IDPF que de celui du W3C, l’EPUB fut donc présenté non pas comme un livre mais comme le remplaçant des livres. Tim Berners-Lee donna l’exemple du manuel scolaire qui grâce au Web pourrait être enrichi par des vidéos, des images et des données originales, et pourvu d’une « plus grande authenticité et d’un environnement pédagogique plus engageant »11.

Quels sont les résultats attendus ?

39Les partisans de la fusion et ses opposants ne prévoyaient évidemment pas la même chose. Tim Berners-Lee résumait les arguments en faveur de la fusion en quatre points :

  1. permanence, sous prétexte que les standards du Web contrairement à ceux de l’IDPF resteraient compatibles avec les technologies du futur ;
  2. interopérabilité, c’est-à-dire le fait pour les contenus de pouvoir être lus sur n’importe quel dispositif ;
  3. usage des liens hypertextes, c’est-à-dire la possibilité de faire appel depuis un contenu affiché par un reader à n’importe quel autre contenu présent sur le Web ;
  4. traçabilité, et notamment la possibilité d’implémenter des systèmes des référencement du type DOI et ISBN pour les livres numériques, et des identifiants uniques pour leurs auteurs12.

40Du côté des opposants à la fusion, on pointa du doigt le fait que certaines caractéristiques techniques indispensables à l’EPUB risquaient d’être perdues si on créait des fichiers à destination des navigateurs. Ce serait notamment le cas de la représentation des symboles mathématiques, présents dans de nombreux livres, notamment les manuels scolaires. Il se trouve en effet que les navigateurs n’avaient pas implémenté le standard MathML, mis au point par les éditeurs dans le but d’afficher correctement les symboles mathématiques dans les livres numériques. Le fait même que les concepteurs de navigateurs ne se fussent jamais souciés d’implémenter ce standard constituait selon certains un argument en défaveur de la fusion, dans la mesure où c’était à leurs yeux la preuve que leurs contraintes spécifiques n’avaient jamais été prises en compte par les acteurs historiques du Web13.

41Nous avons là une dernière pierre d’achoppement relative aux résultats attendus de la fusion. Certains pensent que même s’ils n’ont pas été tout de suite atteints, ces résultats attendus étaient les mêmes de part et d’autre, quand d’autres pensent que l’objectif poursuivi par l’IDPF était trop éloigné, dès le départ, de celui poursuivi par le W3C, pour pouvoir un jour obtenir avec l’EPUB des résultats satisfaisants tant du point de vue des anciens de l’IDPF que de celui des membres historiques du W3C. L’idée de créer un format « Web Publication » (WP) vient précisément de ce type d’argument. Ainsi en effet, il y a l’EPUB d’un côté et le WP de l’autre, basés sur un socle commun mais prévoyant des modalités d’exécution différentes, de sorte que l’EPUB puisse satisfaire les acteurs issus du monde de l’imprimé, et que le WP puisse contenter les acteurs issus du monde du Web.

Conclusion

42L’histoire de la standardisation du fichier EPUB, et de la fusion entre l’institution chargée de sa standardisation et celle chargée de la standardisation des protocoles du Web, ainsi que les discours ayant promu ou au contraire vitupéré cette fusion, nous ont renseigné sur plusieurs points cruciaux. Nous avons appris comment les éditeurs issus du monde de l’imprimé ont d’abord créé leur propre structure, désireux d’avoir ainsi la main sur le cadre de référence et d’étendre le monde du livre aux technologies numériques sans y mêler ses institutions. Ils mettaient ainsi toutes les chances de leur côté pour que le fichier EPUB donne bel et bien naissance à des « livres », dès lors qu’ils n’avaient eux-mêmes jamais rien prétendu produire d’autre. Seulement, il s’est avéré après une dizaine d’années d’existence que ce cadre de référence était trop « à côté » de l’écosystème numérique. Certes, le standard EPUB permettait de produire des informations comme les éditeurs l’entendaient, et de contrôler les modalités de circulation d’une part, et l’intégrité de la clôture d’autre part, mais l’immense majorité des éditeurs préféraient créer des PDF, c’est-à-dire des livres numérisés, plutôt que d’investir dans les ressources humaines et techniques qui auraient permis de produire et de diffuser des EPUBS. D’autre part, les liseuses, qui font elles aussi partie intégrante du « composite », se vendaient trop peu, notamment parce qu’elles ne permettaient pas de naviguer sur le Web grâce à des navigateurs, contrairement aux tablettes et aux smartphones. Il fallait donc créer des formats compatibles avec les ordinateurs, tablettes, smartphones et navigateurs et/ou un navigateur compatible avec les liseuses. En outre, les éditeurs issus du monde de l’imprimé et investis dans l’activité de standardisation comprirent que s’ils continuaient à standardiser de leur côté, ils ne réussiraient pas à faire en sorte que les usagers se tournent vers eux, pas plus qu’ils ne parviendraient à convaincre les autres éditeurs (ceux qui ne se mêlent pas de standardisation) de laisser tomber le PDF et les autres formats (le « .mobi » d’Amazon) pour produire des EPUBS. Il fallait donc élargir le cadre de référence, en le fusionnant avec un autre, plus solide et plus technologique. Cela ne se ferait pas cependant sans renégocier la matérialité du « livre numérique », ainsi que ses modalités de production et de mise en circulation, et renégocier, de surcroît, son mode de gouvernance, de sorte que la question « est-ce encore un livre ? » deviendrait plus problématique qu’elle ne l’avait été dans les premiers temps.

43Le recours au HTML pour encoder l’information de l’EPUB encourageait la fusion, puisque le HTML était standardisé au W3C, mais n’était pas sans créer, ce faisant, une con-fusion, dès lors que le HTML avait été standardisé pour les sites web et une navigation horizontale, sans clôture, non paginée, dont le format EPUB était censé prendre le contrepied en donnant naissance au « livre numérique ». Cette confusion se retrouve très bien dans les discours. Nous avons vu notamment que la définition de l’EPUB y oscillait entre « livre numérique » accessible en streaming et site web paginé téléchargeable.

44La question de la définition et de la distribution des rôles dans l’écosystème du soi‑disant « livre numérique » montre bien comment la ligne est brouillée entre les acteurs issus du monde des technologies, qui ont des utilisateurs, et les acteurs issus de l’imprimé, qui ont des lecteurs. C’est sur le terme « publisher » que les acteurs se sont plus écharpés. Celui-ci a moins empêché le cadre de référence d’exister qu’il n’a cristallisé une ligne de front l’empêchant de se stabiliser. Nulle part le risque que la « traduction » de l’objet‑livre dans l’écosystème numérique ne devienne une « trahison » n’a été aussi visible. En passant de l’imprimé au numérique on garde les mêmes mots, mais on les définit parfois autrement ; aussi peut-on se demander lorsque certains acteurs issus du monde des technologies évoquent le « livre numérique » si c’est parce qu’ils désignent effectivement un livre, ou bien parce qu’ils entendent donner à ce vocable une nouvelle définition. En se déplaçant de la métaphore corporelle vers la métaphore industrielle, et parce que l’objet qu’il désignait s’est métamorphosé, c’est peut-être le mot « livre », après tout, qui a fini par devenir lui-même une métaphore.

45Du point de vue politique, le risque pour les acteurs issus de l’imprimé, dans le nouveau cadre de référence institué par la fusion, est d’être supplantés de fait par les acteurs issus du monde des technologies et occupés à standardiser au W3C les protocoles HTML et CSS, sur lesquels repose le protocole EPUB. En effet, lorsqu’ils participent aux groupes de travail concernant ces protocoles, les éditeurs et distributeurs de livres ne sont pas assez écoutés à leur goût ; pourtant ils doivent y participer pour éviter de devoir subir, dans leur propre groupe de travail, des décisions prises par des acteurs dont les intérêts n’ont rien à voir avec les leurs. Que faire ? Participer au groupe de travail du HTML ou à celui du CSS, c’est à double-tranchant : soit ils finiront par être entendus, et dans ce cas ils auront bien fait, soit ils ne seront pas écoutés mais donneront par leur présence une légitimité aux autres membres du groupe, lesquels pourront dire : « les éditeurs et distributeurs de livres étaient là, ils ont participé à la discussion, c’est donc qu’ils sont d’accord avec le consensus qui en est ressorti ».

46Nous avons vu comment, pour être écoutés, les acteurs issus du monde de l’imprimé essayaient de s’instituer comme les porte-parole des lecteurs de livres, de revues et de journaux ; mais nous avons aussi vu comment certains membres du W3C, y compris son fondateur, opposaient à cette tentative de légitimation l’intérêt des utilisateurs d’Internet dans leur ensemble, que le W3C est censé défendre, quand ce n’était pas carrément celui des habitants du futur. Toute la question, alors, est de savoir : est-ce qu’un lecteur de livre et un utilisateur d’Internet peuvent devenir la même personne, au point que défendre l’intérêt des uns reviendrait à défendre celui des autres ? Là est sans doute l’enjeu de la stabilisation du cadre de référence.

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Bibliographie

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Laborderie, A. (2018). Du livre enrichi au livre augmenté : les enjeux d’une clôture numérique, actes du congrès ÉCRiDiL (écrire, éditer, lire à l’ère numérique) : Le livre, défi de design : l’intersection numérique de la création et de l’édition, Montréal, Canada. Repéré à : https://bnf.hal.science/hal-02416031/document.

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Tadier, E. (2018). Les corps du livre – du codex au numérique – Enjeux des corporéités d’une forme médiatique : vers une anthropologie communicationnelle du livre, thèse soutenue au CELSA, à l’Université Paris-Sorbonne.

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Notes

1 Laurent Le Meur, le CTO EDRLab, à l’occasion du W3C Publishing Summit, en novembre 2017, à San Francisco, a rendu public des chiffres produits à partir de 255 000 titres référencés dans la base Electre, d’après lesquels les formats de production des « livres numériques » seraient de 43 % epub, 37 % .pdf, 6 % .mobi, 8 % streaming, et 6 % « autres ».

2 C’est ainsi que le présentait par exemple Steve Potash, Founder, Chief executive officer (CEO) de l’entreprise OverDrive et membre de l’Open ebook forum (http://futureofepubs.info/).

3 La notion de composite appliquée au livre numérique est reprise à Elsa Tadier (2018). Dans son travail, intitulé Les corps du livre, la chercheuse s’appuie sur cette notion forgée par Joëlle Le Marec et Igor Babou (Le Marec et Babou, 2003) pour définir le livre « comme un multiple de discours, de gestes, de pratiques, de croyances, de normes » (Tadier, 2018, p. 38). Une telle approche invite à donner du livre une vision « opératoire », dès lors qu’il s’agit de se pencher non seulement sur la matérialité du livre, et sur ses représentations, mais aussi sur l’aspect procédural de sa production, en considérant que la définition de ce qu’est un livre met en œuvre « des systèmes de normes et des règles opératoires » (Le Marec et Babou, op. cit.).

4 Voir par exemple : https://www.challenges.fr/high-tech/la-liseuse-n-a-pas-dit-son-dernier-mot_470701.

5

https://medium.com/@naypinya/books-in-a-browser-375df76207ce

.

6 En sociologie des techniques, on a l’habitude de dire que les « stratèges » sont ceux, qui en créant le dispositif, fixent les règles du jeu, alors que les tacticiens, en l’utilisant, « interviennent dans un champ qui les régule à un premier niveau » mais peuvent y introduire « une façon d’en tirer parti qui obéit à d’autres règles et qui constitue comme un second niveau imbriqué dans le premier », citation de : Michel de Certeau (1980), L’invention du quotidien, 1. arts de faire, Paris, UGE/10-18, extraite de : Flichy, P., 2003, op. cit., p. 138.

7 C’est ce qui était dit par exemple sur ce site :

https://medium.com/@tzviyasiegman/an-optimistic-view-a4958a10cf58

.

8 https://medium.com/@tzviyasiegman/an-optimistic-view-a4958a10cf58.

9 http://futureofepubs.info/.

10 https://medium.com/@naypinya/books-in-a-browser-375df76207ce

11 http://idpf.org/news/world-wide-web-consortium-w3c-and-international-digital-publishing-forum-0.

12 https://medium.com/@naypinya/books-in-a-browser-375df76207ce.

13 https://scholarlykitchen.sspnet.org/2016/06/13/is-the-proposed-merger-of-idpf-and-w3c-good-for-publishers/

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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Sire, « Le Livre et la Toile »Balisages [En ligne], 6 | 2023, mis en ligne le 21 septembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/balisages/1127 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.35562/balisages.1127

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Auteur

Guillaume Sire

Maître de conférences, université Toulouse 1 Capitole ; coresponsable de l’Urfist ; Institut de droit de l'espace, des territoires, de la culture et de la communication (EA 785)

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Droits d’auteur

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