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Dossier : 30 ans après le Web… Big bang dans les institutions de savoirs?

Trente ans de numérique à la BnF

Devenir d’une utopie
Emmanuelle Bermès

Résumés

Dès le tournant des années 1990, la promesse du numérique apparaît clairement aux professionnels des bibliothèques : une reproductibilité infinie sans perte de qualité, une capacité de mise à disposition très large, la possibilité de toucher de nombreuses audiences différentes… de quoi alimenter l’utopie de la reproduction qui voudrait que l’on puisse, de manière transparente, transférer tous les documents vers ce nouveau support. Un projet pharaonique voit le jour : celui d’une bibliothèque « d’un type entièrement nouveau », c’est-à-dire, qui s’appuierait massivement sur les nouvelles technologies pour décupler son impact social et s’adresser à tous les citoyens de la nation. Les premiers projets de numérisation se dessinent dès 1990, accompagnés d’un « poste de lecture assisté par ordinateur » (PLAO) très ambitieux. Pourtant, à peine quelques années plus tard, l’irruption du Web va profondément bouleverser ce projet. Ubiquité, volatilité, déstructuration, massification, internationalisation : autant de caractéristiques du Web qui ont contraint la Bibliothèque nationale de France (BnF) à adapter ses processus de travail, ses méthodes de traitement, ses outils et son organisation pour entrer dans « la plus grande révolution depuis Gutenberg », celle qui a conduit à l’émergence d’une culture numérique. Pour s'adapter à ce nouveau contexte, l’établissement doit faire un effort considérable à la fois sur le plan technique et sur celui des usages. Au début des années 2000, deux questions se posent pour la bibliothèque : d’une part, celle de son positionnement s’agissant de l’utilisation du Web comme canal de diffusion de ses collections, d’autre part, celle de l’inclusion de documents numériques créés par d’autres et diffusés en ligne dans ces mêmes collections, notamment au titre du dépôt légal. L’évolution de la bibliothèque numérique Gallica et la naissance des archives de l’Internet apparaissent ainsi comme les deux pôles qui conduiront progressivement, au début des années 2000, à l’émergence d’un nouveau patrimoine numérique. Cet article revient sur trente ans d’histoire du numérique à la BnF, de 1990 à 2020, pour montrer comment le Web a fait émerger son propre patrimoine. Après une période d’expérimentation, jusqu’en 2003, puis une période d’industrialisation et de professionnalisation, jusqu’en 2008, la BnF intègre ensuite pleinement le numérique à ses missions.

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Texte intégral

Introduction et perspectives méthodologiques

1Des industries culturelles aux rouages de la démocratie, de l’élaboration des savoirs aux mécanismes de l’économie, la société tout entière se transforme depuis le tournant du siècle, avec l’émergence d’une culture numérique qui accélère, globalise et bouleverse le monde. En s’emparant du numérique comme questionnement fondateur sur ses missions et son identité, la Bibliothèque nationale de France (BnF) joue pleinement son rôle d’opérateur culturel au service de la nation. Observer la transformation numérique de cet établissement, telle qu’elle s’accomplit depuis maintenant trente ans, dépasse largement l’enjeu professionnel, spécifique au domaine des bibliothèques : une approche scientifique et interdisciplinaire de cette très jeune histoire institutionnelle et culturelle, telle que nous l’élaborons depuis plusieurs années (Bermès, 2020), permet d’y lire les prémices de la naissance d’un nouveau patrimoine, témoin essentiel des transformations à l’œuvre dans notre société.

Une histoire du temps présent

2L’histoire de la bibliothèque royale, impériale, nationale, plus récemment devenue « de France » mobilise de nombreux esprits et suscite la publication de fréquents travaux1. Les événements de ces trente dernières années ont pleinement vocation à s’y inscrire. Cependant, la question du numérique et de son évolution, abordée d’un point de vue scientifique, pose deux problèmes : le premier réside dans l’intrication très forte entre les spécificités de la technique et son impact social et culturel, qui nous invite à prendre en considération ce que la technique fait à l’humain (Bachimont, 2010). Une approche inspirée des sciences de l’information et des sciences auxiliaires de l’histoire (paléographie, codicologie, diplomatique, etc.) est ainsi un nécessaire fondement pour une histoire du temps présent qui se focalise sur la technique numérique. Elle nous a conduit à travailler sur la « matérialité » du numérique comme Henri-Jean Martin ou Roger Chartier avaient pu travailler auparavant sur celle du livre (Martin, 2000 ; Chartier, 2006) : l’enjeu est de comprendre comment la technique sous-jacente influence, voire conditionne les phénomènes institutionnels, culturels ou sociaux à l’œuvre. Les historiens du Web (Brügger, 2018 ; Musiani et al., 2019 ; Gebeil, 2021), confrontés à une source qui n’est ni une trace ni une reproduction de la Toile du passé, mais une reconstruction artificiellement élaborée par des professionnels de l’information pour en constituer une mémoire, ont commencé à formuler cette nouvelle herméneutique. Si leur pratique a pu nous inspirer dans l’élaboration d’une pensée de ce que le Web fait à l’institution, nous avons cependant, pour retracer les faits, adopté une approche historique classique, basée sur l’étude des publications, de la littérature grise et des archives (numériques) de la BnF.

3Une approche méthodologique rigoureuse est en effet nécessaire pour pallier le second problème que pose cette histoire très contemporaine : elle s’écrit du vivant de ses acteurs, en prenant source, entre autres, dans la mémoire des personnes impliquées dans cette transformation numérique qui n’est pas encore achevée. Si les réflexions développées dans le présent article s’appuient largement sur notre expérience en tant que conservatrice à la BnF, elles découlent aussi de multiples contacts avec les professionnels de diverses institutions patrimoniales, en France, en Europe et à l’étranger, qui témoignent d’un mouvement d’ampleur internationale et globale, bien au-delà du seul exemple, certes emblématique, de la BnF. Production documentaire, publications diverses et expressions des uns et des autres sur le Web, dans les conférences, sur les réseaux sociaux, reflètent un rapport au sujet marqué par une implication très forte : de l’indignation au militantisme, de l’utopie au rejet, de l’engouement à la nostalgie. On décèle ici les « émotions patrimoniales » définies par Daniel Fabre dans son ouvrage éponyme (Fabre, 2013). Disposons-nous du recul nécessaire pour proposer une lecture historique de la transformation numérique de la BnF ? Quelle que soit la réponse à cette question, l’entreprise est nécessaire, tant le risque de perte de mémoire est réel aujourd’hui pour l’institution : les changements sont rapides, les compétences, les personnes, les organisations évoluent vite. La conjonction de notre parcours personnel et de la profonde transformation de la BnF au cours de la même période nous semble dès lors pouvoir être vue comme une opportunité : celle d’un exercice, sinon d’histoire, du moins de mémoire.

La patrimonialisation du numérique

4Ceci posé, une multitude d’approches restent possibles pour évoquer l’histoire numérique de la BnF : histoire des structures organisationnelles et sociales (Béquet, 2014), histoire institutionnelle telle que la retrace l’établissement à l’occasion de la réouverture du site Richelieu (Blasselle et Toscano, 2022), description des collections et des services portés par des professionnels (Sanson et Renoult, 2001) ou encore témoignage ouvrant au débat (Stasse, 2002 ; Jeanneney, 2005 ; Racine, 2010)… Si notre propre démarche se nourrit de toutes ces approches, sa spécificité reste l’étude des documents, futurs vestiges d’un passé qui n’est pas encore advenu, réunis dans des collections numériques qui ont mis plusieurs années à acquérir ce statut. La question de l’émergence, depuis la fin du XXe siècle, d’un nouveau patrimoine, que nous englobons sous le terme de « numérique », implique une analyse du processus de patrimonialisation, c’est-à-dire des différentes étapes qui transforment un objet en patrimoine. Ce processus a été largement étudié, en premier lieu s’agissant des monuments et des collections muséales, et plus récemment dans de nombreux autres champs, incluant le patrimoine écrit, immatériel, audiovisuel et certains aspects du numérique comme le jeu vidéo (Davallon, 2006 ; Heinich, 2009 ; Fabre, 2013 ; Barbier, 2016 ; Gauthier, 2020). Ce champ de recherche se situe à l’articulation de plusieurs disciplines : au-delà de l’approche inspirée des sciences de l’information et des sciences auxiliaires déjà évoquée, des éléments tirés de l’anthropologie et de la sociologie sont également utiles pour comprendre comment l’humain est affecté par la transformation numérique, combinant considérations sur l’organisation de l’institution d’une part et observations sur les nouveaux usages induits d’autre part.

5Au point de rencontre entre analyse de la nature et de la structure des documents numériques, apports des sciences humaines sur l’analyse des processus et dispositifs et histoire très contemporaine qui ne nie pas sa dimension mémorielle, émerge donc cette question centrale dans notre propos : peut-on parler de patrimoine numérique ? L’expression apparaît dans la Charte de la conservation du patrimoine numérique adoptée par l’Unesco en 20032. Plaçant le patrimoine numérique dans la continuité du patrimoine documentaire, elle distingue les ressources « d’origine numérique » – qui sont à préserver en priorité – de celles qui sont « converties sous forme numérique à partir de ressources analogiques existantes ». En 2015, la Recommandation concernant la préservation et l’accessibilité du patrimoine documentaire, y compris numérique3 vient confirmer cette continuité, faisant du patrimoine numérique, officiellement et légitimement, l’héritier du patrimoine écrit. Un héritage à deux facettes, puisqu’il s’agit à la fois de conserver le patrimoine documentaire né-numérique qui circule sur les réseaux, et d’utiliser les technologies numériques pour diffuser et valoriser un patrimoine plus traditionnel. Ces deux textes fondateurs institutionnalisent le patrimoine numérique, pour en confier la charge aux bibliothèques, archives et musées, déjà dépositaires du patrimoine écrit et visuel. Ils justifient en outre une approche globale du patrimoine numérique, prenant en considération à la fois le produit de la numérisation de documents patrimoniaux plus anciens (livres, manuscrits, estampes, etc.), leur équivalent homothétique (livres et revues numériques, documents multimédias, etc.) et les nouveaux objets spécifiques qui émergent spécifiquement de la culture numérique (jeux vidéo, sites web et autres objets interactifs).

6Comment une institution telle que la BnF a-t-elle relevé le défi technique qu’une telle mission peut représenter ? Étudier comment le numérique et plus spécifiquement le Web ont pu bouleverser, en à peine trente ans, un établissement comme la BnF dans son organisation, ses missions et surtout ses collections relève donc bien d’une démarche interdisciplinaire. Afin de tenter de répondre à cette question, nous verrons tout d’abord comment le Web a bouleversé, au milieu des années 1990, l’utopie numérique fondatrice de la BnF. Nous évoquerons ensuite les moyens mis en œuvre par l’institution, dans les premières décennies du XXIe siècle, pour relever le défi de la patrimonialisation de ces nouveaux objets.

De l’utopie numérique à l’irruption du Web

7Numériser les 11 millions d’ouvrages qui faisaient déborder les réserves de l’ancienne Bibliothèque nationale (BN) de la rue de Richelieu : telle était l’ambition de la bibliothèque « d’un genre entièrement nouveau » annoncée par le président François Mitterrand lors de son allocution du 14 juillet 1988. En pleine époque du Minitel, il n’était pas aberrant d’imaginer la création d’un réseau informatique spécifique, dont la nouvelle bibliothèque serait la tête, et qui permettrait de distribuer jusque dans les collèges et lycées de toute la France ce trésor de la connaissance désormais à la portée de tous. L’utopie de la reproduction universelle (Barbier, 2004) jouait ici à plein : elle supposait la création d’une nouvelle collection maîtrisable, homogène, domestiquée, dont tous les objets seraient à un niveau d’égalité face à la soif républicaine de connaissance et qu’on porterait en conséquence à un égal niveau d’accessibilité, grâce au numérique.

8En réalité, l’utopie numérique est duelle : d’une part, il s’agit de transposer au numérique toute l’information existante, d’autre part, l’hypothèse qui en découle est celle d’une parfaite accessibilité à tous de ces contenus une fois numérisés. Cette utopie numérique réapparaît en 2005 lorsque Google se fixe pour objectif de numériser des bibliothèques entières afin de bénéficier de siècles de sélection documentaire. On la retrouve deux ans plus tard chez Europeana, la réplique européenne appelée par la France, qui se rêve en portail universel donnant accès aux contenus numérisés de toutes les bibliothèques, archives, musées et archives audiovisuelles du continent. Enfin, elle transparaît dans la question posée avec insistance par les pouvoirs politiques et les médias : quand aura-t-on fini de « tout » numériser ?

Le début de la numérisation

9Le passage de l’utopie à la pratique, c’est-à-dire à la mise en place, dans les années 1990-2000, d’un programme ambitieux de numérisation, se heurte à plusieurs principes de réalité. Le premier est celui de la nature des collections : la vision soufflée à François Mitterrand par son conseiller Jacques Attali privilégiait le livre comme objet de travail, support ou matériau contenant des connaissances. C’était, dans une certaine mesure, méconnaître les collections de la BN, en grande partie issues du dépôt légal, qui sont loin de se limiter aux grands textes littéraires ou scientifiques, et incluent de nombreux documents et objets de nature non textuelle. La numérisation impliquait donc une sélection, celle d’une « bibliothèque de l’honnête homme » réduite à des ouvrages de référence. Le premier projet de numérisation formulé dans le cadre du projet qu’on appelle alors « Bibliothèque de France », en 1990, visait un objectif théorique de numérisation d’un million d’ouvrages, très en deçà de la totalité des collections mais qui le positionnait encore dans le champ de l’utopie.

10Le programme se heurte alors à une nouvelle difficulté : l’impossibilité, pour des raisons de conservation, de logistique et de coûts, de numériser les collections originales. Un test réalisé en 1990 sur 600 ouvrages (Boucher, 1994) pour comparer la numérisation des originaux à celle des ouvrages massicotés montre que les risques de détérioration sont importants « pour certains types de reliure » et que le coût est bien moindre pour numériser des livres massicotés, puisqu’il n’y a pas besoin d’opérateur. La décision est donc prise de se limiter à la numérisation des microformes et d’ouvrages acquis à cette fin sur le marché de l’antiquariat pour être massicotés, décision qui ne sera remise en cause qu’avec le lancement de la numérisation de masse en 2006-2007. On renonce également à la numérisation en mode texte, trop coûteuse et pas assez qualitative si l’on se repose uniquement sur les logiciels de reconnaissance optique de caractères (OCR).

  • 4 Rappelons, pour simplifier, que les droits de propriété intellectuelle pour les créateurs des œuvr (...)

11François Stasse, qui fut directeur général de la BnF de 1998 à 2001, dresse dans sa Véritable histoire de la Grande Bibliothèque (Stasse, 2002) un constat sévère : la décision de transférer l’entièreté des collections imprimées dans le nouveau bâtiment édifié dans le 13e arrondissement signe selon lui l’échec du projet de numérisation, déclaré « mort-né » parce qu’il n’était pas possible de financer à la fois la construction d’une très grande bibliothèque « très traditionnelle » et la numérisation intégrale des collections. Il liste en outre d’autres obstacles au grand projet numérique initial : la préservation numérique (« il est possible qu’une technique de préservation à long terme soit mise au point prochainement, mais ce n’est pas sûr ») et le problème des droits d’auteur, qui se fait plus aigu dès lors qu’il est question de mise en ligne sur le Web, à partir du milieu des années 1990. La restriction de la numérisation principalement au domaine public reste encore aujourd’hui la norme : l’utopie de la reproduction intégrale des collections se voit dès lors cantonnée derrière une redoutable barrière chronologique de plus de soixante-dix ans4. Finalement, ces différents obstacles ramènent l’objectif de numérisation, dès les premières années du programme, à 100 000 imprimés, auxquels s’ajoute un corpus iconographique de 100 000 images (Béquet, 2014). Si l’ambition reste massive, surtout pour l’époque, on est loin d’une reproduction complète des collections.

Du PLAO à la bibliothèque numérique en ligne

12Par ailleurs, il ne suffit pas de numériser les documents pour les rendre « accessibles à tous ». Comme avant eux, les documents audiovisuels, les documents numériques présentent la particularité de nécessiter la médiation d'un matériel spécifique pour accéder au contenu. La relation entre le lecteur et le document passe par une machine dont les caractéristiques techniques (comme la qualité de restitution) et ergonomiques (les moyens d'interaction entre l'homme et la machine) affectent l'expérience de l’usager. Avec la création d'une bibliothèque numérique, une question inédite pour la bibliothèque se pose : les logiciels et matériels permettant d’accéder au contenu sont désormais à sa main. Il lui revient d’imaginer dans quel environnement, sous quelle forme et avec quelles fonctionnalités elle va construire la relation entre usager et documents.

  • 5 L’équipe était menée par Bernard Stiegler, philosophe précurseur de la technique numérique.

13Dans les premières années de conception de l’Établissement public pour la Bibliothèque de France (EPBF), cet enjeu s’exprime à travers le projet de poste de lecture assisté par ordinateur (PLAO), qui vise à proposer, pour les salles de la future grande bibliothèque, des capacités pointues de recherche et de manipulation des textes numérisés (Béquet, 2014). Conçu comme une station de travail complète, le PLAO devait réunir dans un environnement clos tous les outils nécessaires au chercheur expert capable d'effectuer des opérations avancées sur les textes dématérialisés. Il s’adressait au public qui fréquentait les salles de lecture, un public connu, identifié et formé, « captif » au sens où il devait, pour accéder aux contenus dont il avait besoin, se plier aux règles fixées par la bibliothèque, seule détentrice du savoir-faire documentaire. Pensé par une équipe de chercheurs5 engagée dans une réflexion de pointe sur l’utilisation du numérique dans le champ des sciences du texte, le PLAO préfigurait les humanités numériques d’aujourd’hui. Il fit l’objet d’un prototype, présenté à l’Exposition universelle de Séville en 1992.

14L'irruption du Web au milieu des années 1990 impose un coup d’arrêt au projet : elle signe la fin d'une maîtrise de l'espace à la fois physique et technique dans lequel le document était accessible. Une bibliothèque numérique ouverte sur le Web est confrontée à un public très large et peu identifié, qui lui impose des impératifs implicites propres aux usages du Web : attractivité graphique, temps de réponse et de chargement rapides, ergonomie globale… Les codes et règles de ce nouvel espace virtuel échappent aux méthodes héritées de la tradition documentaire, comme à celles qui relèvent de la démarche scientifique classique (Bermès, 2014). Ainsi, en 1994, au moment de la fusion entre l’établissement public préfigurateur de la nouvelle bibliothèque et l’ancienne BN, le PLAO est abandonné au profit d’un nouveau projet de numérisation qui veut toucher un public plus large, sur place et à distance. En 1997, une première version de Gallica voit le jour avec 2 500 imprimés libres de droit et 10 000 images. Malgré sa construction artisanale, l’accueil enthousiaste dont elle fait l’objet encourage le président de la BnF, Jean-Pierre Angremy, à annoncer dès l’année suivante une nouvelle version nommée « Gallica 2000 », dotée d’une politique scientifique plus claire, et accompagnée d’une démarche de valorisation sous la forme de dossiers thématiques (Gallica classique, Voyage en France, etc.).

Le projet BibUsages

15Afin de mieux comprendre son nouveau public, la BnF s’engage en 2001 dans un partenariat avec France Télécom pour étudier les usages de Gallica, dans le contexte plus large du Web et d’Internet : le projet BibUsages (Cloarec, 2004). Une centaine de volontaires sont équipés de systèmes de traçage qui enregistrent la totalité de leur navigation, que celle-ci concerne Gallica ou non. L’enquête positionne ainsi Gallica en regard des moteurs de recherche, des sites de « contenus » comme les sites de presse, ou encore des sites de commerce en ligne de biens culturels. Elle s’efforce de qualifier les pratiques documentaires dans cet espace global d’information caractérisé par son absence de frontières thématiques, géographiques ou temporelles. Par sa démarche même, l’étude BibUsages marque une prise de conscience : la bibliothèque n’est pas seule sur le Web, les contenus qu’elle propose sont en concurrence avec d’autres, émanant de la sphère privée. C’est la fin d’un univers de la rareté (Dempsey, 2008 ; Calenge, 2015) dans lequel les bibliothèques étaient, pour toute recherche, un passage obligé, parce qu’elles étaient les seules à collecter et donner accès de manière ouverte, globale et gratuite aux ressources documentaires de toute nature.

16À une époque où les ordinateurs ne sont pas connectés en permanence au réseau et où l’on paye son abonnement à l’heure, le projet BibUsages fait également apparaître les limites techniques de l’idée de bibliothèque numérique : la lecture en ligne est pratiquement inexistante, l’une des pratiques dominantes des usagers étant alors de télécharger les documents numérisés en intégralité pour recréer sur leur ordinateur personnel leur propre bibliothèque. Mais la volatilité des contenus sur le Web n’est pas seulement liée à des difficultés techniques d’accès : elle est intrinsèque à ce médium qui se comporte comme un palimpseste, que les fournisseurs de contenus ne cessent de faire évoluer, où les liens se brisent, où les textes que l’on pouvait lire sur la page d’un journal en ligne deviennent payants dans les archives le lendemain. La bibliothèque est elle-même confrontée à cette impermanence lorsque les acquisitions de revues scientifiques, autrefois pérennes à l’envi puisqu’elle était libre de désherber ou non les volumes papier, deviennent des « locations », des acquisitions temporaires de licences d’accès, susceptibles d’être révoquées par l’éditeur si les budgets d’acquisition viennent à manquer.

17À la BnF, le département de la bibliothèque numérique emmené par Catherine Lupovici et avec elle, Julien Masanès alors en charge du projet d’archivage de l’Internet, se pose très tôt la question de la conservation de ces publications qui se déplacent progressivement vers le Web.

Le défi de l’archivage du Web

18D’un point de vue technique, la faisabilité du projet est loin d’être une évidence. Si le Web change véritablement la donne, c’est parce qu’il remet en cause la structure même du document, la relation entre le tout et ses parties, et le prive de ses limites, d’une « finitude » qui était apportée par le support physique et vole en éclats avec la navigation de lien en lien sur le réseau (Salaün, 2012). Cette nature particulière du Web représente un défi pour la création d’une archive des contenus qui y circulent. Les sites et pages sont constitués chacun de dizaines de fichiers indépendants ; la logique de l’hypertexte permet de combiner ces éléments sans qu’il soit possible de prédire à quel moment on quitte un site donné. Face à ce « puzzle » qu’est le Web, il s’avère très difficile de délimiter les bornes de quelque chose que l’on pourrait appeler un « document ».

  • 6 Les collectes étaient réalisées sous forme d’une prestation de service par la fondation Internet A (...)

19L’impossibilité de faire correspondre l’entité intellectuelle, ou structure logique, à la réalité matérielle, ou structure physique, oblige la bibliothèque à adopter des positionnements radicaux pour traiter de tels objets. Dès 2002, la première collecte du Web électoral est automatisée. Des « graines » ou listes d’URL sont fournies en entrée au robot HTTrack pour la collecte, puis celui-ci parcourt les pages Web de lien en lien. Les gigaoctets ou téraoctets qui en résultent sont aux archives du Web ce que les mètres et kilomètres linéaires sont aux magasins de la bibliothèque ; un magasin dans lequel il serait impossible de raccrocher les unités physiques à des objets documentaires intellectuels comme le « site » ou la « page » web. Dès lors, il devient difficile de recourir à des techniques classiques de traitement de collection. La notion d’exhaustivité inhérente au principe du dépôt légal est de fait abandonnée, le bibliothécaire effectuant désormais une sélection, dont les critères correspondent à l’esprit de représentativité qu’il implique (Illien et Oury, 2012). Il faut également renoncer à l’idée de dépôt, puisque c’est désormais la BnF qui prend l’initiative de la collecte. Le catalogage, enfin, est irréalisable à l’unité et doit faire place à un index automatique, ce qui remet en cause l’idée de bibliographie nationale indissociable du dépôt légal. Ces renoncements, ces nouvelles stratégies sont en place dès les premières collectes « larges » réalisées par Internet Archive pour la BnF en 20046. Face à ce nouvel objet qui se réclame des collections mais s’avère si éloigné des pratiques professionnelles les plus ancrées, la légitimité politique, juridique et patrimoniale de l’idée même d’archivage du Web reste encore à démontrer.

  • 7 Séminaire IEP 2006 : description et organisation du séminaire de Dominique Cardon et Gildas Illien (...)

20Deux leviers sont alors utilisés pour convaincre de la nécessité d’une action dans ce domaine : d’une part, la continuité des collections, en faisant des parallèles entre ce que la bibliothèque conservait dans le monde du papier et ce qu’elle collecte dans celui du Web, d’autre part, la dimension éphémère des sites, qui justifie leur archivage d’autant plus qu’elle est associée à un caractère d’intérêt scientifique, historique et sociologique évident (Haettiger, 2003). Ainsi, la première collecte expérimentale du Web réalisée par la BnF en 2002 porte sur les sites électoraux : parce que la bibliothèque dispose d’un historique de collecte d’éphémères politiques, parce que la volatilité des sites de campagne est facile à démontrer, enfin, parce que la qualité politique et potentiellement historique du sujet facilite la projection de l’utilisation de ce matériau comme source par de futurs chercheurs, donc la perspective d’un usage. Cette collecte électorale, répétée à chaque échéance politique depuis lors, sera l’une des premières à faire l’objet d’une étude par des élèves de Sciences Po, encadrés par Dominique Cardon, en partenariat avec la BnF7.

Des collections numériques à la naissance d’un nouveau patrimoine

21Lorsqu’à l’automne 2004, Google annonce le programme « Google print », d’abord avec les éditeurs à la Foire de Francfort, puis avec les bibliothèques en décembre, le domaine des bibliothèques numériques se trouve confronté à un changement d’échelle d’une ampleur telle qu’il va remettre en cause toutes les constructions théoriques et techniques de la période précédente. Confrontée à la massification et à la globalisation des collections numériques, la BnF développe, dans la période 2006-2014, une expertise nouvelle.

Quand Google défie l’Europe

22Jean-Noël Jeanneney, le président de la BnF, profite de l’annonce de Google pour porter le débat sur la numérisation et l’accessibilité en ligne du patrimoine sur la scène publique, en publiant d’abord une tribune dans Le Monde, le 23 janvier 2005, puis son ouvrage Quand Google défie l’Europe en avril 2005. La période qui s’ensuit correspond à la construction d’un projet politique national et européen, qui débouchera sur la mise à disposition de financements importants pour la numérisation des bibliothèques françaises par le Centre national du livre (CNL), la création de la bibliothèque numérique européenne Europeana et la publication en 2010 du Schéma numérique des bibliothèques présenté par Bruno Racine, qui a alors succédé à Jean-Noël Jeanneney8. À la BnF, l’impact de la « numérisation de masse », qui débute en 2007, se traduit dans le dispositif déployé pour gérer ce changement d’échelle dantesque. L’enjeu est de passer de 6 000 ouvrages numérisés par an à 100 000. Les moyens demandés en 2006 s’élèvent à 40 postes supplémentaires et 10 millions d’euros par an. L’exemple de Google conduit à l’océrisation systématique des collections numérisées, et la numérisation apparaît désormais comme un moyen de reproduire les documents à fin de conservation, comme l’avait été le microfilm.

23Une autre caractéristique de la période réside dans l’ouverture de la stratégie numérique de la bibliothèque au niveau national et international. La prise de position politique de Jean-Noël Jeanneney, qui vise d’entrée une réplique « européenne » à Google, repose en partie sur la conscience des moyens à mobiliser pour élaborer une réponse technologique à la hauteur de l’enjeu. Il appelle de ses vœux dans son Plaidoyer la mobilisation du génie industriel européen pour développer une expertise sur le traitement de données à grande échelle : c’est ce qui débouchera sur le projet franco-allemand Quaero, visant à développer un moteur de recherche capable notamment d’indexer des contenus non textuels, dont la BnF est partie prenante. La même préoccupation conduit en 2003 à la création de l’International Internet Preservation Consortium (IIPC) pour l’archivage de l’Internet : face à une activité entièrement nouvelle que l’ensemble des bibliothèques nationales ont à gérer de manière similaire, la mutualisation des outils, en commun avec la fondation Internet Archive qui avait joué un rôle de précurseur, semble s’imposer. Cependant, au-delà de cet enjeu technologique, le questionnement sur l’archivage du Web devient « indéniablement politique » (Illien, 2011) du fait du hiatus qu’il crée entre l’identité et les missions des bibliothèques nationales, héritières du concept d’État-nation, et le caractère par nature global du réseau. En 2006, la loi sur les Droits d’auteur et droits voisins dans la société de l’information (DADVSI) ajoute au Code du Patrimoine un dépôt légal de l’Internet « français », créant de fait un paradoxe aussi bien en termes de collecte que d’usage. On est loin de la vision idéale des fondateurs du consortium IIPC, notamment celle de Brewster Kahle, le fondateur d’Internet Archive, d’une alliance internationale visant la constitution d’une archive mondiale et globale, au-delà des frontières.

Conserver et valoriser

24Avec le lancement de la numérisation de masse d’une part, et l’internalisation des collections du Web d’autre part, les années 2006-2007 constituent pour la BnF un tournant : ce changement d’échelle force l’institution à réintroduire des règles et pratiques de gestion. L’instruction du futur système de préservation et d’archivage réparti (SPAR), qui débute à cette époque, contribue à renforcer l’idée que ce qui est constitué est bien une collection (Bermès, Dussert-Carbone et al., 2008). Dès l’origine, il est envisagé que ce système unique assure la pérennisation de l’ensemble des ressources numériques de la BnF : en plus de la numérisation et des archives de l’Internet, son périmètre inclut en théorie les acquisitions d’archives de ressources électroniques pérennes réalisées auprès d’éditeurs comme Springer, Elsevier et Wiley-Blackwell, la production documentaire de l’établissement, d’autres filières de dépôt légal dématérialisé et les documents audiovisuels et multimédias. Dans le cadre de la coopération numérique, SPAR est également appelé à préserver les collections de bibliothèques partenaires numérisées grâce au financement du CNL, constituant ainsi une « collection numérique nationale ». Dans SPAR, tous ces documents doivent être dématérialisés, documentés, et gérés de façon globale via l’articulation des savoir-faire des bibliothécaires sur les collections avec les compétences techniques des informaticiens. Le développement du système commence en 2008 et il est mis en production en 2010. Si toutes les filières, correspondant aux différents types de documents, ne furent développées que progressivement entre 2008 et 2014, cette intention témoigne de la reconstitution d’une unité de la collection qui dépasse les clivages traditionnels entre documents numérisés et nés-numériques, ou entre documents dématérialisés et sur support.

25Pour être reconnue comme telle, une collection de bibliothèque doit être non seulement signalée et conservée, mais également diffusée et valorisée. La question de la visibilité sur le Web, après plus de dix ans de construction empirique, se pose avec acuité. C’est ainsi que naît en 2008 l’idée d’un « pivot documentaire », un site qui agrègerait toutes les informations et ressources de la bibliothèque autour des auteurs et des œuvres qui sont au cœur des collections. Derrière ce projet, on retrouve l’utopie de la bibliothèque « d’un genre entièrement nouveau » : une source organisée de connaissance, accessible en ligne, centrée sur les grands textes de la culture française et européenne. Le site finalement nommé Data.bnf.fr et lancé en 2011 conjugue cette ambition avec celle d’un meilleur référencement par les moteurs de recherche du Web, à travers la proposition de pages simples, bien structurées et riches en liens (Bermès, Boulet et Leclaire, 2016). Son objectif : jouer un rôle de « hub » organisant les ressources autour des œuvres et des personnes qui sont au centre de l’intérêt des internautes, mais aussi expérimenter les technologies du Web sémantique, annonçant ainsi la transition bibliographique vers des modèles « orientés entités » qui est en train de voir le jour au niveau international (Chambers, 2013). Avec ce projet, la bibliothèque tente un nouveau repositionnement par rapport au Web : il ne s’agit plus, pour elle, de l’utiliser comme un canal de diffusion qui lui resterait extérieur, mais d’adopter une stratégie qui en intègre le mode de fonctionnement, la logique propre.

26La valorisation des collections numériques prend aussi d’autres formes, avec l’apparition d’une nouvelle entrée « collections » sur Gallica et le développement d'une stratégie très active de présence sur les réseaux sociaux, en particulier Facebook et Twitter, afin de démocratiser l’usage des collections numériques en se rapprochant des codes et des usages du Web. Dans la continuité du projet Data.bnf.fr, émerge l’idée d’une médiation « automatique » par le biais de l’ouverture et de la réutilisation des données. La BnF annonce le 1er janvier 2014 le passage sous licence publique de l’État, ou licence Etalab, de toutes ses métadonnées, et entre ainsi officiellement dans l’open data (Illien, 2014).

Face à la mise en données du monde

27En 2014, les collections numériques, désormais reconnues comme telles, et constituées aussi bien d’objets nativement numériques que de reproductions numériques de collections analogiques, sont devenues massives. La collecte large pour le dépôt légal de l’Internet a été la plus importante jamais réalisée, avec un million de nouveaux domaines. Le plan de sauvegarde des collections audiovisuelles a porté sur près de 100 000 documents vidéo, sonores et cédéroms. SPAR héberge 3,3 millions de documents pour 1 pétaoctet de données et Gallica a dépassé les 3 millions de documents et 15 millions de visiteurs. Le nouveau contrat de performance, conclu avec la tutelle pour la période 2014-2016, s’ouvre sur ces mots : « [...] la BnF confirmera le rôle moteur qu’elle entend jouer pour intégrer le numérique dans le patrimoine national ».

28C’est à cette époque qu’une nouvelle évolution se produit : ces énormes masses de données numériques, désormais bien identifiées par les chercheurs, font l’objet d’un intérêt de nature différente dans le contexte des « humanités numériques »9. Associée à des projets de l’Agence nationale de la recherche (ANR) comme Doremus, aux Labex Les passés dans le présent, Patrima ou encore Obvil, à l’Equipex Biblissima10, la BnF développe une activité importante à la frontière entre pratique professionnelle et recherche, fortement liée aux corpus numériques. Le point de contact entre bibliothèque et chercheurs, entre collections et corpus, se situe dans la co-construction de nouveaux ensembles de données, comme dans le cas du projet « Le devenir du patrimoine numérisé en ligne : l’exemple de la Grande Guerre »11, où une collecte d’archives du Web est réalisée spécifiquement pour permettre l’analyse des réseaux amateurs et institutionnels sur le Web (Beaudouin, Chevallier et Maurel, 2018).

29Lorsqu’en 2014, le Labex Obvil émet la demande d’obtenir une copie de Gallica – alors riche de 3 millions de documents – pour effectuer des recherches relevant du « big data », il devient clair que la bibliothèque doit s’organiser pour répondre de manière fluide à ce type de demande. C’est ainsi qu’est imaginé le projet de la Direction des services et des réseaux (DSR)-Corpus, inscrit au plan quadriennal de la recherche de l’établissement pour la période 2016-2019, qui vise à préfigurer de nouveaux services pour les chercheurs autour des collections numériques (Bermès, 2017). Un hackathon annuel est également instauré, et un site dédié à la documentation de ces accès techniques est créé : BnF API et jeux de données12.

30Les collections numériques de la BnF sont désormais exploitées suivant un nouveau paradigme, caractérisé dans le monde anglo-saxon par le terme « collections as data » (Padilla et al., 2017). Cette approche s’insère dans un contexte plus global d’importance croissante de la notion de données qu’on a pu qualifier de « datafication du monde » : essor de la datascience, du big data, du data journalisme… sont des tendances qui marquent la société de manière globale (Cardon, 2019). Ces « collections-données » sont définies par leur usage : le fait d’exister sous forme numérique les rend propres à une exploitation informatique qui inclut la fouille de texte, la visualisation de données, la cartographie, l’analyse d’images, de sons et de réseaux. Cette évolution débouche sur l’ouverture du BnF DataLab, opéré conjointement avec l’infrastructure de recherche HumaNum, en 2021.

Conclusion

31La mise en évidence d’une filiation entre patrimoine écrit ou documentaire et patrimoine numérique a contribué à donner une place, d’abord aux documents numériques, puis aux collections numériques dans les missions de la bibliothèque. Continuité de la nature des objets concernés, quand il s’agissait de démontrer que les archives du Web permettaient de collecter nombre de contenus publiés auparavant sous forme papier ; continuité des modes d’accès, lorsque Gallica proposait des fonctionnalités de navigation permettant d’appréhender l’objet numérisé dans sa matérialité ; continuité des activités de la bibliothèque, à travers les politiques de conservation élaborées pour SPAR. Cependant, cette continuité restait indissociable d’une profonde altérité, inhérente à la nature du Web et des objets documentaires qu’il génère. Ubiquité, volatilité, déstructuration, massification, internationalisation : autant de caractéristiques du Web qui ont contraint la BnF à adapter ses processus de travail, ses méthodes de traitement, ses outils et son organisation à l’émergence d’une culture numérique.

32En 2010, nous nous interrogions sur la validité du concept de collection numérique (Bermès et Martin, 2010), resté inexploré alors que la notion de document numérique avait suscité de nombreuses et profondes interrogations. Pourtant, vue des bibliothèques, l’idée de collection ne se contente pas d’englober la pluralité des documents : elle les fonde. Redécouvert dans les années 2000 à la lumière des interrogations sur le numérique, le texte de Suzanne Briet Qu’est-ce que la documentation écrit en 195113 propose ainsi, de façon audacieuse, l’idée que tout objet ou même tout être vivant peut être considéré comme un document, dès lors qu’il fait l’objet d’un travail de catalogage, de conservation, de documentation et de valorisation dans le cadre d’un ensemble plus vaste et organisé dont il devient l’un des éléments constitutifs :

Une étoile est-elle un document ? Un galet roulé par un torrent est-il un document ? Un animal vivant est-il un document ? Non. Mais sont des documents les photographies et les catalogues d'étoiles, les pierres d'un musée de minéralogie, les animaux catalogués et exposés dans un zoo.

33En somme, la proposition de Suzanne Briet revient à conditionner le statut de document à la réalisation d’un certain nombre d’opérations de gestion correspondant aux missions et activités de la bibliothèque. Collecter, signaler, conserver, communiquer, diffuser : ces verbes qui décrivent les missions fondamentales de la bibliothèque sont utilisés pour la première fois en 2008 pour structurer le Schéma numérique de la BnF, une carte heuristique qui donne une vue d’ensemble de tous les projets numériques de l’établissement. Ce travail de réalignement entre les bouleversements apportés par le Web et les missions fondamentales de la bibliothèque conduisent in fine à la légitimation du numérique en tant que collection et au-delà, en tant que patrimoine.

34Au regard des nombreux projets entrepris par la BnF au cours des trente dernières années, le patrimoine numérique nous apparaît avec deux visages, toujours étroitement liés : d’une part, le numérique comme outil de dissémination, de médiation et de mise en valeur du patrimoine déjà existant, et d’autre part, le numérique comme média voyant émerger de nouveaux contenus et objets patrimoniaux. Parce que la culture numérique irrigue tous les aspects de la société, l’ensemble de ces ressources, qu’elles soient numérisées ou nées numériques, en viennent à faire patrimoine, par l’effet de leur intégration à des collections patrimoniales faisant l’objet d’une gestion adaptée, mais aussi par les usages qu’elles suscitent, notamment à l’heure de la mise en données du monde. L’émergence d’un patrimoine numérique interroge en profondeur l’identité et les missions de la BnF, pas seulement à l’égard de ces nouvelles collections d’un genre particulier, mais de façon globale dans son rapport à la société. Dans la vision originelle de Jacques Attali et François Mitterrand, le numérique avait pour mission de réconcilier le patrimoine avec la nation, en utilisant la technologie comme outil de décloisonnement. Trente ans d’expérimentations et de pratique ont semble-t-il fini par renverser cette logique, faisant du numérique un nouveau patrimoine dans lequel la nation est appelée à se reconnaître.

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Notes

1 Voir le site web du Comité d’histoire de la BnF : http://comitehistoire.bnf.fr/.

2 En ligne : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000133171_fre.page=89.

3 En ligne : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000244675.

4 Rappelons, pour simplifier, que les droits de propriété intellectuelle pour les créateurs des œuvres, dont le droit de reproduction et de représentation, sont généralement cédés par les auteurs aux éditeurs pour une durée s’étendant le plus souvent à 70 ans après la mort de l’auteur.

5 L’équipe était menée par Bernard Stiegler, philosophe précurseur de la technique numérique.

6 Les collectes étaient réalisées sous forme d’une prestation de service par la fondation Internet Archive, et les supports physiques sur lesquels les archives étaient enregistrées, les « Petabox », acheminées jusqu’à la BnF depuis les États-Unis. Les Petabox étaient à la fois un support de livraison, de stockage et d’accès.

7 Séminaire IEP 2006 : description et organisation du séminaire de Dominique Cardon et Gildas Illien. Internet en campagne : les usages des archives électorales de l’internet de la BnF. Archives numériques de la BnF : BnF-ADM-2011-073722.

8 En ligne : https://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/104000143/.

9 L’ouvrage collectif A companion to digital humanities (dirigé par Susan Schreibman, Ray Siemens et John Unsworth) paraît pour la première fois en 2004 ; en France c’est le THATcamp de 2010 qui débouche, en mars 2011, sur le Manifeste des humanités numériques. En ligne : https://tcp.hypotheses.org/318.

10 Respectivement : https://www.doremus.org/ - http://passes-present.eu/ - http://www.sciences-patrimoine.org/ - https://obvil.sorbonne-universite.fr/ et https://projet.biblissima.fr/.

11 Projet conduit de 2013 à 2016 dans le cadre du Labex Les passés dans le présent et porté par la BnF, Télécom ParisTech et la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC).

12 https://api.bnf.fr.

13 Texte revu et mis en ligne en juin 2008 par Laurent Martinet. En ligne : http://martinetl.free.fr/suzannebriet/questcequeladocumentation/. On le retrouve notamment cité dans Roger T. Pédauque, Document : forme, signe et médium, les re-formulations du numérique, 2003. En ligne : https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000511/document.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Emmanuelle Bermès, « Trente ans de numérique à la BnF »Balisages [En ligne], 6 | 2023, mis en ligne le 21 septembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/balisages/1099 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.35562/balisages.1099

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Auteur

Emmanuelle Bermès

Maîtresse de conférences, École nationale des chartes, Centre Jean Mabillon

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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