Navigation – Plan du site

AccueilNuméros en texte intégral6Dossier : 30 ans après le Web… Bi...Démocratiser le savoir par sa num...

Dossier : 30 ans après le Web… Big bang dans les institutions de savoirs?

Démocratiser le savoir par sa numérisation ?

Esquisse pour un retour néo-tocquevillien sur Petite Poucette de Michel Serres, dix ans après
Camille Roelens

Résumés

Cet article se propose de retravailler, discuter et analyser avec dix années de recul le célèbre conte philosophique et manifeste Petite Poucette de Michel Serres, en mettant au jour certaines de ses réceptions et ses connexions avec des débats contemporains vifs. Peut-on démocratiser le savoir par sa numérisation, si oui à quelles conditions, et si non, pourquoi ? Telle est la question qui se niche au cœur de cette démarche. Pour nous y confronter, nous commençons par relire cet essai en lien avec d’autres pans compréhensifs et normatifs choisis de l’œuvre de Serres (1), puis nous le confrontons à trois de ses critiques nous semblant les plus heuristiques (2). Nous mettons ensuite au travail l’articulation des dynamiques de démocratisation et de numérisation qui structure les thèses de Serres sur le Web et les institutions de savoir avec un troisième concept, celui d’individualisation (3). Nous esquissons enfin quelques conséquences pratiques qui nous paraissent pouvoir découler de ladite analyse en termes de politiques publiques à venir.

Haut de page

Texte intégral

Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître. Qui se présente, aujourd’hui, à l’école, au collègue, au lycée, à l’université ? (Serres, 2021, p. 6)

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 1970. [Les membres de cette nouvelle espèce humaine], je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet (p. 13)

  • 1 Ce propos peut être mis en perspective avec la thèse de Doueihi (2011) selon laquelle l’humanisme (...)

1Le conte philosophique Petite Poucette (PP) de Michel Serres (2012) connut une réception importante et provoqua nombre de débats, tant par son style accessible que par les propositions incisives qu’il contient. Pour cet académicien, philosophe et historien des sciences, nous vivrions avec l’avènement du Web la troisième grande révolution politique, sociale et cognitive de l’histoire humaine1. Dix ans plus tard, il est intéressant de retravailler, discuter et analyser ce texte, mais aussi ses connexions à des débats contemporains vifs et ses diverses réceptions pour aborder le thème du présent dossier. Notre contribution se situe donc comme une ouverture interdisciplinaire (Roelens et Pélissier, 2023 ; Wolton, 2012) sur ce qu’une lecture de Petite Poucette ancrée en éthique et philosophie politique de l’éducation/formation peut susciter comme réflexions aujourd’hui. Aussi, sans méconnaitre ce que d’autres approches compréhensives et critiques de cet essai du point de vue des sciences de l’information et de la communication (dont nous ne nous prétendons pas spécialistes) pourraient offrir, nous procéderons avant tout à une lecture interne de l’œuvre étudiée, dans une perspective heuristique et herméneutique. Ainsi conçu, le travail philosophique vise à rendre manifestes certaines significations et à contribuer à nous aider à comprendre la construction d’un imaginaire (en particulier profane) du rapport des jeunes générations au numérique que les thèses de Serres ont participé à construire pour nombre d’acteurs. La présente étude s’insère aussi dans une recherche plus globale que nous menons sur l’hypermodernité démocratique et les enjeux philosophiques et anthropologiques en général, et en termes d’éducation et de formation en particulier, de l’individualisme aujourd’hui et demain (Roelens, s.d.).

2Or s’il y a lieu dans une telle compréhension de parler d’économie politique du Web, c’est au sens que les sociétés démocratiques hypermodernes reposent sur une organisation politique autour d’un principe de légitimité – les droits individuels fondamentaux – qui se diffracte en une économie dynamique de la légitimité permettant aux différents acteurs et institutions d’être reconnus et adoptés ou non par les publics comme bénéfiques pour eux, et qu’à ce « jeu »-là, le Web se taille la part du lion (Gauchet, 2017 ; Loveluck, 2015). C’est sur cet arrière-plan compréhensif qu’il faut resituer le livre de Serres pour bien en saisir le propos, la réception et les implications. Cela permet aussi de remettre sur le métier une question importante qui traverse l’histoire de l’analyse compréhensive et critique du Web : peut-on démocratiser le savoir par sa numérisation, si oui, à quelles conditions, et si non, pourquoi ? Nous la traiterons en trois temps.

3Premièrement, nous relirons la fable Petite Poucette en faisant valoir pour cela l’intérêt heuristique de deux prismes complémentaires :

  1. la cohérence interne dudit texte avec d’autres propositions de son auteur concernant la mutation anthropologique hypermoderne et la nécessité de se déprendre des conservatismes acerbes ou larvés pour s’en saisir adéquatement dans la pensée et la pratique ;
  2. le cadre de compréhension d’une compréhension du projet démocratique comme idéal normatif de manière de vivre l’être-soi et l’être ensemble en tant que sujet humain.

4Deuxièmement, nous présenterons trois discussions critiques de Petite Poucette qui ont pu être proposées à l’aune de la problématique de la démocratisation des savoirs et de l’autonomie intellectuelle.

5Troisièmement, nous mettrons au travail l’articulation des dynamiques de démocratisation et de numérisation avec un troisième concept celui d’individualisation. Nous suggérerons alors qu’Internet est peut-être davantage le grand révélateur que le grand ordonnateur de ce qu’un rapport individualiste au savoir, à sa transmission et à sa réception peut (ou ne peut pas) être, et esquisserons quelques conséquences pratiques pouvant en découler en termes de politiques publiques.

(Re)lire Petite Poucette : mutation anthropologique, contemporanéité et démocratisation

6Selon Serres, l’avènement du numérique est certes une révolution technologique, mais surtout le révélateur d’une révolution anthropologique de bien plus grande ampleur : un nouvel humain (celui évoqué en exergue) apparaît, il faut donc le décrire (PP, p. 5-24), envisager son rapport à l’institution et à l’expérience scolaire telles qu’elles furent, sont et (ne) pourront (plus) être (p. 25-48) et le type de société où pareil individu pourra vivre (p. 49-82), et en tirer toutes les conséquences sans fard ni ambages. La citation clé de l’ouvrage, la plus commentée, est la suivante :

Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait. (p. 19)

  • 2 Symétriquement, une grande partie de son œuvre a pu être relue rétrospectivement, en particulier a (...)
  • 3 On trouvera à la fin de La guerre mondiale (2008, p. 197) un résumé synthétique par l’auteur lui-m (...)
  • 4 Nous parlons ici de positions explicites, mais n’ignorons pas qu’elles sont présentes de manière s (...)

7Commençons par la relire à l’aune du panorama plus englobant que constitue la philosophie de son auteur2. Serres est en effet l’auteur d’une œuvre très abondante et polymorphe3, étalée sur six décennies, au sein de laquelle nous nous concentrons sur les apports les plus importants du point de vue de l’éthique interdisciplinaire du numérique et de la philosophie politique de l’éducation/formation. Serres diagnostique, en effet, une véritable mutation anthropologique hypermoderne impliquant notamment un changement de paradigme de nos fonctionnements institutionnels (institutions de savoir comprises) qui inclut la numérisation du monde mais ne s’y limite pas. Face à l’ampleur de ce jugement de fait, il nous paraît possible d’identifier deux traits caractéristiques des jugements de valeur que propose l’auteur. Le premier fait l’objet d’un ouvrage dédié, présenté en couverture comme « Petite Poucette, suite » (2017), y fait d’innombrables références directes (notamment p. 6, 12, 16, 18, 24, 34, 39, 41, 52-53, 59, 61, 63, 70, 83-84, 87, 91-94) et consiste en une réaction vive contre les discours passéistes et nostalgiques sur l’hypermodernité. Le second trait, plus diffus dans l’œuvre4 mais omniprésent dans Petite Poucette, constitue une défense vigoureuse de la démocratie comme mode de vie, bien au-delà de sa seule qualité de régime politique.

8Pour Serres, toute étude féconde heuristiquement et pratiquement des bouleversements technologiques des dernières décennies et de leurs implications pédagogiques ou didactiques doivent se déployer dans le sillage d’une compréhension plus fondamentale de ce qu’il nomme une transformation hominescente sans précédent, qui génère « au milieu de notre temps et de nos groupes, une crevasse si large et si évidente que peu de regards l’ont mesuré à sa taille » (PP, p. 16).

Sur la lèvre aval de cette faille, écrit Serres, voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l’enseignement au sein de cadres datant d’un âge qu’ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classe, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires, savoirs même (nous soulignons)… cadres datant, dis-je, d’un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu’ils ne sont plus (p. 17).

  • 5 « En proposant ce terme d’hominescence, écrit Serres, je tente d’appréhender les nouveautés qui no (...)

9Dans un ouvrage pivot dans le travail philosophique de Serres Hominescence5 (2001), celui-ci écrivait déjà :

L’humanité me paraît […] franchir aujourd’hui une étape parmi la longue durée de son destin contingent. À la fin de ma vie, les femmes, les hommes et les enfants avec lesquels je vis, travaille et pense n’entretiennent plus, envers le monde, eux-mêmes, leur corps et les autres, le même rapport que celui de leurs prédécesseurs […] : mon existence vit se transformer la condition humaine. Je peux dire comment et pourquoi. Je ne sais pas encore vers quoi. (p. 13)

  • 6 Serres remarque ainsi adroitement que « la plupart des morales [traditionnelles] consistaient en e (...)

10Cette incertitude ouverte fonctionne comme une célébration de l’autonomie humaine et comme un défi à ses ressources. « Tout dépend de nous, écrit ainsi Serres. Et par des boucles nouvelles et inattendues, nous finissons nous-mêmes par dépendre des choses qui dépendent globalement de nous » (ibid.). Dès lors, Serres se tient à l’affût de ce qui pourrait l’aider à sortir de cette indétermination, et c’est dans cette position qu’il saisit les bouleversements liés à la numérisation du monde et auxquels il consacre Petite Poucette. Il dénonce ceux qu’il appelle les « Grands-Papas Ronchons », psalmodieurs zélés du C’était mieux avant (2017) et antagonistes principaux de Petite Poucette dans ce qui est présenté comme le second tome de ses aventures. Ces personnages condensent, conceptuellement, l’idée de résurgences paternalistes hypermodernes et de rhétorique moralisatrice6, utilement recyclées via un encapsulage dans un supposé discours de scepticisme technologique. C’est pourtant bien le désir d’un certain mode de vie humain qui est visé, selon Serres, et non les objets qui donnent aux individus les moyens de leurs ambitions. L’« accès universel permis par l’ordinateur et le portable » (2017, p. 14) n’est, en effet, pas seulement accès au savoir, mais aussi aux autres manières d’être et de vivre.

11Ne prenons, par souci de concision, que deux exemples. Premièrement, là où le Grand-Papa Ronchon fustigera l’« isolement individuel du portable » (2017, p. 15) Petite Poucette (et l’auteur) pourra lui répondre qu’à considérer en regard les « idéologies qui cimentaient jadis les appartenances […] et les crimes auxquels […] elles aboutirent, qui ne préféra les abandonner ? » (2017, p. 15). Mieux, il critique le terme même d’isolement et loue le « miracle du portable, où soupir et aveu traversent l’espace comme la lumière, quels que soient l’écart et la distance. […] Maintenant, tenant en main ton âme, chante Petite Poucette, en Australie, à son Petit Poucet de Mantes-la-Jolie, qui tient la sienne réciproquement et l’enchante » (2017, p. 59-60). Cela rompt aussi les séparations moins géographiques que symboliques (et donc bien plus fragiles) entre les institutions de savoir et l’extérieur, porosité qui inquiète à son tour les mêmes protagonistes ronchons, bousculés dans leurs conceptions spatiales de la production-circulation des savoirs et surtout des centres d’attentions juvéniles légitimes.

12Deuxièmement, quand d’aucuns argueront que Petite Poucette est condamnée, du fait de l’océan numérique sur lequel elle se trouve projetée, à voguer de la barbarie à la décadence sans jeter l’ancre aux rives de la civilisation, Serres objecte que « l’objectif, le collectif, le technologique, l’organisationnel… se soumettent plus, aujourd’hui, à [un] cognitif algorithmique ou procédural [qu’Internet sait mieux saisir et illustrer que les institutions de savoir modernes] qu’aux abstractions déclaratives que, nourrie aux sciences et aux lettres, la philosophie consacre depuis plus de deux millénaires » (PP, p. 75). Petite Poucette ne se défait de certains éléments hérités du passé que pour voguer plus ferme vers le développement d’une « pensée algorithmique » (PP, p. 74) qui est en quelque sorte le passe-partout pour circuler dans une « civilisation de l’accès » (PP, p. 77). Le cap alors visé est celui d’une forme de vie démocratique comprise comme promotion du « bonheur individuel et [de] la réalisation de soi » (Frega, 2020, p. 10).

  • 7 Lesquelles ont inspiré des travaux très au-delà des spécialistes du numérique, explorant en partic (...)

13Le projet d’« expliciter l’avenir qu’impliquent les nouvelles technologies » (PP, p. 43) du point de vue des institutions de savoir et du sujet qui les fréquente au XXIe siècle est donc un pan – décisif, certes, mais partiel – du projet philosophique plus ambitieux encore consistant à prendre la mesure de l’humanité démocratique elle-même et des conditions dans lesquelles on y devient humain par l’éducation (Roelens, s.d.). L’humanité numérique et les humanités numériques sont des sujets et objets sectoriels de ce champ d’investigation intellectuelle, et la démocratisation et la numérisation du savoir doivent y être pensées de concert, mais dans cet ordre. Cela nous paraît revêtir une certaine logique de réflexion qui resitue le cheminement intellectuel sur les trente ans du Web au cœur du présent dossier dans une réflexion plus large et antérieure sur l’éducation/formation en démocratie. La problématique de la solubilité des institutions de savoir dans la dynamique de démocratisation n’a pas attendu Internet pour se poser avec vigueur, et des réflexions critiques sur la forme scolaire (Vincent, 1994) précèdent, par exemple, la diffusion publique du Web à grande échelle7. Plus globalement, la question de savoir si la dynamique moderne de démocratisation doit conquérir les institutions de savoir ou s’arrêter à leur porte anime les débats et secoue périodiquement de soubresauts l’espace public. Ceux qui, hier, s’exprimaient sur des questions de programmes ou de méthodes trouvent, aujourd’hui, comme terrain de joute les controverses sur la numérisation des institutions de savoir. « Jamais n’exista la démocratie du savoir » (PP, p. 38), selon Serres, qui note habilement que la traduction littérale du fameux « power point » (PP, p. 39), devenu quasi incontournable dans lesdites institutions dans tant de situations, ne laisse que peu de doutes sur la position dans laquelle se place celui qui le manie par rapport à son auditoire… Désormais, pourtant, « pour la première fois de l’histoire, on peut entendre la voix de tous » (PP, p. 58). « Tout le monde, ajoute Serres, veut parler, tout le monde communique avec tout le monde en réseaux innombrables. Ce tissu de voix s’accorde à celui de la Toile ; les deux bruissent en phase. À la nouvelle démocratie du savoir (nous soulignons), déjà là dans les lieux où s’épuise la veille pédagogie et où la nouvelle se cherche, avec autant de loyauté que de difficultés, correspond, pour la politique générale, une démocratie en formation qui, demain, s’imposera » (PP, p. 59).

14De ce point de vue, l’apport le plus décisif d’Internet touche à un imaginaire du savoir : on passe de la « présomption d’incompétence » (PP, p. 64) du sujet à une « présomption de compétence. [Les critiques qui pleuvent font alors figure de douleurs d’accouchements, car déjà quand la] démocratie donna le droit de vote à tous, elle dut le faire contre ceux qui criaient au scandale qu’on le donnât, de manière équivalente, aux sages et aux fous, aux ignorants et aux instruits. Le même argument revient » (PP, p. 66). Le tort des institutions de savoir, jusqu’ici, aurait alors été de se concentrer sur les mutations induites sur les sujets qu’elles accueillent en tant que récepteurs de savoir, et non en tant qu’émetteurs de discours (et même de revendications). Or, pour Serres, le changement décisif est plutôt à chercher de ce côté-ci : « Autant d’émetteurs que de récepteurs : enfin le grand nombre a conquis aussi l’émission. Cela dessine un nouvel espace de communication, en forme de réseau ou d’entrelacs, réalisant ainsi l’utopie préalable à la démocratie (nous soulignons) » (2017, p. 85).

15« La modernité néglige, écrivait jadis Serres. Elle ne sait ni ne peut ni ne veut penser ni agir vers le global, temporel ou spatial » (1992, p. 81). C’est pourtant une démocratisation globale, atteignant tous les espaces sociaux et tous les moments de la vie individuelle, qui doit à présent être pensée, comme la numérisation le révèle et l’hyperbolise sans l’avoir créé. L’hypermodernité peut dépasser cet obstacle si elle prend la mesure des conditions de possibilité cognitives et culturelles de ce dépassement. Serres formule pour cela des propositions, qui peuvent nous aider à nous orienter mais qui peuvent également être critiquées en tant que telles, auxquelles il est sans doute précieux de s’intéresser également.

Regard sur trois lectures critiques de Petite Poucette et leurs enseignements

16Pour ce faire, il nous semble important d’en passer par la littérature secondaire que Petite Poucette a suscitée dans le domaine de la recherche en éducation/formation, et plus spécifiquement sur des travaux explorant les implications des thèses présentées concernant la numérisation et la démocratisation. Nous faisons ici le choix de nous concentrer sur des discussions critiques de l’essai de Serres qui proviennent de chercheurs s’étant substantiellement intéressés aux institutions de savoir et demeurent résolument dans la discussion à la fois critique et ouverte.

17Commençons donc par la lecture-bilan que propose Catherine Nafti-Malherbe (2021) de Petite Poucette, auquel elle souhaite poser un contrepoint sociologique (principalement inspiré des thèses bourdieusiennes sur la culture, l’école et l’enseignement supérieur). Selon elle, la massification universitaire et le desserrement de certaines manifestations symboliques explicites de formes traditionnelles d’autorité dans les amphithéâtres n’auraient pas pourvu à la démocratisation sociale qualitative (ne se contentant pas de l’égalité des places mais visant bien l’égalité des chances). Il ne serait donc pas illogique que les espoirs déçus en la matière se portent aujourd’hui sur la numérisation comme adjuvant décisif. Nafti-Malherbe entend alors reposer la question d’une démocratisation du savoir non-réduite à sa seule diffusion de masse, en narrant le parcours fictif d’une Petite Poucette ignorant tous des codes sociaux culturels de l’université et de son « métier d’étudiant[e] » (p. 113). D’abord grisée par la « liberté illusoire » (p. 118) que l’université numérisée lui confère, elle découvre bientôt que « l’intelligence est vaine sans accès aux codes sociaux » (p. 114), qu’elle ne répond pas aux demandes explicites et implicites de l’institution, et que bientôt « le social la submerge » (p. 116). Cette autre Poucette doit alors choisir entre « rester un agent social ou aller vers l’émancipation grâce au travail scientifique culturel » (p. 118). Elle ne pourra y parvenir sans le soutien, qui prend souvent la forme d’un décodage des codes implicites de l’institution (plus encore, nous semble-t-il, que de l’opacité des savoirs) par l’enseignant que l’auteure nomme – en hommage à l’ouvrage éponyme de Bourdieu autant que pour « marquer l’opposition entre Petite Poucette et son monde, et l’universitaire et son environnement » (p. 116), l’homo academicus, et non l’homo numericus.

  • 8 Tout le chapitre paraît écrit à l’aune de cette sentence : « gardons-nous de l’optimisme immodéré  (...)
  • 9 Rappelant ainsi les mots, dès 2000, du ministre de l’Éducation nationale Claude Allègre selon lesq (...)
  • 10 Serres lui-même parle d’une transformation de la « société du spectacle en une société pédagogique (...)

18Blais, Gauchet et Ottavi posent pour leur part, en réaction à la lecture de Petite Poucette, la question rhétorique « Faut-il encore apprendre à l’heure d’Internet » ?8 (2014/2016, p. 207-250), et se proposent donc, en creux, d’interroger fondamentalement le sens du couple que forment transmission et apprentissage des savoirs, dans l’idée sous-jacente que ce dernier excède au fond toute considération technologique. Leur commentaire replace l’histoire narrée sur le ton du conte par Serres sur fond (français) de politiques publiques d’enseignement, de rapports et de discours ministériels9. On y découvre un étonnant tango où l’énergie prospective et militante à répudier la transmission non-numérique dans des institutions de savoir, somme toute assez classique, trouve, à chaque fois, son contre-mouvement dans les résistances empiriques conjointes des logiques transmissives et des difficultés de l’apprendre en ligne. Il y aurait ainsi dans l’imaginaire même des réseaux numériques quelque chose qui nous éloignerait d’une condition anthropologique fondamentale de sujet humain hérité d’un monde de culture, et d’une compréhension de l’idéal démocratique comme idéal, avant tout politique, de maîtrise de ce qui nous tient en commun et d’investissement volontaire et conscient dans l’agir en commun social. Les auteurs sont ainsi sceptiques envers les vertus tant civiques que pédagogiques du Net, sur fond de positions normatives claires puisqu’il s’agirait de faire le « choix entre un peuple de consommateur et une société de la connaissance »10 (Blais et al., 2014/2016, p. 225), le Web étant le héraut du premier choix et l’école (de la République) le temple du second. Loin de remettre en cause la forme scolaire et le cadre symbolico-organisationnel des institutions de savoir, il faudrait donc ne laisser la numérisation du monde modifier ces dernières que de manière contrôlée, secondaire, et dans l’optique générale d’une recomposition du couple transmettre-apprendre (p. 252).

  • 11 Recoupant l’analyse de Blais et al. en travaillant la distinction entre « la transmission (matérie (...)

19Un troisième possible pour une critique des thèses de Serres consiste à sonder philosophiquement, plus profondément peut-être qu’il ne le fait, les conditions de possibilité de l’autonomie individuelle, comme le fait Foray (2016, p. 165-168). Il commence par y remarquer justement que cet essai complique par sa nature la mise en œuvre d’une telle démarche, étant une « fable prophétique située comme telle, en deçà des conditions d’une discussion rationnelle » (p. 165). Foray paraît toutefois percevoir quatre logiques de discussion pouvant être mises en œuvre pour y parvenir. La première est celle d’une critique interne de l’ampleur de bouleversement que représente la numérisation du monde décrite par l’auteur, par exemple en remarquant que Serres lui-même (PP, p. 32-33) évoque l’importance actuelle de la lecture sur écran, ce qui suggère que « la lecture linéaire que l’on apprend à l’école reste d’actualité » (Foray, 2016, p. 166). La deuxième logique est celle d’un report serré au but contemporain de l’éducation, à savoir le devenir autonome. Foray soutient que « s’il est vrai que les outils numériques sont des outils privilégiés de l’activité autonome, ils ne sont pas par eux-mêmes une condition mécanique du succès ; ils ne sont utiles qu’à ceux qui savent s’en servir » (ibid.). La troisième11 insiste sur le fait que « la mise à disposition des données ne dit rien de l’activité de l’esprit requise pour se les approprier » (p. 167). Enfin, la quatrième logique mise à l’œuvre par Foray pour éprouver la solidité des thèses de Serres emprunte le chemin de l’injonction à l’autoréflexion, car pour lui une « bonne question à poser à Michel Serres est celle d’évaluer ce qu’il faut de culture personnelle pour écrire l’essai qu’il a rédigé, annonçant la fin d’une certaine forme de contrainte scolaire. Il n’est pas sûr que la prophétie relative à la fin de la transmission, de la conceptualisation et de la formation des facultés cognitives sortirait indemne de cet examen » (p. 168).

  • 12 Cette réaffirmation finale, forte de l’importance décisive de l’homo academicus par un « membre as (...)

20Il nous semble que la critique de Nafti-Malherbe a l’intérêt d’attirer notre attention sur les dangers de ce que Bourdieu, dont son analyse s’inspire plus que largement, aurait appelé l’indifférence aux différences : si Petite Poucette est un personnage conceptuel, ses multiples incarnations charnelles sont autant d’êtres sociaux à considérer et accueillir dans les institutions de savoir en tenant compte de leurs coordonnées socioculturelles spécifiques, non moins que de celles qui imprègnent les lieux d’accueil. Cet apport est aussi sa limite, car elle passe d’une critique de l’oubli des défavorisés à une centration exclusive sur ces derniers. Dans sa contre-fable, Petite Poucette commence effectivement à apprendre et progresser quand l’homo academicus l’accompagne activement, mais que l’absence de cet accompagnement serait préjudiciable avec ou sans numérisation12 : son propos concerne donc davantage la posture enseignante qu’autre chose.

21S’agissant de la critique livrée par Blais et al., leur reproche central adressé à Serres est justifié superficiellement et contestable substantiellement. À la lumière de l’ensemble de l’œuvre tardive de Serres, ce dernier ne néglige en rien les enjeux touchant aux conditions mêmes de possibilité des sujets et des sociétés humaines sur le fond desquels Petite Poucette doit être lu pour bien en saisir l’ampleur et les thèses. En revanche, il ne les explicite pas ou trop peu, et laisse le soin à son lecteur de combler ces manques par lui-même, par imagination, déduction ou en plongeant dans le reste de son œuvre (ce que nous avons esquissé ci-avant de manière synthétique) : il manque sans doute à l’essai un chapitre, dédié et homophonique, qui pourrait s’appeler De la démocratie en numérique

  • 13 Et sans doute trop empreinte de l’idée de reproduction intergénérationnelle et interpersonnelle de (...)

22La critique de Foray nous paraît la plus féconde, à condition d’en discuter un point. Tout l’ouvrage de l’auteur où elle se forme est, en effet, dédié aux causes et conséquences de l’accession de l’autonomie individuelle au statut de but de l’éducation. Or, l’attendu implicite de la quatrième logique critique qu’il applique à Serres paraît être que tout jeune formé selon ses idées devrait in fine être lui aussi capable d’écrire Petite Poucette s’il le souhaitait. C’est ouvrir la porte à un risque de retomber dans une conception trop fermée13 du but de l’éducation par rapport à ce vers quoi ferait signe une question comme : un individu a-t-il plus de ressources ou non pour être autonome dans un monde numérique avec les apports heuristiques de Petite Poucette ou sans ? « Comme […] le sujet, écrit Serres, l’objet de la cognition vient de changer » (PP, p. 46), et le second a ici à se redéfinir en fonction des aspirations du premier.

23Bref, si l’on ajoute aux propositions de Serres les codicilles auxquels nous invitent les discussions respectives de ces trois chercheurs, on peut dire que les conditions de la démocratisation du savoir par sa numérisation sont :

  • un accompagnement pédagogique substantiellement repensé, dans une posture de service et non de commandement ;
  • une inscription plus substantielle de la pensée de l’éducation/formation dans les dimensions sociopolitiques de la mutation anthropologique à l’œuvre, dans une théorie compréhensive de la modernité dont le pivot serait l’individualisme démocratique14 ;
  • une meilleure explicitation des enjeux et implications de l’accès de l’autonomie individuelle au statut de but de l’éducation/formation et de ses conditions de possibilité. De manière plus synthétique, cela nous engage à faire fond sur Petite Poucette pour penser de manière plus globale la société des individus et les institutions de savoir. Or Serres nous ouvre à la fois, pour cela, des possibles et des problématiques vives.

La société numérique des individus et les institutions de savoir

[Le] connectif remplace aujourd’hui le collectif. Nous n’avons jamais bien compris ni dominé réellement celui-ci ; nous pratiquons celui-là parce que nous vivons […] dans un nouvel espace de voisinages. En nous connectant, nous traçons partout des voies originales. Nous naviguons dans l’univers de personne à personne. Nous construisons cet univers de personne à personne. […] Ces sommes globales, ces bilans intégraux se réfèrent donc à l’individu tout autant qu’au Monde. […] Chacun de nous a en main les synthèses, il n’a besoin de personne pour les connaître, les traiter, les manipuler, bientôt les dominer. En se connectant, il les répand et peut les changer. Ces universels concrets passent par moi. L’ère de la mondialisation sonne en même temps que celle de l’individuation. Je me connecte, donc je deviens universel. Donc paisible. (Serres, 2008, p. 190-191)

24Ces mots de Serres, écrits avant Petite Poucette dans un ouvrage où il cherche à saisir les grands défis d’un monde globalisé au XXIe siècle, nous ouvrent au projet intellectuel d’un dégagement d’une pensée cohérente de la société numérique des individus. Là jaillit une question importante : jusqu’où Serres est-il prêt à aller en termes de conséquences à tirer d’un individualisme démocratique inhérent à la démocratisation et à la numérisation telles qu’il les saisit, mais dont les conséquences globales (celles dont il se revendique, voir notamment 1991/2018, p. 16) vont bien au-delà (autrement dit, Big Bang ou simple soubresaut) ?

25Assez loin, étant posé que désormais, à la source de toute réflexion sur un ordre social légitime, « il n’y a plus que des individus » (PP, p. 56). « Unique, écrit-il ainsi, Petite Poucette existe comme un individu, une personne, non pas comme une abstraction » (PP, p. 72). Porteuse d’unicité, elle en est aussi pourvoyeuse, puisque « le seul acte intellectuel authentique, c’est l’invention » (PP, p. 45) et que celle-ci vient fondamentalement des individus, fussent-ils associés. Une et indivisible, également, loin des injonctions à laisser une part de soi à la porte de telle ou telle institution et de n’y entrer qu’en tant que citoyen ou élève, puisque Serres considère ce sujet métaphorique de la numérisation du monde comme « individu, client, citoyen » (PP, p. 71) sans hiérarchie progressive entre les termes. Mais il ne tombe pas ainsi dans la confusion entre individualisme et égoïsme, ni dans l’injonction volontariste à reproduire de l’intégration sociale épaisse, soit deux des maladies infantiles du rapport intellectuel au couple démocratisation-individualisation. Dans son « éloge des réseaux » (PP, p. 60-62), Serres montre que Petite Poucette est plus conséquente que ses aïeux dans la prise en compte de tous les tenants et aboutissants de l’individualisme démocratique, et plus prudente qu’eux envers les tentatives de maintien ou de résurgence des « vieilles appartenances » (PP, p. 60) portant en elles, comme le vent la tempête, un holisme sacrificiel ayant jalonné l’histoire de tombes innombrables. Au contraire, « la croissance du nombre d’éléments, leur différenciation individuelle, la multiplication des relations entre eux et des intersectons entre ces voies […]. Des multiplicités connexes de cet ordre caractérisent nos sociétés, où l’individualisme, les exigences des personnes ou des groupes et la mobilité des sites croissent ensemble » (PP, p. 68-69). Petite Poucette n’est pas, pour autant, confite dans un narcissisme étroit : « Nous avons une chance folle, dit-elle, de ne plus prétendre aux rôles-titres » (2017, p. 91) héroïques. Son individualisme peut même être tourné vers l’autre (p. 16), elle ne prétend, somme toute, qu’à un destin de bien-être ordinaire, mais dépend pour cela de ressources qui lui permettront d’agir, choisir, penser par elle-même. C’est à cette aune qu’elle juge ce qui se présente à elle, que ce soit le Web ou une institution de savoir : aide ou obstacle à la progression vers cet objectif d’un bien-être individuel compatible avec celui des autres ? Cela conditionne tout ce que le rapport au savoir, à sa transmission, à sa réception et à ses institutions dédiées peut (ou ne peut pas) être. Il faut donc en prendre la mesure.

26Ainsi, « quand Petite Poucette use de l’ordinateur ou du portable, ils exigent tous deux le corps d’une conductrice en tension d’activité, non celui d’un passager en passivité de détente : demande et non offre » (PP, p. 40-41). Il importe d’en prendre acte pour penser tant la manière dont les « relations […] asymétriques » (PP, p. 52) entre enseignants et apprenants (dans les institutions de savoir ou ailleurs) peuvent être pensées que celle dont des politiques publiques peuvent être mises en œuvre dans ce domaine et prétendre à quelque reconnaissance de légitimité d’un point de vue individualiste (car au-delà, point de salut à moyen-long terme, voir notamment PP, p. 80-81). Serres fait ici l’« éloge des notes réciproques » (PP, p. 51) entre professeurs et étudiants, souligne les fortes réticences françaises à ce sujet – à son sens provincialistes et surtout absurdes (car l’évaluation informelle de l’enseignant par les enseignées est aussi inévitable que ses conséquences, et que le bris du thermomètre laisse ici aussi indemne la fièvre). Derrière cet apparent détail se cache en fait un aggiornamento nécessaire des institutions de savoir en explicite et substantielle institution de service, tout en comprenant que cela est désormais la condition même de leur influence sur les destins des jeunes, et non le renoncement à cette dernière. Le Web est moins, ici, cause du Big Bang (individualiste) que de son impossibilité, désormais, d’en ignorer la profondeur et les conséquences : il est la main qui dévoile plutôt que celle qui sculpte, sauf qu’il fait ensuite dudit voile un drapé qui parfait l’ensemble.

27Il ne s’agit pas de renouveler la prescription rousseauiste à éduquer selon la nature, mais bien de suggérer en quelque sorte d’instruire en harmonie avec la culture de l’individualisme démocratique qui : 1° comporte à la fois une grande puissance de pénétration et une faible tolérance aux contradictions internes (Roelens, s.d.) ; 2° donne sa pleine mesure dans et grâce à la numérisation du monde. La culture numérique (Cardon, 2019) y parvient sans doute bien mieux que la culture scolaire, mais sauf à ce que cette dernière se contente de croire pouvoir imposer l’attention par une posture volontariste et close, elle aura, sans doute, des atouts certains à faire valoir dans cette partie, et vivra ou dépérira de sa manière de jouer au mieux le jeu de la société numérique des individus avec ses propres cartes. Cela est sans doute dans l’intérêt réciproque des trois parties prenantes : l’école, l’élève et le savoir. Car il faut bien ici accepter de parler d’intéressement (PP, p. 44) car rien ne pourra être fait contre la quête de bien-être inhérente à l’individualisme démocratique, mais beaucoup en appui sur elle.

28Il est possible que le fait de laisser aller au terme de ses conséquences une telle logique entre en contradiction avec d’autres positions normatives de Serres, par exemple à ses engagements environnementaux (1992, 2008) – domaine ou la numérisation accrue du monde est loin d’être neutre ou son rapport aux langues dominées (2017, p. 11) quand numérisation et anglophonie avancent de pair. Mais l’hommage à sa préscience dans Petite Poucette semble avoir, pour revers inévitable, ces deuils.

*

29Pour finir, il semble que Petite Poucette soit parvenu - malgré les limites inhérentes au genre dont ce court conte philosophique relève – à marquer les esprits hier et à être encore une lecture inspirante aujourd’hui, et ce, pour trois raisons principales. La première est d’avoir réussi à donner corps et vie, sous forme d’un personnage conceptuel engageant et non dans le cadre d’une sombre dystopie, à l’hypothèse d’une mutation anthropologique contemporaine à l’aune de la démocratisation et de la numérisation du monde. La deuxième raison est d’avoir proposé sur ces bases, s’agissant des implications de cette mutation pour penser l’éducation et la formation, des thèses suffisamment puissantes et iconoclastes pour être non seulement prises au sérieux mais aussi discutées activement par les experts de ce champ (en particulier les philosophes et sociologues de l’éducation/formation). La troisième raison, peut-être la plus polémique, est que Serres assuma ce faisant le diagnostic plus global selon lequel les cadres institutionnels modernes eux-mêmes (en particulier s’agissant des institutions de savoir) ne sauraient résister et survivre aux importantes transformations en cours sans admettre un très profond aggiornamento individualiste. Relire les mots du philosophe aujourd’hui, dix ans après qu’ils aient été couchés sur le papier, est doublement frappant : par l’ampleur de ce qui s’est accompli depuis dans ce registre ; par celle de ce qu’il reste à accomplir. Le Big Bang auquel le présent numéro est dédié semble occuper la scène, et le rideau ne fait peut-être que tomber sur le premier acte…

Haut de page

Bibliographie

Blais, M.-C., Gauchet, M., & Ottavi, D. (2014/2016). Transmettre, apprendre. Paris : Arthème Fayard.

Cardon, D. (2019). Culture numérique. Paris : Sciences Po Les Presses.

Doueihi, M. (2011). Pour un humanisme numérique. Paris : Seuil.

Foray, P. (2016). Devenir autonome : apprendre à se diriger soi-même. Paris : ESF Éditeur.

Frega, R. (2020). Le projet démocratique : une approche pragmatiste. Paris : Éditions de la Sorbonne.

Gauchet, M. (2017). L'avènement de la démocratie, IV, Le nouveau monde. Paris : Gallimard.

Loveluck, B. (2015). Réseaux, libertés et contrôle : une généalogie politique d'Internet. Paris : Armand Colin.

Nafti-Malherbe, C. (2021). Entre capital culturel et illusion numérique : quand petite Poucette rencontre le savoir. In Hétier, R. Présence et numérique en éducation (p. 109-122). Lormont : Le Bord de l'eau.

Roelens, C. (s.d.). Penser l’accompagnement de l’individualisme démocratique aujourd’hui : enjeux et perspectives pour l’éducation et la formation. Projet d'Habilitation à diriger les recherches en sciences de l'éducation et de la formation (volume II).

Roelens, C. et Pélissier, C. (dir.). (2023). Éthique, numérique et idéologies. Paris : Presses des Mines-Transvalor.

Serres, M. (1991/2018). Le tiers-instruit. Paris : Le Pommier.

Serres, M. (1992). Le contrat naturel. Paris : Bibliothèque nationale de France.

Serres, M. (1992/1994). Éclaircissements. Entretiens avec Bruno Latour. Paris : Flammarion.

Serres, M. (2001). Hominescence. Paris : Le Pommier.

Serres, M. (2008). La guerre mondiale. Paris : Le Pommier.

Serres, M. (2012). Petite Poucette. Paris : Le Pommier.

Serres, M. (2017). C'était mieux avant ! Paris : Le Pommier.

Tocqueville, A. de. (1835/1981). De la Démocratie en Amérique, tome 1. Paris : Garnier-Flammarion.

Vincent, G. (dir.). (1994). L'éducation prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles. Lyon : Presses universitaires de Lyon.

Wolton, D. (2012). Indiscipliné : trente-cinq ans de recherches. Paris : Odile Jacob.

Haut de page

Notes

1 Ce propos peut être mis en perspective avec la thèse de Doueihi (2011) selon laquelle l’humanisme numérique constituerait un quatrième âge dudit humanisme, après ses moments aristocratique, bourgeois, puis démocratique, identifiés par Lévi-Strauss.

2 Symétriquement, une grande partie de son œuvre a pu être relue rétrospectivement, en particulier au moment de sa mort et des rééditions de nombre de ces textes, au prisme de PP. La présentation la plus systématique de sa philosophie de l’éducation – Le tiers-instruit, paru initialement en 1991 (très peu de temps, donc, après le début du développement du Web par Berners-Lee en 1989) – reparaît en 2018 avec ce bandeau significatif en couverture : « Soucieux des générations futures, le grand-père de Petite Poucette réfléchissait déjà, en son temps, à comment former l’humain de demain. Enjeu majeur de notre époque ».

3 On trouvera à la fin de La guerre mondiale (2008, p. 197) un résumé synthétique par l’auteur lui-même de la manière dont s’enchâssent les livres de son œuvre tardive avant Petite Poucette.

4 Nous parlons ici de positions explicites, mais n’ignorons pas qu’elles sont présentes de manière sous-jacente dans l’ensemble de son travail intellectuel, comme en attestent par exemple la nature et le contenu des réponses que Serres formule dans la dernière partie de l’ouvrage d’entretiens avec Bruno Latour, Éclaircissements (1992/1994, p. 241-294).

5 « En proposant ce terme d’hominescence, écrit Serres, je tente d’appréhender les nouveautés qui nous saisissent. […] L’humain ne fait pas référence, nous le construisons dans le temps par nos actes et nos pensées, collectifs et individuels ; quittant son vieux statut de métaphore, l’autohominisation entre en pratique. […] Le terme d’hominescence dit ces espoirs mêlés d’inquiétudes, ces émergences, craintes et tremblements » (2001, p. 15)

6 Serres remarque ainsi adroitement que « la plupart des morales [traditionnelles] consistaient en exercices à suivre pour pouvoir supporter une souffrance inévitable et quotidienne » (2017, p. 27) et donc en creux que l’art d’être grand-père que cultive ces ronchons est une bien paradoxale manière de souhaiter du mal aux jeunes – histoire qu’ils en reviennent aux « vrais valeurs » – pour (et en prétendant) leur vouloir du Bien…

7 Lesquelles ont inspiré des travaux très au-delà des spécialistes du numérique, explorant en particulier la tension entre la conception des institutions de savoir, l’individualisation du social et les aspirations à la socialisation démocratique.

8 Tout le chapitre paraît écrit à l’aune de cette sentence : « gardons-nous de l’optimisme immodéré » (Blais et al., 2014/2016, p. 210) et de toute « adhésion béate à la modernité » (p. 212), auxquels Serres succomberait.

9 Rappelant ainsi les mots, dès 2000, du ministre de l’Éducation nationale Claude Allègre selon lesquels « Internet va tout balayer » (Blais et al., 2014/2016, p. 211) des autres institutions de savoir.

10 Serres lui-même parle d’une transformation de la « société du spectacle en une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université » (PP, p. 12).

11 Recoupant l’analyse de Blais et al. en travaillant la distinction entre « la transmission (matérielle) comme mise à disposition d’un bien quelconque et la transmission (éducative) comme appropriation d’un bien » (Foray, 2016, p. 167), ou plutôt d’un savoir.

12 Cette réaffirmation finale, forte de l’importance décisive de l’homo academicus par un « membre assumé de l’espèce » pour un lectorat composé essentiellement de « congénères », peut sans peine attirer la sympathie et une certaine réassurance subjective…

13 Et sans doute trop empreinte de l’idée de reproduction intergénérationnelle et interpersonnelle des compétences plutôt que d’adaptation situationnelle et personnelle du bagage à ce qui permet d’être autonome à chaque époque et pour chaque sujet.

14 Expression qui évoque spontanément l’œuvre de Tocqueville, (1835-1840/1981), dont la pensée inspire, depuis les années 1960, nombre de saisies globales de la modernité démocratique dans un premier temps, et de théorie de l’hypermodernité où nous entrons depuis la fin de cette même décennie dans un second temps (Roelens, s.d.).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Camille Roelens, « Démocratiser le savoir par sa numérisation ? »Balisages [En ligne], 6 | 2023, mis en ligne le 21 septembre 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/balisages/1079 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.35562/balisages.1079

Haut de page

Auteur

Camille Roelens

Chargé de recherche, Centre interdisciplinaire de recherche en éthique, Université de Lausanne

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search