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Perry Mason, créateur de discours et de FASP : un regard rétrospectif à l’occasion de son 90e anniversaire

Perry Mason, Creator of Discourse and FASP: Looking Back on his 90th Birthday
Sandrine Chapon
p. 29-44

Résumés

Cet article est une analyse du phénomène culturel Perry Mason, créé par l’avocat/auteur Erle Stanley Gardner en 1933, et qui fit l’objet d’un reboot télévisé en 2020. L’étude, qui s’inscrit dans la dimension culturelle de la recherche en anglais de spécialité, porte sur les références intertextuelles à Perry Mason qui servent à explorer les normes qui régissent la caractérisation de ce héros. Nous proposons de montrer que les différentes réécritures permettent de revisiter le formula show en tant que genre parfois pour rendre hommage à ce personnage au statut mythique parfois pour déconstruire son caractère manichéen. Dans un second temps, nous analysons, l’influence du personnage fictif sur la communauté professionnelle des juristes. Enfin, nous montrons que cette FASP mythique a participé à la création de terminologie spécialisée qui rend les frontières entre fiction et réalité perméables.

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Texte intégral

1 Introduction

1Cette étude traite du personnage de Perry Mason qui est né en 1933 sous la plume de l’avocat californien et romancier prolifique Erle Stanley Gardner (1889-1970). Ces romans répondent en tous points à l’appellation de « FASP » telle qu’elle fut théorisée par Petit en 1999. Avocat spécialisé en droit des étrangers, Erle Stanley Gardner complète ses revenus en produisant quelque 130 ouvrages (dont 82 ayant Perry Mason comme personnage principal). Ces FASP judiciaires (Isani 2004 ; Isani et Chapon 2015 ; Chapon 2017) ont été publiées dans des « pulp magazines », ces publications imprimées à bas coût sur du papier composé de résidu de fibre de bois (woodpulp) et pour lequel il reçut le prix Edgar-Allan-Poe en 1962 (Grand Master Award) pour couronner l’ensemble de son œuvre. Les romans donneront lieu à de nombreuses adaptations filmées qui ont fait connaitre le personnage dans le monde entier.

  • 1 Terme emprunté au discours informatique, qui signifie que l’univers d’une série ayant connu un cert (...)

2Interrogé lors de la sortie du reboot1 de la série en 2020 (HBO), Fitzgerald, co-auteurs de la nouvelle version de cette FASP télévisuelle iconique expliquait : « Perry Mason is the show that launched a thousand shows. Every courtroom drama you’ve ever seen comes from that Perry Mason template ». Le personnage soufflait ses 90 bougies en 2023 mais il est plus vaillant que jamais et son héritage culturel est immense. Aussi, dans une perspective de compréhension et d’acquisition de la culture de spécialité, proposons-nous d’étudier l’étendue de son influence à tous les genres artistiques.

3Dans une première partie, et en l’honneur des trente ans révolus d’existence d’ASp, nous nous attacherons à porter un regard rétrospectif sur les différents aspects de l’axe culturel qui fait, entre autres, la spécificité de la recherche française dans le domaine de la langue de spécialité. Dans un second temps, nous observerons comment les nombreuses références intertextuelles à Perry Mason permettent de poser un regard postmoderne sur cette FASP culte selon la définition posée par Thomas (2009, 131) à propos des stéréotypies fictionnelles :

In the modern world, society works towards absolute truths through science, competition, or consensus. These structures break down in a post-modern world, leaving varied and uncertain “truths”.

4Dans un troisième temps, nous verrons comment ces allusions donnent l’occasion aux différents artistes de saluer l’influence de ce personnage dans le monde entier. Nous analysons en quoi la FASP Perry Mason a modifié la représentation visuelle de la justice et nous montrons comment les références servent à analyser les procès en terme scénographiques.

2 Culture de spécialité et recherche 

2.1 Une approche française

5La revue ASp entre dans sa trente et unième année d’existence ce qui invite à revenir sur les différentes volontés de théorisation de la langue de spécialité visibles dans les activités du Groupe d’étude et de recherche en anglais de spécialité (GERAS) qui s’organise autour de quatre axes de recherche : un axe linguistique, un axe culturel, un axe technologique et un axe didactique (Bertin 2008). Van der Yeught y voit la preuve d’une maturité scientifique que semble ne pas avoir atteint l’English for Specific Purposes. L’auteur expose, dans l’éditorial d’ASp, toutes les facettes que peut recouvrir la théorie de la connaissance dans le domaine :

Il est possible d’imaginer un protocole d’étude systématique de ces variétés [d’anglais spécialisé], cadre méthodologique dans lequel chacune d’entre elles est décrite selon un programme langue-discours-culture décomposé en de multiples ‘approches’ analytiques. […] Au niveau discursif (supra-phrastique), les approches peuvent concerner le style, les métaphores, la rhétorique, la fiction à substrat professionnel (FASP) caractéristiques de la culture de la variété étudiée. Au niveau culturel, les approches traitent de la culture propre au groupe spécialisé en question (système de valeurs, rituels, héros, vision du monde, histoire) et son intégration dans les cultures nationales anglophones. L’ensemble de ces approches se combine en une « démarche » synthétique qui rend compte du profil spécifique de chaque LSP (Van de Yeught 2010, §15-16).

6L’importance de la composante culturelle de la langue étrangère est soulignée par Byram et Zarate (1997, 10), auteurs de Définitions, objectifs et évaluation de la compétence socioculturelle :

L’apprentissage des langues doit apprendre à assumer un nouveau statut social : celui de représentant de son pays d’origine (statut qui lui sera appliqué, indépendamment de sa propre volonté, par le regard des autres), celui de nouveau venu dans une communauté dont il doit apprendre les conventions et les rituels, celui d’intermédiaire culturel (intercultural speaker) entre les communautés dans lesquelles il se trouve impliqué.

7L’ancrage culturel et civilisationnel de la langue est, en effet, un aspect qui a longtemps été négligé en raison de la difficulté à cerner le domaine. Dans le cadre de l’anglais de spécialité, la culture englobe deux notions qui peuvent être abordées par le biais de la culture professionnelle ou disciplinaire, des représentations sociales, de l’histoire, de la civilisation (Van der Yeught 2012, 16).

8La notion de culture professionnelle recouvre une acception anthropologique axée sur l’étude des mœurs et des perceptions des populations, étude déterminée dans une finalité professionnalisante. Phénomène complexe, multidimensionnel et fluctuant, la notion de « culture professionnelle » est difficile à saisir, alliant les multiples cultures personnelles aux cultures professionnelles présentes sur le lieu du travail comme, par exemple, l’entreprise où coexistent la culture nationale de travail, la culture de l’entreprise, les cultures professionnelles (juriste, acheteur, comptable, etc.) et les cultures propres aux fonctions (direction, ressources humaines, etc.).

9Bien que la définition de la culture ait fait l’objet de nombreuses études, dont notamment celle de Kroeber et Kluckhohn (1952), dans le cadre de cette étude nous nous adossons à l’approche de Galisson qui propose de différencier le « cultivé » du « culturel » (Galisson 1991, 149) comme deux points d’entrée à ce sujet pour l’enseignement de la langue-culture étrangère. La première, qu’il nomme la « culture savante » (Galisson 1991, 116), est la somme des productions artistiques (littéraires, musicales, etc.). Selon l’auteur, cette culture, légitimée par l’école, est l’apanage exclusif d’une classe dite cultivée qui ne représente qu’une minorité du groupe. La seconde, la « culture partagée » (Galisson 1991, 116), rassemble les usages sociaux qui sont les éléments à connaître pour se comporter de manière convenable dans une société donnée. C’est une culture transversale qui échappe au contrôle conscient de ceux qui la possèdent et dont la fonction principale est le « vivre ensemble » (Galisson 1991, 117). Comme nous l’avons indiqué précédemment, Galisson envisage le cultivé comme le prolongement et le complément du culturel, aussi le premier devrait-il servir de propédeutique au second alors qu’il est rarement enseigné en classe de langue, qui privilégierait toujours la culture de prestige. Dans leur ouvrage Cultures juridiques et gouvernance dans l’espace francophone pour ce qui concerne notre propos, Otis, Cissé, De Deckker et Mastor proposent une définition de la culture juridique d’une collectivité en ces termes :

L’ensemble des valeurs, des représentations, des dis­cours, des techniques et des institutions relatives au droit ap­préhendé du point de vue multiple de sa nature, de ses sources, de sa fonction et de sa mise en œuvre. La culture juridique peut être celle d’opérateurs spécialisés du droit mais peut aussi recevoir l’acception plus large de conscience juri­dique populaire qui détermine la place du droit, et du système juridique, dans une société donnée (Otis et al. 2010).

10L’acquisition d’une « conscience juridique populaire » passe par l’enseignement-apprentissage de la culture propre à l’anglais du droit. Nous reprenons et étoffons ici les approches proposées par Van der Yeught (2010) concernant le protocole d’étude des variétés spécialisées de l’anglais, qui traitent de cette culture. L’auteur identifie les systèmes de valeurs, les rituels, les héros, la vision du monde et l’histoire. Cette culture juridique peut être abordée par le prisme des personnages qui modèlent l’identité d’une nation. Le monde de la justice est, en effet, jalonné de grands noms qui peuvent être des points d’entrée dans la culture juridique d’un pays.

11Bien que le droit relève des sciences juridiques, ce domaine est aussi un phénomène social populaire et auquel les membres de cette société peuvent accéder par le biais des personnalités marquantes qui ont contribué à concevoir les règles qui régissent les rapports des hommes entre eux. Ces « grands personnages » se sont illustrés par leur engagement public dans le débat politique et leur esprit visionnaire, soit en fondant les bases des États de droit dont jouissent les sociétés actuelles, soit en organisant la résistance contre toute forme d’autorité illégitime. Le personnage de Perry Mason en est une illustration exemplaire. Inspiré du célèbre avocat Earl Rogers (né dans la ville de Perry dans l’État de New York en 1869 et décédé en 1922), il s’est distingué en gagnant 74 des 77 procès qu’il a défendus. Le site The trial lawyer Hall of Fame le présente en ces termes : « His reputation became so great that everyone who was accused of a crime would say ‘Get me Earl Rogers’, a phrase that is quite common among criminal defense attorneys ». Personnage réel érigé en héros, ses exploits le font perdurer dans la mémoire et c’est à travers ses actes qu’il modèle la société dans laquelle il évolue.

2.2 La FASP Perry Mason comme sujet d’étude : étendues et limites

12En 2004, Petit invitait la communauté de chercheurs en langue de spécialité à contribuer à l’étude du genre qu’il avait théorisée en 1999 :

la richesse et la diversité de cet objet foisonnant (la FASP) méritent assurément d’autres approches et d’autres études plus approfondies dans le cadre particulier de l’anglais de spécialité (Petit 2004, 25).

  • 2 Néologisme créé à partir du préfixe « pre » et du substantif « sequel » qui désigne une œuvre qui s (...)

13Le phénomène « Perry Mason » à lui seul correspond bien à l’adjectif « foisonnant » choisi par ce spécialiste de l’anglistique. En effet, les 87 romans publiés entre 1933 et 1973 ont donné lieu à de très nombreuses variations, la plus populaire étant la FASP télévisée éponyme composée de 271 épisodes de 52 minutes et diffusée pour la première fois entre 1957 et 1966 sur le réseau CBS. Un revival intitulé The New Perry Mason, de 15 épisodes de 50 minutes, a été diffusé entre 1973 et 1974, sur le même réseau. Une troisième série de 26 épisodes de 90 minutes chacun, a été ensuite produite entre 1985 et 1993 et ne sera interrompue que par la disparition de l’acteur Raymond Burr qui a interprété son rôle pendant 36 ans. On trouve également 3000 épisodes radiophoniques de 15 minutes (CBS Radio, 1943-1955) et une trentaine de films produits pour la télévision entre 1985 et 1999 ainsi que six films produits pour le cinéma par Warner Bros. Le concept sera aussi décliné en bande dessinée dans les années 1950. Enfin, quelque 55 ans après le premier roman de gare, un prequel2 au format mini-série est produit par HBO depuis 2020.

14C’est donc bien un objet foisonnant qui a conquis tous les supports FASP existants et qui influencera la culture populaire occidentale à bien des égards. En effet, on trouve des références intertextuelles à la série dans pléthore de romans, de chansons, dans certaines séries télévisées australiennes, anglaises et mexicaines, et même dans les jeux vidéo et les mangas. Notre étude de la FASP judiciaire portera sur cette influence dont la définition a été posée en ces termes par Asimow :

Dramatic lawyer shows involve conflicts between the state and the defendant in criminal cases or between opposing private parties in civil cases. These conflicts are fought out in adversarial courtroom trials conducted by opposing lawyers. The trials are set in elaborate courtrooms and are presided over by gowned judges who serve as neutral arbiters; typically the trial process serves to drive the narrative, often exposing various secrets, and it culminates in a decision, usually a jury verdict, that resolves the conflict (Asimow 2009, 2).

15Dans l’objectif d’envisager la portée culturelle du phénomène Perry Mason en France auprès du public étudiant, nous avons mené une courte étude auprès de 241 étudiants à l’Université Grenoble Alpes en mars 2023 (UFR Socle, section LEA) qui a révélé qu’aucun ne connaissait cette référence (à la question « who is Perry Mason mentioned in Andre Johnson’ biography ») :

  • 3 Biographie de l’artiste : <https://www.allmusic.com/artist/jah-mason-mn0000100102>, consultée le 25/03/2024.

Born in Manchester, Jamaica, reggae singer Jah Mason made his debut in 1991 with the single “Selassie I Call We.” Recorded for Junior Reid’s record label, the single appeared under the name Perry Mason, a nickname Mason had picked up during his childhood due to his ability to settle arguments3.

16Cette enquête, menée dans une perspective de construction d’une unité didactique adossée à l’étude de personnages issus de l’univers référentiel du droit, avait pour objectif de faire connaître les implicites culturels qui fonctionnent « comme des signes de reconnaissance et de complicité, incluant l’interlocuteur, s’il comprend, dans le groupe social du locuteur, en l’excluant s’il ne comprend pas » (Galisson 1991, 119).

3 Déconstruction des techniques narratives

17Le terme « intertextualité », forgé par la philosophe Kristeva, est emprunté au concept littéraire qui analyse la signification des textes en référence aux autres textes : « tout texte se construit comme mosaïque de citation, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte » (Kristeva 1967, 145). Le recours à l’intertextualité permet d’établir un lien de parenté avec les premières séries qui ont été produites dans les années cinquante tout en créant une distance ironique dans le but de refuser l’autorité de ces séries fondatrices du genre. Perry Mason est, en effet, abondamment cité par les auteurs contemporains dans le but explicite de rompre avec le classicisme télévisuel comme nous allons le démontrer dans cette partie.

3.1 Critique du genre

18La FASP télévisuelle Perry Mason fait partie des formula shows, une série dont les synopsis sont construits autour d’un schéma narratif quasiment identique d’un épisode à l’autre visionnable de manière indépendante. L’unité de la série tient à la seule présence des personnages principaux comme le rappelle la chanson « Perry Mason Theme », chantée par les héros de la comédie musicale The Blues Brothers 2000 (1998) :

The D.A. was Burger

The cop was Tragg

Della was the secretary

Drake sat on the desk with Perry

  • 4 Par convention, les références aux épisodes sont notées comme suit dans le texte : numéro de la sai (...)

19Le premier tiers d’un épisode est consacré aux événements qui conduisent à un meurtre. Tous les éléments concordent pour accuser une personne, généralement une jeune femme issue de la bourgeoisie californienne. Elle va solliciter les services du célèbre avocat pour la sortir de ce mauvais pas car, selon ses dires, « il était déjà mort quand je suis arrivée ». C’est cette phrase rituelle qui a d’ailleurs inspiré le titre du roman But he was already dead when I got there, écrit par Barbara Paul en 1986, en hommage à la saga. La suite de la diégèse est dédiée à l’enquête menée par Perry Mason et à l’audience de mise en accusation, dans lequel l’avocat/héros expose immanquablement la vérité en forçant le vrai coupable à avouer son crime dans le prétoire. Les charges contre la cliente sont donc toujours abandonnées et la justice est systématiquement rétablie. De nombreuses œuvres contemporaines établissent une distance critique avec cette forme de narration en citant Perry Mason. C’est le cas par exemple d’une scène tirée de l’un des premiers épisodes de la série Boston Legal (2004 : 1x4)4 dans lequel Edwin Poole, associé du cabinet d’avocats Crane, Poole and Smidt est emmené en civière à l’hôpital psychiatrique parce qu’il est venu travailler sans pantalon ni sous-vêtements. Il s’échappe du service où il est interné, retourne sur son lieu de travail parce qu’il se croit investi d’une mission divine et propose de représenter un homme accusé du meurtre d’un policier :

Edwin Poole: He came to me in a dream last night, and he told me to try this case.

Associate: God?

Edwin Poole: Perry! (Boston Legal 2004, 1x4).

20Dans une tentative de rassurer ses confrères qui s’inquiètent de sa santé mentale, il décrète qu’il va suivre la stratégie de défense de Perry Mason qui consiste à démontrer que son client est victime d’une erreur judiciaire : « You know in Perry’s closing, he would point to the real killer ». La scène véhicule, en filigrane, le message selon lequel le schéma narratif de tous les épisodes de Perry Mason n’est plus opérant dans les séries contemporaines. En effet, tous les accusés défendus par Perry Mason étaient innocents, ce qui les rendait profondément aimables et la série projetait une image noble de la profession d’avocat. Dans l’épisode de Boston Legal qui fait référence à cette série, le client d’Edwin Poole a avoué le meurtre pour lequel il comparait. Multirécidiviste pris en flagrant délit de trafic de stupéfiants, il a abattu à bout portant le policier qui tentait de l’arrêter car il savait que selon la loi des « three strikes », il était passible de prison à perpétuité s’il était reconnu coupable une troisième fois. Ce défendeur est donc loin de soulever la compassion dont bénéficiaient les clients innocents de Perry Mason. La situation oblige son avocat à modifier sa stratégie de défense, qui est annoncée dans le titre de l’épisode : Change of Course. Cette séquence de Boston Legal est un clin d’œil aux scénarios des séries des années 1960 en dénonçant à mi-mots les ressorts manichéens du schéma narratif de Perry Mason. L’avocat de Boston Legal perdra d’ailleurs son procès, un fait qui n’est jamais arrivé à son héros en 271 épisodes. En mettant en scène un scénario qui déconstruit l’image simpliste de l’accusé et du rôle de l’avocat, les références à la série culte donnent de l’épaisseur aux personnages contemporains par effet de comparaison. Cette scène est loin d’être la seule occurrence de ce type. En effet, de très nombreuses références intertextuelles à cette série culte ont pour but de prendre de la distance avec le projet esthétique qui vise à exploiter ad nauseum le même scénario. Le film Blues Brothers 2000, par exemple, procède à la même critique quand les héros chantonnent sur l’air du générique de Perry Mason :

You know, it’s such a shame that it’s so hard to find good, honest legal help these days.
See, the problem with my brother and me is we’re recidivists, habitual criminal offenders. No attorney wants to go near us.

I gotta find him a lawyer, and I don’t know what I’m gonna do.

21Les références intertextuelles à Perry Mason ont aussi pour fonction de déconstruire le contrat narratif, c’est-à-dire « l’ensemble des clauses implicitement (im)posées qui contribuent à (pré)déterminer le comportement logique d’un récit » (Gourdeau 1993, 2) établi entre auteur et spectateur.

3.2 Distance ironique avec les personnages de fiction

22À l’instar des nombreuses scènes métafictionnelles qui concernent Perry Mason, ces séquences filmées relèvent de l’écriture auto-référentielle, dans le sens où la fiction interroge son statut d’objet narratif. Le point de vue adopté par la fiction contemporaine est de se positionner comme fiction réaliste en citant abondamment Perry Mason pour montrer l’évolution des procédés narratifs en cinquante ans de télévision. « If any of you were fooled by the defense lawyer's ridiculous Perry Mason theatrics, then shame on you » (Boston Legal 2006, 3x6), explique le procureur aux jurés dans un autre épisode de Boston Legal diffusé en 2006. Ce type de référence est un hommage aux spectateurs et à l’évolution de leurs compétences sémiotiques grâce à la culture télévisée. Dans l’épisode Change of Course, mentionné précédemment, la diégèse véhicule, en arrière-plan, l’idée que la fascination pour un personnage fictif relève de la prise en charge psychiatrique. Dans le même esprit, l’avocat britannique Alec Callender, héros de la série May to December (1989-1994) diffusée sur BBC1, parle régulièrement à un poster dédicacé de Perry Mason accroché dans son bureau, donnant au personnage un caractère quelque peu farfelu.

23Par ailleurs, la mise en relation des héros de séries différentes invite le spectateur à questionner les frontières entre univers diégétiques puisque les personnages de deux séries distinctes, séparés par trente années d’histoire de la télévision, se retrouvent à l’intersection d’univers fictionnels, dans une esthétique en rupture avec les intentions traditionnelles des arts visuels qui cultivent le naturalisme. En procédant à des références intertextuelles, les auteurs des FASP contemporaines placent le spectateur au centre de la création du sens. Le spectacle est véritablement achevé chez le public qui est chargé de questionner le contrat narratif des différents types de fictions. Si les références à Perry Mason servent à interroger le statut de personnage de fiction, elles permettent aussi de déconstruire l’image du héros au service de la quête du bien.

3.3 Déconstruction du mythe du héros

24Les œuvres contemporaines explorent les normes qui régissent la caractérisation des personnages de la télévision en noir et blanc en citant abondamment ce personnage iconique. Présenté comme un « soldat du devoir » par Colonna (2010, 214), qualifié d’« ange gardien de la loi » par Villez (2005, 37), Perry Mason est l’archétype de l’agapè (l’amour désintéressé selon les grecs), qui s’efface derrière la cause qu’il représente. Erle Stanley Gardner a, en effet, peu exploité les ressorts psychologiques de son personnage. Susan Kandel entend déconstruire ce mythe du héros vertueux dans le roman I Dreamed I Married Perry Mason (2005). Son personnage principal féminin, qui écrit la biographie d’Erle Stanley Gardner, rêve une nuit qu’elle épouse Perry Mason, dépeignant une scène au statut quasiment blasphématoire. Cette allusion onirique ramène le dieu-héros, à l’eros vulgaire. Le titre du roman annonce une prise de distance avec la grammaire traditionnelle des épisodes de la série en noir et blanc dans lesquels les arcs narratifs étaient à peine esquissés. Le reboot de 2020, interdit aux moins de 18 ans, relève du même procédé. Par ailleurs, le recours à l’intertextualité invite à une lecture diachronique de l’image des avocats dans les fictions judiciaires.

3.4 Réflexion sur le métier d’avocat à l’écran

25Alec Callender, l’avocat anglais de May to December, ne fait quasiment que du droit de la famille et regrette souvent que les affaires qu’il traite soient moins palpitantes que celles résolues par son héros des années 1950. Perry Mason était spécialisé en droit pénal et enquêtait lui-même pour le compte de ses clients. Cette particularité offrait la possibilité d’exploiter narrativement la tension narrative liée à la manière dont le héros allait procéder pour démasquer le coupable. La dédicace « Cheers, Alec, let's crack open a case sometime. Perry », signale au spectateur que l’image de la profession d’avocat dans les séries contemporaines est souvent moins flatteuse et plus réaliste que la fiction traditionnelle ne la projetait. Les FASP contemporaines montrent des facettes plus complexes des hommes de lois, à l’instar de l’épisode de Boston Legal dans lequel Edwin Poole entend Perry Mason lui parler en rêve :

Edwin Poole : It’s hard, isn’t it? […] Coming to care for a person who committed such a heinous act. It’s hard to reconcile what we do and who we are sometimes. (Boston Legal, 2004, 1x4).

26Par le biais de l’intertextualité, la fiction engage une réflexion sur les stéréotypes qu’elle véhicule. Dans le roman The Litigators (2011), par exemple, John Grisham met en scène un jeune avocat inexpérimenté qui plaide seul une affaire de recours collectif contre une entreprise pharmaceutique très puissante. Dans un dialogue qui se veut rassurant, l’avocat explique à l’un de ses clients sa stratégie de défense :

Client à son avocat : And they taught you this at Harvard?

Avocat : I really don’t remember what they taught me at Harvard.

Client : So how did you become an expert in trial practice?

Avocat : I’m not an expert, but I am reading a lot, and watching Perry Mason reruns. Sweet little Emma is not sleeping well and I’m roaming at night.

Client : I feel better! (Grisham 2011, 302).

27L’avocat de la FASP romanesque de John Grisham, non seulement perdra son procès mais verra ses clients se retourner contre lui. Dans ce cas, la référence intertextuelle à Perry Mason fonctionne comme un portrait à charge de la condition sociale de ces avocats, surnommés péjorativement « ambulance-chasers », qui peinent à vivre de leur métier à cause du nombre important de confrères aux États-Unis, une image totalement occultée dans les séries des années 1950. Les allusions à Perry Mason servent aussi à établir une comparaison entre les différents milieux sociaux dans lesquels les avocats gravitent.

28Le morceau « Misunderstood » de l’album Tha Carter III (2008), écrit par le rappeur Lil Wayne, dépeint la situation des ghettos américains dans lesquels une personne sur neuf finit en prison pour meurtre ou trafic de drogue. Le chanteur y déclare que si Perry Mason avait travaillé dans un tel environnement, il se serait fait tuer assez rapidement (« Perry Mason facing the barrel if he tattle »). La chanson évoque le poids du déterminisme social qui rend difficile d’échapper à la prison quand on est né dans un ghetto noir et que l’on est défendu par un avocat commis d’office. Cette référence établit une comparaison implicite avec la situation sociale aisée des clients de Perry Mason, issue des années cinquante, généralement « une blonde naturelle en détresse » (Kandel 2005, 4), qui peut toujours s’offrir les services de l’avocat de renom comme l’illustre cette première conversation extraite de la toute première FASP, le roman The Case of the Velvet Claws :

Perry Mason : “You’re living with your husband ? She snapped him a swift look. “Of course, where would I get the money?” 

29L’intertextualité a aussi pour fonction de saluer le statut mythique de ce personnage. Dans une esthétique très postmoderne, la réécriture intertextuelle de la diégèse procède, sur le plan axiologique, du commentaire de l’œuvre en rappelant son statut d’œuvre fondatrice.

4. L’intertextualité comme expression du respect pour la fiction

4.1 Le plaisir de l’immersion fictionnelle

30La référence à Perry Mason a pour objectif de montrer la fonction jubilatoire de la fiction. Red, personnage bourru de That 70s Show (2005 : 7x19), regarde Perry Mason à la télévision lorsque son épouse Kitty lui dit d’un air railleur « Guess what ? Perry Mason wins! ». Ce à quoi il répond : « It’s not if he wins, it’s how; that’s the magic, dammit! ». La réplique résonne comme une critique de ceux qui déprécient la récurrence du motif en montrant que la véritable intelligence du récit se situe, selon les propos de Colonna, dans :

le désir d’assister au dénouement du nœud narratif, de voir la tension du récit soulagée par la réussite du héros qui m’est sympathique, […] responsable de cette inquiétude délicieuse qui conserve notre attention vigilante (Colonna 2010, 198).

31La réplique de Red est un clin d’œil complice au spectateur qui, s’il n’est pas un expert des théories de la narration, possède une culture sémiotique inconsciente qui lui permet de percevoir si un récit est bien construit. Schaeffer (1999) postule qu’une œuvre ne peut remplir de manière appropriée la fonction de divertissement que si elle donne lieu à une relation esthétique satisfaisante. Dans le cas de Perry Mason, la popularité de la FASP est une bonne indication de ce contentement esthétique pour les téléspectateurs du monde entier. Elle a, en effet, été distribuée dans cinquante-huit pays différents et des rediffusions étaient toujours régulièrement programmées jusque dans les années quatre-vingt-dix (Kelleher et Merril 1987).

32Le plaisir de l’immersion fictionnelle procuré par les épisodes de Perry Mason est abordé dans l’épisode 22 de la saison 4 de The Good Wife (2013), par exemple. Lors d’une audience, une avocate remet en question la crédibilité d’un témoin oculaire en l’accusant d’avoir une vue médiocre qui ne lui permet pas d’être certaine de ce qu’elle a affirmé. Pour prouver ce qu’elle avance, elle se place au fond de la salle d’audience et demande au témoin de dire combien de doigts elle montre. L’avocat de la partie adverse s’insurge avec véhémence en disant que ce type de démonstration est digne d’un épisode de Perry Mason :

Diane Lockhart: Objection! This kind of stunt went out with Perry Mason!

Judge: And yet I enjoy it every time! (The Good Wife 2013, 4x22)

Même si le juge de cet épisode est un personnage peu orthodoxe, le fait qu’il regarde les rediffusions de cette série culte, et qu’il rejette l’objection, donne une autorité aux procédés narratifs en vigueur dans cette série en noir et blanc et rappelle, à l’instar de Schaeffer, le rapport épicurien que le spectateur entretient avec cette fiction :

Le plaisir joue un rôle central dans nos usages de la fiction. Il est même le seul critère immanent selon lequel nous jugeons de la réussite ou de l’échec d’une œuvre fictionnelle (Shaeffer 1999, 319).

33Il en est de même pour la référence que l’on trouve dans le roman de Douglas Kennedy Leaving the World dans lequel le personnage principal, qui possède un doctorat en littérature, est fière de son « monologue à la Perry Mason » (Kennedy 2009, 522), personnage de romans de gare par excellence. La référence donne une légitimité à ce type d’ouvrage discrédité par la littérature classique. Les auteurs expriment, à travers leurs personnages, que certains épisodes ont toujours la capacité de produire des émotions et celles-ci sont produites dès le générique d’ouverture comme l’expriment d’autres auteurs contemporains en se référant à lui.

34Le générique, identité visuelle et sonore d’une série, agit de façon quasiment hypnotique en plaçant le spectateur dans un état de conscience quasi hypnotique propice à l’immersion fictionnelle. Il suffit d’entendre quelques notes du thème d’une série que l’on a beaucoup regardée pour être immédiatement replongé dans l’univers imaginaire en ressentant le même type d’émotions que lorsqu’on est devant son petit écran. Le groupe de rock alternatif Pixies, se réfère à ce phénomène lorsque le chanteur annonce au milieu du morceau intitulé « Space » (1991) qu’il va jouer le générique de cette série culte à la guitare électrique (« Now I'm going to sing the Perry Mason theme ») et l’interprète avec une sonorité discordante. Il en est de même pour Ozzy Osbourne, qui a écrit une chanson intitulée Perry Mason en 1995 et dont le refrain fait référence au besoin de héros dans une société porteuse d’inquiétude. La fiction permet le sentiment rassurant que le crime ne sera jamais impuni, même si c’est uniquement dans un monde fictionnel :

Who can we get on the case?

We need Perry Mason

Someone to put you in place

Calling Perry Mason, again, again

35Le fait que la référence intertextuelle soit reconnue par les amateurs de musique hard-rock, de séries judicaires et de romans policiers démontre que la série fait partie de la culture partagée des récepteurs et témoigne du besoin d’immersion fictionnelle de l’être humain. Cet imaginaire partagé a influencé la création artistique à différents niveaux.

4.2 Echos laudatifs dans la FASP et ailleurs  

36Le roman policier But He Was Already Dead When I Got There écrit par Barbara Paul, est dédié à la série qui l’a inspirée et au bonheur de construire un whodunit traditionnel qui respecte les canons du genre, puisque, selon les propos de l’autrice, « In their comfortable, traditional way, the old shows were fun » (Paul 1986, 231). David Baldacci a, d’ailleurs, nommé le personnage principal de son roman True Blue (2009) en hommage à la série culte :

He pointed at her.I knew I recognised you. You’re her sister Mace Perry. Should’ve remembered as soon as you said your name.” He broke off.But the newspaper said your name was originally Mason Perry.” He looked at her funny. “Mason Perry, Perry Mason the TV lawyer? Is it a coincidence?” “My father was a prosecutor, but he really wanted to be on the other side. So Mason Perry it was. But I go by Mace, not Mason. In fact, I had it legally changed.” (Baldacci 2009, 84)

37Le même phénomène peut expliquer que le Jamaïcain Andre Johnson a choisi, pendant un temps, Perry Mason comme nom d’artiste (il deviendra Jah Mason par la suite). Les références à cette FASP sont pléthoriques, multimodales et dépassent les frontières américaines. Le jeu vidéo Apollo Justice : Ace Attorney, développé par la société japonaise Capcom, comporte un scénario fondé sur la même trame narrative que Perry Mason. Le personnage principal Apollo Justice, qui travaille pour l’avocat Phoenix Wright, a pour objectif d’identifier le coupable d’un meurtre. Le « Mason system » est une stratégie clé dans la phase finale du jeu qui permet de forcer le coupable à avouer son crime dans le prétoire.

38Dans les dessins animés, que ce soit dans des univers futuristes comme The Jetsons, qui se passe en 2064, ou dans The Flintstones (4x3) qui se déroule à la période de la préhistoire, les références au personnage mythique sont légion et renvoient à l’intemporalité du héros qui inspire tous les genres narratifs. En créant le prequel de la série (diffusée par HBO à partir de 2020), les producteurs jouent la carte de la nostalgie envers le personnage pour s’assurer un audimat important dès les premiers épisodes et établir un échange dynamique entre création et réception. Le récepteur compare en permanence le traitement des personnages entre série originale et réinterprétation contemporaine, savourant la profondeur du personnage dans sa version du XXIème siècle dont on perçoit (enfin) l’humanité. Le formula show cède élégamment sa place à un polar d’ambiance dans lequel on apprend que Perry Mason souffre d’un stress post-traumatique dû à son séjour dans les tranchées pendant la première Guerre Mondiale. Le sempiternel procès est construit sur une remise en question acerbe du rêve américain glorifié dans les FASP d’origine. L’objectif étant de recaptiver le téléspectateur, on lui propose un objet audiovisuel qui crée un lien émotionnel avec lui. Ce lien s’établit dans la durée et avec une certaine régularité, renforçant par là même l’idée de relation.

La série est un site de relectures comme de réécritures : elle peut, en retour, venir enrichir le support auquel elle a puisé ou suggérer d’autres manières de voir et d’interpréter des œuvres connues ou canonisées (Bataille et Hatchuel 2012, § 24).

39Nous notons que l’influence du personnage fictif dépasse également la sphère fictive pour contaminer le monde référentiel de la justice à bien des égards comme nous allons le montrer. Il est de ce fait incontournable pour des praticiens de la langue et culture du droit anglosaxon de connaître cette référence au risque de se sentir exclu de la communauté discursive.

4.3 Fiction et réalité, deux univers perméables

40Lors d’un procès au pénal pour meurtre dans l’État d’Arizona, le procureur général a usé de la méthode de défense utilisée par Perry Mason dans le roman The Case of the Curious Bride (Abrams 2019). Le juge a accepté la stratégie de défense, accordant au roman une valeur quasi jurisprudentielle. La FASP traditionnelle, créatrice d’émotions et de références intertextuelles, devient aussi véritablement créatrice de droit. Par ailleurs, « le syndrome Perry Mason », est bien connu des juristes américains pour avoir modifié la perception du public en donnant une image extrêmement simpliste de la procédure pénale. Cette image réductrice serait à l’origine de la recrudescence d’accusés souhaitant se passer des services d’un avocat en se défendant seuls (Begg 1976, 29). Par ailleurs les jurés, influencés par la série, s’attendraient à des coups de théâtre, des aveux lors des audiences et auraient tendance à prononcer plus facilement des acquittements quand l’avocat de la défense n’a pas réussi à faire avouer le crime à quelqu’un d’autre que le défendeur (Graham 1991, 628). Ces jurés d’assises s’attendent à des « Perry Mason moments », une expression consacrée qui décrit l’instant où l’une des parties verse au dossier un élément qui viendra changer le cours d’une audience de manière décisive comme nous le verrons ultérieurement.

41Enfin, il semblerait que la fiction ait eu tendance à renverser dans l’esprit des jurés la charge de la preuve (Abrams 2019). Dans le cas d’un procès au pénal, celle-ci incombe à l’accusation. Les jurés, influencés par la série, attendraient de l’avocat de la défense qu’il prouve l’innocence de son client. Selon la règle de droit, c’est au ministère public d’apporter la preuve de la culpabilité de l’accusé et non à la défense de prouver le contraire. Ce renversement du raisonnement juridique porterait atteinte à la présomption d’innocence des accusés.

42Les valeurs véhiculées par la fiction ont participé à construire la vision du monde judiciaire parfois de manière inconsciente et délétère, mais parfois aussi de manière tout à fait consciente et positive. En effet, lors de l’audience devant le Sénat en vue de la nomination au poste de Juge de la Cour suprême des États-Unis, Sonia Sotomayor a expliqué que sa volonté de servir la justice était née de la morale véhiculée par Perry Mason. Cette anecdote a été racontée dans un cadre solennel par l’une des figures les plus respectées de la justice, en passe d’obtenir l’un des postes le plus prestigieux de la société américaine (Senate Hearing 111-503). Elle dénote la particularité de la culture américaine qui ne rougit pas de sa prédilection pour les personnages populaires, même aux plus hautes fonctions de la hiérarchie judiciaire. Sonia Sotomayor n’est d’ailleurs pas la seule à avoir mentionné sa passion pour cette série. Le sénateur démocrate Alan Franken (Minnesota) a aussi parlé de la série au Sénat :

I was a big fan of Perry Mason. I watched Perry Mason every week with my dad and my mom and my brother. And we’d watch the clock. And when we knew when it was two minutes to the half-hour that the real murder would stand up and confess. It was a great show! (Smith 2012)

43Interrogé par le Baltimore Post-Examiner en 2012, le juge Robert Bell a, pour sa part, exposé que sa vocation lui venait des romans qu’il dévorait quand il était enfant :

I used to read those [Perry Mason pulps] growing up. I got the sense that a lawyer could do good things for folk and was important to our community. That’s what I wanted to do. (Smith 2012)

44Les exemples précédemment cités montrent que les frontières entre univers diégétique et univers référentiel sont devenues poreuses et ont engendré des implicites culturels et des représentations de la justice modelés par cette FASP iconique. Enfin, nous postulons que les références intertextuelles au personnage ont pour fonction de montrer que les arts visuels et la procédure accusatoire américaine possèdent des points communs qui effraient et qui séduisent en même temps.

4.4 L’angle dramaturgique

45Les procès étant généralement publics, certains citoyens y assistent pour le plaisir du spectacle de la justice puisque les audiences ressemblent par de nombreux aspects à des pièces de théâtre dans lequel des professionnels endossent un rôle. Le procureur est la personnification de l’État, le juge est l’incarnation de l’arbitre neutre garant de la loi et l’avocat accomplit pour son client les actes de la procédure dans son rôle de représentation. De plus, comme au théâtre, chaque acteur de la justice revêt un costume symbolisant son rôle. On note en passant l’étymologie commune entre l’usage juridique du terme français « audience » qui signifie « une séance d’un tribunal » et « audience » en anglais qui se réfère aux spectateurs d’une pièce de théâtre ou d’un film.

46Par ailleurs, un procès possède la même morphologie qu’un grand nombre de productions narratives selon les observations de Crystal :

At a trial, language counts for everything. In terms of structural analysis, a trial is little more than a giant narrative, with a beginning (the opening statements), middle (the presentation of evidence), and end (the closing arguments and verdict). However, unlike most stories, this one is told by many people, including two “official” story-tellers (counsel for the defense and for the prosecution), and it exists in at least two conflicting versions. Resolving the conflict depends totally on the linguistic skills of all concerned (Crystal 1987, 391).

47Les fictions judiciaires sont parsemées de comparaisons entre scènes de théâtre et scènes de prétoire car acteurs et avocats plaidants ont en partage l’utilisation des registres oratoires dans le but de provoquer des effets particuliers sur leur auditoire. Le vecteur de leur art est le verbe, les gestes vocaux, le langage paraverbal et l’occupation de l’espace scénique pour accentuer la portée de leurs propos comme on peut le lire dans le roman The partner de John Grisham :

Parrish [the prosecutor] stood nearby, anxious to perform. […] He paced around the courtroom in his best Perry Mason routine, unshackled by the customary rules of etiquette and procedure (Grisham 1997, 454).

48Le parallèle entre procès et pièce de théâtre est aussi abordé dans la série Boston Legal quand un avocat expérimenté met en garde son collègue néophyte sur les compétences requises pour devenir avocat plaidant alors qu’il ne prodiguait jusqu’alors que du conseil juridique :

Litigation is about more than knowledge of the law; it’s about confidence, strategy, cheap theatrics. It’s the reason Shakespeare and many after him said: ‘first kill all the lawyers’. They’re talking about people like me. (Boston Legal 2005, 2x22)

49Les avocats utilisent des techniques qui relèvent de la dramaturgie, et l’expression anglaise « courtroom theatrics », qui signifie « effet de manche » ou « effet de toge », rend compte de l’analogie dans l’inconscient collectif occidental entre acteurs et avocats. La métaphore « a Perry Mason moment » peut d’ailleurs se traduire par « un coup de théâtre » pour exprimer un rebondissement imprévu dans le domaine judiciaire. Cette référence relevant d’une culture partagée est devenue monnaie courante aux États-Unis, comme l’illustre l’utilisation qui en est faite par Winkler, professeur de droit constitutionnel à UCLA à propos d’Elena Kagan, juge à la Cour suprême :

Kagan, […], pointed out that one of the stated purposes of the law was “to express moral disapproval of homosexuality” […]. Three months after the closest the Supreme Court gets to a Perry Mason moment, that’s exactly what the court did. (Winckler 2013, c’est nous qui soulignons)

50Les références intertextuelles à Perry Mason se réfèrent à la traditionnelle fascination mêlée de méfiance à l’égard de la puissance des univers imaginaires, du talent des acteurs et des avocats et à leur capacité d’influence du public. Les répliques comme « si l’un de vous a été dupé par les effets de manche à la Perry Mason de l’avocat de la défense, honte sur vous » (Boston Legal 2006, 3x6), fonctionnent à deux niveaux. Elles témoignent de la difficulté pour l’auditoire à opérer une différence entre la fiction et monde référentiel en raison des procédés narratifs utilisés par les acteurs de la justice et de la fiction. Ce type de réplique montre que les avocats de chaque partie tentent d’influencer les jurés en leur faveur par l’usage de la parole. Par ailleurs, l’auteur de cette réplique indique au public qu’il n’y a pas lieu de se méfier des procédés oratoires des acteurs ou des avocats (et a fortiori des acteurs incarnant le rôle d’avocat). La réplique montre que l’auteur place sa confiance dans les compétences fictionnelles qui permettent aux spectateurs contemporains d’opérer une distinction entre fiction et réalité.

5 Conclusion

51Cette analyse avait pour objectif de démontrer la place majeure du personnage Perry Mason dans la culture contemporaine à travers les très nombreux échos dans divers genres fictionnels. Nous avons démontré que les références intertextuelles illustrent la particularité de la culture américaine qui ne rougit pas de sa prédilection pour les personnages populaires, même aux plus hautes fonctions de la hiérarchie judiciaire. Nous avons montré que le recours à l’intertextualité s’adosse aux compétences fictionnelles des spectateurs qui participent au processus créatif. Lorsque les spectateurs sont capables de décoder les références intertextuelles, ils ont le sentiment d'appartenir à la même communauté culturelle que les créateurs, générant un sentiment de complicité. Une fois que les téléspectateurs sont absorbés dans le monde fictionnel, ils sont engagés dans une réflexion sur les questions juridiques qui sont fictionnalisées par des professionnels du droit désireux de raconter une histoire autant divertissante qu’instructive. Les FASP judiciaires éveillent la conscience juridique des téléspectateurs tout en réfléchissant à leur genre, créant ainsi un objet esthétique très complexe. Ces objets culturels ont donc toute leur place dans l’enseignement/apprentissage de l’anglais de spécialité dans une perspective de développement des compétences culturelles.

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Notes

1 Terme emprunté au discours informatique, qui signifie que l’univers d’une série ayant connu un certain succès est repris en modifiant de nombreux éléments scénaristiques, contrairement au remake.

2 Néologisme créé à partir du préfixe « pre » et du substantif « sequel » qui désigne une œuvre qui se situe temporellement avant l’œuvre originale.

3 Biographie de l’artiste : <https://www.allmusic.com/artist/jah-mason-mn0000100102>, consultée le 25/03/2024.

4 Par convention, les références aux épisodes sont notées comme suit dans le texte : numéro de la saison suivie du numéro de l’épisode, soit saison 1, épisode 4 (1x4).

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Pour citer cet article

Référence papier

Sandrine Chapon, « Perry Mason, créateur de discours et de FASP : un regard rétrospectif à l’occasion de son 90e anniversaire »ASp, 85 | 2024, 29-44.

Référence électronique

Sandrine Chapon, « Perry Mason, créateur de discours et de FASP : un regard rétrospectif à l’occasion de son 90e anniversaire »ASp [En ligne], 85 | 2024, mis en ligne le 02 avril 2024, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/asp/8914 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/asp.8914

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Auteur

Sandrine Chapon

Sandrine Chapon est PRCE à l’UFR SoCLE, section Langues étrangères appliquées (LEA), à l’université Grenoble Alpes où elle enseigne l’anglais du droit. Titulaire d’une thèse en anglais de spécialité pour laquelle elle a reçu un prix d’excellence, son domaine d’étude porte sur la Fiction à substrat professionnel judiciaire télévisée.

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