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AccueilNuméros84Éditorial – L’inconfort des conce...

Texte intégral

  • 1 Voir le glossaire « L’anglais de spécialité en 30 mots » dans ce numéro.

1J’ai l’immense honneur d’ouvrir ce 84e numéro de la revue ASp, intitulé « Trente ans de recherche en anglais de spécialité », un numéro spécial à plus d’un titre. Tout d’abord, notre collègue, Anthony Saber, explorateur talentueux de l’anglais de spécialité, m’a cédé sa place en tant que rédacteur en chef de la revue, une fonction qu’il occupait depuis dix ans, après avoir lui-même succédé à Michel Van der Yeught, Michel Petit et Michel Perrin, fondateur de la revue en 1993. Ensuite, ce numéro manifeste les multiples signes d’une discipline en phase de maturation : apparition, puis structuration de concepts désormais bien connus (le « genre », le « spécialisé », la « FASP », etc.)1, emprunts de cadres analytiques issus de disciplines connexes, puis réappropriation au sein de l’anglais de spécialité, exploration continue et méthodique de nouveaux domaines spécialisés, naissance, puis consolidation de branches disciplinaires telles que l’analyse des discours spécialisés et la didactique de l’anglais de spécialité. Ce numéro anniversaire marque également l’arrivée d’une nouvelle génération au sein de la rédaction, dont la mission s’inscrit dans l’esprit des anciens : porter l’anglais de spécialité à son plus haut niveau en valorisant les pratiques scientifiques et pédagogiques d’une large communauté d’enseignants et d’enseignants-chercheurs. Enfin, ces trois décennies demeurent marquées par le talent éditorial de Monique Mémet, dont les multiples activités au sein de la rédaction ont largement contribué à la visibilité et à la mémoire de la revue. Le sentiment d’honneur fait immédiatement place à celui d’humilité, tant ces noms font partie du patrimoine scientifique de notre discipline.

2En trente ans d’existence, ASp est passée d’une revue à la portée nationale, dont l’objectif consistait principalement à recueillir les actes du colloque du Groupe d’étude et de recherche en anglais de spécialité (GERAS), à une revue à comité de lecture international, respectant les normes d’indexation dans les bases de données mondiales (EBSCO, Scopus, Linguistics Abstracts…). La visibilité internationale de la revue s’est accrue dans les années 2000 avec la mise en ligne de l’intégralité des numéros. La revue figure également physiquement dans les bibliothèques universitaires et dans celles, personnelles, de près de trois générations d’abonnés qui, malgré la tendance à la dématérialisation que l’on observe dans la plupart des revues scientifiques, plébiscitent toujours le format imprimé.

3La contribution de la revue à l’avancée des connaissances en anglais de spécialité est indéniable. Un coup d’œil dans le rétroviseur nous permet de constater qu’elle a contribué au développement de certaines approches comme les travaux sur l’ethnographie des milieux spécialisés, le recours à la linguistique cognitive pour mettre au jour les processus de spécialisation ou encore les études diachroniques, qui inscrivent les variétés spécialisées, trop souvent étudiées sous le prisme d’analyse de besoins immédiats, dans une temporalité nouvelle. ASp a également accueilli les premiers travaux sur la fiction à substrat professionnel (FASP), un genre encore non formalisé avant l’article de Michel Petit (1999). Sur le plan didactique, plus particulièrement sous l’impulsion de Jean-Claude Bertin (1994), les travaux publiés dans ASp démontrent régulièrement la spécificité de l’enseignement-apprentissage de l’anglais en contexte LANSAD et LEA à travers la théorisation de l’articulation entre les dispositifs d’apprentissage et la professionnalisation des apprenants. À ces avancées s’ajoute le maintien, plutôt original dans le paysage scientifique international actuel, du français aux côtés de l’anglais, comme langue de publication. Les publications en langue française ont en effet joué un rôle fondamental dans le développement de la théorisation de l’anglais de spécialité en France. Son concept central, le spécialisé, a été étudié dans les deux langues, selon ses multiples facettes, qu’elles soient d’ordre terminologique, phraséologique, textuel, discursif, culturel, philosophique même.

  • 2 Phénomène : du grec phainomenon, « ce qui apparaît, se produit, se manifeste et peut être saisi par (...)

4Outre ses multiples contributions à notre connaissance de l’anglais de spécialité, la revue s’est progressivement positionnée dans le débat qui tend à opposer la langue spécialisée à la langue générale. À mesure que les caractérisations de variétés spécialisées s’accumulent, l’opposition s’estompe, cédant sa place au spécialisé, une notion structurante, ayant bénéficié de conceptualisations successives, plus particulièrement dans les travaux de Michel Petit et de Michel Van der Yeught. Pris dans leur ensemble et à l’échelle des trois dernières décennies, ces travaux suggèrent que le spécialisé serait un phénomène au sens premier du terme, c’est-à-dire un ensemble de significations qui apparaissent2 dans le discours. La manifestation du spécialisé peut être marquée (la terminologie des textes scientifiques et techniques, l’ordre routinier des tours de parole chez les pilotes de ligne, pour ne citer que deux exemples emblématiques) ou plus discrète, comme c’est le cas pour certains échanges professionnels qui peuvent sembler ordinaires à première vue. Il revient alors aux anglicistes de spécialité de décoder les mécanismes de spécialisation invisibles à l’œil nu, où chaque partie du discours converge, parfois de manière sourde, en direction d’objectifs, de priorités et de valeurs dont les cultures spécialisées sont en quelque sorte l’héritage. Dans cette perspective, nous comprenons que le spécialisé est un concept d’ordre essentiellement culturel et profondément sémantique, sa diffusion dans les textes justifiant pleinement la diversité des approches et des méthodes d’observation. De ce point de vue, il existe quelques bonnes raisons de penser que l’anglais de spécialité en France a pris le contrepoint de la recherche internationale (English for specific purposes) qui, très tôt, s’est désintéressée – du moins en apparence – des variétés spécialisées, voire hyperspécialisées, de l’anglais. Rappelons-nous les propos, certes un peu anciens, mais largement diffusés, de Hutchinson et Waters :

ESP is not a matter of teaching ‘specialised varieties’ of English. The fact that language is used for a specific purpose does not imply that it is a special form of the language, different in any kind from other forms (Hutchinson et Waters 1987 : 18).

5Manifestement, de manière contrapuntique, les chercheurs en anglais de spécialité placent au premier plan des préoccupations le « spécialisé » conçu ici en théorie. En France aujourd’hui, l’anglais de spécialité porte précisément sur les variétés spécialisées de l’anglais. Le fait que cette langue est mobilisée dans des contextes spécialisés implique nécessairement des formes particulières, dont l’enseignement et la recherche sont parfaitement légitimes.

6Lors de la publication de son « bulletin de naissance », en 1993, la revue ASp faisait le pari de « faire mieux connaître, et reconnaître, le travail considérable qui s’accomplit […] dans le quatrième champ d’action de l’anglistique : aux côtés des domaines traditionnels de la littérature, de la linguistique et de la civilisation » (Perrin 1993 : §7). En 2023, nous pouvons affirmer légitimement que ce pari de l’anglistique a été tenu et que, depuis cette période fondatrice des années 1990, ASp a largement contribué, d’abord à l’émergence, puis à la maturation d’une discipline désormais bien établie sur les plans scientifique et institutionnel. Toutefois, il me semble important d’attirer l’attention des lecteurs sur les éventuels travers de l’établissement d’une telle discipline, ce que le linguiste Henry Widdowson appelait, il y a quelques années, « the inconvenience of established concepts » (Widdowson 2012 : 5). Ces trente années de recherche montrent que les anglicistes de spécialité, à travers leur univers conceptuel, portent un regard particulier sur l’expérience humaine, et qu’ils se reconnaissent dans ce paradigme. Cependant, parce qu’ils explorent les variétés spécialisées à grande échelle et de multiples manières désormais, se pose, avec la plus grande acuité, la question centrale de la valeur de cet univers. Il faut admettre que le paradigme de l’anglais de spécialité contribue de manière substantielle à l’anglais contemporain : la démonstration que les comportements linguistiques observés dans les domaines spécialisés sont loin d’être de simples perturbations de fréquence par rapport à une norme dite « de l’anglais général », mais qu’il existe un ordre qui relève des cultures spécialisées dans toute leur densité. De fait, ce que certains considèrent comme l’exception en anglais est en réalité la règle dans certains domaines spécialisés. Toutefois, il devient plus que jamais nécessaire de développer, de manière plus systématique, une approche critique de l’anglais de spécialité afin d’évaluer l’efficacité des cadres et des concepts que nous mobilisons parfois massivement depuis trois décennies. Le progrès en anglais de spécialité proviendra – provient déjà – de l’exploration des variétés spécialisées, mais également du développement systématique d’un regard introspectif sur ce que nous savons et sur ce que nous croyons. Rappelons-nous les mots de Thomas Kuhn :

In the mature sciences the prelude to much discovery and to all novel theory is not ignorance, but the recognition that something has gone wrong with existing knowledge and beliefs (Kuhn 1977 : 235).

  • 3 Voir, par exemple, l’article de Jacky Martin sur les problèmes posés par l’approche quantitative de (...)

7L’étude des dysfonctionnements théoriques et méthodologiques a bien lieu depuis trente ans3, mais elle demeure relativement ténue alors qu’elle est un signe de maturation de la discipline. Nous pouvons donc nous réjouir de voir la publication dans ce numéro d’un article par Shirley Carter-Thomas et Elizabeth Rowley-Jolivet dans lequel les autrices passent au crible une notion qui a profondément marqué l’anglais de spécialité, celle de genre, qui fut conceptualisé à l’ère pré-électronique, et dont elles proposent une relecture à l’aune de la révolution numérique, de l’interactivité accrue et de l’hypertextualité. L’approche critique de l’anglais de spécialité se poursuit dans l’article de Mathilde Gaillard et d’Aude Labetoulle. Le panorama qu’elles dressent de la discipline, à partir d’une étude empirique fondée sur les articles publiés dans ASp, met en évidence différentes phases de développement de la discipline, ainsi que certaines caractéristiques spécifiques qui tendraient à renforcer l’hypothèse d’une école française d’anglais de spécialité. Cette hypothèse est elle-même interrogée dans une lettre à la rédaction, signée Anthony Saber, qui démontre le potentiel immense que représente la tradition française de recherche en sciences humaines et sociales dont les multiples concepts pourraient trouver, s’ils venaient pénétrer plus régulièrement le champ de l’ASP, une forme de valorisation nouvelle.

8Anthony Saber propose, dans ce même numéro, un article consacré à l’épistémologie de l’anglais de spécialité. L’auteur avance l’hypothèse selon laquelle les manifestations du spécialisé dont nous parlions plus haut résulteraient de divers processus mémoriels dont il propose une typologie pouvant servir de point d’appui à nombre d’études empiriques futures. Alors que ce type de réflexion est abordé de manière éparse dans les travaux sur l’intertextualité, l’interdiscursivité et la diachronie, l’auteur emprunte une voie originale, synthétique, en mobilisant l’appareil théorique de l’école française d’analyse du discours. Au-delà de la formulation de l’hypothèse, l’article apporte les preuves d’une forte compatibilité théorique entre l’analyse du discours et l’anglais de spécialité telles que ces deux disciplines sont pratiquées en France. Ce numéro comprend également l’exploration d’une variété spécialisée, celle de l’anglais du journalisme, que Caroline Peynaud conceptualise à partir d’un objet singulier, un musée dédié à la liberté de la presse, le Newseum, situé à Washington DC. Au-delà de la contribution à la caractérisation de l’anglais dans ce domaine, l’article montre que les musées, plus particulièrement les musées techniques et professionnels, à travers leur mission naturelle de captation des pratiques spécialisées, sont un objet sous-exploité, mais tout à fait porteur pour des anglicistes de spécialité.

9Aux textes précédents s’ajoutent deux notes de recherche particulièrement étoffées. La première, proposée par Susan Birch-Becaas, Shirley Carter-Thomas, Dacia Dressen-Hammouda, Claire Kloppmann-Lambert, Elizabeth Rowley-Jolivet et Nedjah Zerrouki, est la réplication en contexte français d’une étude espagnole sur les pratiques numériques des chercheurs. Certes, cette contribution confirme certains invariants historiques, tels que le maintien du statut prestigieux de l’article de recherche et celui de l’anglais comme lingua franca scientifique. Toutefois, elle met clairement en évidence les nouveaux besoins de communication des chercheurs en matière de communication informelle, en particulier sur les réseaux sociaux. En d’autres termes, cette note de recherche pourrait bénéficier aux formations délivrées par les écoles doctorales en sensibilisant les jeunes chercheurs aux enjeux, bien réels et tout à fait divers, des compétences en anglais pour la communication scientifique. La seconde note de recherche, une contribution de Sophie Belan, Aude Labetoulle et Evgueniya Lyu, dresse un panorama détaillé de la didactique de l’anglais de spécialité, à partir des activités du groupe de travail DidASP du GERAS. Les autrices rappellent que si la didactique de l’anglais de spécialité prend clairement naissance dans les besoins spécifiques d’apprenants, elle les dépasse dans la mesure où les chercheurs de cette branche disciplinaire proposent une réflexion scientifique plus générale sur la spécificité de l’enseignement-apprentissage d’une langue de spécialité. Cette réflexion emprunte de nombreuses pistes théoriques, parfois creusées depuis des décennies par les spécialistes de l’acquisition des langues secondes, parfois plus novatrices, en particulier celles liées au spécialisé, son rapport avec la compétence L2, l’identité et la motivation des apprenants.

10Ce riche volume s’achève sur une recension par Yvon Keromnes et, en guise de « cadeau d’anniversaire » offert à tous les lecteurs, un glossaire intitulé « L’anglais de spécialité en 30 mots ». Conçu par une équipe d’anglicistes de spécialité de plusieurs générations, ce vade-mecum a pour objectif de « faire mieux connaître, et reconnaître » (Perrin 1993 : §7) le travail théorique accompli depuis trente ans. Cet effort de vulgarisation de notre domaine est d’abord à destination des jeunes chercheurs et des enseignants qui souhaitent s’initier à l’anglais de spécialité et, plus largement, de toute personne potentiellement intéressée par la discipline (enseignants-chercheurs d’autres spécialités, public professionnel ou institutionnel). Ces trente mots sont ensuite destinés aux plus anciens. Ces derniers pourront se délecter du travail (« considérable », dirait Michel Perrin !) accompli tout en y percevant une occasion supplémentaire de questionner nos concepts établis. Que les premiers et les derniers s’en emparent, et fassent progresser notre belle discipline.

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Bibliographie

Bertin, Jean-Claude. 1994. « L’enseignant, le professionnel et l’apprenant : confrontation des cultures et choix des matériaux pédagogiques ». ASp 5–6, 69–78, <https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/asp.4023>.

Hutchinson, Tom & Alan Waters. 1987. English for Specific Purposes. Cambridge: Cambridge University Press.

Kuhn, Thomas. 1977. The Essential Tension: Selected Studies in Scientific Tradition and Change. Chicago: The University of Chicago Press.

Martin, Jacky. 1997. « Du bon usage des corpus dans la recherche sur le discours spécifique ». ASp 15–18, 75–83, <https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/asp.2984>.

Perrin, Michel. 1993. « Bulletin de naissance ». ASp 1, vii–ix <https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/asp.4353>.

Petit, Michel. 1999. « La fiction à substrat professionnel : une autre voie d’accès à l’anglais de spécialité ». ASp 23–26, 57–81, <https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/asp.2325>.

Swales, John. 2016. “Reflections on the Concept of Discourse Community”. ASp 69, 16–19, <https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/asp.4774>.

Widdowson, Henry G. 2012. «ELF and the Inconvenience of Established Concepts». Journal of English as a Lingua Franca 1/1, 5–26. <https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1515/jelf-2012-0002>.

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Notes

1 Voir le glossaire « L’anglais de spécialité en 30 mots » dans ce numéro.

2 Phénomène : du grec phainomenon, « ce qui apparaît, se produit, se manifeste et peut être saisi par l’expérience ou l’observation ». Dictionnaire de l’Académie française <https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9P1954?history=1>, consulté le 28/10/2023.

3 Voir, par exemple, l’article de Jacky Martin sur les problèmes posés par l’approche quantitative des textes spécialisés (Martin 1997). Voir également les travaux sur l’épistémologie de l’anglais de spécialité et l’article de John Swales (2016) sur la notion de communauté de discours.

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Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Millot, « Éditorial – L’inconfort des concepts établis »ASp, 84 | 2023, 1-6.

Référence électronique

Philippe Millot, « Éditorial – L’inconfort des concepts établis »ASp [En ligne], 84 | 2023, mis en ligne le 14 novembre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/asp/8403 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/asp.8403

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Auteur

Philippe Millot

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CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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