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Résumé

Programme des années 2020-2021 et 2021-2022 : I. Le culte de la divinité Bonpo gTso mchog mkha’ ’gying (suite). — II. Matériaux pour l’étude de l’histoire de Porong (sPong rong), une principauté autonome du Tibet méridional, XIVe au XXe siècles (suite).

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Texte intégral

I. Le culte de la divinité Bonpo gTso mchog mkha’ ’gying

1Les séminaires des deux dernières années se sont poursuivis avec l’examen des textes utilisés dans le culte de la divinité Khro bo gTso mchog mkha’ ’gying (ci-après Tsomchog), et notamment lors de la cérémonie mDos rgyab qui a lieu annuellement dans le village Bonpo de Lubrak, au Mustang (Népal). La base textuelle de la cérémonie est un recueil d’une trentaine d’œuvres de longueur variable, comprenant un total de 520 folios. Le texte principal du recueil est intitulé gSas mkhar rin po che’i khro bo’i dbang chen gyis (gyi) phrin las sgrub gzhung, « Le texte principal du rituel de propitiation de la puissante [divinité] courroucée des précieuses citadelles divines » (114 folios), mais des passages pertinents de nombreux autres ouvrages, tant du recueil qu’extérieurs à celui-ci, ont également été examinés. Une attention particulière a été portée aux catégories de divinités qui composent l’entourage du personnage central de Tsomchog, et aux différents types de constructions considérées comme les « supports » (rten) matériels de leur présence. Plusieurs semaines ont été consacrées à une étude comparative des rouleaux peints (thang ka) consacrés à ce cycle tantrique, dont l’âge s’étend du xve au xxie siècle. Les représentations des divinités étaient confrontées aux descriptions iconographiques contenues dans leurs invocations. Il y a, au total, 85 divinités, réparties en dix groupes. Des rouleaux du cycle ont été publiés dans des études de langue anglaise par Kvaerne (1995) et Heller (2015), ainsi que des images accompagnées de descriptions dans au moins deux ouvrages tibétains (Tshangs pa 2014, gYung drung bon gyi zhal thang 2020). Cette partie de notre enquête s’est concentrée en particulier sur deux thangkas qui n’avaient pas été encore examinés à ce jour. Notre étude de la plus ancienne, conservée au Metropolitan Museum de New York, vient d’être publiée dans un court article (Ramble 2023). Si toutes les divinités de l’entourage de Tsomchog figurent dans ces peintures, elles ne sont pas toutes représentées dans le mandala construit pour les besoins de la cérémonie.

2Conformément à la prescription textuelle, seules les sept premières des dix catégories de dieux ont leur place ici. Les dieux des trois derniers groupes ont un support particulier à l’extérieur du mandala, avec encore d’autres groupes de divinités. En fait, ni le mandala ni cette construction extérieure ne sont réellement construits dans le mDos rgyab de Lubrak, mais seulement visualisés au fur et à mesure que leurs descriptions sont récitées. Ils ont cependant été construits pour les besoins d’un rituel différent (également avec le dieu Tsomchog), exécuté au monastère Bonpo de Triten Norbutse à Katmandou en 1998 et 2014, dont des photographies ont été aimablement fournies par Colin Millard et Anna Sehnalova. Pour les besoins de la cérémonie de 2014, le monastère avait produit un guide en tibétain avec des schémas de ces dispositifs qui ont ainsi fourni de précieux compléments pédagogiques (Tshangs pa 2014). Le dispositif qui supporte les dieux périphériques est appelé « dispositif de support extérieur » (phyi rten bskos). Le manuel contient un résumé pratique des deux constructions qui peuvent être paraphrasées ici. Tout d’abord, le mandala :

Concernant la manière de disposer les ornements des divinités bénignes et courroucées. Placez le vase au centre, et les manifestations des quatre sugatas, une dans chaque direction cardinale, et afin que ceux qui ont des vues erronées ne puissent le regarder, il devrait y avoir quatre chag shing (un type de sceptre), avec un miroir attaché à chacun : ceux-ci sont placés là pour purifier la vue physique impure et pour ouvrir l’œil de la sagesse. Quant aux neuf essences qui constituent le support intérieur : … il faut imaginer que le mandala est en réalité [l’assemblée] des dieux et des déesses courroucés ; que les neuf vases sont la montagne centrale et les huit continents ; que les neuf flèches divines (gsas) sont les neuf précieux arbres qui exaucent les souhaits ; que les neuf épées (ral kyu) sont les neuf divinités courroucées Hala ; les neuf miroirs sont les neuf grandes déesses courroucées ; que les neuf dagues sont les neuf divinités khro rngam ; les neuf griffes sont les neuf femelles maniant le pouvoir (dbang bsgyur ma) ; les neuf crochets sont les neuf déesses gze ma ; les neuf types de tissus sont les huit championnes féminines (gyad mo) ; les neuf tablettes de bse, de conque, de cuivre, de fer et ainsi de suite sont les neuf grandes déesses byin te ; les neuf tormas rouges dbal bshos sont la zone devant les dieux des montagnes vermillon ; les neuf mains sont les neuf déesses faisant signe (g.yab mkhan). … le vase doit être placé au centre, tandis que les cinq poignards et les griffes doivent être disposés dans les cinq palais centraux, par paires comme supports des Grands Pères et Grandes Mères. Quatre poignards et quatre griffes doivent être placés aux portes intérieures, par paires, en tant que supports des huit gardiens de porte masculins et féminins. Les huit épées et les huit miroirs doivent être placés sur les huit demi-disques par paires comme supports des seize Pères et Mères de la Conscience, tandis qu’une épée et un miroir doivent être disposés bien en évidence au centre comme support de la divinité lHa rgod et de sa parèdre. Les neuf crochets et les neuf flèches enrubannées et les neuf tablettes doivent être disposés dans l’espace intermédiaire comme les supports des vingt-sept Dames Puissantes.

3Ainsi, les vingt-sept Dames Puissantes – le gze ma, le gyad mo et le byin te – représentent les cercles les plus extérieurs du mandala, qui est le « support intérieur ». La « disposition du support externe » est un type de construction très différent d’un mandala tantrique classique. La première fois qu’elle a été construite à Triten Norbutse, en 1998, elle a été placée dans la cour du temple et la seconde, en 2014, dans une petite chapelle sur le toit. Selon la prescription textuelle, et aussi l’illustration de Tshangs pa en 2014, le centre de la construction devrait être sur le toit du bâtiment directement au-dessus du temple contenant le mandala, et les cairns marquant son périmètre le plus extérieur placés à une distance de « vingt-cinq brasses » – environ soixante-dix mètres – du centre. Le centre lui-même est marqué par une longue lance verticale à partir de laquelle des cordes s’étendent radialement jusqu’aux points de la périphérie. La lance centrale est entourée de huit lances plus petites ; huit flèches, certaines verticalement à l’orient et d’autres horizontalement, sont apposées sous le fer de lance ; les pattes antérieures de différents animaux et une variété d’oiseaux empaillés – ou, à défaut, des images des oiseaux – sont également attachées aux cordes. Des paquets de tissu contenant différentes substances sont attachés aux lances et des poteaux décorés érigés en cercle à l’intérieur du périmètre. Tous ces composants sont les supports des différentes classes de dieux qui sont dans l’entourage de Tsomchog mais qui ne sont pas inclus dans le « support intérieur », c’est-à-dire le mandala.

4La description du « dispositif de support extérieur » est la suivante :

Ce qui suit est requis comme ornements de l’Incarnation universelle des mantras secrets : les arrangements (skos) comme supports externes et les neuf essences comme supports intérieurs. Le premier est un support de divinités placé au dernier étage du temple (sgrub khang) et à l’extérieur. Ce sont les lances féroces ; les bannières de la victoire ; les cairns (pu tho) ; les faucons ; et les cairns royaux (rgyal tho). On dit que les lances sont le support des 81 millions de divinités dbal gsas. Quant à la lance-support des divinités dbal gsas qui se dresse au centre : il faut ériger une lance avec un sapin en guise de fût avec un fer de lance en fer, mesurant cinq toises, pour représenter les divinités des cinq familles de bouddhas. En ce qui concerne les huit lances mineures : elles doivent consister en huit tiges, soit en bambou sauvage à sept nœuds, soit en tout autre bois approprié, d’environ les deux tiers de la longueur de la lance centrale, avec des pointes de lance de trois largeurs de doigt. Ceux-ci doivent être attachés autour de la lance principale avec un cordon en coton.

5Le texte cite ensuite un commentaire dans lequel la nature des différents fers de lance est précisée. Bien que certains des éléments répertoriés restent obscurs, ils incluent : le bout de la corne d’un yak sauvage, d’une longueur de trois doigts ; les dents d’un tigre ou la défense d’un sanglier, d’une longueur de trois doigts ; serres agrippantes [d’un animal non précisé] : les griffes d’un crocodile et d’un lion ; épines acérées de différentes plantes ; diverses substances minérales, dont la météorite, le zinc et le cristal ; des langues d’un serpent et d’un crocodile ; plume de paon et piquants de porc-épic. L’extrait conclut cependant avec l’assurance que « Puisque ces choses sont difficiles à obtenir… on peut aussi fabriquer les fers de lance en fer ». La description de la construction se poursuit :

Dans un cercle autour des lances, neuf flèches divines doivent être installées comme supports des dieux gshen gsas. Afin de repousser les démons supérieurs vers le haut, il devrait y avoir deux flèches avec des empennages blancs devant et derrière, pointant vers le haut. Pour pousser les vampires vers le bas, il devrait y avoir trois flèches avec des empennages noirs, à gauche, à droite et devant, pointant vers le bas. Afin de repousser les dieux mineurs des quatre directions, il devrait y avoir deux flèches avec empennage blanc, à droite et à gauche, une flèche avec empennage noir derrière, et une flèche qui n’a pas été dépouillée par le feu, pointant vers l’avant, attachée à la partie supérieure de la longue lance. Au côté de celui-ci doit être attaché un tissu blanc contenant neuf sortes de céréales : orge, riz, millet, moutarde noire, orge, pois, sésame blanc, blé et moutarde blanche, comme support des dieux gsas rje. L’or, la turquoise, l’argent, le cuivre, la perle, le corail, le cristal, l’agate et la conque doivent être enveloppés dans un tissu bleu et attachés au sud comme support pour les dieux rgod gsas. Un cordon de soie rouge avec huit petits drapeaux de soie verte fixés dessus doit être attaché à l’ouest comme support pour les dieux gnam gsas. … Les pattes antérieures de l’éléphant, de l’ours noir, de l’ours brun, du chien sauvage, du loup, du léopard des neiges, du vautour, du faucon et de l’aigle doivent être enfilés le long d’un cordon vert et attachés au nord comme support pour les dieux gar gsas. Si ces choses ne peuvent pas être obtenues, alors il est bon d’utiliser des dessins de ces membres.

6Ce fut en effet le cas les deux fois où la construction fut construite au monastère de Triten Norbutse.

Aux quatre directions cardinales et aux quatre points interstitiels de la lance centrale, huit grandes bannières de victoire doivent être érigées comme supports des huit généraux (une classe de divinités féminines à tête animale). Celles-ci devraient être des bannières de victoire [avec] un ours, un crocodile, un loup, un léopard des neiges, un cormoran, un sanglier, un ours brun et un tigre. … Les bannières de la victoire signifient la victoire sur les démons. En dehors des huit bannières de victoire, il devrait y avoir huit cairns rouges, avec une plaque rouge au-dessus de chacun. Sur le côté est de chacun d’eux, on doit dessiner les images des huit grands champions (une classe de divinités masculines) ; … ceux-ci doivent être mis en place en veillant à ne pas se tromper de direction.

À partir de la lance centrale, quatre cordes, une dans chacune des quatre directions, doivent être attachées à chacun des quatre cairns qui se trouvent sur le périmètre extérieur : ces « cordes d’attache de faucons » sont étendues comme supports pour les 81 millions de messagers (une classe de divinités). Les « cordes d’attache de faucons » font référence à des chaînes de dessins d’oiseaux divers ou d’oiseaux empaillés. La corde orientale, qui est blanche, est destinée aux variétés d’oiseaux à la voix douce et aux plumes fines, les oiseaux de Brahma : le coucou, le rossignol, l’alouette et ainsi de suite. La corde nord, qui est verte, est pour les rapaces : faucons, aigles, vautours, corbeaux, hiboux, etc. ; la corde ouest, qui est rouge, est pour les « mangeurs de boue » comme les oies et les canards, tandis que la corde sud, qui est bleue, est pour les mangeurs de céréales comme les moineaux, les pinsons, les pigeons et autres. Lorsque ceux-ci ont été enfilés, une extrémité doit être attachée à la lance centrale, étendue vers l’est et enroulée tour à tour autour de chacune des bannières de victoire et des cairns de cuivre, puis attachée. … Dans les quatre directions du temple, les quatre cairns royaux doivent être érigés, avec des couleurs correspondant à leurs directions, et surmontés de tablettes sur le devant desquelles on doit dessiner des images des rois des quatre directions, ainsi que leurs mantras essentiels. Est : un homme blanc avec une tête de lion ; au nord : un homme bleu à tête de dragon ; à l’ouest : un homme rouge à tête de cochon ; sud : un homme noir à tête d’ours, sans erreur. Ceux-ci doivent être disposés de manière à ce qu’ils soient tournés vers l’extérieur.

7La construction décrite ici ne semble pas être basée sur la culture matérielle associée aux tantras bouddhistes indiens, et notre enquête sur celle-ci nous a conduit à examiner les textes de rituels peu connus qui sont considérés comme appartenant aux véhicules soi-disant « inférieurs » du Bon, qui contiennent des traces de ce qui pourrait être des croyances et des pratiques indigènes tibétaines. L’importance des animaux – réels et mythiques – comme supports de différentes classes de dieux féroces rappelle fortement les effigies appelées « perchoirs à oiseaux » (bya sdang / rdang) qui sont utilisées dans certaines parties du Tibet pour la propitiation des dieux de la guerre. Un certain nombre de ces rituels figurent dans les compilations de reproductions de manuscrits Bon appartenant à la tradition dite le’u qui ont été publiées ces dernières années. Une lecture de certains de ces textes a renforcé notre hypothèse selon laquelle « le dispositif de soutien extérieur » dans le culte de Tsomchog pourrait avoir ses origines dans des constructions telles que les « perchoirs à oiseaux », qui étaient probablement autrefois une caractéristique beaucoup plus importante de la religion tibétaine.

8Notre étude des rituels du « perchoir des oiseaux » nous a amené à examiner d’autres textes relatifs aux oiseaux dans le canon Bon. Le plus important de ces textes se trouve dans le cinquième chapitre (sur soixante et un) du gZi brjid, un ouvrage Bonpo du xive siècle en douze volumes (gZi brjid, 2:81-120). La scène est un agréable bosquet dans lequel le jeune gShen rab mi bo, considéré par les Bonpos comme le fondateur de leur religion, pique-nique avec ses fidèles. Alors que les oiseaux commencent à se rassembler autour d’eux, il devient évident qu’il existe un lien entre eux et gShen rab qui a été forgé dans une vie antérieure, et à la demande de l’un de ses partisans, ’Od ldan nyi ma, il leur raconte l’histoire de cette association : l’histoire d’un parlement d’oiseaux dans laquelle lui-même avait joué un rôle clé. Le thème de ce parlement n’a presque rien à voir avec le Bya chos, version bouddhique tibétaine d’un parlement d’oiseaux datant du xviie ou xviiie siècle, dont une traduction française a été publiée en 1953 (Meyer 1953). L’accent mis sur la loi et l’art de gouverner rappelle d’autres parties du gZi brjid, notamment le septième chapitre, le « Sūtra de la loi du prince », qui est entièrement concerné par les principes d’une société juste et ordonnée. Ce chapitre du gZi brjid fait l’objet d’un prochain article (Ramble 2023).

II. Matériaux pour l’étude de l’histoire de Porong (sPong rong), une principauté autonome du Tibet méridional, XIVe au XXe siècles

9Porong est le nom d’une ancienne principauté semi-autonome du Tibet méridional, située dans l’actuelle préfecture de Shigatse. Sa population clairsemée vit principalement de l’élevage. La plus grande partie de la zone, à une altitude d’environ 4 500 mètres, est trop élevée pour soutenir l’agriculture (voir Annuaire 152.) Notre étude de la principauté s’est poursuivie par la lecture d’un livre sur la région par un natif de l’enclave, Dawa Dargye (sPo rong Zla ba dar rgyas 2009), ainsi que de documents relatifs à la principauté et aux localités voisines du Tibet.

10Le livre de Dawa Dargye contient des transcriptions, en écriture tibétaine dbu can, d’un certain nombre de documents provenant des archives de Porong que nous avions photographiées dans les années 1990, et qui nous ont servi de fil conducteur dans nos investigations. L’un de ces documents est un édit, daté de 1704, émis par le Sixième Dalaï-Lama, confirmant l’appartenance à Porong de certaines terres sur lesquelles avaient empiété les habitants d’un territoire voisin dans les années 1680. Ces colons avaient profité du fait que de nombreux hommes de Porong étaient absents à l’époque, parce qu’ils avaient été enrôlés dans l’armée tibétaine en 1680 sous le commandement du général mongol Ganden Tsewang. Ce dernier avait été chargé par le Cinquième Dalaï-Lama de récupérer le territoire de Ngari, au Tibet occidental, occupé par le royaume du Ladakh depuis 1630. La campagne militaire, qui se termina par le traité de Temisgang en 1684, fut un succès pour les forces du Tibet central, et la loyauté manifestée par les habitants de Porong envers le gouvernement Ganden Phodrang des Dalaï-Lamas fut ainsi récompensée.

11Notre étude de ce document a conduit à une enquête plus générale sur la victoire du général Ganden Tsewang pour l’organisation politique du Tibet occidental. Alors que les conséquences à long terme de cette guerre pour le Tibet et le Ladakh ont fait l’objet d’études historiques bien connues – notamment par Luciano Petech (1947, 1977) – la nature du système administratif qui s’est alors établi dans la région n’a pas été examinée de près. Une partie de nos séminaires hebdomadaires concernait la reconstruction de ce système basé sur les quelques sources primaires et secondaires disponibles en langue tibétaine.

12L’incorporation du Tibet occidental dans le territoire gouverné par le Dalaï-Lama a été suivie d’une restructuration administrative de la région. Le système a été décrit plus en détail dans une compilation tibétaine de 1996 intitulée La guirlande de trésors précieux. Un compte rendu étendu de choses telles que l’histoire politique du Ngari Korsum du Tibet ces derniers temps, la situation de plusieurs monastères restaurés et le développement de la société (Bod ljongs 1996). Nous avons étudié certains chapitres de ce volume. Aussi précieux que soit ce livre, il présente cependant certaines lacunes importantes. Selon l’introduction, les informations fournies dans le volume sont basées sur des documents historiques locaux ainsi que sur des entretiens avec des personnes âgées qui ont eu une expérience directe du système politique et administratif de l’ère pré-communiste. Malheureusement, la source n’est pas toujours précisée et dans les cas où celle-ci est manifestement textuelle, le lecteur est rarement informé de la date ou de la provenance du document, ou si la reproduction est une transcription verbatim ou une paraphrase. De plus, certains termes obscurs sont donnés sans aucune explication, suggérant que leur signification était inconnue des compilateurs et de leurs informateurs.

13Le système administratif qui a été imposé au Tibet occidental est parfois appelé dzongshi pöndruk (rdzong bzhi dpon drug), les « quatre districts et les six duchés », un régime hybride qui impliquait que certaines zones soient placées sous l’autorité directe de Lhassa par l’intermédiaire de préfets, dzongpön (rdzong dpon) qui servaient généralement pendant trois ans. Les autres régions étaient dirigées par des chefs qui avaient été nommés à ces postes en récompense de leur rôle dans la guerre, et dont les descendants détenaient ces territoires sur une base héréditaire. À la tête de cette structure duale se trouvaient deux fonctionnaires appelés garpön (sgar dpon), qui étaient nommés par Lhassa, et servaient généralement pendant environ trois ans, demeurant dans les résidences d’hiver et d’été de Gartok.

14Autrefois, Gartok était le site d’un marché commercial d’été annuel qui permettait l’échange de marchandises entre les commerçants du Tibet et de l’Inde. Les récits de voyageurs au Tibet occidental aux xixe et xxe siècles mentionnent un grand festival qui se tenait pendant ce marché commercial. Cet événement s’appelait le Gar Charcen (sGar ‘char can), « l’événement régulier de Gartok (sGar thog) », qui comprenait des courses de chevaux et des compétitions de tir à l’arc. Cependant, les sources que nous avons examinées révèlent que le festival n’était pas simplement une série de compétitions sportives destinées à ajouter un élément ludique aux transactions commerciales du marché ; c’était une occasion d’une importance politique considérable qui avait été établie par le gouvernement de Lhassa pour commémorer la victoire de l’armée tibétaine centrale sur les forces du Ladakh. Cette lecture offre une fenêtre inattendue à travers laquelle il est possible d’obtenir des informations importantes sur le système administratif qui a été imposé au Tibet occidental.

15Notre enquête sur ce système administratif s’est basée en partie sur les informations fournies dans la Guirlande des trésors précieux, mais surtout sur une étude approfondie d’un document remarquable qui nous avait été remis en 1998 par feu Tsering Gyalbo, historien à l’Académie tibétaine des sciences sociales. Le document se compose d’une seule feuille de papier de l’Himalaya au bout duquel on a collé un morceau de papier supplémentaire. Il y a 38 lignes de texte, écrites en écriture cursive kyuk (’khyug) à l’encre noire avec un stylet en bois. Quelques annotations ont été ajoutées, certaines en noir et d’autres à l’encre bleue. Il n’y a pas de sceaux ni aucune autre forme de validation. Le document n’est presque certainement pas un document original mais une copie qui a été faite à une période inconnue. La date de l’original est également incertaine, mais il est probable qu’il ait été écrit peu de temps après le traité de Temisgang qui a conclu la guerre.

16Il ressort clairement de notre document que le Gar Charcen n’était pas l’expression spontanée d’un succès militaire, mais un spectacle soigneusement chorégraphié d’un genre bien connu au Tibet : une démonstration somptueuse des complexités de l’État, de ses prouesses martiales jusqu’aux détails de son organisation hiérarchique. Cette démonstration d’habileté militaire et d’autorité politique était d’ailleurs la toile de fond décorative d’au moins deux entreprises très concrètes : la poursuite du commerce transfrontalier avec l’Inde et le paiement des impôts nationaux. Le document fournit une liste de toutes les enclaves du territoire nouvellement annexé de Ngari et précise la nature de la participation de chacune au Gar Charcen : le nombre de cavaliers qui devaient représenter chaque enclave, l’armement qu’ils devaient porter, et comment cette présentation était liée à leur assujettissement à l’impôt. Ce n’était pas seulement que la fête était l’occasion du paiement d’impôts en nature ; la participation au concours était elle-même un aspect du paiement de ces impôts. Les entrées de chaque enclave fournissent des informations quantitatives sur la base fiscale sur laquelle sa participation cérémonielle a été calculée, et son identité soit en tant que dépendance du gouvernement central tibétain, soit en tant que principauté semi-autonome sous des chefs héréditaires. Notre étude du système administratif du Tibet occidental après 1684 basée principalement sur ce document doit être publiée en 2023.

Ouvrages cités

17Bod ljongs stod mnga’ ris skor gsum nye rabs chab srid kyi lo rgyus dang dgon sde khag zhig gsos grub pa’i gnas tshul / spyi tshogs gsar pa’i ’phel shugs sogs rgyas par brjod pa’i ’bel gtam rin chen gter gyi phreng ba zhes bya ba bzhugs so. 1996. Lhasa, Mnga’ ris srid gros rig gnas lo rgyus bsdu rub u yon lhan khang.

18Heller, Amy. 2015. « Three Early Bonpo thangka and their consecration inscriptions », dans C. Ramble et U. Roesler (éd.), Tibetan and Himalayan Healing: An Anthology for Anthony Aris, Kathmandu, Vajra Books, p. 225-240.

19Kvaerne, Per. 1995. The Bon Religion of Tibet. The Iconography of a Living Tradition, Londres, Serindia Publications.

20Kvaerne, P. 1990. « A preliminary study of the Bonpo divinity Khro bo gTso mchog mkha’ ’gying », dans L. Epstein et R. Sherburne (dir.), Reflections on Tibetan Culture: Essays in Memory of Turrell V. Wylie, Lewiston, The Edwin Meller Press, p. 117-125.

21lCags mo mtsho n.d. Bon gyi dmangs khrod kyi cho ga bya rdang gi skor gleng ba, manuscrit inédit.

22Meyer, Henriette. 1953. Précieuse guirlande de la loi des oiseaux, Paris, Cahiers du Sud.

23Petech, Luciano. 1977. The Kingdom of Ladakh (c. 950-1842 A.D.), Rome, Istituto Italiano per il Medio ed Estremo Oriente.

24Petech, Luciano. 1947. « The Tibetan-Ladakhi-Moghul War of 1681–83 », Indian Historical Quarterly, 23 (1947), p. 169-199.

25Ramble, Charles 2023a. « My life as a parakeet: A Bonpo version of the Conference of Birds », dans A. Quintman et H. Gayley (dir.), Living Treasure: Buddhist and Tibetan Studies in Honor of Janet Gyatso, Boston, Wisdom Publications.

26Ramble, Charles 2023b. « Bon deity Trowo Tsochok Khagying: a microcosm of the Bon religion », dans Karl Debreczeny et Elena Pakhoutova (éd.), Himalayan Art in 108 Objects, New York, Rubin Museum of Art and Scala, p. 265-267.

27Ramble, Charles forthcoming a. The Great Summer Games of Gartok: Territorial Consolidation in the Aftermath of the Tibet-Ladakh-Mughal War of 1680–1684.

28Ramble, Charles. 1998. « The Classification of Territorial Divinities in Pagan and Buddhist Rituals in South Mustang », dans Anne-Marie Blondeau (éd.), Tibetan Mountain Deities: Their Cults and Representations, Vienne, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, 123-144.

29sPo rong Zla ba dar rgyas. 2009. Sa skyong ’bur ba’i gdung rabs las ’phros pa’i ’brog sde chen po spo rong gi byung ba brjod pa dwangs gsal me long. Deb phreng dang po: sNga phyi’i lo rgyus pha rgan ’dus pa’i drang gram; deb phreng gnyis pa: ’Bur ba’i gdung rabs and gna’ bo’i gzhas chen rgyal gzhas, Dharamsala, Amnye Machen Institute.

30Tshangs pa bstan ’dzin, Dpon slob rin po che, Dge bshes Bsam gtan gtsug phud, Shes Rab mthar phyin et Khri gtsug bstan pa. 2014. Bdud rtsi ’od zer ’khyil ba’i lag len skor. Katmandou, Triten Norbutse Monastery.

31Yung drung bon gyi zhal thang kun ’dus chen mo, 2 t., 2020.

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Pour citer cet article

Référence papier

Charles Ramble, « Histoire et philologie tibétaines »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 478-485.

Référence électronique

Charles Ramble, « Histoire et philologie tibétaines »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6686 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6686

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Auteur

Charles Ramble

Directeur d’études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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