Navigation – Plan du site

AccueilNuméros154Résumés des conférencesPhilologie des textes bouddhiques...

Résumés des conférences

Philologie des textes bouddhiques d’Asie centrale

Georges-Jean Pinault
p. 508-516

Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Lecture de textes tokhariens. — II. Lexicographie du tokharien A.

Haut de page

Texte intégral

1I. Une grande partie de l’année a été consacrée à un cours complet de syntaxe tokharienne, qui avait déjà été donné dans le passé, dans mes conférences de l’EPHE et dans un enseignement comme professeur invité à l’université de Berlin (Freie Universität). Il a été repris en intégrant un plus grand nombre de citations de textes dans les deux langues (tokharien A et tokharien B), et en corrigeant éventuellement certaines des traductions qui avaient été données antérieurement. Ces passages étaient extraits de textes déjà édités et traduits, tirés des Tocharische Sprachreste, par Emil Sieg et Wilhelm Siegling, 1921 pour la langue A, et en deux volumes, 1949 et 1953 pour la langue B, du deuxième tome du Tocharisches Elementarbuch, 1964, par Werner Thomas avec la contribution de Wolfgang Krause, élève et successeur d’Emil Sieg à Göttingen, et aussi de ma Chrestomathie tokharienne, 2008. Ces textes sont accessibles en général sur le site Cetom, « A Comprehensive Edition of Tocharian Manuscripts » (https://www.univie.ac.at/​tocharian/​), mais il faut dans plusieurs cas modifier les traductions en anglais qui y sont données, qui suivent, comme il est normal, les traductions tirées des ouvrages ou articles antérieurs, le plus généralement en allemand. Inévitablement, un certain nombre d’extraits fournissent des faits qui illustrent plusieurs catégories syntaxiques : emploi des cas, distribution des particules, emploi des pronoms démonstratifs, relatifs et interrogatifs, etc. L’exposé a donc permis de présenter des observations plus générales sur les contenus, les genres et la composition de plusieurs textes, qui sont devenus les « classiques » de la tokharologie. Ce cours ne suit pas un plan tiré des catégories morphologiques, comme c’est l’usage dans la plupart des exposés de syntaxe dans les manuels de langues indo-européennes, quand ils existent. C’est aussi le cas dans le premier tome du Tocharisches Elementarbuch, publié en 1960. La même observation s’applique à l’ouvrage plus récent, et en apparence plus moderne, dû à Douglas Q. Adams : Tocharian B. A grammar of syntax and word-formation, Innsbruck, 2015 (Innsbrucker Beiträge zur Sprachwissenschaft, Bd. 151). Sur 14 chapitres, 12 sont consacrés à la syntaxe, les deux derniers étant consacrés à la formation des noms. Force est de constater que la plupart de ces chapitres commencent par un exposé de morphologie, dans lequel l’auteur est visiblement plus à l’aise, en tant qu’indo-européaniste. Il n’est pas surprenant que les extraits de textes et leurs traductions sont tirés souvent du dictionnaire publié précédemment par lui-même : A Dictionary of Tocharian B. Revised and greatly enlarged, Amsterdam, New York, 2013 (Leiden Studies in Indo-European, 10) ; deuxième édition du dictionnaire paru pour la première fois en 1999. Il faut maintes fois corriger les interprétations qui y sont données. Bien que ce livre puisse rendre quelques services, son utilité reste limitée, pour deux raisons au moins. Si le public visé est celui des indo-européanistes, ceux-ci ont besoin, comme pour la phonologie et la morphologie, d’une présentation de la syntaxe du tokharien commun, fondée sur les deux langues, dont les syntaxes sont quasi identiques. C’est à cette condition qu’il est possible de tirer parti des faits tokhariens dans la perspective de la syntaxe comparative. Ce point a encore été développé dans le cours de cette année, notamment pour la construction des phrases complexes et des noms verbaux. Un autre problème tient à l’influence sur la rédaction des textes tokhariens de l’indo-aryen, sous ses différentes formes : sanskrit classique, sanskrit bouddhique, prâkrit. Cela est incontournable, puisque les textes canoniques du bouddhisme tokharien sont traduits ou adaptés de textes en sanskrit bouddhique, à savoir dans une version sanskritisée du moyen-indien bouddhique. Quant aux textes paracanoniques (narratifs, dramatiques, lyriques, etc.), pour lesquels un modèle précis n’est plus identifiable, avec un titre et éventuellement un auteur, ils reflètent dans une mesure qu’il faudrait apprécier les habitudes stylistiques et syntaxiques propres aux différents genres dont ils relèvent. Ce point n’est pratiquement pas abordé dans l’ouvrage de D. Q. Adams. Cependant, l’influence de la littérature bouddhique n’interdit aucunement de décrire la syntaxe tokharienne, d’autant plus que plusieurs points peuvent être confirmés par les textes profanes : lettres, registres de comptabilité, manuels de médecine, laissez-passer de caravanes, etc. Il convient de baser la description sur une grande variété de textes, et le corpus des deux langues offre suffisamment de matériaux.

2Selon une démarche alternative et complémentaire, l’étude de la syntaxe s’est appuyée sur un texte complet, de contenu bouddhique, connu par une feuille du fonds Pelliot Koutchéen, laquelle est obtenue par le rapprochement d’un grand fragment (PK N(ouvelle) S(érie) 48) et d’un fragment plus petit (PK NS 258), qui donne la partie droite de la feuille. Le manuscrit en question a été étudié par le directeur d’études depuis longtemps, et un extrait, dont la totalité du recto, fut cité et traduit par lui-même dans les actes d’un colloque : Tocharisch. Akten der Arbeitstagung der Indogermanischen Gesellschaft (Berlin, September 1990), Reykjavík, 1994, p. 184-190. Ce long extrait avait permis de justifier l’identification, dans la ligne a3, de tokh. B śem, une forme très importante pour la morphologie verbale tokharienne : 2e sg. act. du prétérit du verbe käm- « aller, venir », homophone de la forme bien établie de 3e sg. act., ce qui présuppose un thème verbal thématique, tokharien commun *śæmä- < indo-eur. *gēm-e-, selon une restructuration de l’aoriste radical (originellement athématique) du verbe *gem-, laquelle a été beaucoup commentée depuis (voir M. Malzahn, The Tocharian Verbal System, Leyde, Boston, 2010, p. 224-227, 571). Seule la compréhension de la phrase où figure cet hapax legomenon autorisait une traduction absolument sûre. Cependant, ma communication de l’époque avait pour objet l’identification de formes verbales nouvelles en tokharien, et non pas l’édition complète de manuscrits inédits. Entre-temps, le texte de PK NS 48+258 a été saisi en entier, avec translittération, transcription et traduction, en collaboration avec Hannes A. Fellner (université de Vienne) dans la base de données Cetom, en 2014. Il s’est avéré qu’il fallait encore corriger cette édition, notamment en proposant des restitutions différentes de quelques passages. Celles-ci s’appuient d’une part sur les restes de quelques caractères qui sont encore visibles sur l’original, et d’autre part sur un souci de cohérence sémantique et syntaxique. Ces restitutions complètes, qui sont placées ci-dessous entre parenthèses, aussi bien dans le texte que dans la traduction, sont évidemment soumises à la discussion, et l’avenir dira s’il faut encore les modifier sur la base de textes parallèles. Le rapprochement du fragment PK NS 258, permet de compléter 5 lignes sur 6, ce qui laisse une lacune de 8 ou 9 caractères (akṣara) à la fin de la première ligne du recto et la dernière ligne du verso. Il semble néanmoins utile de fixer dès à présent la lecture de ce texte, qui est très lisible et compris pour l’essentiel. Le manuscrit comporte 6 lignes par face, avec des traces de réglure, selon le format habituel (pustaka ou poṭhī). Il provient de la bibliothèque du monastère de Duldur-Akhur, près de Kucha. Ce texte est rédigé dans la forme classique (ou standard) du tokharien B, et le ductus de l’écriture (brāhmī du Nord-Turkestan) n'est pas ancien, et pourrait permettre de situer la copie vers 650 de notre ère, ou la seconde moitié du viie siècle. La longueur restituée de la feuille serait de 32 cm. environ, pour une hauteur de 8 cm. environ. D’après le numéro (26) écrit dans la marge gauche au verso, cette feuille faisait partie d’un manuscrit dont on n’a pas retrouvé jusqu’à présent une autre feuille ou un autre fragment. Le texte est en prose, et contient une série de louanges et de souhaits adressés au Buddha. Il se rattache dans l’ensemble au genre de l’éloge (stotra), sans que l’on ait pu lui trouver un parallèle dans un Buddhastotra déjà connu en sanskrit, par exemple ceux de Mātr̥ceṭa (iie siècle de notre ère). Il reste à voir si un parallèle pourrait être trouvé dans les traductions en tibétain des poèmes de cet auteur. En tokharien B comme en tokharien A, les Buddhastotra sont normalement rédigés en vers. Ce n’est pas le cas de notre texte, bien qu’un certain nombre d’indices laisseraient supposer qu’il dérive d’une adaptation d’un original en vers : quelques ponctuations, et des variations orthographiques qui présupposent des formes syncopées propres aux textes versifiés. Il n’est pas exclu non plus que cette composition ait été bricolée à partir d’extraits de textes déjà copiés, qui étaient dus à des scribes différents. On donne ci-après les résultats du travail fait pour et durant la conférence, qui illustrait par l’exemple les problèmes rencontrés dans l’édition des textes tokhariens.

3PK NS 48+258. Texte restitué en transcription :

[a1] (pārami)tne c(ämpa)m(oṃ) p(a)ñ(ä)ktentse krentaunane kos ime palsko kanaṣäṃn-ne tot epiyac källāṣṣällona ta(karṣkana pälskonta enäṣṣä)-[a2]lyñesa pālalyñesa warñai yarke yāmormeṃ te akālk ñäṣṣalle kuce klautkesa twe aṣanīka sawāsaṃ (po) y(olai)ñentan(ts) [a3] ākesa śem • adhimāträ po krentaunasa ṣañ āñm yātatai toṃ ñiñana krenta yāmorntasa po o(n)olmi pi tuk yä(k)n(e)-[a4]sa po yolaiñentants ākesa śänmiyeṃ toṃ krentauna yanmau yolaiñeṣana ṣärma(na) nau(täskau •) po krentaunaṣa-[a5]na ṣṣärmana warkṣältsana tsäṅkon-me po yolaiññenta näkṣeñca po krentauna aiṣṣeñca pe(l)ai(kneṣe nau)miy(e) walke stamoy [a6] pelaiknentse walke stamalñeṣana ṣärmanane po śaiṣe spārtoy ñi rano po cmelane ka (takarṣkäñ)ñe-pelaikneṣai ytāri-[b1]meṃ pkante yalñe mā tākoy aiśamñe añmālaṣkñentse wawāyau eṣke pañäktäñe perne kä(llālñe) täṅktsi • krentauna snai o-[b2]nolme mā riñimar poyśiñana krentaunaṃts śmoñña tākoym tesa warñai krentaunane a(kālkänta ñä)ṣṣallona : ptameṃ lantsī[b3]śc īme stamäṣle po cmelane mā pi nta ṣpä krentanmeṃ tsrelñe tākoy-ñ krentäṃ onol(meṃt)s (larauñe) (ṣ)pä po cmelane so-[b4]motkäññe arañcne preñca tākoym krentants enäṣlñene kektseñ reki palskosa po preśyaṃne sp(ārtto)ym : käṣiṃ lkātsi [b5] ynemane te palskone yamaṣälle po pi onolmi maitreyeṃtsa warñai pañäkte yneśne lkātsi källoṃ plākt(s)i(ś)c īmesa ñä-[b6]ṣle (p)o c(m)el(a)ne aiśamñe-añmālāṣleṣṣe käṣṣīnesa parna k(c)a wäntare mā yamim tumeṃ täryā yäkne(sa) (manquent 7 akṣara)

4Traduction suivie :

[a1] Autant que l’on fait exister sa mémoire et sa pensée à l’égard (lit. dans) des vertus du Buddha-seigneur capable dans la perfection (de …), autant doivent être remémorées (les pensées sereines) grâce à ([son] enseigne)ment. [a2] Après avoir rendu hommage au moyen de la louange (du Buddha), etc., il faut désirer le vœu que voici : selon le comportement avec lequel toi, ô vénérable, tu es arrivé à la fin de toutes les choses mauvaises y compris les fausses impressions (du passé), [a3] et que, au-delà de toute mesure, tu t’es orné toi-même de toutes les vertus, puissent, par ces miens actes bons, tous les êtres vivants de cette façon justement [a4] arriver à la fin de toutes les choses mauvaises. J’atteindrai ces vertus, je ferai disparaître les causes des choses mauvaises. Puissent toutes les causes de vertus [a5] se dresser pour eux (scil. les êtres), vigoureuses ! Puisse le joyau de la Loi, détruisant toutes les choses mauvaises, donnant toutes les vertus, demeurer stable longtemps ! [a6] Puisse le monde entier se comporter (lit. évoluer) dans les principes relatifs au maintien de la Loi pour longtemps ! Pour moi aussi dans toutes les naissances, assurément, puisse-t-il ne pas y avoir de trajet à l’écart du chemin de (la sérénité) et de la Loi, [b1] guidé par le savoir et la compassion, jusqu’à l’obtention de la dignité de Buddha inclusivement ! Puissé-je ne pas abandonner les vertus en privant (de la vie) [b2] les êtres vivants ! Puissé-je devenir la fondation des vertus propres aux omniscients ! Les vœux pour les vertus doivent être (souhaités), à commencer par ceci. Dans le but de sortir du tombeau [b3] la mémoire sera appliquée dans toutes les naissances. Aussi puisse la séparation d’avec les (êtres) bons ne jamais advenir pour moi ! Puissé-je dans toutes les naissances aussi rester celui [b4] qui porte (lit. portant) constamment dans le cœur (l’amitié) des êtres bons ! Puissé-je me comporter (lit. évoluer) selon l’enseignement des (êtres) bons, dans tous les temps, par le corps, par la parole [et] par l’esprit ! En marchant pour voir le maître, [b5] il faut placer (lit. faire) ceci dans son esprit : puissent donc tous les êtres vivants obtenir de voir en personne (lit. dans les yeux) le Buddha-seigneur, à commencer par Maitreya. Cela doit être souhaité par la mémoire, afin d’être agréé. [b6] Dans toutes les naissances puissé-je ne jamais faire aucune chose qui s’écarte des deux maîtres (que sont) sagesse [et] compassion. Par suite, de trois manières…

5Il est possible que ce texte en prose ait suivi un Buddhastotra en vers, qui comportait des métaphores dans le style sanskrit (kāvya). La restitution du début de la ligne a1 est incertaine. La première syllabe doit correspondre au locatif singulier d’un mot terminé par -t, parmi ceux déjà connus par le lexique tokharien. On avait d’abord songé à tokh. B śikṣapāt (A śikṣāpat), emprunt de skr. śikṣāpada- « précepte, prescription » relative à la moralité, mais, outre que cette référence à la vie monastique serait quelque peu incongrue, ce terme ne semble pas pouvoir être construit avec l’adjectif qu’il semble plausible de restituer pour le mot suivant, épithète de « Buddha ». On s’est finalement arrêté à tokh. B pāramit (A idem), emprunt de skr. pāramitā- « perfection », qui serait en accord avec le contenu général du texte. Ce nom devait être précédé d’une précision attendue sur une des perfections, comme première ou dernière de la liste, puisqu’elles sont habituellement au nombre de six. Pour le mot dont il reste seulement la première syllabe ta° avant la lacune, les possibilités ne sont pas nombreuses : on s’est arrêté finalement à l’adjectif takarṣke, qui serait l’épithète du terme au pluriel (féminin) en accord avec l’adjectif verbal d’obligation (gérondif I) terminé en °llona. Ce terme est connu comme l’équivalent de skr. prasanna- (pāli pasanna-) « clair, brillant, serein, pur, gracieux, bien disposé » et « croyant, confiant, pieux » (cf. Pali-English Dictionary, p. 446a et Sanskrit-Wörterbuch der buddhistischen Texte aus den Turfan-Funden, t. III, p. 219b) ; cet adjectif peut qualifier une personne ou sa pensée. L’abstrait correspondant, takarṣkäññe, variante takarṣkñe, traduit skr. prasāda- « sérénité » ou śraddhā- « croyance, foi ». Dans la ligne a2, on identifie un autre terme technique, sawāsaṃ, emprunt de skr. savāsanā, adverbe, comportant en second membre vāsanā- (pāli idem) « impression, results of past deeds and experience on the personality » (F. Edgerton, Buddhist Hybrid Sanskrit Dictionary [1953], p. 478b). Jusqu’à présent, ce terme est attesté sous une forme légèrement différente, savāsaṃ, en A 247a1, précisément dans la traduction d’une strophe du Varṇārhavarṇastotra de Mātr̥ceṭa, bien que le mot correspondant ne figure pas dans le texte sanskrit (II.35) édité par J. U. Hartmann (Göttingen, 1987, p. 110), cf. K. T. Schmidt, Paralipomena Tocharica, Hambourg, 2021 (recueil posthume de divers travaux publié par les soins de S. Zimmer), p. 133 (sans mentionner le terme parallèle en tokh. B). Deux phrases lisibles ne donnent guère de sens si l’on se contente de les traduire littéralement. En b1-2, on lit d’abord : « Puissé-je ne pas abandonner les vertus sans un être vivant », avec le syntagme prépositionnel, au moins apparent, snai onolme. On n’a pas trouvé d’expression comparable, et l’idée de compassion ou d’amitié à l’égard de tous les êtres, qui apparaît plus loin (b3-4) devrait être exprimée de façon plus directe. Comme tokh. B onolme traduit skr. bouddhique prāṇa-, au sens de skr. classique prāṇin- « être vivant », littéralement « pourvu de souffle », il convient de chercher un modèle possible comportant ce lexème. Le plus évident serait la formulation d’un très grave péché, dont les conséquences se poursuivent dans les renaissances futures, le premier du « décalogue » bouddhique, à savoir le premier des dix « mauvais (akuśala-) chemins de l’acte (karmapatha-) » : le meurtre, skr. prāṇātipāta-, littéralement, « atteinte, violation (atipāta-) de la vie », l’action de priver de la vie. Par conséquent, il faudrait poser un composé de rection prépositionnelle snai-onolme « qui supprime la vie », « qui rend sans vie », scil. « les êtres vivants », avec valeur factitive, en dernière analyse un quasi calque de skr. bouddhique prāṇātipātika- (pāli pāṇātipātin-) « one who is guilty of taking life » (Edgerton, Buddhist Hybrid Sanskrit Dictionary, p. 391a). En b2-3, lantsī-śc (infinitif renforcé par l’affixe d’allatif) « pour sortir » est précédé du complément à l’ablatif sg. ptameṃ, qui est la forme attendue pour le nom pat, pl. ptanma, qui signifie ordinairement « stūpa ». Il serait de mauvaise méthode de trouver un sens à cette expression en imaginant un terme homonyme *pat (< *pät) pour l’occasion. Dans la plupart de ses emplois, ce nom tokharien réfère au monument bouddhique par excellence, le dôme hémisphérique contenant des reliques corporelles du Buddha et de ses disciples, qui faisait l’objet de culte et de commémoration. Les textes bouddhiques rappellent constamment la fondation de stūpas par des rois et de pieux fidèles. Comme il est l’équivalent de skr. stūpa- (pali thūpa-), il était loisible d’employer tokh. B pat dans son sens premier de « tertre, tumulus » couvrant un reliquaire, donc comme un « tombeau », sens encore attesté dans les textes bouddhiques. Le syntagme « sortir du tombeau » signifierait « échapper à la mort », et à la renaissance, ce qui est le but suprême de la voie bouddhique. De fait, le syntagme suivant īme stamäṣle, avec l’adjectif verbal (gérondif II) du causatif du verbe stäm- « placer, appliquer », évoque clairement la traduction de skr. smrty-upasthāna- « application de la mémoire », par tokh. A imentwāśśi ṣtmāṣlune (avec le mot ime, emprunté au tokh. B, mais au génitif pluriel) au moyen des mêmes éléments lexicaux. Le terme sanskrit, comme son équivalent en pāli, réfère précisément à des exercices de méditation qui doivent être pratiqués par les fidèles, afin de voir les choses du monde dans leurs caractères spéciaux et généraux, révélant leur impermanence fondamentale (Edgerton, Buddhist Hybrid Sanskrit Dictionary, p. 614b). C’est la préparation psychologique indispensable pour sortir du cycle menant du désir, de l’attachement, etc. à la naissance et à la mort. On vérifie à nouveau qu’un texte tokharien ne peut pas être vraiment compris jusqu’au tuf sans référence à un formulaire bouddhique, dont il existait une expression en sanskrit. Il est probable que d’autres enquêtes permettraient de préciser la traduction d’autres passages de ce texte.

6II. Dans la seconde conférence, la discussion portait sur les prérequis et la méthode pour mettre au point un lexique du tokharien, en l’occurrence du tokharien A, sur lequel le directeur d’études a travaillé depuis plus de vingt ans avec Gerd Carling (université de Lund, antérieurement à l’université de Göteborg). Ce n’est pas le lieu de reprendre l’histoire de ce projet, qui fut conçu en 2000, et qui a donné lieu à plusieurs financements successifs en Suède. Les faits sont exposés dans l’introduction du résultat de ce travail d’équipe, qui est sous presse : Dictionary and Thesaurus of Tocharian A, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag. Cette durée de préparation peut sembler exagérément longue, mais il faut rappeler que les deux responsables ont travaillé sur d’autres projets au cours de la même période, et qu’ils n’ont pas bénéficié du financement continu d’une équipe de collaborateurs entièrement dédiée à la réalisation d’un lexique. Soit dit en passant, cela présupposerait de former les chercheurs susceptibles de collaborer au sein de la même institution. Le titre dit suffisamment que le but est de procurer un thésaurus, à partir de tous les textes en tokharien A publiés ou accessibles par les manuscrits, éventuellement sous forme de photographies. Il s’agissait de compléter le dictionnaire publié (en latin) en 1955 à Prague, dans la collection orientaliste de l’université, par Pavel Poucha : Thesaurus Linguae Tocharicae Dialecti A, volume accompagné d’un court choix de textes. Cet ouvrage fut réalisé, dans les circonstances relativement inconfortables qui prévalaient dans ce pays après la deuxième guerre mondiale, par un savant qui était un philologue de valeur et un linguiste dans la tradition d’Europe centrale, auteur de contributions remarquées au sanskrit et au védique. Le livre a été sévèrement critiqué par les tokharologues de l’école de Göttingen, et notamment par Walter Couvreur, dans plusieurs comptes rendus assassins. Cependant, le dernier nommé, savant très compétent et remarquable, francophone et germanophone, n’a pas publié le dictionnaire tokharien pour lequel il était certainement qualifié. On a continué de recourir, faute de mieux, au dictionnaire de Poucha, avec les corrections dues à Couvreur et à d’autres tokharologues. Les indo-européanistes intéressés par le tokharien pouvaient en outre utiliser le glossaire de tokh. A publié avec le glossaire de tokh. B (p. 161-263) dans le second tome du manuel de tokharien (Tocharisches Elementarbuch, Heidelberg, 1964, p. 77-161). Par destination, ce lexique couvrait d’abord les textes donnés dans ce manuel, avec une faible extension à d’autres textes déjà traduits par le maître des auteurs, Emil Sieg (1866-1951). Ce travail était fait de manière très professionnelle, mais il ne pouvait pas tenir lieu d’un dictionnaire de référence. Cette situation n’est pas exceptionnelle, parce qu’il est difficile de refaire complètement un dictionnaire de n’importe quelle langue indo-européenne. Dans les circonstances présentes, cela n’est plus une priorité, sauf pour le hittite et les autres langues anatoliennes, qui jouent un rôle majeur dans les progrès de la linguistique indo-européaniste, et dont l’importance a crû avec le déchiffrement et l’interprétation de nombreux textes, qui ont révolutionné la comparaison des langues anatoliennes, préalable à la reconstruction du proto-anatolien. Par comparaison, les deux langues tokhariennes ont été moins bien loties que les langues anatoliennes, à la fois en raison de leur difficulté, et de leur caractère moins décisif en apparence pour la reconstruction indo-européenne.

7À la différence du dictionnaire du tokh. B de D. Q. Adams (1999, seconde édition révisée en 2013), ce dictionnaire du tokh. A est d’abord un thésaurus, qui vise en principe à l’exhaustivité, dans l’esprit du dictionnaire de Poucha. Celui-ci était fondé pour l’essentiel sur le corpus des manuscrits rapportés des sites du bassin du Tarim par les expéditions prussiennes, dites « de Turfan », du début du xxe siècle, qui étaient conservés à Berlin, dans ladite Turfansammlung. Ils étaient couverts par l’édition (Tocharische Sprachreste. Sprache A) procurée par Emil Sieg et Wilhelm Siegling en 1921, qui comportait 467 numéros, sans traduction. Plus tard, en 1944 et 1952, Sieg a publié deux fascicules de traductions qui restent indispensables, mais qui sont loin de couvrir tout le corpus de Berlin. Entre-temps, ces deux auteurs ont publié en 1931, en collaboration avec l’indo-européaniste Wilhelm Schulze, une grammaire du tokh. A (Tocharische Grammatik), qui contient des gloses de la plupart des mots et des traductions de nombreux passages. Poucha en a tenu compte scrupuleusement, mais il n’a pas poursuivi l’investigation plus loin. La Tocharische Grammatik contenait un index verborum et un classement des formes verbales, mais pas de glossaire. Depuis, j’ai pu retrouver les fiches, conservées à Göttingen, qui auraient pu servir à un dictionnaire de tokh. A, mais qui étaient inconnues de Poucha. Cela dit, l’essentiel de la doctrine de Sieg, contenue dans ces fiches, a servi de base au glossaire procuré dans le Tocharisches Elementarbuch (1964), évoqué plus haut. Dans cette chaîne de transmission plus ou moins opaque, une source importante n’a émergé que bien plus récemment. Un libraire d’ancien a mis en vente l’exemplaire des Tocharische Sprachreste qui appartenait à Wilhelm Siegling (1880-1946) : il comporte des annotations au crayon (qui exigent parfois un certain effort de déchiffrement) de sa main sur des lectures, des restitutions et des identifications de textes. Ce document est postérieur à 1921, et reflète le travail du savant au cours des années 1930 jusqu’à sa mort prématurée. Il est d’autant plus précieux qu’une partie des manuscrits que Siegling pouvait encore voir personnellement, parce qu’il travaillait à Berlin (alors que Sieg résidait à Göttingen), a disparu depuis. Ce livre a été scanné, et l’auteur de ces lignes a pu y avoir accès il y a quelques années, par l’entremise de Melanie Malzahn, qu’il faut remercier. Depuis, il s’est avéré que Sieg et Siegling avaient laissé de côté plusieurs centaines de fragments, auxquels leur édition et leur grammaire ne faisaient référence que de façon très sporadique. Entre-temps, ces fragments ont été mis à disposition sous forme de photographies, et plusieurs ont été édités (comme ceux, beaucoup plus nombreux, en tokh. B), sous le sigle THT = Tocharische Handschriften der (Berliner) Turfan(sammlung). Les autres fragments publiés entre-temps, principalement ceux de la mission Pelliot et ceux découverts plus récemment en Chine (manuscrit de Yanqi du Maitreyasamiti-nāṭaka), ont été intégrés au corpus. Si l’on inclut les moindres fragments, le nombre de documents en tokh. A comprend 1830 numéros environ, soit 18 % de tout le corpus tokharien. Tous ces matériaux sont disponibles sur la base de données Cetom (déjà mentionnée plus haut), qui offre un moteur de recherche très fonctionnel. La technologie des humanités numériques permet d’extraire des matériaux un index verborum, et par extension, un glossaire, de façon automatique. Cet apport aux études tokhariennes est certainement remarquable, et j’ai recours à Cetom tous les jours, comme le font désormais tous les chercheurs qui veulent vérifier les faits dans la perspective de l’interprétation des textes. Il est heureux que la tokharologie dispose d’un instrument de travail fiable, pratique et incontournable. Cependant, la révision et l’écriture du nouveau dictionnaire de tokh. A au cours des années précédentes devaient faire face à des problèmes spécifiques. La qualité d’un index verborum produit de manière aveugle dépend de façon cruciale de la qualité des matériaux (input) qui ont été mis en forme en vue de leur traitement électronique. Il arrive que ce traitement « oublie » une partie des données, quand des mots ou des formes de mots sont fréquemment employés dans le même manuscrit. Dans le cas du tokharien (A et B), le niveau d’élaboration des matériaux eux-mêmes est très inégal. Je me bornerai ici au cas du tokh. A, bien qu’une grande partie des observations vaille pour l’autre langue. En premier lieu, la grande majorité de ces textes n’ont pas été traduits auparavant, et Cetom n’en donne pas une traduction intégrale, bien que ce point ait figuré dans son agenda. En second lieu, la transcription des manuscrits reste lacunaire, parce que les restitutions possibles de mots n’ont pas été intégrées de manière systématique. De toute évidence, plus on dispose de données comparables, plus on peut envisager des restitutions, mais il faudrait inclure les parallèles avec d’autres langues du bouddhisme, ce qui implique une intervention « humaine », ne serait-ce que pour chercher les mots correspondants dans les bases de données accessibles pour le canon pāli, le canon bouddhique sino-japonais (alias Taishō), le corpus en gāndhārī, etc. Il n’existe pas de corpus comparable pour les textes canoniques ou paracanoniques en sanskrit bouddhique. Plus grave, les translittérations de manuscrits tokhariens ont (parfois, voire souvent) été mises en ligne de façon trop rapide, ou négligente, et ont ajouté des erreurs par rapport aux éditions antérieures sur papier. On ne saurait trop insister sur la nécessité de contrôler sur les originaux, ou à défaut sur des photographies, quand les manuscrits ont été perdus et détruits (comme il est arrivé, malheureusement, pour une partie des manuscrits dits « de Turfan », et parmi les meilleurs), les translittérations, avant de les mettre « en ligne », parce qu’alors elles deviennent définitives. Sinon, l’aboutissement (output) automatique est irrémédiablement corrompu. Dans ces conditions, la préparation du nouveau dictionnaire de tokh. A ne pouvait pas être une entreprise de seconde main. Il fallait toujours revenir aux manuscrits, et tenir compte de leur lecture indépendante (rappelée plus haut) par Siegling, qui reste indispensable, parce qu’il était un excellent déchiffreur et un connaisseur des textes bouddhiques. Il n’est pas nécessaire d’insister sur le temps nécessaire aux différentes étapes du traitement de mots difficiles dans des contextes difficiles, comme ils le sont presque tous. La vérification des lectures, les restitutions qui en découlaient avec plus ou moins de certitude, et l’identification précise des formes sur le plan grammatical, conduisaient à éditer pour la première fois de nombreux textes, et à les traduire, aussi pour la première fois. Le but était de fournir un lexique qui permettrait de lire et de comprendre les textes, pas seulement un support à la recherche étymologique. Le dictionnaire contient un nombre significatif de données nouvelles, qui pallient de façon provisoire l’absence d’une nouvelle édition complète des textes. Il était exclu de citer intégralement tous les contextes critiques, et a fortiori de les traduire, mais on a donné un nombre non négligeable de traductions nouvelles d’extraits. Le manque est pallié en partie par la compilation de la phraséologie, voir plus bas. Il est possible, et même très probable, que plusieurs de ces résultats soient critiqués et amendés.

8Le livre ne contient pas, – et c’est une autre différence avec le dictionnaire de tokh. B publié par D. Q. Adams –, une section étymologique dans le cadre indo-européen, qui répondrait certainement à l’attente des indo-européanistes. Il nous a semblé que cela représentait une cura posterior, et qu’il fallait d’abord procurer toutes les données qui assurent le sens des mots du tokharien A. La section « Dérivation et étymologie » de chaque lemme est relativement limitée. Son horizon est le tokharien commun, qui est atteint par la mention systématique des correspondants en tokh. B de mots du tokh. A. Il existe en tokh. A une minorité de lexèmes qui n’ont aucun parallèle en tokh. B, et qui remontent au tokharien commun. Un nombre assez élevé de mots tokh. A ont été empruntés au tokh. B, ou ont été influencés par lui, et éventuellement refaits par l’addition de suffixes propres au tokh. A. Les correspondances entre tokh. A et tokh. B données dans le Tocharisches Elementarbuch sont en partie fallacieuses. Plutôt que de compiler pour la énième fois les comparanda relativement sûrs avec d’autres langues indo-européennes, qui sont identifiés depuis longtemps, et qui figurent dans d’autres dictionnaires, il a semblé pertinent d’indiquer dans cette section, avec plus de précision que dans Poucha, les sources des emprunts très nombreux au sanskrit bouddhique, le plus souvent avec un intermédiaire moyen-indien (alias prākrit, en gāndhārī, mais pas seulement, car le pāli peut donner un témoignage indirect), avec des références aux dictionnaires de référence. Aux emprunts proprement dits, qui ne concernent pas seulement les termes religieux, il faut ajouter les calques. D’autres sources ont été mentionnées, quand cela s’avérait possible, dans diverses langues de contact : principalement, moyen-iranien (saka de Khotan et de Tumshuk, sogdien, bactrien), turc (ouïgour) ancien, chinois. Une attention particulière a été portée à la phraséologie, par le relevé des expressions idiomatiques qu’il faut avoir à l’esprit pour comprendre les textes. Tout ce travail reflète l’évolution de la philologie et de la linguistique tokharienne depuis au moins une décennie, où l’on a accordé plus d’intérêt à la restitution du contexte bouddhique et centre-asiatique des textes. Une grande partie de ces faits étaient connus des premiers tokharologues, tels que Sylvain Lévi et Emil Sieg, mais il importe de combler le fossé entre les philologues du bouddhisme et les linguistes, car les manuels de tokharien produits jusqu’aux années 1980 avaient en grande partie occulté cet aspect essentiel. Il reste à souhaiter que les bouddhologues puissent recourir de façon croissante aux textes tokhariens, au fur et à mesure que les tokharologues les auront déchiffrés, publiés et traduits.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Georges-Jean Pinault, « Philologie des textes bouddhiques d’Asie centrale »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 508-516.

Référence électronique

Georges-Jean Pinault, « Philologie des textes bouddhiques d’Asie centrale »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6611 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6611

Haut de page

Auteur

Georges-Jean Pinault

Directeur d’études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search