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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : Le déclin et la chute des Ming dans la littérature de fiction du XVIIe siècle (1). — I. Le récit vernaculaire et la transmission du savoir sur les événements contemporains : histoire littéraire, approches critiques (1). — II. Écritures et réécritures du récit historique d’actualité : étude des sources, lecture de textes (1).

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Texte intégral

I. Le récit vernaculaire et la transmission du savoir sur les événements contemporains : histoire littéraire, approches critiques (1)

Introduction générale de la conférence

1Avec cette année universitaire débute un nouveau cycle de conférences et d’étude de textes, consacré à la présence du thème du déclin et de la chute des Ming dans la littérature de fiction en langue vernaculaire (roman, conte, théâtre) du xviie siècle. La littérature fictionnelle devient alors, à des degrés divers, une littérature d’actualité. Ce cycle de conférences est destiné à s’étendre sur plusieurs années. Il fait suite au cycle précédent, consacré à un thème apparenté, la grande pièce de théâtre du Taohua shan 桃花扇 (L’Éventail aux fleurs de pêcher) de Kong Shangren 孔尚任 (1648-1718), centré sur le moment historique de la chute des Ming et du règne de Hongguang 弘光 (r. 1644-1645) à Nanjing. Une esquisse du plan de travail et des grands thèmes abordés au cours des prochaines années pourrait être la suivante :

  1. Wei Zhongxian
    1. La Cour
    2. Le palais
    3. La politique
    4. Les lettrés
      • Le Donglin
      • Factions
  1. Les révoltes de l’ère Chongzhen
    1. Facteurs intérieurs
    2. Menaces extérieures
  2. La chute et la conquête étrangère
    1. Le suicide de l’empereur
    2. Les Ming du Sud
    3. Conquête / Massacres
    4. Les choix
      • Individuels
      • Collectifs
      • La question éthique
    1. Comment parler de l’indicible / de l’interdit ?
  1. Les traces
    1. Le souvenir
    2. La mémoire
    3. La nostalgie
    4. L’idéalisation
    5. L’oubli ? Le renoncement ?

2Comme indiqué sur ce plan d’ensemble, l’année 2021-2022 a été concentrée sur la première partie, c’est-à-dire consacrée pour l’essentiel à la littérature relative au personnage de Wei Zhongxian 魏忠賢 (1568-1627). L’année suivante, 2022-2023 poursuivra sur ce thème et abordera celui des troubles du règne de l’empereur Chongzhen 崇禎 (r. 1627-1644). Tout comme au cours des années précédentes, chaque séance de deux heures a été divisée en deux parties : une première partie de conférence consacrée aux approches historiques et critiques du sujet, à l’histoire des thèmes et à l’histoire des textes ; une seconde partie, pratique, consacrée à la lecture en commun et à la traduction d’extraits des textes auxquels il a été fait référence en première partie, textes littéraires, historiques et critiques.

3Notre point de départ est donc constitué par le travail effectué au long des trois années précédentes (2018-2019 – 2019-2020 – 2020-2021) de conférence sur le thème du Taohua shan. On peut en lire les résumés détaillés dans l’Annuaire de l’EPHE aux années correspondantes. Cette pièce dans le genre chuanqi 傳奇 a été écrite presque deux générations après les événements rapportés. Pour l’essentiel, elle se déroule à Nanjing, sous l’empereur Hongguang, premier et éphémère souverain des Ming du Sud. Elle jouera un rôle moteur dans l’entretien du souvenir des Ming et d’une nostalgie d’un temps disparu. Le xviie siècle chinois dans son ensemble est dominé par le trauma historique de la chute des Ming. Cette chute est préparée par des crises multiples, crise du régime politique d’une dynastie inréformable, crises de succession dynastique. Elle succède aussi à des transformations sociales et économiques importantes, comme à des prises de parole par les élites et divers groupes sociaux, au sein desquels apparaissent des « partis ». Les crises qui s’accumulent au cours du règne de l’empereur Chongzhen 崇禎 (r. 1627-1644), sociales économiques et institutionnelles, aboutissent aux révoltes à grande échelle, que coalisent en particulier Li Zicheng 李自成 (alias le Prince Déferlant, Chuang wang 闖王, 1606-1645) et Zhang Xianzhong 張獻忠 (1606-1647). Elles conduisent à la prise de Pékin en avril 1644, au suicide de l’empereur Chongzhen, puis à une conquête du pays par les Mandchous qui sera d’abord fulgurante mais ne sera pleinement achevée que près de vingt ans plus tard (1644-1662). À partir des Ming du Sud 南明 et de ses quatre empereurs qui se succèdent jusqu’en 1662, les causes de la chute de la dynastie nationale deviennent un objet de réflexion constant qu’accompagnent de l’entretien d’une nostalgie pour tout un monde déchu. À mesure que le pouvoir Mandchou s’installe, et que pour des raisons de censure ou d’autres causes, y compris l’effacement progressif des souvenirs avec la disparition des témoins, les difficultés à en parler se multiplient, d’autres moyens se développent pour en poursuivre l’évocation et l’analyse. Ces dernières vont souvent chercher loin dans le temps pour comprendre les raisons de la catastrophe, remontant au moins jusqu’au règne de Wanli 萬曆 (Zhu Yijun 朱翊鈞, 1563-1620, empereur Shenzong 神宗, r. 1572-1620). Alors que tout un savoir vernaculaire se constitue autour d’une littérature « d’actualité », ou du moins évocatrice d’un passé récent, se construit aussi un discours éthique, qui devient l’un des enjeux cruciaux de la réflexion. Comment cette succession de catastrophes a-t-elle pu se produire ? Quelles sont les causes individuelles, les problèmes de conduite qui ont conduit à l’irréparable ? Qu’en fut-il des choix personnels ? Fallait-il se rallier au nouveau pouvoir ? Lui résister ? Y avait-il une troisième voie ? Le moment historique de diversification des media susceptibles de traiter de ces questions retrace la façon dont le public a cherché à se représenter ce qui s’est passé. Les sources purement historiographiques ne satisfont pas son attente, et c’est l’univers de l’écrit en langue vernaculaire qui devient de plus en plus active dans la constitution de ce savoir. On assiste à un dialogue continu entre les écrits en langue classique et les écrits en langue vulgaire, ces derniers sous forme de fictions, fictions historiques riches de toute une mise en scène de problématiques sociales et éthiques. L’intervention du domaine vernaculaire donne lieu à la une remise en commentaire de ce tout ce qui est arrivé. Les témoignages qui sont loin de la pure historiographie, sont souvent hybrides, métissés, pris dans une intertextualité continue, et dans un mélange des genres permanent. Ce mélange rend compte d’une sorte de conversation générale sur tous les niveaux possibles de la langue, qui permet de parler des événements, de les faire revivre, et de les commenter, s’adressant à des publics divers. Les élites cultivées sont non moins avides que les autres catégories culturelles de littératures vernaculaires, tandis que chez les classes moins cultivées, on cherche aussi à accéder à un savoir d’élite. Pour illustrer ces aspects, et conclure notre introduction, c’est le Taohua shan qui nous a servi de point de départ, avec la liste que Kong Shangren nous a donnée lui-même des sources textuelles qui ont servi à l’élaboration de sa grande fresque dramatique sur l’histoire de la chute. Intitulée « Kaoju » 考據 (« Base d’investigations »), cette liste soigneusement établie de 124 chapitres ou œuvres nous donne à voir la diversité de ce qui servit de base à l’homme de lettres préparant un récit en forme de théâtre-opéra. Sa « bibliothèque » montre à quel point les genres ont peu de frontières entre eux, et que les préjugés sur le pedigree des textes n’ont pas leur place dans son éclectisme. Elle nous ouvre une fenêtre rare, dont on a peu d’exemples équivalents, sur les pratiques de lecture et de diffusion du savoir historique à propos de la transition Ming-Qing telles qu’elles avaient cours dans les cercles cultivés de la fin du xviie siècle. Elle nous invite à une méthodologie de l’impureté, du brouillage des sources textuelles, qui nous accompagnera au long de ces années d’étude.

Introduction de l’année 1. La crise de régime personnifiée : la figure du grand eunuque, le cas de Wei Zhongxian

4Au cours de cette année 1 de la nouvelle série pluriannuelle de conférences, nous nous sommes centrés sur le personnage du grand eunuque et « dictateur » Wei Zhongxian 魏忠賢 (1568-1627), figure omniprésente de la réécriture de l’histoire à la fin des Ming et au début des Qing, et objet d’un nombre remarquable de romans et de pièces de théâtre.

5Le personnage est typiquement situé à la rencontre de l’historique et de l’imaginaire. Dans le Taohua shan étudié les années précédentes, il est la sombre figure tutélaire du parti des méchants : le plus grand titre d’infamie de Ruan Dacheng, qui est aussi son titre de ridicule, est le fait qu’il aurait été le « fils adoptif » de Wei Zhongxian, en vertu de quoi il porte le surnom de « Fils d’eunuque » 閹兒 / 奄兒. Ce nom paradoxal prête à l’eunuque une puissance mystérieuse : bien qu’eunuque il serait encore capable de procréer. Il y aurait une sorte de monstrueuse sur-humanité de l’eunuque, avec sa déchéance sexuelle comme source inquiétante d’étrangeté. Les eunuques sont un fait permanent de la dynastie des Ming. Assurant toutes les tâches de la cour, ils ont des fonctions le plus souvent insignifiantes, mais quelquefois gagnent des positions de pouvoir formidables. Leur nombre est estimé à 20 000 en 1550 et à plus de 80 000 à la fin du Ming, selon l’étude de Henry Tsai Shih-shan (The eunuchs in the Ming dynasty, 1996). Les Ming virent un nombre remarquablement élevé de ces serviteurs des souverains, théoriquement de très basse condition, parvenir à des positions de pouvoir importantes. Certains d’entre eux ont été parmi les personnages les plus puissants, les plus redoutés, et bien entendu les plus haïs, de la dynastie. Si certains eurent des rôles positifs, comme Zheng He 鄭和 (1371-1433), Chen Ju 陳矩 (1539-1607), Wang An 王安, ou Cao Huachun 曹化淳 (1568-1662), d’autres furent vus comme le mal absolu : ainsi Wang Zhen 王振 (sous Yingzong 英宗, ères Zhengtong 正统, 1436-1450, et Tianshun 天順, 1457-1465), Liu Jin 劉瑾 (sous Wuzong 武宗, ère Zhengde 正德, 1506-1522), Wei Zhongxian 魏忠賢… On peut dire que le dernier des plus puissants eunuques des Ming, Wei Zhongxian, fut la synthèse de tous les précédents, réunissant sur sa personne une somme impressionnante de jugements négatifs, et de récits. Il révèle un malaise plus général dû aux dérives du pouvoir des Ming, y compris celui des abus des premiers grands secrétaires, comme par exemple Zhang Juzheng 張居正 (1525-1582), qui domina toute la première partie du règne de l’empereur Wanli.

6Wei Zhongxian est exceptionnel sur au moins un point : la manière dont il devint un personnage de fiction. Le théâtre et le roman s’emparèrent de lui dès le lendemain de sa chute. Les premières œuvres parurent à peine six mois après sa mort et rencontrèrent les attentes d’un public avide d’en savoir davantage sur le personnage et la cour en déliquescence où il avait exercé ses méfaits.

Le cadre historique. De Wanli à Chongzhen ; le parti Donglin

7Le pouvoir de Wei Zhongxian n’est compréhensible que dans le contexte de la fin du règne de l’empereur Wanli, au service duquel il entra et commença sa carrière au palais. Un rappel historique de certains aspects du règne de Wanli a été nécessaire à la compréhension du contexte dans lequel Wei Zhongxian évolue, de même qu’un rappel des conditions d’avènement de ses grands ennemis, les membres du parti Donglin.

8Les problèmes institutionnels des Ming remontent aux débuts de la dynastie. La suppression de la fonction du premier ministre (Zhongshusheng 中書省) par le fondateur, l’empereur Taizu 太祖 (Zhu Yuanzhang 朱元璋, ère Hongwu 洪武, r. 1368-1398) crée une situation de tension permanente entre les deux Cours « interne » et « externe » (neiting 內庭 / waiting 外庭), en créant un grand secrétariat (Neige 內閣) au statut bâtard puisqu’il n’est théoriquement pas situé au-dessus des Six ministères. Le véritable premier ministre de l’empire est de fait l’empereur lui-même, et il n’existe pas institutionnellement d’arbitrage entre l’administration, qui relève de la Cour « externe », et un secrétariat qui, relevant de la Cour « interne », est attaché à la personne de l’empereur au même titre que le sont, par exemple, les eunuques. N’étant ni un pouvoir exécutif ni une véritable courroie d’entraînement avec la machine administrative, mais en même temps jouissant d’une position privilégiée en raison de sa proximité avec le souverain, le Neige est l’objet d’une méfiance permanente, quand ce n’est pas d’une franche hostilité, de la part de la classe mandarinale qui fait tourner l’administration nationale et locale. Le premier grand secrétaire (Neige shoufu 內閣首輔) peut se muer en dictateur, ce qui est le cas de Zhang Juzheng 張居正 (1525-1582), l’homme fort de la jeunesse de l’empereur Wanli. Des conflits de préséance apparaissent, qui recouvrent des enjeux cruciaux où se joue l’autorité à la fois morale et technique de la classe lettrée, que tout pousse à se constituer en lobby. Parmi les conflits qui marquent durablement les tensions entre les Cours « interne » et « externe », on doit citer l’affaire, en 1577, de la dispense de congé pour deuil paternel accordée par le jeune Wanli, incapable de se passer de lui, à Zhang Juzheng ; la question des évaluations triennales des cadres administratifs ; le statut des eunuques et leurs fonctions comme commissaires aux impôts ; la question, particulièrement envenimée, de la volonté obstinée de Wanli de faire de Zhu Changxun 朱常洵 (1586-1641, le fils qu’il a eu de sa favorite, Zheng Shu 鄭淑, Zheng guifei 鄭貴妃, 1565-1630), son prince héritier, choix qui contrevient aux règles de primogénitude et qui dressera la classe mandarinale contre lui pendant des années (conflit dit « de la racine de l’État », zheng guoben 爭國本).

9L’idée de créer une académie privée qui sera le lieu de discussion des affaires de l’État tout en définissant des repères idéologiques et philosophiques pour encadrer des pratiques d’intégrité morale dans la sphère publique, naît du contrecoup d’une purge dans la haute administration du waiting opérée en 1694 par le premier grand secrétaire Wang Xijue 王錫爵 (1534-1614) contre un vice-ministre du ministère des Fonctionnaires, Gu Xiancheng 顧憲成 (1550-1612), opposé au choix du prince héritier par Shenzong. De retour en son pays de Wuxi 無錫, Gu Xiancheng a l’idée, avec son frère Gu Yuncheng 顧允成 (1554-1607), d’y restaurer l’ancienne Académie Donglin (Donglin shuyuan 東林書院) de Yang Shi 楊時 (1053-1135) sous les Song. Elle devient le lieu de ralliement d’un groupe de fonctionnaires de la capitale tombés à la suite de la même purge, et la « Convention du Donglin » 東林會約 est, en 1604, son acte de naissance. Le texte, empruntant ses outils notionnels à Zhu Xi 朱熹 (1130-1200), mais avec l’influence de Wang Yangming 王陽明 (1472-1529), traite de toutes les questions de l’État – dépenses de la maison impériale, eunuques, fonctionnement du gouvernement, impôts et taxations… –, mais marque une prédilection particulière pour la question des nominations, les personalités des responsables. Nous avons lu plusieurs extraits de ce texte important en séance, représentatifs de la force de son ancrage philosophique et du rôle qu’y tient le discours moral.

10D’essence philosophique, la société du Donglin développe ses modes d’action. Elle se transforme vite en un groupe de pression qui au cours des années, avec des fortunes variables, entre disgrâces et rappels, réussit à influer sur les évalutations nationales et les nominations à la capitale, pour placer ses gens. Cet entrisme, qui s’active tous azimuths aussi bien lors des affectations à la capitale qu’à travers la création de groupes régionaux, finit par cliver profondément la vie politique et administrative, tout en se réclamant d’une moralité supérieure. Il n’est bientôt plus de salut, pour les évaluations et la distribution des prébendes, que dans l’obligation d’y adhérer ou du moins de lui manifester des sympathies. En 1610-1611, Tang Binyin 湯賓尹 (1567-ca 1528), membre de l’Académine Hanlin, accuse le Donglin de se comporter en « parti » (dang 黨), de lancer des campagnes d’intimidation ou de noyauter les évaluations de la capitale. Avec Ye Xianggao 葉向高 (1559-1627) puis Gao Panlong 高攀龍 (1562-1626), qui succède à Gu après la mort de ce dernier en 1612 comme chef de file, le Donglin, qui représente une sociologie étroite mais riche, celle de la « gentry » du Jiangnan, influence de plus en plus la fin du règne de Shenzong. Il peut s’estimer victorieux quand celui qui succède à ce dernier en 1620 est bien le prince légitime et non le fils de la favorite bien-aimée. Guangzong 光宗 (Zhu Changluo 朱常洛) ne règne malheureusement même pas un mois (r. 28 août-26 septembre 1620, ère Taichang 泰昌), et son fils et successeur (Zhu Youjiao 朱由校, empereur Xizong 熹宗, r. 10 octobre 1620 – 30 septembre 1627), commence son règne (ère Tianqi 天啓, 1621-1627) fermement encadré par les partisans du Donglin, qui ont toutes les raisons de croire que leur fortune va durer. La transition dynastique entre les trois empereurs, dont le deuxième est sans doute mort empoisonné, aura été difficile et marquée par trois sombres « affaires » (dites de « L’Attaque au gourdin » 梃擊案, des « Pilules rouges » 紅丸案, du « Changement de palais » 移宮案), mal élucidées mais où le Donglin aura eu l’occasion de se rendre indispensable. Entre 1620 et 1624, les ennemis du Donglin sont écartés, tous les anciens purgés de la crise de 1693-1694 réhabilités, les postes cruciaux (celui de premier grand secrétaire, de ministre de la Fonction publique, de président du Censorat) vont à ses partisans.

11Mais ce triomphe est de courte durée. L’empereur Xizong s’avère vite un souverain inepte, capricieux, que n’intéressent – il est presque illettré – que la charpenterie et l’architecture, ruinant les finances. Sa nourrice, Dame Ke 客氏, qu’il vénère, permet la montée en puissance de l’eunque Wei Zhongxian 魏忠賢 (1568-1627), qui accapare de plus en plus de pouvoir et fait parler Xizong en ventriloque, à travers une cascade de faux édits. Son ascension provoque d’abord des résistances, bien vite balayées. Les mémoires dirigés contre lui affluent vers le trône, dont celui de Yang Lian 楊漣 (1572-1625), qui dresse la liste de ses « Vingt-quatre grands crimes ». Mais l’empereur réaffirme invariablement sa confiance en Wei, et au cours des années qui suivent, c’est rapidement la disgrâce, la destitution, l’exécution, la mort sous la torture ou le suicide pour presque tous les grands noms du Donglin (Ye Xianggao, Zhao Nanxing 趙南星 [1550-1627], Gao Panlong, Wei Dazhong 魏大中 [1575-1625], Zuo Guangdou 左光斗 [1575-1625]…), dénoncés dans des listes dressés par des serviteurs zélés, tel le censeur Cui Chengxiu 崔呈秀 (1571-1627), l’âme damnée. Ces purges forment, comme nous le verrons plus loin, le noyau des romans et pièces de théâtre consacrés à ces années de quasi-prise du pouvoir par Wei Zhongxian. Les académies sont fermées, le Donglin interdit, tandis que Wei connaît son apothéose, régnant sans partage en 1626-1627, accumulant les titres ronflants et les rituels pompeux, avec des édits impériaux formulés de manière en en faire presque l’égal de l’empereur.

12La disgrâce et la mort viennent cependant peu après la disparition de Xizong à 22 ans et son remplacement par son frère cadet, l’empereur Sizong 思宗 (Zhu Youjian 朱由檢, 1611-1644, r. 2 octobre 1627 – 24 avril 1644, ère Chongzhen 崇禎, 1628-1644). Sizong est prudent, et surtout méfiant : s’il autorise la réhabilitation y compris posthume, de nombre d’anciens du Donglin, s’il en rappelle certains aux affaires, et s’il épure les ci-devants partisans et suppôts de Wei Zhongxian dans le Jugement sur les séditieux du parti des eunuques, Yandang ni’an 閹黨逆案 promulgué en 1629, il ne manifestera jamais d’intention de restituer le pouvoir d’État aux rescapés du parti défunt, qui ne sera jamais reconstitué. La cour restera durablement encombrée de rancœurs, de désirs de vengeance, d’espérances de compensations, d’entreprises d’épuration. Un esprit partisan, mais aussi nostalgique, sera entretenu sous de nouveaux avatars, telle la Société du Renouveau (Fushe 復社).

13L’évaluation du mouvement Donglin est complexe. Il représente une réaction, moralement conservatrice et politiquement réformiste, contre les tendances « libertaires » de l’école de Wang Yangming 王陽明 (1472-1529) identifiée notamment à son disciple Wang Ji 王畿 (1498-1583) puis à Li Zhi 李贄 (1527-1602). Héritier du néo-confucianisme du point de vue ontologique, il met aussi l’accent sur la pratique, sur l’action socialement pertinente, et attire des érudits aux opinions diverses, encourageant une discussion (notion de 講學, « apprentissage discursif ») active et ouverte. Le Donglin traduit une tendance générale à la fin des Ming à la formation d’associations – sociales, culturelles et religieuses. Témoins d’une « société civile », active dans la sphère publique, ses membres estiment que leur effort doit d’abord porter sur les faiblesses intellectuelles qui ont corrompu la classe éduquée et miné la vie politique et administrative. Leur objectif, typiquement confucéen, appelle à une régénération morale de la classe dirigeante. S’ils n’ont pas exclu systématiquement des lettrés influencés par la philosophie de Wang Yangming, ils ont cependant exclu leur frange la plus extrême.

14Gu Xiancheng et ses collègues ont tendu à voir dans la libre-pensée à la Li Zhi l’abandon de la lutte morale dont Confucius fait l’enjeu premier de l’homme de bien. Leur laxisme philosophico-éthique serait à l’origine du laxisme moral de la cour, de l’empressement, pragmatique mais sans principes, des hauts fonctionnaires à coopérer avec ministres corrompus ou eunuques puissants, de la difficulté à distinguer entre bien et mal. Un tel laxisme n’est rien de plus qu’un opportunisme dissimulé sous l’apparence de la largeur d’esprit et de la spontanéité. Face à cette dérive, le Donglin défend, à travers l’affirmation de la nature morale de l’homme, l’importance de principes fixes et de normes. Socialement conservateur, il craint l’instabilité, dans ses racines sociales : crainte des « parvenus », volonté de contrôler qui accède aux positions d’influence. Il s’implique intensément dans les luttes dont la cour est le théâtre, montrant une certaine tendance à l’héroïsme, à l’engagement envers et contre tout, à voir dans les questions politico-administratives des enjeux de vie ou de mort. Ses membres s’exposent ainsi naturellement à tomber victimes des dangers inhérents aux institutions Ming : dégradation des offices, emprisonnement, torture, mort, affrontements hautement périlleux avec les institutions policières ou para-policières (Dépôt oriental 東廠, Garde aux vêtements de brocart 錦⾐衛), pouvoir occulte des eunuques. Beaucoup de ses questions sont discutées en termes personnels, de choix dichotomiques, où il faut choisir son camp. Alors qu’il n’y a pas, dans son projet, de réformisme à proprement parler, les batailles politiques qu’il inspire apparaissent aujourd’hui comme des épiphénomènes secondaires : question de la succession au trône ; propriété ou impropriété du fait de rester en fonction au lieu de prendre le deuil de son père, ou encore débats sans fin sur les « Trois affaires » 三案, aux allures de faits divers. Il reviendra à ses héritiers tels Huang Zongzi ⿈宗羲 (1610-1695) [fils de Huang Zunsu ⻩尊素, 1584-1626, l’un des martyrs du Donglin] ou Gu Yanwu 顧炎武 (1613-1682), moins directement impliqués dans l’actualité immédiate de batailles partisanes, d’étendre la réflexion à des domaines plus larges de l’histoire institutionnelle.

La dictature de Wei Zhongxian et l’imaginaire de la fin des Ming

15Le moment de la dictature de Wei Zhongxian 魏忠賢 (1568-1627) et de Cui Chengxiu 崔 呈秀 (1571-1627), sous le règne de Tianqi 天啟 (Xizong 熹宗, Zhu Yujiao 朱由校, r. 1er oct. 1620 – 30 sept. 1627) a prêté plus qu’aucun autre moment historique des Ming à la fictionnalisation (roman, conte, théâtre). L’époque qui s’étend de ce règne au début des Qing voit le développement sans précédent des shishi xiaoshuo 時事⼩說 (« novels on current events », « romans d’actualité »). Ce nom peut désigner aussi bien des traitements explicites des événements visés que des traitements implicites, c’est-à-dire des intrigues placées à d’autres époques ou d’autres moments des Ming, mais jouant le rôle de métaphores de l’actualité immédiate. Ce moment historique a été l’occasion d’un renouvellement, d’un approfondissement du rapport de la culture vernaculaire et de la vie politique en général. La culture vernaculaire a alors joué un rôle pivot dans la formation d’une opinion. Les supports de type romanesque, xiaoshuo ⼩說, voisinant avec des textes de yeshi 野史, d’histoire non officielle, ont été des vecteurs importants de transmission d’un savoir sur la chose politique, sur le régime et ses noirceurs. Le nombre des textes produits, dont nous avons lu de nombreux exemples dans la partie pratique de la conférence, suffit à lui seul à dire combien ces textes ont correspondu à une attente du public, et à la formation d’un lectorat. Il y a alors une convergence entre une opinion portée par le discours de l’intégrité morale, représenté par le Donglin, et les auteurs romanesques. Ces derniers se sont mis au service de l’idéologie confucéenne dans ce qu’elle a de plutôt traditionnelle, et se sont fait les porte-paroles des victimes du régime de Wei Zhongxian. Le moment historique fournit en abondance des éléments spectaculaires : des souffrances individuelles, des biographies de personnages politiques de premier plan voués à des chutes sanglantes, la mise en scène de la violence, de ses agents et de ses instruments, des séries de victimes identifiées, et bientôt mises en liste. Ces personnages deviennent des héros nationaux, en particulier grâce à leur transfiguration dans les récits romanesques et dans une culture vernaculaire que tout le monde finit par partager. Les transformations sont cependant souvent ambiguës, et ces héros ne sont pas sans reproche. Face à eux, la puissance de Wei Zhongxian paraît prodigieuse. Le personnage de l’eunuque semble incarner le renversement de situation le plus absolu : l’être émasculé, méprisé entre tous, devient détenteur d’une puissance qui éclipse celle de l’empereur et la menace. Avec ses sbires, ses nervis, il est la personnification de la toute puissance. Mais on aime aussi à le présenter dans ses faiblesses, dans son ineptie, en mettant en scène complaisamment les épreuves, les humiliations, la pauvreté abjecte de sa vie d’avant l’entrée au palais. Les avanies subies par les uns et les autres sont cruelles et suscitent une curiosité trouble. Les tortures, les mises à mort, les scènes de prison font l’objet de descriptions répétées, explicites, prêtant à des mises en scène aussi horrifiantes que détaillées. Les descriptions sont parfois lyriques dans l’épouvantable. Cette littérature, qui a produit des documents passionants mais aucun de ce qu’il est convenu d’appeler des chefs-d’œuvre, est une littérature de « faits divers », aux dimension volontiers voyeuristes, de mise et spectacle. La langue vernaculaire se prête bien à de telles mises en scène, beaucoup d’ingrédient étant réunis pour nourrir un imaginaire à la fois macabre et réaliste.

16Cette plongée dans l’horreur est en partie le fruit de la proximité, quelquefois très grande, des auteurs avec les personnes individuelles concernées par les purges ou les événements décrits. Ce sont parfois des témoins, qui ont été présents à Pékin, parfois jusque dans les prisons même, où ils ont assisté à des scènes qui les ont marqués. Ils témoignent parfois dans leurs préfaces du besoin de rendre public ce qu’ils ont vu. C’est le cas de Zhu Changzuo 朱⻑祚, à l’œuvre duquel nous avons consacré une bonne partie de l’année, avec ses deux ouvrages, Yujing xintan ⽟鏡新譚 et Jingshi yinyang meng 警世陰陽夢.

17Dans l’imaginaire de la fin des Ming, où les signes de la catastrophe sont latents en maints endroits (et jusque dans les récits ultra-licentieux, « fin de siècle »), le personnage de Wei Zhongxian semble représenter à lui seul un concentré des menaces qui pèsent sur l’ordre politique et social, mais aussi sur la sphère intime. Ceci ouvre sur un paradoxe de la fonction sociale de la littérature d’imagination en langue vulgaire : traditionnellement placée du côté des tenants de Wang Yangming, de Li Zhi, et d’auteurs plus « libéraux », cette littérature, avec ses genres souples et adaptables, répond bien au besoin du moment d’exprimer des préoccupations immédiates, et si, comme medium, elle est moderne, elle soutient un discours résolument conservateur. Un aspect également important à retenir est la grande porosité des genres entre eux. Comme le montrent les nombreuses réappropriations et réécritures, on passe volontiers d’un genre à un autre (roman ⼩說, notes diverses 筆記, histoire non officielle 野史), dans un aller-et-retour très fluide entre expression en langue classique et expression en langue vulgaire.

18Les martyrs du Donglin. — En parallèle à l’étude de ces textes, nous avons, en séance, dressé le tableau historique des événements qui seul pouvait rendre compréhensible les constants allers-et-retours entre le romanesque et ce qui était alors presque l’actualité. Il a fallu, en particulier, faire un point précis sur les « martyrs du Donglin », ceux-ci constituant le centre névralgique et le principal thème de bien des œuvres narratives en langue vulgaire, dans la mesure où c’est sur eux que s’est déchaînée l’essentiel de la violence de Wei Zhongxian.

19Pour comprendre les références historiques souvent très denses présentées par les œuvres romanesques de l’époque, et la manière dont tombèrent les célèbres victimes du Donglin sous les attaques de Wei, il est nécessaire de remonter aux circonstances géopolitiques qui sont celles de la fin du règne de Wanli et du règne de Tianqi. Ces données géopolitiques nous emmènent du côté des frontières nord et de la menace mandchoue. Nurhaci 努爾哈⾚ (1559-1626), du clan Gioro, bientôt nommé clan Aisin Gioro, Gioro « d’Or », 愛新覺羅, unifie les Tribus Jürchen ⼥真 du Nord-Est au cours des années 1580-1590. Tribus jusqu’alors dispersées qui ne représentaient pas de véritable danger pour les Ming, les Jürchen mènent une politique méthodique qui les mue en une force chaque jour plus menaçante. En 1589, Nurhaci obtient le statut de vassal frontalier des Ming, mais, en 1609, il cesse d’envoyer son tribut à Pékin. En 1616, il devient Grand Khan ⼤汗 des Jürchen, et fonde la dynastie des Jin Postérieurs 後⾦ (par référence aux ⾦, Aisin en langue Jürchen, 1115-1234). En 1618 il abandonne sa vassalité à l’égard des Ming à l’occasion de sa déclaration des « Sept Récriminations » 七⼤恨 envers la Chine, avant de s’empare de Shenyang 瀋陽 en 1621 et d’en faire sa capitale à 1625. La zone du Liaodong 遼東lui sert de base pour mener, dès 1622, des offensive permettant de gagner des territoires à l’ouest de la rivière Liao, et qui le rapprochent de la Chine. Nurhaci meurt en 1626, mais son huitième fils lui succède, le fameux « Hong Taiji » 皇太极 (1592-1643), Abahai de son nom mandchou, qui ne fera qu’accroître la menace sur la Chine. Faisant preuve de grandes compétences administratives, construisant une administration, le nouveau Grand Khan des Jin Postérieurs déclarera en 1635, la fin du khanat et la fondation de l’empire Qing ⼤清國. Il en devient le premier empereur, jusqu’à sa mort en 1643 (ère Chongde 崇德 1636-1643). C’est lui qui, en 1635, créera pour les Jürchens le nouvel ethnonyme de Mandchous, Man 滿, par référence au bodhisattva Mañjuśrī (⽂殊師利菩薩 ; 曼殊室利菩薩), dont son père était une réincarnation. La montée en puissance de ce voisin de plus en plus déterminé et turbulent est, entre la fin de l’ère Wanli et l’ère Tianqi, cause de nombreux conflits frontaliers. La controverse sur le « territoire national », fengjian 封疆, prend alors une importance au moins égale à celle des Trois affaires dans les luttes partisanes de Pékin.

20En 1619-1621, alors que les armées des Ming sont en recul et perdent des territoires à l’est de la rivière Liao, la cour confie la tâche de renforcer les défenses militaires des Ming à l’ouest de la rivière Liao à deux hauts fonctionnaires civils, Wang Huazhen 王化貞 (?-1632, jinshi 1613) et Xiong Tingbi 熊廷弼 (1569-1625), qui se détestent et ont des vues stratégiques diamétralement opposées. Ils sont d’autant plus inconciliables que leur opposition trouve son reflet dans les débats de la capitale : les membres du Donglin soutiennent généralement Xiong Tingbi, ses opposants soutiennent Wang Huazhen. En mars 1622, les forces de Wang Huazhen sont mises en déroute, perdant la place forte de Guangning 廣寧, et submergent dans leur repli les positions de Xiong Tingbi. Les deux armées en retraite arrivent jusqu’à Pékin, où l’administration centrale fait arrêter Wang et met Xiong Tingbi à la retraite en attendant une enquête. Une première décision, bipartisane, de mise à mort conjointe des deux chefs de guerre défaits est révisée et débouche sur une affaire de soupçons d’espionnage et de trahison qui empoisonnera le débat pour longtemps. Des non-Chinois de la région du Liaoning, théoriquement au service des Ming, ralliés par Xiong, auraient été en fait des agents doubles pro-Jürchen, Xiong serait un fonctionnaire corrompu qui aurait détourné des fonds militaires et les membres du Donglin qui l’avaient soutenu auraient été achetés par lui.

21Le débat partisan qui s’enflamme se cristallise ensuite autour d’une confrontation entre le ministre de la Justice 刑部尚書 Wang Ji 王紀 (1558-1624), un pro-Donglin, et le grand secrétaire 內閣 et académicien du Palais Wuying 武英殿⼤學⼠ Shen Que 沈㴶 (?-1624), anti-Donglin. Ce dernier est accusé d’avoir soudoyé Dame Ke 客氏, la toute-puissante nourrice de l’empereur, et son protégé Wei Zhongxian, avant de contre-attaquer en accusant Wang Ji de retarder délibérément l’enquête sur les agents doubles dans la chute de Guangning, et de chercher ainsi à protéger Xiong Tingbi. En août 1622 le Palais se prononce contre les membres du Donglin, en démettant Wang Ji de ses fonctions alors que Shen Que, mis à la retraite, conserve son rang. L’hostilité des membres du Donglin à ce jugement donne lieu à divers mémoires au trône et à des passes d’armes où l’hostilité entre les deux camps prend des proportions incontrôlables. Yang Weiyuan 楊維垣 (?-1645), censeur-inspecteur anti-Donglin, partisan de Wei Zhongxian, accuse Gu Dazhang 顧⼤章 (1576-1625, jinshi en1607), vice-ministre de la justice d’avoir soutenu Xiong Tingbi pour 40 000 onces 兩 d’argent. L’affaire sera close, momentanément le 29 septembre 1625, avec l’exécution de Xiong Tingbi, qui devient ainsi officiellement un traitre.

22Wei Zhongxian et ses partisans ne cesseront ensuite d’agiter son nom comme un chiffon rouge contre les partisans du Donglin, les accusant d’avoir été des corrompus dont Xiong aura graissé la patte pour se protéger. La machine de la vengeance de Wei Zhongxian, personnellement mis en cause dans l’affaire, se mettra en marche sur cette base.

23Le tournant fatal des purges commence avec l’arrestation, début 1625, d’un ancien secrétaire du Cabinet en charge des brouillons des rescrits 中書舍⼈, Wang Wenyan 汪⽂⾔ (?-1625). Impliqué dans des notations favorables aux partisans du Donglin lors des évaluations sexagésimales, il est accusé d’avoir accepté d’eux des pots-de-vin en échange de nominations avantageuses. Il est envoyé à la sinistrement célèbre « prison sur décret », zhaoyu 詔獄, prison de la Garde aux vêtements de brocart, Jinyiwei 錦⾐衛, où sévit le commandant de la Garde 都指揮僉使 (alias 都督) Xu Xianchun 許顯純 (?-1628, jinshi militaire 1619), activiste zélé du parti weïste, connu pour sa cruauté et qui mènera nombre d’arrestations et d’interrogatoires. Avant de mourir, Wang Wenyan livre sous la torture une liste de de noms comprenant ceux qu’on appellera plus tard les Six Gentilshommes du Donglin 東林六君⼦, qui seront arrêtés les uns après les autres jusqu’à la fin de l’année 1625 :

  • Yang Lian 楊漣 (1572-1625), vice-censeur en chef 左副都御史 ;
  • Zuo Guangdou 左光⽃ (1575-1625), censeur assistant 僉都御史 ;
  • Yuan Huazhong 袁化中 (1572-1625, jinshi 1607), censeur 御史 ;
  • Wei Dazhong 魏⼤中 (1575-1625, jinshi 1616), censeur 御史 et secrétaire superviseur 給事中 ;
  • Zhou Chaorui 周朝瑞 (1580-1625, jinshi 1607), vice-ministre à la cour des haras impériaux太僕少卿 ;
  • Gu Dazhang 顧⼤章, 1576-1625, jinshi 1607, vice-ministre de la Justice 刑部員外郎.

24Yang Lian savait depuis juillet 1624 qu’il était dans le collimateur de Wei Zhongxian, ayant été l’auteur de la plus célèbre charge dirigée contre le grand eunuque, son fameux mémoire donnant la liste de ses « Vingt-quatre grands crimes » ⼆⼗四⼤罪. Parmi ceux-ci : l’usurpation des pouvoirs du Grand Secrétariat, des destitutions injustifiées, l’assassinat de Wang An 王安, le fidèle eunuque de l’empereur Taichang (r. août-septembre 1620), des assassinats multiples, dont ceux de femmes du palais, l’avortement forcé de l’impératrice, la prise de contrôle de la Garde et du Dépôt oriental 東廠, la construction pour lui-même d’un tombeau de taille impériale de temples à sa propre gloire, l’usurpation d’insignes et dignités impériales (sceaux, chars, etc.). Avec Zuo Guangdou, il avait été le meneur de ceux qui avaient contrecarré le vœu de l’empereur Wanli de voir, après sa mort, la favorite Zheng promue impératrice. Zuo Guangdou, de même que Wei Dazhong, avait également vu son étoile pâlir à la suite de la perte du plus important soutien des membres du Donglin, le premier grand secrétaire Ye Xianggao 葉向高 (1559-1627), forcé à la démission à la suite d’un soupçon de sédition armée imputé à un sympathisant du Donglin, le chef des forces armées chinoises sur les frontières mandchoues, Sun Chengzong 孫承宗 (1563-1638). Yang, tout comme Zuo et Wei, furent accusés d’avoir reçu des pots-de-vin de Xiong Tingbi pressés sous la torture de rembourser les sommes prétendument détournées. Les trois autres victimes de cette première charretée de hauts fonctionnaires sur lesquels Wei Zhongxian exerça sa violence furent eux aussi amenés des provinces manu militari, les uns après les autres : Yuan Huazhong, qui s’était associé à Yang Lian dans la dénonciation des crimes du grand eunuque et avait mené une enquête contre Cui Chengxiu ; Gu Dazhang, qui avait pris publiquement la défense de Xiong Tingbi, accusé d’en avoir reçu la somme la plus importante (40 000 taëls) ; Zhou Chaorui, accusé d’association avec Gu Dazhang.

25Avec les uns et les autres, c’est la répétition des mêmes procédures et la même litanie sinistre de tortures et de maltraitances que donnent à lire les textes : l’envoi des tiji 緹騎, les « cavaliers orangés-rouges », des fameux officiers de la Garde aux vêtements de brocart 錦衣衛, toujours décrits comme des sortes de cavaliers de l’apocalypse, envoyés dans les régions pour se saisir du prévenu, arraché à une foule de sympathisants, parfois violents vis-à-vis de ces émissaires, cherchant à s’opposer à l’extradition ; l’arrivée à la capitale après des mois de voyage, le prisonnier étant placé dans une cage montée sur une charrette ; l’enfermement à la « prison du décret », prison de la Garde aux vêtements de brocart ; les séances de torture à intervalles réguliers, avec bastonnades, application des brodequins et des poucettes, tandis que les membres de la famille, présents, sont sommés de rembourser les sommes dues ; les interrogatoires menés sous la direction implacable du commandant de la Garde Xu Xianchun ; la mort finalement, invariablement « pour cause de maladie ». Les accusations portent toujours sur les même choses : l’implication dans l’affaire du « transfert du palais » 移宮案, l’une des Trois affaires, qui a exposé l’empereur à apparaître sous un mauvais jour, en fils dénué de piété filiale ; les évaluations des hauts fonctionnaires et les avantages supposés donnés aux sympathisants du Donglin ; les pots-de-vin reçus, selon la « confession » de Wang Wenyan, de la part de Xiong Tingbi aux fins de le défendre dans ses démêlés judiciaires suite au désastre de Guangning. L’anonyme Yanke 燕客, dans son terrifiant « Tianren hezheng jishi » 天人合徵紀實 (« Notation véridique de la conjonction attestée du Ciel et de l’Homme »), donne un descriptif aussi factuel et détaillé qu’il est monotone de ces cruautés dont il a été à l’évidence le témoin oculaire. Nous avons lu en séance de larges extraits de son témoignage, document irremplaçable qui a servi à tous les historiens successifs de la période. D’autres témoignages ont été étudiés, tel celui du jeune Shi Kefa 史可法 (1601-1645), encore un inconnu, qui fit une dernière visite à Zuo Guangdou vivant ses derniers instants, Zuo qu’il considérait comme son maître, se glissant par ruse jusqu’au cœur de la prison.

26Les familles des accusés, tous morts à la fin du mois d’août 1625, finissent souvent entièrement ruinées, tous leurs biens saisis, et les sommes rackettées sont les bienvenues pour aller financer la réfection des trois palais centraux de la Cité interdite (建極殿, 中極殿, 皇極殿), en triste état, et qui sont, pour le jeune empereur secondé par Wei Zhongxian, la seule vraie grande affaire du moment.

27Cette première phase de purges se poursuit en 1626, centrée cette fois sur une nouvelle liste de sept hauts fonctionnaires, également membres du Donglin, et tous également bien connus. Ce sont les « Sept Sages », ou « Sept Gentilshommes du Donglin » 東林七賢/東林七君子 :

  • Gao Panlong 高攀龍 (1562-1626), censeur en chef de gauche (du censorat) (都察院)左都御史 ;
  • Zhou Shunchang 周順昌 (1584-1626), vice-directeur du bureau des affectations au ministère des Fonctionnaires吏部文選司員外郎 ;
  • Zhou Qiyuan 周起元 (1571-1626), censeur assistant de droite 右僉都御史 pour les régions de Suzhou et Songjiang (南直隸巡撫) ;
  • Miao Changqi 繆昌期 (1562-1626), rédacteur-examinateur historiographe de l’académie Hanlin 任翰林院檢討 ;
  • Li Yingsheng 李應昇 (1593-1626), censeur-inspecteur (daotai) 監察御史 du Fujian ;
  • Zhou Zongjian 周宗建 (1592-1526), censeur-inspecteur (daotai) 監察御史 du Huguang ;
  • Huang Zunsu 黄尊素 (1584-1626), censeur 御史.

28Peu ou prou, leur sort est identique à celui des victimes de la première grande charretée, et les accusations similaires ; le traitement, implacable, est le même. Parmi eux, on note des noms remarquables : ainsi Gao Panlong qui fut l’un des principaux acteurs du mouvement du Donglin ; Huang Zunsu, le père du futur philosophe et historiographe Huang Zongxi 黃宗羲 (1610-1695). Les extraditions vers la capitale, qui ont lieu au milieu de foules locales de plus en plus hostiles aux « cavaliers orangés-rouges », ne se passent pas toujours comme prévu. Seul dans son cas, Gao Panlong parviendra à se suicider, par noyade, dans sa région de Wuxi, avant d’avoir été arrêté. Zhou Shunchang surtout deviendra une figure de légende, son histoire ayant donné lieu à une pièce devenue exemplaire du traitement théâtral du thème : le Qingzhong pu 清忠譜, dont nous aurons commencé la lecture d’extraits en fin d’année. Zhou Shunchang, qui vit à Suzhou dans la pauvreté, est une figure respectée de la ville, où il s’est retiré depuis 1622, pour deuil parental. Sympathisant de longue date de Donglin, avec un certain goût pour la provocation, il ne cache pas sa haine des weïstes et marie à grands bruit sa fille à un petit-fils de Wei Dazhong, dès qu’il sait que celui-ci est arrêté. L’arrestation de Zhou déclenche une émeute longtemps restée dans les mémoires à Suzhou. Elle s’accompagne d’une mobilisation d’étudiants de le société littéraire du Yingshe 應社, puis embrase la ville dans des violences qui durent plusieurs jours. Le transfert de Zhou Shunchang à Pékin aura lieu finalement, et le palais décidera prudemment de ne pas enquêter sur les troubles de façon trop approfondie, se contentant de faire décapiter cinq meneurs. Ils seront exécutés le 28 août 1626. Leur tombeau existe toujours aujourd’hui à Suzhou, marqué par une stèle portant le texte de l’éloge funèbre « À la mémoire des Cinq hommes » (五⼈墓碑記), rédigé et calligraphié par Zhang Pu 張溥 (1602-1641), membre du Yingshe et qui deviendra l’un des principaux activistes de l’avatar de ce dernier, la Société du Renouveau.

29Les arrestations donnent lieu à beaucoup de publicité. Les accusations étaient lues à haute voix, les prisonniers transportés dans des cages montées sur des chariots, pour maximiser leur humiliation. Était ainsi mise en scène la candeur de Tianqi, qui n’avait rien à cacher et menait un combat pour le bien du pays, à la façon de son ancêtre Taizu. Mais, à en juger par les réactions qu’elle ne cesse de susciter, la cour échoue dans l’habillage qu’elle entend donner à ces purges. Le tribunal de Tianqi n’est jamais allé jusqu’à condamner les accusés du Donglin à une exécution publique car il ne put jamais monter de dossiers suffisamment étayés. L’élimination des prisonniers était cependant inévitable, car atténuer leur peine ou les libérer aurait remis en question la justification de la purge des centaines de fonctionnaires subalternes du Donglin qui était alors en cours.

30Le système policier. — Beaucoup d’idées fausses circulent aujourd’hui, et y compris dans des ouvrages revendiquant une exactitude historique, sur la réalité du pouvoir de Wei Zhongxian et la manière dont fonctionnaient les institutions au sein desquelles il évoluait. Pourtant les romans et pièces de théâtre de l’époque même ne cessent d’évoquer ces réalités, qu’ils présentent en général avec beaucoup d’exactitude historique. Dans ce contexte, il nous a paru utile de consacrer quelques séances à la description de ce système policier, qui est pour l’essentiel celui du Dépôt oriental, du Dépôt occidental, et de la Garde aux vêtements de brocart (Dongchang 東廠, Xichang 西廠, Jinyiwei 錦衣衛).

31Le système de renseignement, de police politique, d’espionnage, et plus généralement de sécurité d’État est l’objet sous les Ming de tensions importantes, évoluant de façon parallèle aux tensions entre « cour extérieure » (waiting) et « cour intérieure » (neiting) déjà décrites. Ce système évolue au fil du temps, mais est quelquefois difficile à appréhender ; bien qu’il soit souvent évoqué, ses méthodes d’action sont sujettes à changements. Notons que l’étude de ces organismes est inextricablement liée à l’histoire des eunuques.

32L’empereur étant juge suprême, il a besoin de sources d’information fiables. Les souverains tendent à ne faire confiance qu’aux agents responsables devant le neiting, car beaucoup des informations que l’empereur recherche, à l’origine, concernent le clan impérial même (en particulier les princes apanagés, qui peuvent représenter un danger de coup d’État). Le fondateur, Hongwu, ne favorise pas particulièrement les eunuques, mais leur pouvoir s’accroît mécaniquement du fait de la méfiance de l’empereur vis-à-vis du waiting et de l’abolition de la fonction de Premier ministre en 1380.

33Le commandement de la Garde aux vêtements de brocart 錦⾐衛指揮使司 est historiquement la première agence de sécurité personnelle de l’empereur. Créé par Hongwu en 1382, il ne s’agit originellement que de l’une des diverses gardes en exercice à la capitale ; elle est chargée de la protection personnelle de l’empereur. Les attributions de la Garde ont pu varier au cours de l’histoire, mais contrairement à ce qui est quelquefois écrit aujourd’hui, jusqu’à la fin de la dynastie, son commandement (la charge de Jinyiwei zhangweishi 錦⾐衛掌衛事) n’est pas confié à des eunuques mais à des fonctionnaires civils, lauréat des conours. Cette règle ne changera jamais. C’est l’évolution vers un pouvoir plus personnel avec Yongle 永樂 (Zhu Di 朱棣, 1360-1424, empereur Chengzu 成祖, r. 1402-1424) qui amène, à travers le changement de statut des eunuques, à faire que ceux-ci influent sur la Garde. Yongle s’est en effet beaucoup appuyé sur les eunuques pour réussir le coup de force qui l’a amené sur le trône en éliminant l’héritier légitime, son neveu l’empereur Jianwen 建⽂帝. D’origines très diverses, quelquefois étrangères, il les suppose à raison plus loyaux à sa personne que les lettrés qui n’ont pas oublié qu’il doit son pouvoir à un coup d’État. La Garde créée par Hongwu en 1382 avait été, dès 1387, privée de ses fonctions de police devant la découverte d’abus d’autorité. De telles fonctions sont rétablies par Yongle, et elles sont exercées avec un tel zèle qu’elles aboutissent aux abus de Ji Gang 紀綱 (?-1416), allié de Yongle lors de son accession au pouvoir. Pour contourner cette Garde qui finit par lui paraître peu sûre, Yongle crée le Dépôt oriental 東廠 en 1420, afin de diversifier ses sources de renseignements. Physiquement adossée au palais, son nom lui vient de ce qu’elle est situé près de la porte de la Paix orientale 東安⾨. Le caractère informel de cette agence fait qu’il peut la confier à des serviteurs sur lesquelles il estime qu’il aura le plus de prise : les eunuques. Une mécanique fatale s’enclenche alors, celle de son indépendance par rapport aux autorités judiciaires régulières. Les agents du Dongchang deviennent la source principale de renseignement du palais. Ils échapperont souvent au contrôle des empereurs eux-mêmes, ce que à quoi la création du Dépôt occidental sous Chenghua 成化 (1465-1488), destiné à les contrebalancer, ne changera rien. Les deux agences, Dongchang et Xichang, subsisteront jusqu’à la fin de la dynastie.

34L’organisation de la Garde aux vêtements de brocart est calquée sur l’armée et les autres gardes ; ses grades sont de nature militaires (萬⼾, 千⼾, 百⼾, ⼗⼾, 營⻑). Elle est subdivisée en deux grands services : le Jingli si 經歷司, « Direction des archives », chargée des documents et ordres officiels, et le Zhenfu si 鎮撫司, « Direction de la police », elle-même subdivisée en deux bureaux : celui du « Sud » 南鎮撫司 est en charge des enquêtes, des interrogatoires, du renseignement, de la sécurité, des affaires militaires et de l’armement ; celui du « Nord » 北鎮撫司 est celui des missions secrètes, de l’espionnage des princes et des fonctionnaires, de la lutte contre la « corruption », des enquêtes indépendantes, des arrestations, et dispose d’un centre de détention, communément appelé la « prison sur décret », zhaoyu 詔獄.

35Dans les années qui nous occupent (sous Tianqi, spécialement en 1625-1627), le Dongchang a pour directeur Wei Zhongxian, en sa qualité de Sili jian taijian 司禮監太監, Grand eunuque directeur du Cérémonial du palais, de fait le chef de l’ensemble des eunuques du palais, auquel le Dépôt oriental est traditionnellement confié. Il comprend environ un millier de policiers en uniforme. Il ne peut théoriquement arrêter ou interroger des fonctionnaires, sa compétence se limitant aux roturiers et se trouvant limitée en principe aux crimes de droits commun ou à des atteintes à l’ordre public. C’est la raison pour laquelle Wei Zhongxian est si prompt à faire destituer les officiels qu’il fait arrêter : redevenus de simples particuliers, ils sont susceptibles de voir leur cas traité par ses services, qui usent de leurs prérogatives en collaboration avec la Garde. C’est donc indirectement que l’influence des eunuques s’exerce sur cette dernière.

36Il faut noter cependant que que ce n’est pas tant la qualité de Wei Zhongxian comme chef du Dépôt oriental qui lui donne tous les pouvoirs qu’il a : ils lui viennent d’abord de ses fonctions de Sili jian taijian, de chef de l’administration du palais. À ce titre, toute la correspondance de Tianqi passe par ses mains, et il peut donc en fait écrire tous les édits qu’il veut en faisant parler l’empereur – lui qui ne sait ni lire ni écrire ! Le bureau de la prison du Zhenfusi du Nord (« prison du décret ») a pour directeur le zélé Xu Xianchun, mais là encore tout est fait avec habileté, sans jamais prononcer de condamnations à mort. Ces dernières sont la prérogative des Trois cours de justice (三法司),), qui dépendent du waiting : le ministère de la Justice 刑部, le Censorat 都察院, la Grande Cour de révision 大理寺. C’est la raison pour laquelle les victimes de Wei Zhongxian meurent invariablement « de maladie » dans les geôles de la Garde : il n’y a en fait rien dans leurs dossiers qui aurait justifié de les faire passer en justice.

37Éléments biographiques. Un pouvoir de courte durée. — Les éléments principaux de la biographie de Wei Zhongxian ont été examinés lors des séances de lecture et de traduction des textes, nos principales sources historiques. Du fait de son origine plus que roturière, celle des classes sociales inférieures des bourgades environnant Pékin, l’histoire officielle sait en fait assez peu de chose de lui qui puisse être formellement vérifié. Par un tour intéressant, ce sont les textes d’histoire non officielle, mais aussi le patrimoine romanesque, et les recoupements qu’on peut y faire, qui nous renseignent sur sa vie, y compris après son arrivée dans le palais : c’est donc en lisant les textes que nous en avons pris connaissance.

38Le document de para-histoire le plus complet que nous possédions sur la biographie Wei Zhongxian est long chapitre que lui consacre Liu Ruoyu 劉若愚 (1584-ca 1642) dans son ouvrage Zhuozhong zhi 酌中志, littéralement Traité de celui qui sert à boire, que l’on pourrait traduire par Journal d’un insider.

39Liu Ruoyu, qui s’appelait à l’origine Liu Shitai 劉時泰, est né d’une famille d’officiers militaires héréditaires ; son père est en poste à Liaoyang. Il bénéficia d’une éducation littéraire classique, et nous relate, dans l’autobiographie qu’il inclut dans le même ouvrage, comment il s’émascula à l’âge de 14 ans à la suite d’un « rêve étrange ». Entré au Palais à 17 ans, en 1601, il y restera jusqu’à sa mort. Sa formation d’origine le place à part parmi l’ensemble des eunuques, pour la plupart illettrés, comme Wei Zhongxian, et les témoignages qu’il laissera sur ses collègues comme sur la vie de la cour sont irremplaçables.

40Liu Ruoyu est un témoin de première main de la carrière de Wei Zhongxian, sur lequel il nous laisse une notice détaillée, Zhuozhong zhi, chap. 14, intitulé « Ke Wei shimo jilüe » 客魏始末紀略 (« Précis sur la carrière, du début à la fin, de Dame Ke et de Wei Zhongxian »). Dans ce long chapitre, Liu Ruoyu adopte le point de vue d’une association étroite de Wei Zhongxian avec Dame Ke, la nourrice de Tianqi, qui est bien dans les faits celle qui a ouvert à Wei les allées du pouvoir. Pour Liu, il ne fait aucun doute qu’on a en fait affaire à une diarchie. Nous avons présenté et lu en séance de larges extraits de ce texte fondamental, examinant ainsi diverses étapes de sa vie et de sa carrière : jeunesse de celui qui s’appelait à l’origine Li Jinzhong 李進忠, auto-émasculation, entrée au palais, montée progressive dans la hiérarchie des services, élimination des rivaux à travers diverses ruses, entrée dans les bonnes grâces de Dame Ke, puis dans le premier cercle du jeune empereur dont il seconde le goût des amusements, activités à la cour, montée en puissance, adoption d’un train de vie luxueux, accès à un pouvoir exorbitant, toujours partagé avec Dame Ke. Le chapitre offre un nombre incomparable de détails concrets. Les épisodes concernant la disgrâce des membres du Donglin, qui deviendront si connus du grand public, n’y apparaissent que sous un jour presque anecdotique.

41Liu Ruoyu mourra à la fin de l’ère Chongzhen, disgrâcié et après avoir été longtemps emprisonné pour son service de Tianqi au moment des années noires. Le portrait très vivant qu’il laisse de Wei Zhongxian n’est que l’un d’une abondante galerie, où figurent toutes les personnalités de la cour du moment, eunuques comme membres du Cabinet ou de l’administration. Il est évident que la richesse d’information qu’il donne concernant Wei ira nourrir une partie de la littérature narrative subséquente.

42Alors que les biographies para-historiques ou romanesques sont les documents les plus précis que nous ayons sur les débuts et la carrière de Wei Zhongxian, les dénouements des romans peuvent être très romancés, voire plonger dans le surnaturel. La fin de son « règne » est cependant documentée jusqu’aux moindres détails dans les textes historiques.

43La terreur de Wei Zhongxian dure trois ans : 1625, 1626, 1627, et prend fin à la mort de Tianqi le 30 septembre 1627.

44Un moment important dans le verouillage du système que le Grand eunuque avait mis en place avait été la publication, au cours de l’année 1626, du Sanchao yaodian 三朝要典, le Canon d’importance sur les trois règnes (alias Sanda zhengji 三⼤政紀), visant à établir au regard de l’histoire la culpabilité du Donglin et à justifier sa purge. Il avait été compilé par trois éditeurs officiels, parmi lesquels Feng Quan 馮銓 (1695-1672), l’une des âmes damnées de Wei – qui réussira à échapper aux purges du début de l’ère Chongzhen et deviendra un fervent soutien du régime mandchou. Pour l’essentiel, le livre est centré sur le renversement du jugement sur les « Trois affaires » 三案 ; il vise à établir la corruption foncière du Donglin, et à mettre un terme, en en fixant définitivement le sens, à vingt-cinq ans de controverses. Le Donglin était le perdant d’une lutte d’un quart de siècle entre félons 奸賊 et loyaux 忠良, et à travers l’affaire Wang Huazhen vs Xiong Tingbi, il avait démontré qu’il n’avait été capable que brader les intérêts de l’empire, justifiant ainsi l’entreprise de répression de Wei Zhongxian.

45À la fin de 1626, ses principaux ennemis éliminés, le régime composé de l’alliance de Wei Zhongxian et d’une partie de la classe lettrée connaît une stabilité relative, troublée seulement par quelques manifestations intermittentes d’opposition, comme en ce jour de décembre 1626 où une affiche anonyme est placardée à la porte nord de la Cité impériale, énumérant les crimes de Wei et citant le nom de soixante-dix de ses complices. Le Palais publie un édit à caractère général rappelant les bienfaits de l’élimination complète du Donglin, la police pourchasse les opposants, fait des arrestations parfois spectaculaires laissant croire à des complots déjoués, et le régime de Wei Zhongxian s’efforce de se rendre « populaire », en réalisant par exemple les grands travaux des palais centraux sans financement par les impôts : ce sont les pénalités extorquées aux « corrompus » qui les payent. À ce tableau favorable s’ajoute une série de victoires militaires en Mandchourie, alors que c’est Cui Chengxiu qui occupe le poste de ministre de la Guerre. Nurhaci est repoussé en plusieurs endroits, et meurt le 28 septembre. Le grand vainqueur des Mandchous, Yuan Chonghuan 袁崇煥 (1584-1630), se voit largement dépossédé de ses mérites par Wei Zhongxian, qui en empoche le crédit et confère à son fils le titre de Duc de Ning 寧國公.

46Les prospérités de Wei ne s’arrêtent pas là. Tandis que les édits du Palais sont désormais toujours promus en son nom, à côté de celui de l’empereur, l’eunuque devient Duc éminent 上公. Quatorze membres de sa famille sont anoblis ou reçoivent des fonctions militaires héréditaires. Le pays se couvre peu à peu de « temples à un vivant » ⽣祠 en son honneur, ou de statues monumentales le montrant parfois portant le mianliu 冕旒, la coiffure des rois antiques. À travers des pétitions, des étudiants du Collège des Fils de l’État 國⼦監 proposent d’associer son culte à celui de Confucius. Wei Zhongxian répand des largesses, diminuae les corvées, sait se faire apprécier de son prince, qu’il encourage à s’adonner à sa passion pour la menuiserie et qu’il divertit en faisant monter des pièces de théâtre.

47Le jeune empereur a cependant des problèmes de santé, qui semblent avoir été de nature respiratoire. Sa noyade manquée lors d’une sortie en bateau dans le lac du Jardin de l’ouest ⻄苑 (aujourd’hui le Kunming hu 昆明湖) lui aurait fait prendre un coup froid et il aurait pu être empoisonné lorsqu’on lui administra des médicaments. Sa maladie traîne de juin à septembre 1627. Sentant sa mort prochaine, en l’absence d’héritier, il demande que lui succède son frère cadet Zhu Youjian 朱由檢, né en 1611, cinquième fils de Zhu Changluo/Taichang, alors Prince de Xin 信王. Tianqi meurt le 30 septembre 1627, deux mois avant son 22e anniversaire.

48Le 2 octobre 1627, Zhu Youjian monte sur le trône ; on promulgue l’ère Chongzhen 崇禎 à partir du premier de l’An suivant. Il a seulement 16 ans, mais a été depuis longtemps informé des affaires de l’État. Il agit avec prudence, éliminant d’abord Cui Chengxiu avant de s’attaquer à Wei Zhongxian, agréant en novembre un mémoire appelant à la vigilance face à une résurgence de « malfaisants du Donglin ». Des accusations de hauts fonctionnaires sont dirigées d’abord contre Cui, autorisé à observer le deuil impérial de chez lui, près de Tianjin. Comprenant que sa disgrâce approche, Cui se suicide par pendaison le 12 décembre. Son cadavre sera démembré publiquement en mars 1628. C’est par paliers successifs que la disgrâce se rapproche de Wei Zhongxian. Le 30 novembre 1627, un fonctionnaire du ministère des Travaux publics adresse un long mémoire au trône dénonçant les récompenses excessives accordées à Wei par l’empereur précédent. Ce mémoire reste sans réponse de Chongzhen, jusqu’à la présentation d’un autre mémoire beaucoup plus virulent, émanant d’un simple étudiant du Collège des fils de l’État, Qian Jiazheng 錢嘉徵, qui énumère « dix crimes » de Wei Zhongxian. Le 6 décembre, l’empereur fait venir Wei Zhongxian et le somme de répondre aux dix accusations ; l’eunuque reste prosterné sans rien dire. Dans les jours qui suivent, un décret aux termes assez chaleureux est suivi par un autre, beaucoup plus sévère. Les funérailles de l’empereur Tianqi n’ayant pas encore eu lieu, l’empereur ordonne que Wei soit exilé momentanément à Fengyang 鳳陽 (Anhui), lieu des tombeaux des parents du fondateur de la dynastie. Wei quitte aussitôt Pékin, accompagné d’une importante suite et d’un énorme train de bagages (100 voitures, plus de 1 000 chevaux, un nombre incalculable de sacs). Le 11 décembre, l’empereur annule son précédent édit et ordonne à la Garde aux vêtements de brocart d’arrêter Wei Zhongxian et de le ramener à la capitale. Le 13 décembre, Wei et son convoi s’arrêtent à une auberge à Fuqiu ⾩丘縣 (Hebei) à mi-chemin entre Shijiazhuang et Cangzhou. Il y apprend le suicide de Cui Chengxiu et le revirement de l’empereur. Aux premières heures du 14 décembre, il est découvert pendu à une poutre, avec un serviteur proche, lui aussi pendu. Son cadavre sera démembré le 1er mars 1628 sur ordre impérial. En décembre 1627, Chongzhen ordonne également la confiscation de biens et résidences privées de Dame Ke. Celle-ci, réfugiée au service du lavage du linge du palais (浣⾐局), est arrêtée et intérrogée ; on a trouvé chez elle huit servantes enceintes – certainement des œuvres de Tianqi, qui n’aurait ainsi pas dû se retrouver sans héritier. L’interrogateur, un eunuque, la bat jusqu’à la mort. À l’insu de Chongzhen, son cadavre est incinéré et ses cendres sont dispersées.

49La politique post-Wei Zhongxian de Chongzhen, entre réhabilitations et prudence. — Au cours des premiers mois de 1628, le ministère de la Justice instruit un dossier à charge contre Wei Zhongxian, Cui Chengxiu et Dame Ke, tous morts désormais. L’empereur Chongzhen ordonne la confiscation et l’exécution de Wei Liangqing 魏良卿, « fils » de Wei (en fait son neveu) et du fils de Madame Ke, Hou Guoxing 侯國興. Xu Xianchun et l’eunuque Wang Tiqian 王體乾, suppôts de Wei et co-responsables de la mort des martyrs du Donglin, sont condamnés à mort. L’empereur veut limiter la purge aux partisans les plus actifs. C’est dans ce contexte qu’a lieu, début 1629, la publication du document Yandang Ni’an 閹黨逆案, Affaire de la trahison du parti des eunuques, présenté par Han Kuang 韩爌 (1564-1644), académicien Hanlin et premier grand secrétaire 內閣⾸輔 entre 1628 et 1630. Il y dresse une liste de 161 noms de partisans de Cui et de Wei, en précisant leurs peines :

  • 24 condamnations à mort ;
  • 11 exilés dans des garnisons ;
  • 71 destitués de tout grade de fonctionnaire et rendus à la vie civile ;
  • 32 rétrogradées et forcées à la retraite ;
  • 12 seulement rétrogradées ;
  • 11 seulement forcées à la retraite.

50En décembre 1627, un édit ordonne la destruction des temples à Wei Zhongxian et l’arrêt des constructions encore en cours. Le 17 décembre 1627, un autre édit ordonnant une « ère de rénovation » 維新之治 est promulgué. Il vise à un réexamen de chaque cas individuel. S’ouvre l’ère des réhabilitations, de la fin des persécutions menées contre les familles des victimes de Cui et Wei, et de la libération des prisonniers politiques encore présents dans la prison du décret. Plusieurs membres des familles des martyrs se rendent à Pékin pour présenter plaidoyers, accusations et demandes de réparation. Ainsi le fils de Zhou Shunchang, Zhou Maolan 周茂蘭, se perce la langue et écrit un mémoire avec son sang ; il accuse deux fonctionnaires locaux de Suzhou, Ni Wenhuan 倪⽂焕 et Mao Yilu ⽑⼀鷺, d’avoir organisé l’élimination de son père, tous éléments qui se retrouveront, plus ou moins transformés, dans la pièce de théâtre Qinqzhong pu. Zhou Yanzuo 周廷祚 (1604-1677), fils de Zhou Zongjian, Huang Zongxi, fils de Huang Zunsu, sont autorisés à frapper et blesser les meurtriers de leurs pères. Huang Zongxi parlera de la manière dont il aura planté un poinçon dans le corps de Xu Xianchun, et aura assisté à la flagellation à mort des gardiens en service à la mort de son père. Les fils des martyrs organisent un sacrifice à la mémoire de leurs pères devant les bâtiments de la Garde.

51Un autre moment important est le sort à réservé au Sanchao yaodian 三朝要典. En décembre 1627, Chongzhen en ordonne, non l’abrogation mais seulement la révision, car il avait été édicté sur ordre impérial de Tianqi : le nouvel empereur ne peut prendre le contrepied de son frère et prédécesseur ni trop directement ni trop vite. Le document fera l’objet d’un débat très houleux qui durera jusqu’à l’été 1628. Finalement un décret impérial est décerné, qui ordonne la destruction de tous les exemplaires du Sanchao yaodian présents au palais, avec ordre aux fonctionnaires locaux de détruire leurs exemplaires avec les planches d’impression. La décision de l’empereur, qui surprend presque tout le monde, reflète une proposition qui lui avait été faite de considérer ce document comme simplement nul et non avenu. Ayant réhabilité la plupart des victimes du Donglin, il veut également signifier sa volonté d’enterrer l’esprit partisan tout comme les Trois affaires qui empoisonnent la vie publique depuis longtemps. Dans le même temps il rejette des demandes de réouverture d’académies et avertit par décret l’administration de ne pas s’engager dans des polémiques partisanes. Les partisans du Donglin restent cependant actifs mais ne parviendront jamais à faire réhabiliter leur société, qui restera interdite.

52Le débat se clôt lors d’une journée à la cour tenue 18 février 1629, où l’empereur offre le thé aux hauts fonctionnaires et les invite à s’exprimer. Au terme de disputes passionnées, Chongzhen clôt le débat en leur reprochant de ne penser qu’à leurs cliques, à leur Donglin et à leurs objectifs égoïstes, alors que le peuple, le pays tout entier, le territoire national dans son intégrité, sont menacés sur tous les fronts. C’est ainsi que Chongzhen aura mis fin à vingt-cinq ans de troubles continus à la cour. La crise qui a ébranlé l’administration des Ming depuis les dernières années du règne de Wanli débouche sur le retour d’un empereur ayant un sens certain de ses responsabilités, mais n’accouche d’aucune réforme du système de gouvernance lui-même. S’ouvrira alors une autre période de gouvernance difficile, qui ne sera qu’une partie d’un tableau de l’état des Ming se hâtant vers sa fin.

53Le corps torturé. — Entre faits historiques et prise en charge par l’imaginaire du temps tel que reflété dans la production romanesque et théâtrale, l’un des sujets sur lesquels nous avons voulu revenir est celui de la souffrance infligée par Wei Zhongxian à ses victimes, et en particulier de la présence répétée du thème du corps torturé. En effet, la question de la violence politique telle que traitée dans les histoires non officielles et la littérature narrative en langue vulgaire est souvent perçue, non en termes institutionnels, mais en termes de traitement du corps. Comment dispose-t-on du corps des uns et des autres ? Ce thème revient de façon permanente.

54La première mise à disposition est celle du corps des eunuques par l’empereur. Cette relation de pouvoir se retrouve inversée dans le type de pouvoir instauré sous le trio Tianqi / Dame Ke / Wei Zhongxian, où c’est l’empereur qui devient le jouet des deux autres.

55Nombre de récits donnent les détails des tortures subies, avec un grand luxe de détails. Nous y rencontrons des descriptions atroces : putréfaction des cadavres, odeurs, des asticots rampant sur des corps jetés comme des déchets. Ceci concerne également le sort des bourreaux : après son suicide, le corps de Wei Zhongxian est aussi mutilé, sa tête coupée exposée dans sa ville natale. Complices, eunuques et fonctionnaires, tous sont soumis à démembrement, décapitation, pendaison, bastonnade, sans parler des incarcération, exil, confiscation des biens, rétrogradation. La cruauté se joue autour du changement théâtral de fortune au sein du drame national. En suivant en partie les analyses de Laura Wu (« Corpses on Display: Representations of Torture and Pain in the Wei Zhongxian Novels », 2009), il est intéressant de comparer le traitement de ce thème dans quatre romans : Jingshi yinyang meng 警世陰陽夢 (Rêve de yin et de yang pour mettre en garde le monde, par Chang’an daoren guoqing ⻑安道⼈國清, alias Zhu Changzuo 朱⻑祚, 1628) ; Wei Zhongxian xiaoshuo chijianshu 魏忠賢⼩說斥奸書 (Récit pour condamner l’infâme Wei Zhongxian, par Lu Yunlong 陸雲⿓, signant Wu Yue caomang chen 吳越草莽⾂, 1628) ; Huang Ming zhongxing shenglie zhuan 皇明中興聖烈傳 (Histoires des courageux martyrs et de leurs efforts pour restaurer le Grand Ming, par Yue Shunri 樂舜⽇ signant Xihu yishi ⻄湖義氣⼠, 1628) ; Taowu xianping 檮杌閑評 (Discussions sans façon sur la bête Taowu) (anonyme, probablement en 1644, après la mort de Chongzhen).

56Dans sa préface à son Wei Zhongxian xiaoshuo chijianshu, Lu Yunlong tient des propos intéressants sur l’utilisation de ses sources : alors qu’il écrit sous la forme d’un roman, il y soutient le caractère historique et non fictif de ce qu’il avance. Il est clair que pour lui, le roman devient une autre forme de yeshi 野史, d’histoire non officielle. En vérité, le Huang Ming zhongxing shenglie zhuan se lit encore moins comme un roman : il s’agit plutôt d’un amas de documents officiels regroupés autour de quelques événements réels ou rapportés concernant Wei Zhongxian. À l’inverse, le Jingshi yinyang meng et le Taowu xianping présentent beaucoup plus d’éléments fictionnels. L’auteur du Jingshi yinyang meng se présente cependant tout à la fois comme auteur, personnage du récit, et témoin de la vie de Wei Zhongxian comme de son destin après la mort. Malgré leurs différences, ces romans présentent à des degrés divers une esthétique de l’étalage, proposant une représentation littéraire de la torture et de la douleur.

57Pour les évaluer, il est utile de les comparer à des textes d’histoires non officielles, dont la plus significative est celle de Yanke, déjà citée, intitulée « Tianren hezheng jishi » (« Notation véridique de la conjonction attestée du Ciel et de l’Homme »). Nous avons lu en séance la presque totalité de ce texte consacré aux détenus lettrés de la prison du décret. L’auteur est un témoin oculaire des événements, qu’il décrit avec une minutie extrême, appuyée sur des dates, qui laissent soupçonner qu’il a dû tenir un journal. Sa description est factuelle, répétitive, monotone dans la description même des atrocités accumulées. Rien n’est épargné au lecteur : la description des instruments de torture, leur utilisation, le nombre de fois où ils sont infligés, le sort des detenus, la dégradation de leur corps, la mort, le traitement des dépouilles dans la chaleur du mois d’août.

58Ce texte en langue classique est le plus précis dont nous disposions ; il est un document de première main pour tous les historiens de la période.

59Comparativement, les romans, malgré leur écriture en langue vulgaire ou peut-être à cause de cela, surprennent par leur plus grande distance par rapport à ces réalités concrètes. Ils transforment bien davantage leur matière. Le Huang Ming zhongxing shenglie zhuan par exemple, évitant l’abject spectaculaire, se concentre plus sur les échanges verbaux pendant l’interrogatoire, faisant débattre les tortionnaires et les victimes sur les accusations. Ceci permet au texte, en revanche, de réaliser son objectif de vernacularisation de l’histoire en rendant compte du contenu des documents officiels. Le Taowu xianping donne une description un peu plus détaillée des cadavres, de leur dégradation, mais dans le Wei Zhongxian xiaoshuo chijianshu, l’expression est tournée en description littéraire typique des moments « lyriques » des romans : ce qui intéresse, c’est moins la description précise des instruments de supplice que l’effet d’épouvante, apparaissant ainsi sous une forme « poétisée ».

60Dans le Jingshi yinyang meng, la brève description de l’interrogatoire initial est le seul récit de la torture des six gentilshommes et de leur mort (chapitre 15) : elle est limitée à une demi-page d’édition moderne. La violence est racontée ailleurs : dans la vengeance, avec le démembrement posthume appliqué au cadavre de Wei Zhongxian sur ordre de Chongzhen.

61Une certaine différence apparaît ainsi entre les sources para-historiques et les romans en ce qui concerne à la fois la description de la violence et l’interprétation à lui donner. Alors que les textes en langue classique rapportent les faits et laissent le jugement au lecteur averti, les romanciers répugnent le plus souvent à livrer les événements crus, préférant les enrober en leur donnant une qualité métaphorique ou « poétique ». Ils les placent dans un cadre thématique, conceptuel, moral, dans un jugement d’ensemble permettant de donner sens aux événements. Si, dans divers romans, la responsabilité de Wei Zhongxian est reconnue, elle est aussi présentée comme largement partagée avec les personnes de son entourage. Les bêtes noires varient, en fait, d’un roman à l’autre. Pour le Wei Zhongxian xiaoshuo chijianshu par exemple, l’eunuque Li Yongzhen 李永貞, qui a été le producteur de nombreux faux édits (矯旨), est le vrai maître des complots ; pour le Huang Ming zhongxing shenglie zhuan, ce sont d’autres coupables : Fu Yingxing 傅應星 (neveu de Wei Zhongxian, qui dirige de fait le Dongchang), l’eunuque Wang Tiqian 王體乾, ou encore Tian Ergeng ⽥爾耕 (l’un des commandant de la Garde).

62Cette exonération partielle de la responsabilité de Wei Zhongxian au profit d’une mise en valeur de celle des satellites mérite attention Une hypothèse serait le problème que poserait la critique d’un serviteur de l’empereur : il est impossible de toucher à Wei Zhongxian sans toucher à la personnalité de l’empereur Tianqi. Il faut aussi prendre en considération le fait que Wei Zhongxian, né en 1568, entré au palais en 1590, a déjà servi la cour pendant 30 ans lors de l’avènement de Tianqi. Sa carrière ne l’a pas fait remarquer négativement jusqu’alors, et il bénéficie d’une certaine considération comme serviteur proche de la famille impériale. Dans les descriptions qui sont données de lui, il est souvent dépeint comme étant sensible en premier lieu aux affronts personnels. Il ne réagit avec violence que lorsqu’il est publiquement humilié, et mis nomément en accusation. Ce sont les attaques personnelles des membres du Donglin, aux positions toujours très clivantes, qui apparaissent comme les éléments déclencheurs de ce qui deviendra une spirale incontrôlée.

63Le Huang Ming zhongxing shenglie zhuan et le Taowu xianping montrent, sans doute à partir de jugements bien établis à l’époque, un Wei Zhongxian dont la fureur est principalement dirigée contre Yang Lian et Zuo Guangdou. Le déchaînement de violence de Wei procéderait donc plutôt d’un enchaînement imprévu, impulsif, plutôt que d’une stratégie de pouvoir concertée – peu crédible de la part d’un eunuque au service de la cour depuis près de 37 ans quand commence la campagne anti-Donglin. Le Wei Zhongxian xiaoshuo chijianshu, en son chapitre 7, montre ainsi avec sévérité que l’origine du problème tient moins à Wei Zhongxian lui-même qu’au factionalisme Donglin qui a empoisonné tous les rapports à la cour.

64Cependant, face au désastre, l’option des auteurs de romans n’est pas de remettre le débat politique entre les mains de leurs lecteurs : ces derniers ne sont pas situés dans une culture politique qui leur permettrait d’avoir une opinion à former sur la cour. La grille d’analyse est différente. Le seul niveau d’identification possible proposé aux lecteurs de romans est celui de la rétribution karmique des actes, qui s’applique de la même façon à tous. Si elle concerne Wei Zhongxian, elle concerne aussi tout un chacun. Wei Zhongxian pose la question de l’usurpation des diverses prérogatives gouvernementales par les membres du Donglin. Dans ce contexte, le corps torturé devient alors largement un corps escamoté, lors du passage de la littérature d’histoire non officielle à la littérature de fiction. Sil les romans cherchent à comprendre Wei Zhongxian, ils cherchent aussi à protéger le statut de la classe lettrée. Le fait de soustraire les corps des lettrés au voyeurisme de la description participe d’une restauration de l’autorité qui ne serait pas possible si ces corps étaient à nouveau publiquement humiliés par la narration : il y a une perte de face radicale du sujet, dans les mauvais traitements que l’on rapporte. Les romans jouent leur rôle dans ce domaine en offrant des explications rationnelles aux événements survenus sans déroger à leur rôle classique de soutien des cadres de l’autorité, car ils sont eux aussi sont écrits par des lettrés.

II. Écritures et réécritures du récit historique d’actualité : étude des sources, lecture de textes (1)

65Hormis les nombreux textes d’histoire non officielle présentés, lus et traduits au cours de la partie historique et critique de la conférence, les étudiants et auditeurs ont été invités au cours de l’année à travailler principalement sur deux ouvrages : le Yujing xintan 玉鏡新譚 et le Jingshi yinyang meng 警世陰陽夢, deux titres intimement liés puisqu’ils ont le même auteur. Nous avons aussi commencé à aborder en fin d’année la pièce Qingzhong pu 清忠譜, travail poursuivi au cours de l’année 2.

Yujing xintan 玉鏡新譚

66Le Yujing xintan 玉鏡新譚 (Nouveaux propos du miroir de jade) portait à l’origine le titre de Nidang shilüe 逆珰事略 (Précis d’histoire des eunuques séditieux). On ne sait rien de l’auteur, Zhu Changzuo 朱長祚, hao Jingshi langxian 京師浪仙, l’Immortel vagabond de la capitale. D’après Wang Chongmin 王重民 (1903-1975), il pourrait s’agir d’un homme du Sud monté à Pékin, ayant pris des notes pendant le « règne » de Wei, et les publiant dès sa chute. À deux reprise, dans l’avant-propos 凡例, puis à la fin du livre, au moment du suicide de Wei, l’auteur dit de lui-même qu’il est un homme discret et insignifiant (愧我艸莽中人 ; 我以草莽中人), qui ne peut se comparer aux héros qui ont affronté le tyran et y ont perdu la vie. On peut comprendre de cette notation qu’il n’est sans doute pas un lettré issu de concours. Le livre a bonne réputation pour sa fidélité aux faits réels ; ce trait est souligné dans l’avant-propos ; la chronologie est linéaire ; sont couverts les principaux événements de Wei au pouvoir.

67L’ouvrage est remarquablement précoce : la préface est datée du 6 avril 1628 (崇祯元年三月三日). Il constitue la plus ancienne source existante sur Wei Zhongxian et sa chute. Appartenant à la catégorie des yeshi 野史, « histoires non officielles », il n’y a sans doute pas d’ouvrage antérieur à lui sur le sujet. Peut-être censuré, il a été vite perdu, puis très peu réédité ; les exemplaires anciens en Chine sont peu nombreux. La bibliothèque de l’université de Pékin 北大圖書館 conserve une xylographie de l’ère Chongzhen 崇禎, illustrée, sans doute l’édition originale.

68L’ouvrage inclut en préambule un édit de condamnation de Chongzhen contre Wei. Il présente événements et descriptions, sans intention narrative ni transitions ; il est surtout factuel. Par exemple les circonstances ayant mené à l’auto-castration de Wei sont présentées sans aucun aménagement d’effets dramatiques comme ce sera le cas dans d’autres écrits. L’ouvrage, en langue classique, présente un style biographique comparable à celui des sections liezhuan 列傳 des histoires officielles.

69Éditions :

  • Zhu Changzuo 朱長祚, Yujing xintan 玉鏡新譚 (fac-sim. édition de l’ère Chongzhen), Beijing, Shumu wenxian chubanshe, coll. « Beijing tushuguan guji zhenben congkan, Shibu, zashi lei » 北京圖書館古籍珍本叢刊 史部, 雜史類, 1992, vol. 13 (sans doute l’édition originale) ;
  • Zhu Changzuo 朱長祚, Yujing xintan 玉鏡新譚, Qiu Zhengwei 仇正偉 (éd.), Beijing, Zhonghua shuju, coll. « Lidai shiliao biji congkan Yuan Ming shiliao biji » 历代史料笔记丛刊 元明史料笔记, 1997 ;
  • Zhu Changzuo 朱長祚, Yujing xintan 玉鏡新譚 – Chinese Text Project https://ctext.org/​wiki.pl?if=en&res=253109.

70La lecture du Yujing xintan a constitué pour les étudiants et auditeurs la première lecture de l’année, et a ainsi servi à prendre connaissance de tous les principaux éléments biographiques connus de la vie de Wei Zhongxian. Nous avons choisi les extraits les plus représentatifs, et surtout ceux qui ont prêté par la suite à des amplifications, remaniements, réécritures littéraires dans les romans successifs. Nous avons également choisi des passages permettant de comprendre certains apects historiques connus, tels que le rôle et le mode opératoire de la Garde aux vêtements de brocart.

71Les extraits choisis ont concerné les éléments et chapitres suivants :

72« Avant-propos » 凡例. — L’auteur y met son point d’honneur à affirmer qu’il n’a rien romancé, et met en avant une méthode pédagogique de l’écriture sur l’actualité. Il insiste sur la modestie de sa position personnelle, mais aussi sur la légitimité de son témoignage, celui d’un homme informé et parlant à cœur ouvert. Il a pu rendre compte de maints détails dont il a eu connaissance de première main. Un commentaire d’un anonyme signant Chang’an daoren 長安道人 clôt l’avant-propos, fait état des risques immenses que l’auteur a pris en notant au jour le jour les événements rapportés, et de la mise en garde qu’il lui a adressée quant au danger de publier un tel livre. L’engagement de l’auteur à donner un exemple pour la postérité est motivé en partie par l’avènement d’un souverain qui a fait revenir la lumière.

73« Origines » 原始 (j. 1). — Relation détaillée sur les origines de Wei Zhongxian, ses années de jeunesse et de dissipation, sa maladie vénérienne, sa décision subséquente de s’auto-châtrer, son caractère très religieux et sa croyance aux oracles. Tous ces éléments se retrouveront largement recyclés dans les œuvres romanesques subséquentes.

74« Les avancements » 進用 (j. 1). — Entrée de Wei Zhongxian dans les services des eunuques de la capitale, avec les protections dont il bénéficie et les occasions de monter en grade, jusqu’à se trouver placés au rang des plus puissants eunuques. Le tournant est le lien qu’il noue avec Dame Ke, toute-puissante nourrice du futur empereur Tianqi.

75« Les postes de pouvoir » 權任 (j. 1). — Wei Zhongxian accède véritablement aux allées du pouvoir, en influençant les eunuques responsables des écrits du Secrétariat et en se rapprochant du serviteur favori de l’empereur Taicheng, Wang An, eunuque jusqu’alors le plus puissant du palais, un homme intègre, qu’il éliminera. Tout en faisant pression sur les membres des différents services du palais, Wei pratique le chantage et l’intimidation, et saura plaireau futur Tianqi, s’assurant de sa part attachement et reconnaissance. Wei Zhongxian pratique de plus en plus la falsification des décrets, moyen qu’il utilisera pour éliminer à son gré les concubines impériales, qu’il poussera par exemple au suicide, ou pour décider des nominations impériales. Il instaure à la cour un régime de terreur.

76« Le recrutement des félons » 納奸 (j. 1). — Ce régime ne se limite plus à la seule cour, mais s’étend désormais à l’administration. Ceci passe par des alliances qui décupleront son pouvoir, au premier rang desquelles celle passée avec Cui Chengxiu , et avec les agents et officiers qu’on appellera collectivement les « Cinq tigres » 五虎. Censeur-en-chef 都御史 puis ministre de la Guerre 兵部尚書, Cui Chengxiu sera une prise magnifique pour Wei Zhongxian : ce dernier a désormais un allié au plus haut échelon dans le waiting. Cui devient une cheville ouvrière du système instauré par Wei ; sa fortune monte de façon proportionnelle à la destruction du Donglin. Son existence permet à Wei d’exercer une influence directe sur la haute administration sans jamais avoir lui-même à usurper la moindre fonction. La destruction du Donglin sera largement le fruit de l’action de Cui – alors qu’il était à l’origine l’un de ses partisans.

77« Les rafles » 羅織 (j. 2). — En un chapitre circonstancié, concret et dense, Zhu Changzuo montre comment se déroulaient les opérations menées contre les membres du Donglin : arrestations dans les provinces, extraditions vers la capitale, accusations, tourments, éliminations physiques. Il se concentre sur le premier exemple, celui de Yang Lian.

78« La cavalcade » 走馬 (j. 5). — Un épisode parlant, traditionnellement rapporté dans les versions romancées de l’histoire de Wei Zhongxian : celui au cours duquel Wei, qui était de forte carrure et originellement très sportif, fit une scène de dressage de chevaux en pleine cour, caracollant devant l’empereur sans mettre pied à terre – ce qui pour tout autre que lui eût été un affront impardonnable –, effrayant même le jeune Tianqi en le frôlant avec sa monture. Tianqi est fasciné par ces jeux brutaux, comme d’ailleurs par les opérations militaires que Wei organise pour le divertir.

79L’auteur rappelle que cet épisode constituait la vingt-quatrième et dernière des accusations portées par Yang Lian contre Wei Zhongxian dans son mémoire.

80« Les cavaliers orangés-rouges » 緹騎 (j. 6). — Un descriptif riche en détails des opérations de police menées dans les provinces par les redoutés émissaires de la Garde aux vêtements de brocart.

81« Les égarements à l’anniversaire » 誕迷 (j. 6). — Une autre scène qui deviendra célèbre : au faîte de la gloire et de la toute-puissance, Wei Zhongxian reçoit les hommages de tout ce que le palais et la capitale comptent de personnages et d’officiers de haut rang venus lui présenter leurs cadeaux à l’occasion de son soixantième anniversaire. Un étrange mage taoïste parvient à se faire introduire jusque dans la salle du banquet, où ils se met à invectiver Wei Zhongxian et à le menacer des pires châtiments. Ce taoïste n’est autre que celui qui l’avait autrefois assisté, alors qu’il était pauvre, et l’avait mis sur la voie de la fortune, mais en lui faisant promettre de toujours se comporter avec droiture. La scène publique plonge Wei dans la confusion, mais le taoïste disparaît avant qu’on ait pu l’appréhender. L’apparition de ce prodige est immédiatement interprétée par les sycophantes comme une preuve de plus que le grand eunuque est favorisé des dieux.

Jingshi yinyang meng 警世陰陽夢

82Le Jingshi yinyang meng 警世陰陽夢 (Rêve de yin et de yang pour mettre en garde le monde) est l’un des trois romans parus coup sur coup en 1628 (崇禎 1), immédiatement après la chute de Wei Zhongxian. L’édition xylographique originale est conservée à la bibliothèque de Dalian ⼤连图书馆. C’est le seul exemplaire connu de ce livre qui a dû disparaître peu après sa publication, avant sa redécouverte au xxe siècle. La préface (dite « Parole pour éveiller » 醒⾔) est datée de la 6e lune de l’année originelle de Chongzhen, soit du 1er au 30 juillet 1628. Cette œuvre romanesque paraît donc à peine sept mois après la mort de Wei Zhongxian, qui se suicide par pendaison dans la nuit du 13 au 14 décembre 1627.

83La présence de l’ouvrage dans les remarquables collections de la bibliothèque de Dalian, héritières historiques des collections réunies par la Compagnie des chemins de fer du Sud mandchourien (南滿洲鐵道株式會社 Minami-Manshū Tetsudō, South Manchuria Railway Co) par le Comte Ōtani Kōzui ⼤⾕光瑞 (1876-1948), qui fut aussi le supérieur du Nishi Honganji ⻄本願寺, est ce qui explique la publication du livre par les éditions Chunfeng wenyi chubanshe 春⻛⽂艺出版社, de Shenyang, Liaoning, dans la collection « Ming mo Qing chu xiaoshuo xuankan » 明末清初⼩说选 : Chang’an daoren Guoqing ⻓安道⼈国清, Jingshi yinyang meng 警世阴阳梦, Bu Weiyi ⼘维义 (éd.), Shenyang Chunfeng wenyi chubanshe 春⻛⽂艺出版社 coll. « Ming mo Qing chu xiaoshuo xuankan » 明末清初⼩说选刊 1985, 209 p.

84Cette édition moderne, typographique, reprend l’édition xylographique originale mais ne la remplace pas. La xylographie est reproduite en fac-similé dans les deux volumes : Chang’an daoren guoqing ⻑安道⼈國, Jingshi yinyang meng (Yuankaben [Édition gravée originale]) 警世陰陽夢 (原刊本), Shanghai, Shanghai Guji chubanshe, coll. « Guben xiaoshuo jicheng » 古本⼩說集成, nos 2425, 2016, 2 vol.

85Cette reproduction à l’identique permet d’accéder à des éléments précieux, en particulier 16 illustrations (la totalité des illustrations du livre) réunies en début d’ouvrage, éliminées de l’édition de 1985.

86Cette édition présente :

  • une page de couverture avec le titre 警世陰陽夢 et la mention ⻑安道⼈國清編次 ;
  • une page de titre avec un texte « publicitaire » ;
  • une préface « 醒⾔ » en caractères cursifs ⾏書 ;
  • 16 illustrations au total ;
  • la table des matières ;
  • un chapitre d’introduction 引⾸ ;
  • le texte du roman, avec des pages de 8 colonnes et 18 car. par colonne ;
  • des commentaires marginaux 眉批 dans l’édition originale, non reproduits dans l’édition de 1985.

87L’ouvrage se compose de 40 chapitres hui 回, répartis en 10 juan 卷, et deux grandes parties de taille inégale. Les chapitres 1 à 30 (j. 1 à 8) présentent le sous-titre collectif de « rêve yang » 陽夢 et les chapitres 31 à 40 (j. 9 et 10) le sous-titre collectif de « rêve yin » 陰夢. La vie de Wei Zhongxian y est présentée dans ce monde-ci et dans l’autre, l’auteur promettant une double part de révélations : après qu’on aura tout appris sur ses turpides, en particulier à la cour, on saura également tout sur son destin après la mort et la rétribution qui l’y aura attendu. Livre de rétribution des actes, le roman est propre à « mettre en garde le monde » 警世. On ajouter que l’allusion au couple yin-yang renvoie aussi à un imaginaire lié à l’ambiguïté sexuelle de l’eunuque.

88L’auteur n’apparaît que sous un pseudonyme : Chang’an daoren Guoqing ⻑安道⼈國清. Le rare texte publicitaire figurant sur sa page de titre témoigne de ses motivations et indique que l’auteur a en fait bien connu Wei Zhongxian quand il n’était encore qu’un homme obscur. Il nous révèle qu’il sait tout de lui, y compris son sort dans le monde infernal. La première préface, intitulée « Parole pour éveiller » 醒⾔, est due à un certain « Bûcheron du Mont de la Pierre à encre » 硯山樵. Ce dernier s’y remémore avec des détails très vivants l’époque, encore toute proche, où tout le monde à la capitale et dans le pays vivait dans une terreur quotidienne, et confirme une nouvelle fois que l’auteur connaissait parfaitement Wei Zhongxian, et jusqu’à ses pensées intimes. Un deuxième texte d’introduction, cette fois dû à l’auteur lui-même, porte le titre de yinshou 引首, « récit d’introduction », type de dénomination assez rare dans l’édition romanesque, et en fait terme emprunté au répertoire des conteurs oraux, comme s’il s’agissait de l’un de ces petits récits d’introduction destinés à attirer l’attention de l’auditoire. Le texte est composé pour l’essentiel d’un exposé sur le thème du rêve, passant en revue pas moins de neuf histoires de rêves plus ou moins célèbres de l’histoire littéraire, depuis le Zhuangzi 莊子 et le Liezi 列子 jusqu’aux chuanqi des Tang. Il inscrit son récit dans le thème de la vanité des ambitions, bientôt ruinées, dont Wei s’est fait le champion illusoire.

89La question de l’auteur du Jingshi yinyang meng a fait l’objet de plusieurs articles, dont nous avons examiné les propositions en détail. L’état actuel de la recherche démontre sans beaucoup de doute que Chang’an daoren Guoqing ⻑安道⼈國清 et Zhu Changzuo 朱⻑祚, l’auteur du Yujing xintan ⽟鏡新譚, ne sont qu’une seule et même personne. De fait le Jingshi yinyang meng suit d’assez près le Yujing xintan ; presque tous les épisodes rapportés dans les dix-neuf chapitres du Jingshi… relatifs à l’ascension et à la chute de Wei Zhongxian en proviennent, y compris ceux qui sont présentés comme des ouï-dire (donc peu susceptibles de figurer ailleurs, comme dans les sources officielles que sont les dibao 邸報, gazettes officielles). Selon les chercheurs chinois, la présence du nom de l’auteur du second titre dans la préface du premier titre prouve qu’il y a une antériorité de la version en langue classique sur la version en langue vulgaire. Cette dernière serait donc un cas, rarissime, de réécriture/amplification en langue vernaculaire d’une source en langue classique par le même auteur. Pour certains chercheurs, le nom même de Zhu Changzuo 朱⻑祚 serait en fait à comprendre, non comme un vrai nom, mais lui aussi comme un surnom : il signifierait le souhaite d’une « bénédiction éternelle » (⻑祚) pour la famille régnante des Ming (朱). De plus, dans le Jingshi yinyang meng, l’auteur devient lui-même l’un des personnages du roman, mettant ainsi en scène son propre rapport personnel à Wei Zhongxian. Dans la partie yangmeng, il est le devin physiognomoniste qui vient en aide à Wei Zhongxian (chap. 9) et le même devin qui intervient à l’anniversaire de Wei Zhongxian pour faire un esclandre (chap. 27). Dans la partie yinmeng, il est le témoin présent lors du procès de Wei Zhongxian dans les enfers (chap. 2-9) L’identité entre le devin taoïste de l’histoire et le Taoïste de la Capitale est établie explicitement dans le texte même du roman.

90Nous avons étudié ce roman en séance de façon relativement approfondie, en lisant de larges extraits de certains chapitres, depuis le début de l’œuvre jusqu’à son épilogue. Des résumés détaillés ont été donnés aux étudiants et auditeurs pour tous les chapitres qui n’ont pas été lus en séance, et pour contextualiser les extraits des chapitres retenus au sein des chapitres en question. Pour éviter les redites, nous avons négligé les épisodes déjà présents de façon quasi identiques dans Yujing xintan, insistant davantage sur la partie yin du livre – sur le destin de Wei après sa mort, qui fait la plus grande originalité du livre.

91Chapitres étudiés (à chaque fois le premier nombre indique le juan, le second nombre indique le numéro de chapitre ; le nombre indiqué après « chap. » indique le numéro de chapitre dans le décompte total du livre) :

2-5 (chap. 5) « Le temps de la misère et des actions dissimulées » 落魄潛蹤

92Celui qui s’appelle alors Wei Jinzhong 魏進忠, vaurien joueur et débauché, accusé d’escroquerie et menacé par la justice, est tombé dans une noire misère. Au temple de Guan Yu, il tire trois fiches d’oracles 關聖靈簽 qui semblent lui promettre que les choses changeront et qu’il connaîtra la prospérité. Les animaux cycliques auxquels il est fait référence dans les formules oraculaires correspondent effectivement aux années de montée en puissance et de prise de pouvoir à la cour. Un moment désespéré, Wei devient musicien itinérant, vivant toujours dans la misère mais décidé à attendre que le destin promis advienne.

2-6 (chap. 6) « Rongé par un chancre, à la recherche de la mort » 患瘍覓死

93Rongé par la syphillis, Wei Zhongxian revient, au gré de son errance, dans sa région natale de Zhuozhou 涿州. Il y rencontre un parent passant sur son âne, qui lui apprend qu’en raison de la misère où il a laissé les liens, sa femme s’est remariée ailleurs et son fils Grand chien 大狗 a été adopté par une autre famille. Désespéré, malade, Wei Zhongxian envisage à trois reprises de se suicider dans le temple du dieu du Taishan 泰山祠, mais chaque fois qu’il va passer à l’acte, il est retenu au dernier moment par une vision qu’il interprète comme ayant une signification surnaturelle. Il conclut que son destin n’est pas de finir si tôt.

2-7 (chap. 7) « Dans un temple abandonné un refuge est trouvé » 荒詞投宿

94Marchant seul dans la rue, Wei Zhongxian entend des conversations des habitants qu’il interprète comme des indications qui lui sont personnellement destinées. L’une d’elles évoque le fait de se rendre à la capitale. Il se met en route vers Pékin. En chemin il rencontre une bande de « petits eunuques mendiants » 花子太監 (des enfants abandonnés après avoir été châtrés par leur famille dans l’espoir déçu de trouver du travail au palais), qui rackettent les marchands voyageurs, et ainsi arrivent à passer leur vie en faisant bombance et en buvant. Il se dit que leur sort est finalement assez enviable. Voyant qu’avec la syphillis qui le ronge, ses organes génitaux sont désormais complètement pourris, il prend abri dans un temple abandonné et, avec son couteau, se châtre. Il arrête l’hémorragie en mettant entre ses jambes une compresse avec de la cendre froide trouvée dans le brûle-parfum abandonné – et qui s’avère avoir des vertus antalgiques et antiseptiques. Épuisé, il s’endort. Le dieu du sol local lui présente ses respects en l’appelant Grand seigneur上公.

4-14 (chap. 14) « Liens d’amitiés avec la dame monstresse » 結好妖姆

95Éléments de la biographie de Dame Ke et la manière dont elle vient à prendre Wei Zhongxian, désormais eunuque du palais, sous sa protection. Wei élimine ses rivaux. L’inconduite de Wei Zhongxian devient tellement patente que le censeur Yang Lian 楊漣 présente au trône son mémoire où il dénonce ses 24 grands crimes. Le romancier donne une version en langue vernaculaire du mémoire, avec toutes les caractéristiques de la traduction intralinguale.

4-15 (chap. 15) « Amitiés félones, confiscation du pouvoir » 朋奸竊柄

96Chapitre assez long et particulièrement détaillé sur la manière dont Wei Zhongxian s’associe avec Cui Chengxiu. Les propos de ce dernier sont une leçon en langue vernaculaire de manipulation politique, d’art de répandre des rumeurs, de se faire des alliés, de neutraliser ses ennemis, de noyauter les hiérarchies. La longueur et les détails déployés montrent qu’il s’agit, pour l’auteur, du message politique central du livre.

8-27 (chap. 27) « Vœux d’anniversaire, mise en accusation des égarements » 祝壽指迷

97Le chapitre est le parallèle du chapitre « Les égarements à l’anniversaire » 誕迷 du Yujing xintan. Lors de son anniversaire, point d’orgue de la gloire, de la richesse et de la puissance de Wei, le taoïste Chang’an daoren 長安道人, usant de moyens surnaturels, s’introduit dans l’assemblée et rappelle publiquement au grand eunuque la promesse qu’il lui avait faite, lorsqu’il l’avait secouru au comble de sa misère, alors qu’il venait de se châtrer, de toujours observer une bonne conduite. Le taoïste lui promet la rétribution de ses crimes avant de disparaître. Même fin sur les sycophantes qui voient dans cette apparition un signe auspicieux envoyé par le Ciel que dans Yujing xintan.

8-30 (chap. 30) « À la sous-préfecture voisine, il se confie au nœud coulant » 鄰縣投繯

98Départ de Wei Zhongxian disgracié de Pékin. Son convoi gigantesque, dans lequel il emporte des richeses en quantités, s’arrête à Fuqiu 阜丘縣 (Hebei) pour la nuit. Là, Wei apprend le suicide de Cui Chengxiu. Il se pend au milieu de la nuit, aussitôt imité par un fidèle eunuque de sa suite.

9-1 (chap. 31) « Le taoïste voyage en rêve » 道人游夢

99Début de la partie yinmeng 陰夢. Chang’an daoren, qui était un personnage du récit mais est aussi le narrateur / auteur du livre, commence à prendre connaissance du jugement final des autorités sur les méfaits du duo Wei-Cui en commençant son voyage dans les Enfers.

9-3 (chap. 33) « Les rétributions de l’au-delà achoppent » 陰報不爽

100Aux enfers, le Taoïste est reçu par le grand maître Daguan 達觀大師 (ou 祖師), qui lui ouvre les portes de 10 des 18 sections infernales, où les mortels subissent des châtiments assortis à leurs crimes. (Les 8 sections restantes ne sont pas visitées, étant réservées aux femmes.) Le Taoïste retrouve là, non seulement Wei Zhongxian, Cui Chengxiu et Dame Ke, mais aussi les anciens eunuques criminels : Wang Zhi 汪直, Wang Zhen 王振, Liu Jin 劉瑾. Les victimes de Wei, tous les anciens sages du Donglin, reprochent au Taoïste d’avoir aidé à préserver la vie de l’infâme, les condamnant indirectement à leur perte ; ils se défend en arguant de ses bonnes intentions et de son ignorance de ce qui allait arriver.

10-7 (chap. 37) « Pour d’odieux karma, les physionomies sont changées » 冤業變相

101Après une série de chapitres où il a pu observer dans les détails le fonctionnement des enfers, le Taoïste assiste au châtiment de Wei Zhongxian et consorts. Une peau de bœuf est placée sur Wei, une peau de chien sur Cui, une peau de jument sur Ke, pour marquer la condition qui sera désormais la leur au cours de l’infinité des réincarnations qui les attendent, et auxquelles ils ne pourront jamais échapper.

10-10 (chap. 40) « Le Taoïste sort du rêve » 道人出夢

102Le Taoïste est resté en sommeil pendant 7 jours, veillé par son disciple Conscience de l’insondable, Wuxuan 悟玄. Un visiteur, lui aussi taoïste, un certain Zhiyin 智因 qui convoite le prieuré, pense qu’en fait il est mort. Il conseille de procéder à la crémation, ce que le disciple refuse. Le disciple a quelque mal à résister à l’instance de Zhiyin qui semble déterminé à se débarrasser du « cadavre », quand soudain des briques lui tombent dessus. Zhiyin commence à menacer Wuxuan de ses poings quand arrive un inconnu qui les appelle au calme. Cet inconnu, un taoïste, s’avère être nul autre que me le Maître immortel Lü Dongbin 呂洞賓仙師. Il est venu in extremis aider au retour de l’âme de Chang’an Daoren dans son corps assoupi. Il le ranime puis s’envole. Le Taoïste ayant neutralisé Zhiyin, il fait tenir un sacrifice d’action de grâce pour tout ce qu’il a appris dans son voyage aux enfers, et se livre à des réflexions de conclusion sur la juste rétribution des méfaits et l’inanité du rêve de grandeur que poursuivait Wei Zhongxian. Il a décidé de prendre le pinceau et d’écrire ce Rêve du yin et du yang, qui n’est autre que le roman qu’on a lu, et qui est destiné à l’édification des hommes de bien.

Qingzhong pu 清忠譜

103Nous avons, au cours des dernières séances de l’année, commencé l’étude de cette grande pièce de théâtre due à un auteur connu et avons commencé la lecture de sa scène 4. Nous reprendrons cette lecture en année 2.

104Le Qingzhong pu 清忠譜 (Le Chant des purs et des loyaux) est une longue pièce en Kunqu de de Li Yu 李⽟, zi Xuanyu ⽞⽟, hao Sumen xiaolü 蘇⾨嘯侶, Yili an zhuren ⼀笠庵主⼈ (ca 1591-ca 1671), sans doute le plus célèbre des « dramaturges de Suzhou » de la période de transition Ming-Qing. Originaire de Wuxian 吳縣 (Jiangsu), Li Yu fut attaché à la maison de Shen Shixing 申時⾏ (1535-1614) de Changzhou 常州 (nord-ouest de Suzhou), grand secrétaire sous Wanli (1573-1620), où son père était simple serviteur. Bien que Li Yu ait bénéficié d’une éducation lettrée, il grandit dans un rapport de soumission à la famille de son patron. Il fut connu pour sa grande érudition, qui lui valut l’admiration de lettrés de premier plan, tel Wu Weiye 吳偉業 (hao Meicun 梅村, 1609-1672), qui donnera une préface à la pièce. Li Yu, qui vécut la majeure partie de sa vie à Suzhou, ne passera l’examen provincial que tardivement, avec un classement médiocre. Il ne chercha pas à entrer dans la carrière officielle. Il se consacra entièrement à l’écriture dramatique, où il gagna une réputation brillante. Prospère et influente, la famille Shen entretenait les meilleures troupes de la région, ce qui fournit à Li Yu un riche environnement théâtral, grâce auquel il put gagner une connaissance approfondie des airs et des techniques musicales.

105Li Yu écrivit un ouvrage très technique, intitulé Beici guangzheng jiugong pu 北詞廣正九宮譜, consacré à une analyse de la prosodie dans les opéras des Yuan. Dramaturge prolifique, 20 de ses pièces ont été conservées (certaines partiellement seulement), 20 autres titres nous sont parvenus, mais les œuvres sont perdues.

106Parmi ses pièces connues on peut citer :

  • Yibang xue ⼀捧雪 : sur les victimes du grand tyran, le premier secrétaire Yan Shifan 嚴世藩 (1513-1565) ;
  • Renshou guan ⼈獸關 : destins parallèles de deux hommes, l’un vertueux, l’autre vicieux aux bien mal acquis ; le méchant, sa femme et ses enfants, finiront transformés en chiens ;
  • Yong tuanyuan 永團圓 : fidélité d’une fiancée qui préfère la mort au revirement de ses parents ; la fille qui se noie est sauvée et reviendra à son premier fiancé ;
  • Zhan huakui 佔花魁 : mise en scène du fameux conte de Feng Menglong, « Le marchand d’huile qui seul conquit la Reine des fleurs » 賣油郎獨佔花魁, tiré des Paroles éternelles pour éveiller le monde, Xingshi hengyan 醒世恆⾔ ;
  • Wanmin an 萬⺠安 : des tisserands de Suzhou se soulèvent, en 1601, devant l’oppression des collecteurs d’impôts ;
  • Liang xumei 兩鬚眉 : glorification du succès d’un commandant militaire fin Ming, Huang Yujin ⿈禹⾦, et de sa femme, Deng shi 鄧⽒ pacifiant et repoussant des insurgés paysans.

107Les œuvres dramatiques de Li Yu mettent l’accent sur la satire politique, le contenu moral ou didactique, la dénonciation des maux sociaux et politiques de l’époque. Il montre un intérêt très vif pour la culture urbaine, avec une langue parfois très parlée et dialectale. Il est, pourrait-on dire, un dramaturge de base, très en prise avec son public et conscient de ses attentes, pour qui le succès commercial compte beaucoup. De manière générale, Suzhou, en tant que bastion à la fois de la Société du renouveau et de la culture théâtrale, sert de cadre à un certain essor du drame politique. À l’époque moderne, l’attention s’est beaucoup reportée sur ses œuvres postérieures à 1644, aux accents très politiques, parmi lesquelles, outre le Qingzhong pu, le Wanli yuan 萬⾥緣 (Les liens prédestinés sur dix mille li).

108Cette dernière pièce relate l’histoire de Huang Xiangjian ⿈向堅, qui, dans le contexte du chaos engendré par la transition dynastique, voyagea de Suzhou au Yunnan à la recherche de ses parents et les ramena.

109Le Qingzhong pu 清忠譜 rapporte quant à lui les événements liés à l’arrestation à Suzhou, par les envoyés de Wei Zhongxian, du ci-devant vice-ministre des Fonctionnaires, Zhou Shunchang 周順昌 (1584-1626), cité plus haut parmi les victimes des purges de 1626. La préface de Wu Weiye est datée de 1659. L’accent est mis non seulement sur le personnage de Zhou, parangon de droiture, mais aussi et surtout sur les cinq héros plébéiens martyrisés pour avoir tenté de le défendre lors du soulèvement populaire : Yan Peiwei 顏佩韋, Yang Nianru 楊念如, Zhou Wenyuan 周⽂元, Ma Jie ⾺傑, Shen Yang 沈揚. Il s’agit donc de la mise en scène de l’héroïsme des « Cinq hommes » dont le tombeau existe encore aujourd’hui à Suzhou, orné de l’éloge funèbre que leur dédia Zhang Pu 張溥 (1602-1641), fondateur de la Société du Renouveau.

Exposé de M. Julien Jean sur Wang Fuzhi

110Lors de l’une des dernières séances de l’année, Monsieur Julien Jean, doctorant à l’université Paris-Cité, préparant une thèse sur le philosophe Wang Fuzhi, a bien voulu présenter un exposé sur ses travaux.

111Nous incluons ci-dessous le résumé qu’il nous a fourni de son intervention.

La réflexion de Wang Fuzhi 王夫之 (1619-1692) sur les causes institutionnelles de la chute des Ming

1121. L’œuvre de Wang Fuzhi comme une réaction à l’effondrement des Ming. On peut lire l’ensemble de l’œuvre de Wang comme une tentative d’interprétation des diverses causes de la chute des Ming (1368-1644) : je présenterai ici seulement quelques-unes de ses analyses des causes institutionnelles, c’est-à-dire relatives aux règles et agissements des élites, dont Wang fait lui-même partie. Lettré néo-confucéen brillamment reçu aux concours mandarinaux de l’échelon provincial en 1642, il reste jusqu’à sa mort loyal à la dynastie déchue à laquelle il avait juré allégeance, vivant en ermite et refusant de servir le nouveau pouvoir. Il se consacre à l’écriture de son œuvre qu’il semble destiner tant à fournir un modèle aux élites futures qu’à les mettre en garde sur les écueils à éviter.

1132. Quelques analyses des dysfonctionnements institutionnels des Ming. Dans un extrait de Cauchemars (Emeng 惡夢, Wang 1996 : 12, 567) [Les références sont données dans l’édition des Œuvres Complètes de Wang Chuanshan (Chuanshan quanshu 船山全書), 1996, Changsha : Yuelu Shushe 長沙:岳麓書社.], Wang analyse les effets délétères de la suppression par Hongwu 洪武 (1328-1398, r. 1368-1398), le fondateur des Ming, en 1380 du poste de Premier Ministre. Pour Wang, dans un tel système, « l’administration conjointe des Six Ministères n’accomplit pas ses tâches de contrôle, le pouvoir est dispersé et chaotique, et le seul à tenir l’ensemble de l’autorité est l’eunuque porte-pinceau » 官聯不審, 事權散亂, 統之者唯秉筆内臣而已. Il y a ici une référence évidente aux nombreuses figures de grands eunuques jugés trop puissantes qui émaillent les trois siècles de l’histoire des Ming, comme celle de Wei Zhongxian 魏忠賢 (1568-1627).

114Dans un passage des Questions posées en me grattant la tête (Saoshouwen 搔首問, Wang 1996 : 12, 645), Wang pointe l’instabilité au sommet de l’État entraînée par les très nombreux changements de grands secrétaires, successivement remerciés par Chongzhen (崇禎, r. 1627-1644), suggérant ainsi la responsabilité directe de l’empereur dans la chute de la dynastie :

Pendant les dix-sept années de l’ère Chongzhen, il y eut, qui entrèrent au Grand Secrétariat – si ma mémoire ne me fait pas défaut – [...] pas moins de trente-sept hommes.

崇禎十七年間入內閣 者,[…] 三十七人.

115Dans un autre passage des Questions posées en me grattant la tête (Wang 1996 : 12, 628), Wang souligne les mécanismes de collusion entre de « mauvais eunuques » à l’intérieur du Palais impérial et de hauts fonctionnaires avides dans l’administration : lorsque de telles alliances sont conclues, dit-il, les alliés deviennent si puissants que les hommes vertueux ne peuvent rien faire pour se préserver d’eux. Il fait remonter à l’ère Wanli (萬曆 1563-1620, r. 1572-1620) ce phénomène qui aboutit au régime Cui-Wei (l’alliance entre le fonctionnaire Cui Chengxiu 崔呈秀 [1571-1628] et l’eunuque Wei Zhongxian) :

Il n’y avait plus rien à faire pour sauver le pays depuis que, sous Wanli, [des hauts fonctionnaires de] l’acabit de Shen Yiguan, Gu Tianjun ou Tang Binyin concluaient des alliances avec les eunuques vivant dans la Cité interdite, s’assemblaient en partis et se pavanaient : c’étaient eux que suivaient les neuf dixièmes des dignitaires avides d’argent et de bénéfices personnels. Ils étaient en cheville à l’intérieur avec la bande [des grands eunuques] Zhang Yixian et Cao Huachun, si bien que, à peine un homme vertueux faisait-il mine de bouger le petit doigt, on lui mettait des bâtons dans les roues, et la seule chose qu’il lui restait à faire était de mourir pour le pays.

然而無救於亡者,自萬曆間沈一貫 、顧天埈 、湯宾尹一流,結宮禁宦寺,呼黨招搖,士大夫貪昧者十九從之,内有張彝憲、曹化淳輩為之主持,諸君子纔一運 肘,即為所掣,唯一死謝國而已.

116Wang déplore la faiblesse militaire chinoise face aux « barbares » du Nord. Ainsi reproche-t-il à l’empereur Yongle 永樂 (1360-1424, r. 1402-1424) dans Cauchemars (Wang : 1996 : 12, 590) d’avoir déplacé la capitale de Nankin vers Pékin, la rendant d’après lui vulnérable aux attaques barbares.

Dès lors que Yongle déplaça la capitale vers le nord, ceux qui œuvraient à se saisir du pouvoir purent s’en donner à coeur joie. Nul ne changea cet état de fait, [si bien que] les calamités entraînées n’ont jamais cessé jusqu’aujourd’hui.

及永樂北遷, 謀國者苟且從欲,莫為改釐,其害遂至於今而不已.

117Wang dénonce un système fiscal écrasant pour le peuple, qui est la cause de rébellions. Il dénonce plus précisément dans les Notations de mes réflexions et de mes questionnements (Siwenlu 思問錄, Wang 1996 : 12, 452) le système du « coup de fouet unique » (yi tiao bian fa 一條鞭法) mis en place par Zhang Juzheng 張居正 (1525-1582).

118Wang dénonce enfin dans Cauchemars (Wang 1996 : 12, 565) des salaires trop bas pour les fonctionnaires, jetant la lumière sur la logique conduisant les fonctionnaires à tomber dans la corruption :

119Les analyses présentées ci-dessus rendent perceptible le fond néo-confucéen assez « conservateur » qui les sous-tend. On relève d’une part l’obsession de Wang pour une « remise en ordre » du monde reposant sur la séparation ou la codification stricte des interactions entre différentes composantes de la société, composantes conçues comme binaires et opposées : « homme de peu » (xiaoren 小人) contre « homme vertueux » (junzi 君子), « barbares » (Yi-Di 夷狄) contre « Chinois » (Hua-Xia 華夏), etc. On sent, d’autre part, la conviction de Wang que le devenir du monde est le résultat de la pensée et de la conduite des élites. Ce ressenti reste cependant à nuancer par une lecture extensive et approfondie de l’œuvre monumentale de Wang Fuzhi et à mettre en perspective avec d’autres de ses analyses des causes de la chute des Ming, telles que les causes économiques. Il faut enfin remarquer que certaines des analyses de Wang présentées ci-dessus, telles que les remarques sur la fiscalité ou les salaires trop bas des fonctionnaires, ne lui sont pas uniques mais constituent des poncifs, tandis que d’autres, telles que les conséquences délétères de la suppression du poste de Premier Ministre, le rôle du souverain ou les pouvoirs des eunuques ont aussi été pensées en profondeur par d’autres figures intellectuelles de son temps tel que Huang Zongxi 黃宗羲 (1610-1695) dans son essai En attendant l’aube (Mingyi daifang lu 明夷待訪錄).

Conclusion de l’année 1

120En conclusion de cette première année du nouveau cycle de conférences consacré au thème de l’effondrement des Ming et de la transition dynastique telles que reflétées dans la littérature d’imagination du xviie siècle, nous soulignerons d’abord l’importance d’une recontextualisation historique, même si notre point de vue n’est pas l’histoire mais le traitement de celle-ci par les œuvres de fiction. À cet égard, on serait tenté de parler d’une « énigme Wei Zhongxian ». Malgré les nombreux traitements dont il fait l’objet, le personnage de Wei Zhongxian demeure en effet, à certains égards, difficile à cerner. On peut éprouver une certaine frustration face au traitement du personnage dans les récits : il présente souvent peu de profondeur psychologique, on constate une tendance à la caricature, une difficulté à inscrire le personnage dans les crises du temps. Non qu’il ne participe pas des crises (cf. Donglin) : plutôt que sont aventure n’est guère présentée comme un symptôme de quelque chose d’autre. En Europe à la même époque (xviie-xviiie s.), les crises politiques (Angleterre, France) ont amené à une réflexion sur le modèle politique lui-même ; les crises ont induit des réflexions ayant débouché sur des changements institutionnels effectifs, parfois radicaux. L’institution monarchique et ses dysfonctionnements ne font pas, dans le cas présent, l’objet d’une critique. L’exposé de M. Julien Jean a rappelé l’imperméabilité de l’un des plus grands penseurs du xviie siècle, Wang Fuzhi, à une démarche autre qu’orientée par une vision cosmologique de l’ordre social. Au vrai, nous ne pouvons pas préjuger de ce qu’aurait été une réflexion philosophico-politique si la dynastie des Ming avait perduré ou avait été remplacée par une dynastie chinoise : ce qui semble certain, c’est que la domination mandchoue a fait obstacle à l’analyse des Ming finissants. Par ailleurs nous devons nous rappeler que les institutions des Ming laissaient peu de place à la possibilité de changements : l’empereur Taizu avait interdit à ses descendants de jamais réinstaurer la fonction de premier ministre ou de modifier de façon marquante le fonctionnement de l’État. La piété filiale due au Grand ancêtre interdisait toute tentative de cet ordre.

121Dans ce contexte en quelque sorte dépolitisé, il n’en reste pas moins que l’intérêt pour le personnage de Wei Zhongxian et les événements qui lui sont liés ont fait l’objet d’une fascination continue, dont témoigne le nombre élevé de récits romanesques ayant trait à ces événements, étude que nous poursuivrons en année 2 (2022-2023). La lecture des textes laisse une impression ambivalente, qui vient en partie de la proximité entre l’écriture proprement romanesque (時事⼩說) et les textes para-historiques (野史). Les genres sont confondus et témoignent de connaissances d’« insiders », au fait de quantité de petits détails de la vie de Wei Zhongxian et de sa faction. Même quand les récits romanesques cèdent à un goût pour les aspects surnaturels, on recueille un portrait plutôt réaliste, naturaliste même, de Wei Zhongxian. Mais ce qui est remarquable, c’est qu’aucun texte ne délivre l’image d’une figure d’exception. Les récits tendent plutôt à montrer Wei Zhongxian comme le résultat d’une part de hasards, d’opportunités bien exploitées, de conjonctions aux conséquences fâcheuses mais enchaînées logiquement. Rien ne sort du cadre institutionnel en vigueur : tout est fait en l’observant. On n’imagine jamais que Wei Zhongxian serait lui-même devenu un ministre ! ... Il est présenté comme parvenu là où il est en exploitant toutes les possibilités liées à la place même des eunuques. Le vrai (anti-)héros, c’est plutôt le lettré lâche, calculateur, manipulateur, qui cherche à avancer ses positions grâce à ses entrées à la cour – avec pour dangereux et ultime modèle la relation lettrés / eunuques dont les membres du Donglin se sont rendus coupables. Le grand eunuque qui a accaparé le pouvoir d’État n’est pas allé prendre le pouvoir : la classe lettrée le lui a apporté en venant lui apporter sa reconnaissance (dans tous les sens du terme). Même dans les textes à thèmes surnaturels, Wei Zhongxian apparaît comme ce qu’il est : un pauvre hère, né et évoluant d’abord dans un milieu misérable et violent. S’il est monté, c’est au gré d’un réseau de responsabilités partagées. Il est aussi l’un des membres d’une diarchie, souvent négligée par les historiens, celle qu’il partage avec Dame Ke. On remarque qu’aucun texte ne semble décrire une très grande proximité, ou confiance, entre Wei Zhongxian et l’empereur Tianqi ; ces rapports paraissent toujours relativement lointains. Les scènes où Wei est en présence de Tianqi n’ont pas de contenu affectif : ici on voit l’eunuque se plaindre auprès de l’empereur de ce que les lettrés l’accusent injustement, le suppliant de l’épargner ; là il amuse le souverain par l’organisation de scènes plutôt violentes (monter à cheval, se servir d’armes à feu, organiser des joutes nautiques). La seule personne qui ait vraiment droit à l’intimité de l’empereur, et qui révèle l’affectivité de ce dernier, est Dame Ke. Elle seule permet l’accès ; elle est l’intermédiaire obligée entre Wei et l’empereur.

122De manière générale on est frappé par le caractère relativement « lisse » du portrait qui est donné de Wei Zhongxian comme personnage. Des descriptifs sur lui, nous recuillons assez peu de choses. Il est illettré, querelleur, dissipé et violent, débauché quand il en a encore les moyens, extrêment religieux et superstitieux, et malgré tout fort attaché à sa famille. Il est également rusé, extrêmement calculateur, dénué de scrupule, mais aussi pleurnichard, emporté, colérique, susceptible et prenant facilement la mouche quand c’est sa personne qui est attaquée. Il présente une grande surestimation de soi, mais en même temps apparaît très puéril, naïf, incapable de projet à long terme – une caricature du stéréotype de l’homme du Nord dans le discours des sudistes. Sa vanité le pousse à des excès incontrôlables : ainsi des cortèges, de l’étalage des richesses, des temples à sa gloire, des dénominations farfelues, pompeuses ; d’un orgueil allant jusqu’à l’enflure. Il apparaît plus comme un bouffon de théâtre qu’un génie du mal. Sa puissance est plus le fait des renoncements et des reculs des autres que de l’expression d’une quelconque qualité personnelle. C’est peut-être à cet égard qu’il fascine. Le seul acte exceptionnel qu’il ait accompli est paradoxalement… sa propre castration. Le fait que celle-ci ait procédé d’une décision active, et qu’elle n’ait été subie passivement dans l’enfance comme c’est le plus souvent le cas, est ce qui le place à part. Dans les récits, c’est cet acte particulier qui, littéralement, le transfigure. On peut interpréter la présence de Chang’an daoren Guoqing, dans le Jingshi yinyang meng, comme celle d’une conscience chargée de veiller sur l’excès qui pourrait découler de cet acte même. Il est le garant de toute dette impayée par rapport à cette transgression du corps, que représente l’auto-castration, agissant comme transformation radicale. S’il y a un caractère qui place Wei Zhongxian à part de tous les autres y compris des eunuques, c’est cette liberté prise par rapport aux devoirs dûs au corps reçu des parents : c’est elle, semble-t-il, qui le fait verser dans une position de toute-puissance, l’auto-mutilation l’affranchissant de toutes les limites – que Chang’an daoren est là pour réinstaurer, comme dans la scène de l’anniversaire. Le Taoïste aura le pouvoir de le « castrer » métaphoriquement, c’est-à-dire faire barrage à sa toute-puissance, ce qui le ramènera dans le réel de la responsabilité individuelle, au lieu du discours victimaire dont il était parti.

123Un autre aspect que nous aurons pu examiner est celui de la place prise par des narrateurs se présentant comme insiders, et par le rôle joué par la formation d’une opinion publique. Il y a un publique nombreux, qui est désireux d’en savoir plus sur la question et constitue un marché captif. Car ces textes romanesques signalent bien un tournant dans la production : jamais jusqu’alors un personnage d’actualité n’aura autant prêté à l’amplification romanesque. C’est le portrait d’un homme du peuple devenu proche d’un empereur, mais resté autonome. Le Wei Zhongxian des romans présente bien un caractère radical de nouveauté, pour le public de l’époque. Les œuvres qui rapportent son aventure constituent un épisode très particulier de l’essor de la diffusion du savoir en langue vernaculaire. Lui-même personnage vernaculaire plus qu’impérial, personnage transgresseur également, il est l’objet d’une narration elle-même vernaculaire qui est loin de le représenter comme un monstre. C’est bien plutôt la clique des membres Donglin qui est montrée, jusqu’à un certain point, comme altérité, et cause de malheur. Une partie de la fascination qu’il exerce vient sans doute de ce que Wei Zhongxian, dans son autonomie et ses choix même monstrueux, est plutôt frappant par sa familiarité, sa ressemblance avec les gens ordinaires. Il est un héros avec lequel pourrait se substituer n’importe lequel de ses lecteurs.

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Pour citer cet article

Référence papier

Rainier Lanselle, « Histoire et philologie de la Chine classique »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 413-448.

Référence électronique

Rainier Lanselle, « Histoire et philologie de la Chine classique »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6549 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6549

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Auteur

Rainier Lanselle

Directeur d’études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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