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Résumés des conférences

Sources et méthodes en histoire des sciences du vivant et de la santé

(moyen âge, début de l’époque moderne)
Laetitia Loviconi
p. 345-349

Résumé

Programme de l’année 2021- 2022 : I. Appétit, attraction et désir dans la physiologie et la pathologie médiévales. — II. Les mouvements corporels : théories et controverses (XIIIe-XVIIe siècle).

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Texte intégral

I. Appétit, attraction et désir dans la physiologie et la pathologie médiévales

1Au premier semestre, nous avons abordé un nouveau thème : « Appétit, attraction et désir dans la physiologie et la pathologie médiévales » en nous focalisant sur un corpus d’œuvres médicales à la fois théoriques et pratiques, rédigées entre le xiiie et le xve siècle, incluant notamment : les commentaires au Tegni de Taddeo Alderotti et de Pietro Torrigiano, les commentaires au livre IX de l’Almansor de Jean de Tournemire et de Giovanni Matteo Ferrari de Gradi, plusieurs commentaires au Canon medicicae d’Avicenne (commentaire de Jacques de Forli à la fen I du livre I ; commentaires de Gentile da Foligno et de Jacques Despars aux livres I et III) ; les practicae de Gilbert l’Anglais, Bernard de Gordon, Valesco de Tarente, Nicolo Falcucci, Antonio Guaineri et Michel Savonarole.

2Nous avons débuté cette étude en explorant les acceptions du terme appetitus et la catégorisation s’y rapportant (appétit naturel, appétit sensitif, appétit rationnel), ainsi que la diversité des extensions du terme voluntas, ce dernier se rapportant tantôt aux appétits sensitif et rationnel, tantôt au seul appétit rationnel. Parmi les médecins médiévaux du corpus, est reconnu un appétit naturel, existant chez tous les animés pourvus d’une âme ou puissance végétative. Mis en relation avec l’attraction et les autres facultés naturelles galéniques, cet appétit, reconnu au niveau de chaque membre, est considéré comme un élément essentiel au processus de nutrition. Néanmoins, il est caractérisé parfois comme inclinaison sans cognition préalable, parfois comme inclinaison suivant une cognition naturelle, un instinct naturel ou une saisie non sensorielle. L’appétit sensuel ou sensitif (volonté s. l.), associé à deux espèces : l’irascible et le concupiscible, est présent chez les bêtes et l’homme. Il est distingué de l’appétit naturel par le fait qu’il est précédé d’une cognition préalable (chez ceux qui nient un tel préalable à l’appétit naturel) ou d’une saisie sensorielle (chez ceux qui associent une saisie naturelle à l’appétit naturel). Sa présence est notamment mentionnée au niveau de l’estomac où il contribuerait à la sensation de faim et à la recherche d’aliment externe pour tout le corps. Enfin, l’appétit rationnel ou volonté au sens strict est évoqué dans des discussions ayant trait à la distinction entre bêtes et homme, en relation avec les notions de délibération, liberté et libre arbitre.

3Après cette première approche, nous nous sommes focalisés sur les appétits naturel et sensitif tournés vers la nourriture et la boisson. Nous avons recherché quelles étaient les théories explicatives quant aux processus de faim et de soif, en particulier la recherche des vertus ou puissances de l’âme impliquées (appétit naturel des membres, appétit sensitif de l’estomac) et la détermination des processus corporels en jeu (inanition et dissipation du nutriment, succions successives exercées par les parties corporelles et les veines menant à une affection de l’estomac, dissipation des humidités intrinsèques épaisses (faim) ou subtiles (soif) de l’estomac, modification de la complexion stomacale, perte de continuité de l’estomac, déversement mélancolique depuis la rate vers l’entrée stomacale). Quand les membres corporels se trouvent en inanition après dissipation du nutriment, leur appétit naturel, qui en eux constitue une vertu a generatione, entre en action. Cependant, parmi les auteurs, il est tantôt confondu avec la faculté attractive, tantôt distingué en tant qu’il précède l’action de l’attractive, agit en absence de l’objet d’appétit et repose sur la forme spécifique du membre, non sur sa complexion. L’appétit sensitif de l’estomac qui met en jeu la vertu animale est responsable de l’affliction de faim et mène à la recherche d’aliment extrinsèque, mais il est aussi souvent fait mention d’une composante volontaire et d’une implication du cerveau, qui ne repose pas seulement sur la reconnaissance de son rôle de principe sensitif. La volonté entendue comme appétit rationnel, sous l’effet de la raison ou de l’intellect, peut en effet freiner la prise alimentaire en agissant contre l’appétit sensitif. Dans les textes les plus théoriques (commentaires au Tegni et au Canon medicinae), les auteurs consacrent également de longs développements aux causes finales des appétits physiologique et pathologique. Diverses opinions sont examinées quant à la question de savoir si l’appétit est tourné vers le semblable ou le contraire du point de vue des qualités premières. Dans la mesure où c’est le mélange des quatre qualités premières qui est dissipé à l’échelle du corps, l’appétit tend vers ces quatre qualités, mais la restauration de l’humide et du froid correspondrait à la soif, celle du sec et du chaud à la faim. De plus, malgré des nuances de résolution entre médecins, prédomine l’opinion selon laquelle, dans la latitude de santé, l’appétit est tourné vers le semblable si l’on considère l’inclinaison à restaurer les qualités premières perdues, vers le contraire si l’on considère les qualités nouvellement acquises. Au contraire, l’appétit pathologique serait tourné plus résolument et plus fréquemment vers les choses contraires.

4Pour terminer la première phase d’étude de ce nouveau thème, nous avons étudié la caractérisation de la faim dans la distinction entre santé et maladie. En effet, dans le traité hippocratique, Des vents, l’auteur affirme que la faim est maladie, car on appelle maladie tout ce qui afflige l'homme. Or la faim s’accompagne d’une affliction ou sensation désagréable au niveau de l’estomac. Les médecins médiévaux ont donc été amenés à discuter du degré de naturalité de l’appétit. Jean de Tournemire a ainsi qualifié certains degrés d’inanition de « maladie commençant à s’installer ». Sans qualifier la faim de maladie, nombreux sont ceux à souligner que l’appétit pour la nourriture et la boisson n’est pas purement naturel, comme l’est la génération, la nutrition au niveau des membres ou leur accroissement, car une certaine disposition innaturalis s’y installe au niveau de l’estomac. Néanmoins, en tant qu’il procède d’un principe intrinsèque, l’appétit pour la nourriture et la boisson a été reconnu comme relevant davantage de la naturalité que de la maladie. Pietro Torrigiano a ainsi placé la faim au début de la dispositio egritudinalis dans la latitude de santé, non dans celle de maladie. Elle fut aussi parfois discutée au sein des états neutres.

5Ce thème sera poursuivi en 2022-2023.

II. Les mouvements corporels : théories et controverses (XIIIe-XVIIe siècle)

6Poursuivant un thème entamé en 2019-2020, nous avons abordé comme l’an dernier la question des cadres explicatifs mobilisés pour rendre compte des mouvements locaux organiques et corporels (vertus, facultés ou puissances de l’âme, principes incorporels et corporels, instruments, catégories des mouvements). Après avoir rappelé les principaux points étudiés l’an dernier (à travers Aristote, Galien, Oribase, Némésius d’Émèse, Isidore de Séville, Raban Maur, Théophile le protospathaire, Johannitius, Haly abbas (adapté par Constantin l’Africain), Avicenne, Averroès, Michel d’Éphèse), nous avons repris l’analyse des discours consacrés au mouvement local dans les commentaires médiévaux au De motu animalium. Nous avons en premier lieu achevé l’examen des théories exposées par Albert le Grand dans son propre De motu animalium et dans son De principiis motus processivi (commentaire au De motu animalium d’Aristote). Dans ces œuvres, Albert examine à plusieurs reprises le mouvement des animaux imparfaits limité aux processus de dilatation et constriction, ses causes (sens réduits, phantasia imparfaite), son faible degré de rattachement à l’âme au profit de la nature. Albert le Grand aborde également le cas particulier des mouvements du cœur et des parties génitales, envisage leurs survenues sans appétit et présente une terminologie fluctuante entre involontaire et non-volontaire. La réactivité des humidités et spiritus aux sens, à la phantasia et à l’intellect paraît pouvoir être seule en jeu. Dans son commentaire per modum scripti au De motu animalium, le philosophe et théologien Pierre d’Auvergne a quant à lui discuté du caractère automoteur des animaux, considérant le principe actif et le principe passif nécessaires au mouvement local, qu’il qualifie de mouvement appétif ou volontaire. Il a également commenté en détail le rôle de chacune des facultés évoquées par Aristote comme contribuant au mouvement local (intellect, phantasia, appétit intellectuel et sensitif), adoptant l’opinion d’Aristote sur ce sujet tout comme sur la centralité du cœur et l’importance du spiritus inné comme moteur organique. Si l’âme est partout et en chaque partie comme acte et perfection substantielle, elle n’est que dans le cœur en tant que principe moteur. En ce qui concerne la classification des mouvements, Pierre d’Auvergne distingue assez clairement les volontaires des involontaires. Selon lui, la réalisation des premiers met en jeu des species, tandis que les involontaires se font a natura, grâce à un appétit qu’il qualifie de « naturel », en raison du caractère plaisant ou déplaisant d’un objet extrinsèque mais contre l’ordre de la ratio, de l’intellect et de la volonté. Nous avons également analysé les questions 12 et 13 du commentaire per modum questionis de Pierre d’Auvergne. Dans ces dernières, la définition de l’âme fournit un cadre catégorisant des mouvements : en effet, elle y est considérée comme principe de mouvement à travers l’actualisation d’une faculté cognitive (phantasia, intellect) saisissant la forme d’un objet. Si la phantasia est davantage reliée à l’intellect dans la question 12, pouvant amoindrir la différence entre mouvements des bêtes et de l’homme, la question 13 distingue au contraire parmi les appétits cognitifs, la volonté, ou appétit par l’intellect, de l’appétit par les sens internes incluant la phantasia. On retrouve l’acception restreinte de « volonté » définie comme appétit rationnel, telle qu’elle est employée en opposition à l’appétit sensitif (irascible et concupiscible) par Thomas d’Aquin dans son commentaire au De anima. Le philosophe et théologien averroïste Jean de Jandun est également l’auteur de questions sur le De motibus animalium. De façon intéressante, il développe nettement le caractère relatif de l’automotricité « volontaire » animale, en tant que l’objet d’appétit est nécessaire à l’actualisation de la capacité motrice de l’animal. L’agrégation de species de l’objet d’appétit dans la vertu cognitive est en effet requise pour que survienne l’appétit ou inclinaison vers l’objet d’appétit. L’âme n’est donc pas principe du mouvement per seipsum de façon naturelle mais elle l’est grâce à l’acquisition d’une chose externe. De plus, Jean de Jandun se positionne clairement contre l’opinion de Platon et de Démocrite, selon lesquels l’âme meut le corps parce qu’elle-même se meut, contre l’opinion d’Avicenne et d’Algazel pour qui l’âme humaine peut mouvoir sans intermédiaire instrumental, enfin contre l’opinion d’Albert le Grand qui pense que l’âme meut en tant qu’elle est séparée « d’une certaine façon ». À propos du lieu du principe corporel moteur, Jean de Jandun fournit des argumentaires détaillés en faveur d’un principe cérébral mais aussi en faveur du cardiocentrisme qu’il adopte, sans réfuter un rôle de principe second et déterminé pour le cerveau.

7Avant de retourner aux théories explicatives de médecins médiévaux des xiiie et xive siècle, nous avons étudié le Tractatus de divisione potentiarum animae du théologien franciscain Jean de la Rochelle car il s’agit d’un ouvrage de la première moitié du xiiie siècle qui expose de façon riche la multiplicité des modalités de distinction des puissances de l’âme, à partir de sources philosophiques, théologiques et médicales, telles qu’interprétées par Jean. Selon ce dernier, le De anima d’Avicenne permet par exemple de distinguer deux vertus cognitives l’une agissant sur le mode naturel (phantasia), l’autre sur le mode animal (de l’âme), soumise à l’ordre de la raison. Il se fonde aussi sur cette œuvre pour reconnaitre parmi les facultés productrices proximales du mouvement les appétitives qui le commandent, les facultés affectives et les motrices des membres qui effectuent un mouvement respectivement intérieur et extérieur. Sont également établies trois catégories de vertu motrice agissant ut natura, pareilles à des dispositions qui meuvent naturellement, sans délibération, vers le bon honnête, vers les plaisirs du corps, ou vers le bon substantiel naturel. À travers l’examen des acceptions de libre arbitre et de volonté, émerge la possibilité de reconnaître d’une part une volonté naturelle, ou vertu motrice rationnelle commandant ut natura, tournée vers le bon, d’autre part une volonté rationnelle, délibérative, incluant le libre arbitre dont le but est indéterminé. À partir du De fide orthodoxa de Jean Damascène, Jean de la Rochelle présente une autre classification des facultés motrices en irrationnelles (influençables ou non par la raison) et rationnelles (volonté, ratio, libre-arbitre).

8Enfin nous avons examiné les discussions dévolues à la question du mouvement local dans les œuvres de quatre médecins des xiiie et xive siècle : Taddeo Alderotti (commentaire à l’Isagoge de Johannitius), Pietro Torrigiano (commentaire au Tegni de Galien), Pietro d’Abano (Conciliator), Gentile da Foligno (commentaire au Canon medicinae d’Avicenne). Les discours sur les principes du mouvement local y sont épars mais très riches. Une large place est accordée à la terminologie et à la polysémie des termes natura, naturalis, animalis dans la perspective de la classification de tel ou tel mouvement comme naturel ou animal. La qualité naturelle ou animale de la vertu vitale et des mouvements qui lui sont associés, tout comme la qualité naturelle ou volontaire du mouvement respiratoire mobilisent des mises au point terminologiques et des confrontations d’arguments, qu’ils soient d’autorité ou issus de données anatomiques, expérimentales ou de la pratique médicale. Des divergences existent entre les médecins médiévaux eux-mêmes quant à l’explication de certains mouvements corporels. C’est en particulier le cas pour le pouls pour lequel nous avions déjà présenté la position originale de Pietro Torrigiano : ce dernier voit en effet dans le pouls une intention de la nature au service de l’âme, à savoir un mouvement qui vise à préserver la chaleur au bénéfice de la vie. Il tend à soustraire le pouls des mouvements attribuables à une vertu de l’âme et affirme ne pas être totalement d’accord avec les médecins galénistes qui affirment que le pouls est réalisé grâce à la vertu vitale de l’âme, la respiration grâce à sa vertu animale, qui est la vertu volontaire motive, même si ces opinions démontreraient suffisamment les causes des choses apparentes. C’est l’âme elle-même, en raison d’un besoin, qui dirigerait le processus, non cependant par l’une de ses puissances mais seulement par le biais de son essence. Outre la question des principes moteurs incorporels et des catégories de mouvements, la détermination des principes et instruments corporels retiennent aussi fortement l’attention de ces médecins. Certains d’entre eux reconnaissent explicitement au cœur le rôle de principe premier, tandis que le cerveau n’est principe qu’à l’égard des parties corporelles qui sont mues grâce au spiritus qu’il envoie après sa détermination complexionnelle. Néanmoins, Gentile da Foligno qui envisage également davantage un cadre pratique présente souvent le cerveau comme principe du mouvement local sans en préciser le caractère second. Pietro d’Abano discute longuement des rôles respectifs des nerfs et des muscles, de la chaleur et du spiritus dans la réalisation des mouvements locaux volontaires, mettant en évidence les discordances entre auteurs, en particulier entre Aristote et Averroès d’une part, Galien d’autre part. Les discussions sur la distinction entre chaleur ou complexion innée et chaleur ou complexion délivrée (influens) depuis les principes corporels permettent fréquemment aux auteurs de raffiner leurs réponses quant à la distinction entre opérations / mouvements naturels et opérations / mouvements de l’âme. Les opinions contradictoires sont également envisagées quant aux modalités par lesquelles les imaginations peuvent mouvoir le corps et la possibilité d’une action immédiate plutôt que médiée par l’instrument de l’âme qu’est le spiritus. Nous poursuivrons l’an prochain l’examen du commentaire au Canon de Gentile da Foligno afin d’en déterminer les spécificités et les similitudes avec ses prédécesseurs et contemporains, avant d’aborder les théories proposées par Niccolo Falcucci et Jacques Despars.

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Pour citer cet article

Référence papier

Laetitia Loviconi, « Sources et méthodes en histoire des sciences du vivant et de la santé »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 345-349.

Référence électronique

Laetitia Loviconi, « Sources et méthodes en histoire des sciences du vivant et de la santé »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6434 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6434

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Auteur

Laetitia Loviconi

Maître de conférences, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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